CHAPITRE XIII
Son palais épiscopal—Louis Dazé mort de faim et de froid—Le supplice de la charrette— Difficultés des Voyäges— Les moustiques— Visites diverses— Chiens intelligents—Admiration des protestants—Mort effroyable du frère Alexis—Embryon du séminaire—Une femme abandonnée,
Monseigneur trouva des améliorations à Saint-Albert. L'appel des hommes et des choses témoignait de la bonne volonté. de tous. La cathédrale était terminée. Les Pères et les frères donnaient les derniers coups de ciseau à la sculpture de trois autels qui devaient concourir à l’embellissement.
Mais quel palais épiscopal ! “Le personnek*ayant considérablement augmenté, pères et frères étaient entassés dans les
cellules et couchaïent dans des lits. qui étaient organisés comme les cabines des vaisseaux ou commé les rayons d’une bibliothèque.
L'hiver 1874-1875 fut très rude à Saint-Albert. Le thermomètre descendit à 45° centigrades. Un des bons serviteurs de la mission, Louis Dazé, fut victime de ce froid rigoureux, et dans des conditions atroces. Ce brave Canadien, habile menuisier, rendait aux missions d'immenses services, sans vouloir accepter d’autre rétribution que la nourriture et le “vêtement: C'était un frère convers, moins les vœux.
En compagnie de deux Pères, il avait accompagné les sauvages à la chasse du buffalo. Le campement était situé à quinze ou vingt milles plus haut que la place où est aujourd’hui situé Calgary. Un soir, les sauvages revinrent au camp avec leurs chevaux chargés de viande, et, presque aussitôt, la neige commença à tomber à gros flocons; la poudrerie devint si vio-”
“lente, qu’il fut impossible de distinguer le moindre objet à un.
pas devant soi. Avant de se coucher, un ‘Assiniboine sortit pour essayer de rassembler les chevaux ; maïs il ne put parvenir qu’à en réunir cinq ou six : la neige, soulevée en épais tourbillons, remplissait tellement l'air, que le sauvage, aveuglé, se hâta de rentrer dans la tente. Le Canadien demanda si tous les chevaux étaient là, et, sur la réponse ‘négative du sauvage, il sortit aussitôt pour les aller chercher. % C’est inutile, reprit l’Assi-\ niboïne, tu ne les trouveras pas, et tu es mort si tu # éloignes de la tente” : Mais Louis Dazé était un homme que rien n’eferfryait. - : Depuis vingt ans qu’il était dans ces régions, il avait
ee voeu milieu de dangers, de difficultés de toute sorte; son
énerëié: son “habileté, son esprit naturel l’avaient sauvé dans
‘toutes les circonstances difficiles; il crut pouvoir se hasarder,
cette fois encore, par dévouement à la mission, à laquelle les : chevaux appartenaient. Bientôt il se perdit, et lorsque, le lendemain, les sauvages, en s’éveillant, à demi-morts de froid, et
ensevelis. FOUS quatre pieds de neige, ne le virent pas à côté
d’eux, ils partirent aussitôt à sa recherche; mais ils ne le trouvèrent point. Pendant quatre jours, ils parcourent la Prairie sans pouvoir rencontrer linfortuné. Jls revinrent donc à la mission. La douleur des Pères fut bien vive, car- ils aimaient ce Canadien si rond, si franc, si bon chrétien. Ils résolurent de retrouver cet infortuné compagnon à quelque prix que ce fût, et pour cela de parcourir la Prairie dans tous les sens. Dix
. jours plus tard, un sauvage vint leur dire : “ Ma femme, en
allant chercher du bois, a trouvé. votre frère, mort sur les bords de la rivière du Coude” Le malheur prévu n’était que trop réel. Une demi-heure après, la femme du sauvage amenaît le traîneau sur lequel était déposé le cadavre du pauvre Louis Dazé. Il avait encore son chapelet à la main. Sur le point de mourir, il avait eu la bonne pensée de tirer son scapulaire
pour le baiser une dernière fois, et, sur ses joues, on voyait encore ses larmes glacées.
Ce Canadien était d’une force et d’un courage extraordinaires; ce qui le prouve, c’est qu’au grand étonnement des sauvages, eux-mêmes, il avait marché, au moins, Pespace de soixante milles de l’endroit où il s'était perdu. On l'avait “trouvé mort à un quart de mille d’un camp de sauvages, la face tournée du côté des loges où il espérait arriver. Il n’avait pas eu assez de force pour avancer ou pour crier au secours. La faim et la fatigue s’étaient unies au froid pour le tuer.
Cette mort fut une grande douleur pour Mgr Grandin. Il voulut que Louis Dazé fût inhumé à Saint-Albert, et présida lui-même ses obsèques.
Répondant à un besoin de son cœur, et désireux aussi de remplir ce qu’il regardait comme un devoir de sa charge pastorale, Mgr Grandin se disposait à visiter au moins une partie de ses missions. Dès les premiers beaux jours de l’année 1875, il se rendit à.J’Ile à la Crosse. Cette mission, où il avait tant travaillé et tant souffert, lui était particulièrement chère.
Nous ne ferons pas une description monotone de ses longs voyages, tantôt en canot d’écorce, tantôt dans de misérables charrettes qui s’embourbent ou qui cahotent sur des troncs d'arbre tombés de vétusté, au milieu des ronces qui déchirent les habits ou qui e sanglantent les mains et le visage. Ce cahot ” continue est un pplice à Pétat chronique, dans ces longs voyages. I1 faudrait, disait quelqu'un, avoir la carapace d’un caïman du Sénégal pour braver l'effet de ces soubresauts.
© Souvent le sol était usurpé par dés taillis où le bouleau, le tremble, Pépinette, et surtout des halliers de ronces et d’épines d’une dimension et d’une épaisseur formidables, arrêtaient les pas et torturaient les membres des voyageurs.
Avec nos moyens de commotion rapide, nos routes macada-
misées, .nous ñous rendons difficilement compte de toutes ces difficultés. Qu'on suppose la France, l'Angleterre, le Canada proprement dit, avant toute colonisation, sans aucun chemin, avec des rivières et des fleuves non canalisées, se répandant dans
‘les bas-fonds en marais multiples, sans villes, sans habitations
régulières, etc. ‘Transportez-vous donc avec bagages à travers ces forêts à peu près vierges, à. travers des halliers impénétrables, des fondrières, d’inévitables marais, voyageant parfois des semaines entières sans rencontrer une créature -humaine ! Quelle lutte de chaque jour !
Il faut se représenter ces masses de bois, sombres, enchevêtrées, couvrant monts et vallées, les hauts plateaux comme
. les fonds MATÉCAGOU ; descendant jusqu’ aux x bords des grands
avec peine un chemin à travers les racines et | tés troncs renversés; sans cesse entrecoupés par des marais et des tourbières où s’engloutissent les bêtes et les hommes.
. Dans ce qui reste, aujourd’hui, de forêts et de déserts à conquérir en Amérique, l’homme pénètre, armé de toutes les inventions de l’industrie et de la mécanique, pourvu de toutes
| les ressources de la vie nouvelle. »?
Mais rien de tout cela ne venait au secours du missionnaire,
qui abordaït, sans outils suffisants, sans escorte, ces profondeurs
sylvestres.
De simples voyageurs, surpris par des tourmeñtes de neige, sur les Causses, presque en plein centre de la France, dans Aveyron, la Lozère, ont été retrouvés morts; à plus forte raison, pouvait-il en être ainsi dans les profondeurs du Nord-Ouest,
Avant les chemins de fer, le Marseillais quise rendait à Paris croyait aisément accomplir un grand voyage. Il faisait, parfois, son testament avant de partir et, en tous cas, sentourait de précautions qui feraient sourire de ce côté de VAtlantique!
La distance de Marseille à Paris n’est cependant que de LE 20 cents kilomètres ! Les missionnaires du Nord-Opest devaient” parfois accomplir des voyages de deux mille kilomêtres. | Dr
Le diocèse de Mgr Grandin était plus de deux fois grand comme la France, et habité en grande partie par des peuples nomades qui se déplaçaient avec la plus complète facilité. Cette étendue donne l'intelligence des divergences de température constatées dans ce récit. Du sud au nord du diocèse de Mer Grandin, il y avait plus de différence qu’il n’y en a entre Dieppe, Abbeville et Islande. .
Les moustiques — oh ! les horribles bêtes ! — constituaient un des supplices de ces voyages. Lorsqu'il fait un calme plat, . dans les chaleurs de l'été, vous entendez partout, dans les bois, une variété de bourdonneménts qui vous donnent, sans doute, une idée de la puissance créatrice de Dieu, mais qui vous préviennent aussi de ne pas trop vous arrêter en ces lieux. Parfois, ous êtes essailli par de vrais bataïllons.de ces mauvais cousins. Les blancs, surtout les nouveaux-venus dans le pays, sont des victimes de choix. Ces insectes sont parfois si nombreux et si altérés à sang quils donnent la mort aux animaux ” sauvages de forte taille, comme le caribou et lorignal. Ils ‘s’introduisent dans leurs naseaux et les étouffent. Il est même arrivé que des chevaux et des bœufs ont succombé sous leurs dards. On dit que par suite de la. culture et du déssèchement des marais, le nombre de ces méchants suceurs de sang diminue.
Mgr Grandin fut bien consolé de sa visite à PIle à la Crosse. Il pouvait dire qu’il n’y avait presque plus d’infidèles dans ce district. Le “Fils de Dieu Jui-même, jadis sujet de tant d’ennuis, vint à résipiscence, eb fut admis à la | confirmation. Les Pères plaisentaient, disant à Mgr Grandin, que peu d’évêques pouvaient se flatter d’avoir confirmé le “ Fils de Dieu” Appelé auprès d'un malade, l’Evêque ne fut pas peu
surpris de reconnaître le plus fervent adepte de l’ancienne divinité. Quand les coups de bâton pleuvaient sur le Père Grandin, cet homme avait dit tout haut : “ Oh ! quel plaisir il me fait de le traiter ainsi!” Monseigneur se vengea en apôtre, embrassant le moribond et en lui ouvrant Je ciel.
. Les exercices de.la retraite, qu’il eut la joie de présider, furent clôburés par une magnifique plantation de croix, et il pouvait écrire dans les registres des actes de baptêmes et de mariages : “Le 20 juin 1875, Nous, soussigné, avons clôturé la mission des sauvages qui fréquentent la mission de Saint- Jean-Baptiste de l'Ile à la Crosse par la bénédiction solennelle et l’érection d’une belle croix, longue de trente-cinq pieds, sur le côteau qui s'élève à quelques arpents au sud de la mission. Il y a dix-sept ans, nous élevions üne croix à la même place et nous sommes heureux de constater aujourd’hui que, depuis ce temps, notre sainte religion a fait, dans le pays, des progrès que vraiment on n'aurait pas osé espérer alors. On peut dire aujourd'hui que tous les sauvages sont chrétiens et catholiques, et généralement bons chrétiens et bons catholiques. Que Dieu: en soït à jamais béni !”
Il eut à surmonter de grandes difficultés pour se rendre à la mission du lac Caribou. Même au mois .de juillet, les glaces obstruaient encore le lac. Il dut faire de longs portages sur la glace et la briser souvent pour livrer passage au canot. Qu’on n'oublie pas que le lac Caribou est au nord du diocèse, an 57ème degré de latitude.
Mais là, encore, les heureuses dispositions des sauvages, les
| progrès de la mission consolent son cœur. “Les huit jours que
nous donna Mer Grandin furent huit jours du ciel, écrivait le Père Gasté” Son départ fit couler des larmes comme partout. ‘ÆEcoutons un autre de ses missionnaires : “Nous allons, en canot d’écorce, reconduire Monseigneur jusqu’à deux lieues de
la mission; nous prenons ensemble le dernier repas, et, lorsque
nous eûmes reçu une dernière bénédiction de Sa Grandeur, nous |
demeurûmes bien tristes sur la grève, échangeant, aussi long-
temps que possible, des signes d'adieu. Lorsque noùs n’aper-
çûmes plus que l'eau, encore agitéè par Je mouvement des rames, nous retournâmes à la mission. Nous étions de nouveau orphelins pendant que notre bon Evêque allait porter la joie et le bonheur à d’autres de nos frères, eux aussi, impatients de Je revoir.” |