‹ Mgr. Grandin, Oblat de Marie Immaculée: premier évêque de Saint-AlbertChapitre 36 sur 75 · LE · texte numérisé non relu

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l'enterrement du Pape et de l'Eglise, et la destruction complète de nos missions ? C’est positivement quand ils nous croient à Pagone que Saint-Boniface est élevé à la dignité d’archidiocèse et que nos pauvres missions forment le diocèse de Saint- Albert. | “Iyaen tout cela quelque chose de bien beau, de bien grand, et de bien consolant. Cependant, il faut vous lavouer, il y a en cela quelque chose de bien inquiétant pôur moi, je dirais même de désespérant, si notre œuvre n’était celle de Dieu. Je ne me sens nullement capable de porter le fardeau que le Saint-

Père m’a imposé. : Je n’ai, vous le savez, d'autre titre au choïx.

qu’il a daigné faire de ma personne qe mon impuissance. Mon infirma mundi elegit Deus fait aujourd’hui toute ma force et ma confiance. . Ë

“Je ne éuis donc pas absolument découragé de mes faiblesses ; omnia possum in eo qui me conforiat; puis, enfin, je compte plus que jamais sur toutes les vertus religieuses et apostoliques de nos chers pères et frères, et surtout sur les vôtres, bien cher Père. . Comme religieux, vous êtes mon admoniteur et mon premier conseiller. Devenu moi-même. titulaire, il faut que vous ayez un nouveau titre, une nouvelle\ obligation pour maider à porter le fardeau que Dieu ma imposé.

“ Je vous nomme, par les présentes, mon grand vicairé.

“Ce n’est pas un titre d'honneur que je veux vous donner, Cest une charge que je vous impose, charge dont vous éprou- .VeTez de suite les difficulpés ; mais avec la grâce de Dieu, vous Les surmonterez.

: Dans le moment présent, vous savez, aussi bien que moi, CA que nous pouvons faire,-avec les ressources que nous avons entre * les mains. . o |

“Nous pouvoës, il est vrai, vivoter ; mais nous ne pouvons rien entreprendre. Vous me sollicitez pour commencer la mission

. de Notre-Dame de la Paix parmi les Piéds-Noirs, aussi un autre établissement parmi les Cris. Ù “Et combien d’autres places, où nos missionnaires sont à la gêne et qui demandent des secours à grands cris ! J’en vois’ comme vous la nécessité et le besoin. Vous connaissez tous les besoins de la Saskatchewan; ceux de la rivière aux Anglais sont au moins aussi grands, et nous n’avons encore pu nous occuper des autres districts qui forment le diocèse de Saint-Albert. I} faut done se procurer des ressources de quelque façon; notre zèle va se trouver paralysé, faute de moyens suffisants. “ Malgré tant de missions qu’il nous faudrait fonder, nous en sommes réduits à employer plusieurs Pères, comme simples maîtres d'école, .n’est-ce pas désolant ! Qu ’allons-nous donc faire ? Il faut, mon cher, abandonner vos sauvages pOur cette année : j'irai moi-même, autant que je pourrai, leur distribuer, en votre place, le pain de la parole divine. . “Et vous, où allez-vous aller ? Allez, je vous prie, tendre la main, dans votre patrie, auprès de vos amis et des miens. ‘Il m'en coûte singulièrement de vous confier une si pénible mission. C’est, je le sais, une indiscrétion envers le Canada, qui nous porte tant d'intérêt ; mais il me semble qu’ on ne doit pas " tenir compte des convenances quand il s’agit de vivre et de ne pas laisser mourir la jeune Eglise de Saint-Albert aussitôt après sa najssance. Il nous faudrait, à tout prix, de puissants secours : je vois dans certains pays des fondations considérables, qui sont l’œuvre de simples particuliers; j'espère que le bon Dieu nous trouvera un jour des bienfaiteurs de ce genre. Ce ne sera pas en vain que je me suis adressé à sa Mère ; le bon Dieu se servira sans doute de vous pour cela. “ Loïsque, au dernier Concile de Québec, il a été question de demander à Rome l'érection de là province ecclésiastique de | Saint-Boniface, je m’y suis opposé alors, craignant, qu’une fois

séparés de la province mère, nous ne fussions un peu abandonnés par elle. Les RRmes PP. du Concile me rassurèrentsur ce point; je suis convaincu qu’ils daigneront tous vous être favorables. : “Je vous conseille et je vous prie beaucoup de prendre avec ‘vous vos ouvrages en langue sauvage. Qui sait si certaines bonnes êmes, comprenant. notre position, ne vous procureront pas la chan de trouver les moyens de des faire imprimer, car vous savez que nous ne pouvons employer le produit de nos aumônes pôur faire cette impression. Je demanderai encore une autre cho. -C’est pour ce qui regarde les besoins de nos écoles. C'est une œuvre importante, le seul moyen de civiliser nos sauvages. :

“ J’ai remarqué, en France, l’'Œuvre des écoles d'Orient. C’est

une association spéciale, qui opère un si grand bien, dans ce pays. . Il nous faudrait une Œuvre de ce genre dn faveur des écoles" du Nord-Ouest. Avec Japprobation des évêques, il me

“semble que; dans votre voyage, vous pourriez la faire naître.

trouver, au moins, quelques.bons amis, qui voulussent bien se charger de patronner une semblable nude qui deviendrait une Œuvre canadienne en faveur des écoles de notre immense territoire. -

“ Cette Œuvre. bénie par NN. SS. les évêques, par notre saintpère le Pape, serait aussi bénie de Dieu et pourrait être un des plus puissants moyëns, tout en conservant les races sauvages, de les civiliser, en s’emparant, au moyen des écoles, de la génération qui commence. Avec la permission de l’Ordinaire, tâchez aussi de nous trouver quelques bons missionnaires et quelques jeunes gens qui aimeraient à venir à notre secours, en entrant dans notre congrégation. Enfin, faites beaucoup prier pour nous; si Dieu est avec nous, nous réussirons quand même.

: “Je'ne vous donne pas de celebret, cette lettre prouvera à ceux qui auront la patience de la lire que vous n’êtes ni interdit, ni

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ét

suspens et que vous avez toute la confiance de votre supérieur et de votre évêque. SC

“ Allez, bien cher père; Dieu sera avec vous. Ne regätlenpas ” l’œuvre de Dieu, dans le diocèse de Saint-Albert, comme mon œuvre exclusive, c’ést aussi la vôtre. Enfin, c’est l’œuvre du Seigneur, et nous sommes ses hommes,

“ Bon voyage ! cher père, je vous embrasse et je vous bénis

bien affectueusement.

Votre frère tout dévoué, etc., +Viraz-J,,

Q- “ Evêque de. Saint-Albert.”

Et il écrivait aux évêques pour recommander le messager de sa pauvreté.

L’œuvre- rêvée était encouragée par les évêques du Canada et par le cardinal préfet de la Propagande. Pie IX et Léon XIIT Papprouvèrent. successivement. ÆEe cardinal Manning, plus tard, lui promit Fappui de sa parole afin de la faire connaître et apprécier en Angleterre.

Pour ne pas nuire à l’œuvre de da Propagation de la Foi,

* Mgr Grandin dut renoncer à ses projets. Ce lui fut un grand sacrifice. “Je n’avais qu’un but, disait-il plus tard, étendre . de règne de Dieu. J’espère qu’il me sera tenu compte de mes démarches, de toutes mes courses pénibles, et surtout de mes déboires.” L

Par qui fut remplacé le Père Lacombe dans Vévangélisation ‘dés Cris ? Par Monseigneur lui-même. Peu habitué à cette nouvelle langue, il prend, avec lui, un jeune sous-diacre qui Ja parlait facilement et passe plusieurs mois au milieu des sauvages. e

Dans une lettre à ses parents, il décrit leur docilité à ses

conseils, leur correspondance à la grâce, leurs mœurs, les longs

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campements, leurs privations, la chasse, l’abondance ; il raconte

- avec quelle facilité sont franchis les torrents les plus rapides, - “Le lendemain de notre départ, écrit-il, nous arrivions à une

‘ rivière, ordinairement fort aisée à traverser, mais alors très. | profonde et passablement débordée. Les sauvages la traverserent cependant et en assez peu de temps, les uns à la nage, les

+ autres en radeau. Quinze jours avant, la rivière était encore bien plus haute. .Une pauvre sauvagesse, partie de Saint-Paul

pour aller rejoindre sa famille au loin, de l'autre côté de cette,

. -— rivière, était seule avec quelques chiené pour traîñer Sôn bagage” et portait sur son dos un enfant de quelques mois. L'eau, alors,

par suite des neiges et des glaces fondantes, était extrêmement froide. Arrivée sur le bord de cette rivière, sans aucun moyen

de la traverser, cette mère qui, avant de s'éloigner de nous, avait

- eu soin de se confesser et de se munir d’un scapulaire, fut chercher quelques branches sèches dont elle fit un petit radeau; elle le fixe ‘et Parrange solidement, attache dessus son petit enfant, et traverse ensuite la rivière à la nage, ayant à la bouche une extrémité de la corde qu’elle avait attachée

au radeau. Arrivé de autre côté, elle tire .à elle

ce berceau d’un nouveau genre et continue sa marche pas plus “étonnée que vous ne le seriez vous-même après avoir passé un ruissggu où vous vous seriez un peu mouillé le bout des pieds.

Le soir, cette femme campait toute seule’ auprès de son petit

feu, elle entendait les loups et les ours peut-être et n’eh était

pas plus inquiète que nous ne le sommes d’entendre trotiner les souris dans nos greniers...

“Nous n'avions pas seulement des rivières à traverser ; presque tous ces sauvages devaient trouver de-quoi vivre, car à peu Près tous étaient sans provisions. Les hommes, tantôt à pied, tantôt à cheval, au travers des marais et des broussailles, trottaient dans tous lé£ sens et revenaient le soir au campement,

apportant des capards, des œufs, des écureuils, des racines, du jonc, de la sève de tremble; quelquefois, ils avaient eu la chance de tuer un chevreuil; qu’il y eût peu ou beaucoup, il fallait, bien entendu, s’en contenter.” |

Bientôt, les buffles parurent; ce fut alors l’abôndance. Au ‘premier repas, Monseigneur voulut fournir le thé.

‘ Au signal donné, dit-il, notre tente fut entourée d’un demicercle d'hommes et d’un demi-cerele de femmes, tous assis | sur lherhe, pendant que la viande et le thé se préparaient. Une large pipe, dont le tube, assez long pour. faire un manche à balai, passait de bouche en bouche, excepté dans la mienne pourtant. Ce serait une erreur, en pareil cas, de croire que le missionnaire est obligé de fumer. ‘

“ Quand tout fut préparé, un sauvage, à moitié au, prit, dans une grande chaudière, un morceau de viande bouillie pour chacun. Il n’y avait pas une fourchette dans toute la compagnie. Plusieurs avaient pour assiette une planche de charrette, d’autres n’avaient que leurs mains, et pour couteau qüe leurs dents. Ils n’en étaient ni plus gênés, ni moins expéditifs.

“ Puis, les discours commencèrent, en même temps que la pipe tournait.” |

Les Cris parlent avec tant de facilité eb de faconde, que, g’ils étaient en Europe, ils seraient tous avocats.

‘Mais l’Evêque parlait à son tour, ‘il parlait de Dieu, épelait patiemment la prière” @t le catéchisme, rompait, comme une mère, Je pain de la vérité, en un mot, faisait matériellefhent sentir aux sauvages l’œuvre de la Rédemption.

Cependant, l’époque fixée pour le Chapitre général des Oblats approchait et Mgr Grandin devait y prendre’ part.

Les chapitres généraux sont, pour les congrégations religieuses, ce qu'est le Concile œcuménique à l'Eglise universelle. C’est là réunion des chefs, des pasteurs, de ceux qui ont reçu

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des ressources et de recruter des sujets.

Je mandat de représenter leurs frères et de traiter de leurs plus précieux intérêts. Dans la congrégation des missionnaires Oblats, ces chapitres ont lieu tous/les six ans.

Malgré lennui que lui be toujours l'abandon, même momentané de ses missions, Mgr Grandin se rendait volontiers à ces assemblées pour le bien de sa famille religieuse, répandue sur tous les continents, et aussi dans l’espérance de.se procurer

Il arrivait en France à la fin de- juillet 1873. Une grande mission l’attendait. L/Œuvre de la Propagation de la Foi le pria de mettre, à son service, le talent de sa parole et l’activité de son zèle. Par le fait de son acceptation, il devait négliger un peu l'intérêt particulier de son diocèse, mais, comptant sur Dieu, il accepta. Vingt-trois cathédrales entendirent sa parole, et dans combien d’églises paroissiales, de séminaires, d'écoles, : de collèges, de pensionnats, de cercles catholiques, on l’entendit célébrer la beauté de l’apostolat, affirmer la nécessité de l’œuvre de la Propagation de. la Foi, cette merveille de la charité chrétienne au XIXème siècle, faire Péloquent parallèle, au point de vue moral, entre les peuples chrétiens et ceux qui ne Vétaient pas. Que de courses ! quelle activité dévorante ! Souvent il prêcha trois, quatre et cinq fois par jour. Ce fut une mission laborieuse, et pleine de fatigues. |

Dans le diocèse de Laval, il revit'sa famille, ses frères, ses’ sœurs, la bonne sœur Anne-Marie, la sœur Françoise, ses anciennes protectrices. Il avait hâte de se rendre à Angoulême.

Monsieur abbé Sébaux, qu'il aimait toujours à honorer commie son père, avait été sacré évêque de cette ville le 21 maïs 1873. L’évêque dé Saint-Albert s'était vivement réjoui de cette nomination. “Voilà un choix selon le cœur de Die, s’était-il écrié. Vertus, science, zèle, prudence, longue expérience, rien ne Ju manque pour gouverner la portion de la

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maison de Dieu qui lui est confiée” La Providence, en effet, semblait avoir préparé de longue main monsieur Sébaux à la charge de lépiscopat. Secrétaire de Mgr Bouvier pendant plus de douze ans, puis curé de Notre-Dame de Laval pendant cinq ans, enfin, supérieur du grand séminaire depuis 1860, monsieur . ‘Sébaux avait occupé les divers enplois qui pouvaient le mieux Vinitier à toutes les connaissances que demande le gouvernement d’un diocèse. Les deux prélats se revirent avec émotion. C'était une vision du passé. Que d'événements depuis que le jeune homme maladif de 1845 était accueilli par le-secrétaire de l’évêque du Mans !

Immédiatement après l'érection du diocèse de Saint-Albert,

Mgr Grandin s'était empressé d'offrir, à son ancien maître et .. bienfaiteur, le titre de vicaire général. Monsieur Sébaux avait :

répondu : “Toujours votre excellent cœur. Certainement j'accepte et avèc reconnaissance, et je me trouve aussi honoré, par ce lien avec l'Eglise naissante et tout apostolique de Saint- Aïbert, que par un titre semblable dun, & de nos diocèses français.”

L’é évêque et la population d'Angoulême se partagèrent ‘les loisirs du prélat missionnaire, s’édifièrent de sa parole, lui donnèrent les plus touchants témoignages de sympathie.

À Poitiers, où Mgr Pie lui fit cadeau de ses ouvrages ; à Bordeaux, à Nevers, à Autun, à Tours, à Lyon, à Grenoble, à Marseille, à Montpellier, à Mende, à Rodez, à Clermont-Ferrand, à Besançon, à Nancy, à Saint-Dié, ete., ete. l’ardent missionnaire prêchait l'amour des âmes, l’héroïsme, le sacrifice, le zèle,

toutes les généreuses pensées qui portent âme plus haut. Son. éloquence était surtout communicätive. Il ne préchait ‘ pas, il

‘racontait. Et quels accents de tendresse pénétrante. il savait trouvez, quand il parlait de ses chers sauvages ! Comme on

sentait qu’il les. portait dans son cœur ! que cétaient ses.

exftants privilégiés ! 3

. Mer Grandin mettait toute son âme dans sa parole. C'était le secret de ses succès. En fait d’éloquence il n’eut' jamais d'autre maître que son cœur. Parfois, le feu sacré d'ambition apostolique, faisait explosion sur ses lèvres.

“On ne me marchande pas les compliments, écrivait-il. Je les prends pour ce qu’ils valent. Si le bon Dieu est content de moi, et si je fais le bien, c’est l'essentiel, c’est tout.”

Les Missions Catholiques (mars 1874) affirmaient que la bonne parole de l'Evêque missionnaire avait produit des résultats même immédiats. Dans la seule ville de Marseille, il avait recueilli les noms de trente-huit nouveaux chefs de dizaines.

La Semaine religieuse, de Nancy, rendait ainsi compte d’un de ses discours prononcé à la cathédrale :

“Pendant plus de trois quarts d’heure, Sa Grandeur a tenu suspendu, à ses lèvres, un nombreux auditoire, frémissant sous sa parole à la fois si simple et si pittoresque. Bien des larmes

ont coulé quand l’orateur peignaït, d’une voix émue, le sacrifice

du missionnaire s’arrachant à sa patrie, à sa famille, aux baisers . de sa mère, qu'il ne doit plus revoir, pour aller porter l’Evangile à des baïbares qui, peut-être, l’égorgeront sans pitié. Par quelques traits saisissants, il a tracé, avec les couleurs les plus vraies, le tableau{des labeurs, des privations et des dangers de Papôtre, et celui de l’inhumanité, de la cruauté du sauvage qui, privé de la lumière du christianisme, s’endbit. dans les

[= ténèbres de la mort, s’enferme dans le plus étroit ‘ “égoïsme,

‘brise, comme il lui plaît, les liens de la famille, et perd tout ce qui fait la grardeur et la dignité de l’homme.

< Nous avons vu ce qu'il faut penser de l’admirable simplicité du sauvage, dont, parlent ‘si légèrement nos libres-penseurs, ce que deviennent Pamour maternel et l’amour filial dans ces régions désolées, dans quel affreux abîme tombe l'homme quand il n’est pas soutenu par le bras puissant de la religion, et ce

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que nous deviendrions, nous-mêmes, si elle cessait de nous éclairer de son divin flambeau.” |

Ses prédications furent marquées de plusieurs incidents. A Tournus, Saône-et-Loire, il eut, pour auditeurs, le fameux - Barodet, le général Guillemant et un autre rouge de distinction. - Ces “citoyens ” avaient cru, sur un faux bruit, venir entendre Mgr Mermillod. Ils se flattaient, sans doute, de tirer grand parti du “ fanatisme ” de ce prélat, chassé de son. diocèse, par leurs frères et amis. Un petit scandale eut été de leur goût. Maïs, au lieu du vaillant athlète de Genève, ils eurent affaire à un évêque des sauvages qui ne leur ménagea pas Jes rudes vérités. Il leur apprit, entre autres, la haute supériorité des Peaux-Rouges, comme dignité morale, et comme respect : des droits et de la dignité d'autrui, sur tonte la séquelle révolutionnaire, socialiste, libres-penseurs et communards. On dit qu’ils sortirent de l’église déçus et peu contents. Il est vrai qu'ils furent vengés par le chant de la Marseillaise, qu'une ” bande des leurs vociféra dans la soirée. L’Evêque n’y prit garde et dormit parfaitement.

A Louhans, comme d’ailleurs dans la plupart des villes, Monseigneur s'était muitiplié. À huit heures, le matin, il avait réuni les dames; le soir, à deux heures, les enfants. Les , hommes étaient convoqués pour huit heures du soir.

Ce dernier auditoire est immense. On voit que les femmes et les enfants ont bien parlé de l'Evêque missionnaire. Pendant le sermon, un grand. tapage éclate au fond de Péglise; Monsei- . gneur est obligé de s’interrompre. Monsieur le curé se lève, - avise le lieutenant de gendarmerie et le requiert de rétablir Vordre. Sur un signe du lieutenant, deux gendarmes se diri- : gent vers le lieu du vacarme et ont grand’peine à percer la foule, Monseigneur profite de cet incident pour placer une morale importante : il ne veut point faire de peine à ses audi .

teurs; mais, pourtant, il ne peut leur dissimuler l’impression : qui le saisit en ce moment. Depuis vingt ans qu’il évangélise les sauvages, il a prêché devant les chrétiens et les infidèles, dans des églises, dans des logements particuliers, en plein air, et c’est la première fois qu’il lui arrive d’êfre ainsi interrompu par la malveillance, et cela, en France !

L’auditoire sentit le trait et aurait fait un mauvais parti aux auteurs de la brutale interruption, si déjà les gendarmes n'avaient mis la main sur eux. Après le sermon, le eous-préfet, accompagné de dix ou douze messieurs de Louhans, vint au presbytère pour faire des excuses à Monseigneur au nom de la ville, en protestant que le scandale n’était que le fait de deux particubers entièrement étrangers aux vrais sentiments de la ville. Monseigneur voulut, à son tour, s’excuser d’avoir fait son observation; mais tous s’empressèrent d'en reconnaître la parfaite justesse, en regrettant seulement ce qui l'avait occasionnée. Ils passèrent la soirée au presbytère, et comblèrent l’Evêque de leurs témoignages respectueux et de leur chrétienne courtoisie.

Dieu est admirable dans ses serviteurs. Qui eut dit, il y avait vingt ans, quand le Père Grandin quittait la France sans espoir de retour, que Dieu le jetait, comme un grain de froment, dans les neiges du Nord, qu’il sortirait évêque de ce sillon glacé, et que son caractère épiscopal, greffé ‘sur sa vocation religieuse, lui conférerait l’invraisemblable courage de monter dans les chaires de nos cathédrales, de porter la parole devant les princes de l'Eglise et les auditoires lettrés de nos grandes villes, et lui assurerait d’universelles sympathies ?

Tout en répandant la bonne parole, il jetait, dans toutes les communautés, dans les séminaires, des écrits enflemmés. Il écrivait à M. le supérieur du grand séminaire de Rodez : #... Donnez-nous des jeunes gens animés de l’esprit apostotique, de foi ardente et d’abnégation. Je leur promets, dans

mon diocèse, des privations sans nombre, et partant de nombreux mérites.” .

C’est toujours une joie pour lui de rendre service et de faire plaisir. Sait-il, d’ailleurs, ce que c’est que le repos ? À Nancy, à Avignon, il remplace l’évêque du: diocèse pour les ordinations, les confirmations, diverses cérémonies. .

‘Au scolasticat des Oblats, il accepte de prêcher la retraite de la communauté. Excellente retraite dont le souvenir s’est conservé longtemps. “Je ne saurais assez vous remercier, lui écrivait le T. R. P. Fabre, de votre dévouement. Vous avez bien voulu prêcher la retraite de notre scolasticat. Le bon Dieu a béni surabondamment la générosité avec laquelle vous avez accepté ce travail. Votre parole si religieuse a produit une impression profonde sur tous ceux qui ont eu le bonheur de vous entendre. Je suis convaincu que les fruits de cette précieuse retraite seront aussi durables que nombreux. Nous finissons par voir que, dans la famille, le caractère épiscopal ne fait que rehausser l’amour de nos saintes Règles, et qu’on peut être évêque eb ne pas cesser d’être un. excellent religieux. Je - ne saurais vous dire toute la joie dont mon âme est inondée en apprenant les résultats si consolants de cette retraite. Ces résultats, je les attendaïs, mais ils ne me réjouissent pas moins, et c’est pour moi un besoin aussi bien qu'un devoir de vous dire merci dans toute l’effusion de mon âme. Que le Seigneur vous rende au centuple tout le bien que vous avez fait à nos retraitants.”

C’est à Rome que l’attendait le plus consolant réconfort. Mgr. Grandin se présentait au Vatican pour Faudience, quand. Pie IX lui fit dire que, s’il voulait Paccompagner dans sa promenade, cela lui ferait plaisir. On devine aisément la joyeuse surprise du pauvre évêque de Saint-Albert, admis ainsi dans le cortège du Vicaire de Jésus-Christ, et comblé par Sa Sainteté

des plus touchants témoignages d’une paternelle affection. Au retour du jardin, on s’assit dans la bibliothèque vaticane, chacun selon son rang. Mgr Grandin se tenait modestement à sa place, au milieu des prélats, quand, tout à coup, le Pape lui dit, en le désignant du geste et du regard: “Monseigneur de Saint- Albert, venez vous mettre ici, à côté de moi.’ Monseigneur, tout rouge d'émotion, alla se placer à la droite du Pape, n'étant séparé de lui que par un cardinal. A ce moment, le cardinal Barnabo se pencha vers Pie IX, et dut lui parler de Mgr de Mazenod, car aussitôt le Pape dit à Mgr Grandin : “ En 1854, le bon Mazenod est venu bien des fois pour me voir, sans pouvoir me rencontrer. Je le vis au Quiriual, en allant visiter Pévêque du Mans, qui était mourant... C’était votre fondateur... En ce temps-là, j’allais au Quirinal; maintenañt je ne le puis plus” Monseigneur, qui n’était pas préparé à cet incident, ne put répondre que par les larmes de sa reconnaissance et'de sa joie.

Laissons-le nous raconter, lui-même, les détails de ces entrevues : “Dans cette première audience, j'avais osé offrir à Sa Sainteté une paire de mitaines sauvages, les plus belles que j'avais pu me procurer. Le Saint-Père les accepta et se les passa aux mains immédiatement. |

“Je lui fs, ensuite, plusieurs demandes d’indulgence plénière in articulo mortis pour différentes personnes. Tout fut accordé avec bonté. Il voulut bien aussi écrire de sa main une bénédiction particulière sur quatre images que je destinais à mes trois frères et à ma sœur. Enfin il m’accorda une faveur plus grande encore.

“J'avais parlé à Mgr Nardi de l'éloignement où nous sommes de nos pauvres chrétiens, et je lui avais dit que la plupart étaient privés des secours de la religion en mourant. “Demandez donc, pour eux, au pape, me dit ce prélat, qu’il

“leur accorde VPindulgence ‘plénière in articulo mortis.” N'ayant point de supplique écrite, je fis ma demande de vive voix, pour les sauvages et pour les missionnaires eux-mêmes, qui mourraient sans être assistés par le prêtre.

“Vos sauvages, me demanda-t-il, sont-ils capables de faire “ quelque acte de piété dans ce moment-là ?

— “Très Saint-Père, lui répondis-je, bon nombre de nos “ chrétiens sont très ignorants, et ne sont capables, n'étant pas “assistés par un prêtre, d'aucun acte particulier de piété.”

“Le Saint-Père voulut bien accorder Vindulgence à tous, pourvu qu’ils soient dans les conditions strictement voulues, et que-l’absence du prêtre ne puisse pas leur être imputée.

“ Le lendemain, je revins encore au Vatican et remis au pape une offrande de cinq cents francs. Le Saint-Père parut on ne peut plus surpris et touché de cette aumône. “ Mais, que “pourrais-je done donner à ces bons sauvages ?? dit-il; et ce disant, il tenait mes deux mains dans les siennes, et semblait mé prodiguer lés caresses qu'il aurait voulu faire à nos chrétiens.” * nn . | -

I1 obtint encore du pape une décoration pour M. le président du comité diocésain de la Propagation de la Foi, à Lyon.

Le cœur inondé de joie, fortifié par les bénédictions du Vicaire de Jésus-Christ, Mgr Grandin quittait la France, dans les premiers jours de mai (1874). Il emmenait dix-sept ouvriers évangéliques, parmi lesquels son propre neveu, M. Vabbé Henri Grandin.

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