VUE SUR LA RIVIÈRE SASKATCHEWAN
Dans cette visite au lac Caribou, il eut l’occasion de reprendre le traîneau à chiens. Ces excellents coursiers sont sensibles au fouet, mais auesi, dit-on, à certains mots terribles, peut-
être simplement parce que ceux-ci sont les précurseurs de la
correction. Il paraît done qu'un Canadien, excellent catholique, avait l’honneur de servir de guide à Monseigneur; plusieurs traîneaux composaient la caravane. Le Canadien passait pour le meilleur coureur et conducteur du pays, et dans cette
circonstance solennelle, il tenait à l’honneur de soutenir sa . réputation. Mais les débuts du voyage ne furent pas heureux. Le pauvre homme a beau presser ses chiens, il reste en arrière, dépassé par d’autres guides et d’autres traîneaux. Le cœur gonflé de dépit, il interpelle ses chiens : “Les Jâches, les coquins, ils profitent de la présence de Monseigneur pour faire les paresseux : ah! si Monseigneur n’était pas là, comme je leur en dirais de belles ! — Eh bien ! reprit FEvêque, souriant de l'embarras de son guide, faités comme si je n'étais pas là, et dites à vos chiens tout ce que vous voudrez, pourvu qu’il n’y ‘ait pas de jurements. — Je vous remercie de la permission, Monseigneur ; vous allez voir maintenant.” Aussitôt, le guide a recours à tous les arguments d’une éloquence indignée et accable de reproches les pauvres bêtes, leur faisant subir les plus cruelles injures de son vocabulaire, A l’instant les chiens s'élanceht comme les renands de Samson et dévorent l’espace, faisant voler la neige en tourbillons dans leur course effrenée. Eu peu de temps, le Canadien avait rejoint et depassé ses concurrents, et disait fout triomphant à l’Evêque : “ Voyez-vous, ‘ Monseigneur, les belles paroles n’y font rien; c’est ainsi qu'il, faut les mener.” Ê -
Remontant la rivière Saskatchewan, Mgr Graydin fut frappé de la beauté du site de Prince-Albert, et attristé du flot grossissant de l’immigration protestante : “Je n’avais jamais vu cette place, écrit-il; elle est magnifique et les récoltes on la * plus belle apparence. A en juger par les maisons que j'ai vues, il peut y avoir trois cents habitants, et déjà il y a trois temples protestants. C’est là que Pévêque protestant de la Saskatchewan a fixé sa résidence. Cette colonie m'a paru pleine d'avenir; elle est établie sur la rive droite de la. Saskatchewan, où les
terres sont excellentes; sur la rive gauche les terrains sont boisés.”
Le retour à Saint-Albert fut pénible. Loin dé tout secours, l’essieu de sa charrette fut brisé. Les réparations furent
faites difficilement, lentement, sans outil, à l’aide d’un simplecouteau de poche, sous une pluie fine qui traversait les vête-
ments. Pas de pacage pour les chevaux, pas de bois de chauffage, pas d’eau potable ! Monseigneur dut camper sur l’herbe mouillée. Ce fut là lé principe de son mal d’oreilles qui le fit horriblement sauffrir et qu’il garda jusqu’à la mort, malgré des périodes d’accalmie. | |
En dépit de sa modestie gxaltant sans cesse les vertus des
‘autres et jetant un voile sur ses propres actions, son héroïsme
était connu et arrachaït des cris d'admiration aux protestants eux-mêmes.
Dans une conférence sur les possessions - - anglaises de’ VPAmérique du N ord, Mr. J. M. Mackay, protestant, traçait cette silhouette du missionnaire Oblat et surtout de Mer Grandin: | ’ |
“Dañs les prairies inexplorées, à travers le labyrinthe de .
la forêt, par les marais et les torrents, sous les rayons d’un
soleil brûlant, par la pluie, ou par un froid arctique, ici à
.… Cheval, là à pied, tantôt portant son frêle canot d’écorce, tantôt . marchant à la raquette sur la neige, tirant après lui de hutte en hutte le traîneau qui porte sa maigre nourriture, et les symboles de sa foi, visitant les malades atteints des fièvres ou de’ la petite vérole, le missionnaire Oblat porte la bannière de son maître et les lumières de la civilisation chrétienne dans les régions les plus reculées de POuest., Pour lui, il n’y a pas
d’applaudissements d’auditeurs pour ses paroles, il Dy a pas ® d’éloges de la presse pour ses travaux : ” seuls la conscience de son devoir et le dévouement à ses semblables l’animent. Digne successeur de ces illustres apôtres ‘et martyrs de la foi, les Brébœuf, les Hennepin et les Marquette, il ne craint ni le
- froid, ni la faim, ni la flèche du sauvage; ïl semble, au con- . traire, rechercher la palme du martyre, que tant d’autres de son ordre ont cueillie. Assurément, ce siècle ne peut montrer rien de plus noble, de plus grand que la figure du missionnaire Oblat. Nous pouvons différer avec lui de doctrine, mais nous ne devons pas lui refuser le tribut de notre sympathie et de notre respect. ”
Un autre publiciste, catholique celui-là, écrivait : “On lit dans l’histoire que le général Kléber, commandant en Afrique, disait à ses soldats : “ Etre soldat, c’est être fatigué, et mar- “ cher, c’est avoir faim et ne pas manger, c'est avoir soif et “ne pas boire, c’est ne pouvoir se porter et porter les autres.” Mettons Oblat, au lieu de soldat, ajoutons à Ja faim, à la fatigue, les travaux du ministère et nous aurons une idée de la vie de nos missionnaires dans le Nord-Ouest américain.”
Mgr Grandin arrivait à Saint-Albert pour apprendre la mort épouvantable du frère Alexis, ce bon frère convers, longtemps son socius à Athabaska, dans ses voyages du Mackenzie, et que l’Evêque vénérait comme un, saint,
Le frère Alexis s'était mis en route pour le lac La Biche, en compagnie d’un Iroquois.et d’une orpheline qui retournait chez Jes sœurs Grises. Le Père Leduc, qui était alors eu lac La Biche, ne voyant pas arriver le frère, après plusieurs jours d'attente, fut atterré à la pensée qu’il était perdu dans l’immense forêt, peut-être mort de faim et de fatigue. La réalité était plus cruelle que ne la faisaient ses prévisions. Voulant à tout prix se renseigner sur le sort du frère, il engagea deux hommes, qui partirent à cheval avec des provisions. Ils revinrent au bout de quinze jours. Ils avaient trouvé: le pauvre frère recouvert d’une couche de sable sur la grève, à l’embouchure de la rivière: des Maisons, dans la. grande rivière, La. Biche. Du guide, pas de nouvelles, ou plutôt des doutes affreux.
“Aussitôt, écrit le Père Leduc, le frère Lambert part en canot avec quatre hommes, pour aller chercher les restes de notre pauvre défunt. Arrivés au lieu indiqué, le frère et ses hommes procèdent à l’exhumation du cadavre. Horreur ! Ils ne trouvent que des ossements desséchés, jetés là pêle-mêle; plusieurs même: manquent complètement. Aucun he porte la trace d’une dent d’animal, mais ils ont été coupés en plusieurs endroits; une ‘hache est à côté portant des traces de ‘sang. La tête de la victime est transpercée de part en part; nul doute : le'frère Alexis a été tué. À quelques pas de là, des ossements calcinés indiquent qu’il a dû servir à apaiser la faim de son guide.. Le frère Lambert recueille avec respect et avec une
‘émotion qu’on ne saurait dire, ces ossements dispersés. Vingt jours plus tard, nous donnions la sépulture à ces chères dépouilles, après que je les eus. examinées, moi-même, et que
. jeus constaté l'identité du frère par linspection des cheveux
et de la barbe, restés intacts. Une omoplate manquait; nous
apprîmes qu’elle avait été retrouvée, plus tard, dans la forêt, à
une journée de marche du théâtre du crime. Le meurtrier a
dû assouvir sa faim sur place; puis, il a sans doute désossé le cadavre et emporté autant de chair qu’il a pu, après lavoir fait sécher comme on fait sécher, à la Prairie, la chair du bufle.”
On crut pouvoir expliquer l’horrible mystère. L’Iroquois était voluptueux, violent, brutal. . Un jour, d’un coup de hache,
il avait partagé en deux l’un des chiens qui n’obéissait pas assez
” vite On suppose qu'ayant voulu abuser de lorpheline, le
frère Alexis Jui en fit des reproches, et le sauvage se vengea.
Que devint l’orpheline ? Nul le sut. Peut-être, après avoir assouvi sa passion, Plroquois lui fit-il subir le sort du frère Alexis. |
Que devint l’Iroquois ? Quelques années plus tard, les Castors
racontaient que, longtemps, un de leurs camps fut visité par
es
un revenant. Un fantôme rôdait le soir' et. la nuit autour de leurs tentes. Tout le monde le craignait. Des chiens avaient disparu. Nul n’osait sortir de sa loge dans l'obscurité. Un soir, un sauvage, dont le chien avait été enlevé, chargea son fusil &t se mit à laffût. Il vit le fantôme, tira dessus et se blottit au fond de sa loge. Le lendemain, on trouva, dans le bois, le cadavre d’un homme frappé d’une balle; cet homme était enveloppé. d’un lambeau de tente; c'était l’Iroqnois.
“ J’estime, disait Mgr Grandin, que le frère Alexis est mort | de la mort de saint J can-Baptiste : martyr de la chasteté. Je conserve ses habits et sa hache comme des reliques.”
Dans les semaines qui suivirent, Mgr Grandin eut le bonheur de faire plusieurs ordinations dans sa cathédrale. C'était chose gi rare alors dans le” “ord-Ouest, que la population de Saint- Albert et des environs se rendait en grand nombre, à ces cérémonies, Les miiètres protestants eux-mêmes accouraient. Cest. ainsi qu'un. ministre méthodiste, ayant remarqué que le neveñl:de LEvêque épait élevé au diaconat, demanda si cet ordre était plus levé que le sacerdoce. Il se figurait que le prélat voulait accorder une distinction partiqulière à son neveu parce que son neveu. ‘
Un autre ministre protestant fut sur le point de se lever à. l'imposition des mains et de se joindre aux prêtres, présents. Il eut pourtant le bon esprit de.ne pas le faire. ‘ |
La nécessité de former un clergé indigène préoccupait beau-
coup Mgr Grandin. Il prévoyait que les immenses solitudes ‘allaient se ‘peupler et qu’il ne pourrait plus compter sur la
mère-patrie.. - Quelques enfants métis, appartenant aux familles. les plus respectables du pays, furent choisis pour fonder un séminaire, base de toutes les espérances pour la religion d’un pays. Le Père Grandin, neveu de l’Evêque, fut chargé de les
former à la science et à la piété. Ce fut l'embryon du séminaire de Saint-Aïbert.
Cette œuvre était d'autant plus difficile qu’au mois d’août un orage effroyable avait presque ruiné le pays. On aurait dit qu'une grêle de balles s'était .abattue sur la contrée. Les récoltes étaient broyées; les débris des arbres jonchaient le sol.
Par suite de ce désastre et de la précédente épidémie, le nombre des orphelins s’était accru. Et que de vieillards étran- . ETS au pays, même protestants, Monseigneur recevait dans sa maison ! Il est vrai que dans la maladie ces étrangers étaient plus abandonnés que les sauvages eux-mêmes. Son cœur ne pouvait résister à à l'appel du souffrant. Il suffisait de lui montrer une souffrance pour qu’il Guvrit son cœur, la porte de son humble toit, sa pauvre bourse, et qu’il partageôt non pas son pain — il n’en avait pas souvent alors — mais les vivres qu’il pouvait avoir. .
Les sœurs s’ingéniaient, utilisaient le son d'orge, en faisaient une sorte de galette qui servait de dessert. Avec le même son, elles faisaient üne soupe très épaisse, qu’elles assaisonnaient de patates, de choux, de navets et, quelquefois, d’un peu de viande. Evêque, prêtres, frères et sœurs, orphelins et orphelines, ete., tous mangeaient à leur appétit et ne semblaient pas trop. . souffrir. : ee
La plupart des vieillards ou des orphelins recueillis, soit dans le ‘palais épiscopal, soit clrez les bonnes sœurs Grises, avaient une histoire attendrissante. Le lecteur connaît déjà le jeune Girardin, trouvé sur le cadavre de sa mère. Le récit suivant.
nous dira l’infortune d’une jeune femme (Crise et de s0n :
enfant. (°}
Le Père Lacombe avait quitté Saint-Albert pour ! rejoindre un campement de chasseurs Cris dans les prairies du sud. Il était accompagné d’un sauvage, bon chrétien, bien dévoué, dm
{1} Nous empruntons ce récit au beau livre de M. Routhier : De Québec à Vicloria. -
nom d’Alexis, comme le frère convers, dont nous avons raconté ls mort tragique. Depuis plusieurs jours, les voyageurs franchissaient la plaine interminable, couverte de neige.
Un soir, ils résolurent de camper aux abords d’une petite
forêt. La première chose à faire était d’y allumer un bon feu, | et Alexis sy entemdait à merveille. On fé chaudière, ce qui signifie, chez les sauvages et les métis, camper dans un endroit où l’én peut allumer du feu et faire un dîner chaud.
— Père, dit Alexis, j'ai remarqué que vos jambes faiblisgsaient, vous traîniez vos raquettes; mais vous allez retrouver .vos forces dans une bonne chaudière de pémikan.
— Crois-tu que nous puissions rejoindre nos gens demain, Alexis ?
— ‘Certainement, car ils ne peuvent pas aller vite avec des ‘ femmes, des enfants et des bagages. ‘
Et la nuit fut organisée. On tira du traîneau les provisions, les ustensiles, la couverture; et, pendant que la marmite, suspendue au-dessus du fen, chantait ce petit air qui réjouit l'oreille de Paffamé, on suspendait à côté, pour les faire sécher, les vêtements mouillés par la neige, et on préparait des branches de sapin pour en faire les lits.
On soupa de bon appétit ; puis, à demi couché sur son Lit de branches, chacun commença à fumer. ?
Les deux amis étaient redevenus muets. Le grand silence de Ja nature n’était rompu que par les craquements des arbres et le pétillement dun feu, |
Les chiens sommeillaient, la nuit était noire, le froid grandissait. Tout à coup, un faible gémissement se fit entendre.
Alexis dressa Voreille : mais il n’entendit plus rien.
Une demi-hèure s’écoula, et le silence solennel, imperturbable de la nuit se prolonges.
. Maïs voici qu’un nouveau gémissement traversa l’épaisseur du bois, et fit tressaillir les deux amis.
— As-tu entendu, Alexis ?
| — Oui.
= Qu'est-ce que c’est ?
— C’est la plainte d’un lièvre saisi par un hibou.
— Tu crois ?
— Oui.
— Ton lièvre me semble avoir une voix humaine ?
— Jl y a beaucoup de ressemblance, en effet; je l'ai remarqué lorsque. .
Une Dlainte plus forte et plus prolongée empêcha Alexis de finir sa phrase,
— Il paraît que ton lièvre à la vie dure, heïn ? : — Ce n’est pas un lièvre.
— Qu'est-ce que c’est alors ?
— C’est un revenant.
— Mon cher Alexis, les revenants ne sortent pas dans un froid pareil. .
. — C’est pourtant bien ça, père; et demain matin, nous trouverons le cadavre de quelque sauvage suspendu dans un arbre. Il a besoin de quelque chose, et il vient nous le demander.
— $i c’est une voix humaine, c’est un homme vivant et non
pas un mort.
Mais Alexis hocha la tête et il prêta Poreille d’un air peu
rassuré, Les gémissements avaient cessé et le Père Lacombe proposa de faire la prière du soir. Quand ils eurent récité le chapelet, ils s’étendirent sur leurs lits de branches pour dormir.
Ils allaient fermer l'œil lorsque les plaintes recommencèrent plus distinctes et plus lamentables qu'auparavant.
Le missionnaire se leva.
— Alexis, dit-il, lève-toi. Il y là quelqu'un qui a peut-être besoin de nous; il faut aller voir.
Mais Alexis, très courageux en face d’un vivant, ne se croyait .
be
pas de taille à lutter contre un mort, et.il ne voulut pas aller demander au revenant la raison de sa plainte. :
— Eh ! bien, dit le Père Lacombe, j'irai seul. Mais tienstoi prêt avec ton fusil, et si je me trouve en face de quelque danger je t’appellerai à mon SeCOUTS.
Le missionnaire marcha alors dans la direction d’où les plaintes étaient venues. L'obscurité était profonde et cest à tâtons qu’il avançait lentement. De temps à autre, les gémissements cessaient, puis recommençaient, tellement lugubres que, malgré sa détermination énergique, le missionnaire en fris- - sonnait d'horreur.’ L’effrayant, c’est qu’il ne voyait absolument
rien. |
Tout à coup, il sentit sous ses pieds, non plus de la neige, mais les cendres et, en même temps, une voix lamentable gémit lugubrement tout près de lui. Il se pencha, et tendit les mains en avant pour toucher l'être vivant qui était évidemment à ses pieds: L'objet qu’il toucha était une peau de buffle, mais, sous cette peau, il sentit quelqu'un se mouvoir.
“Alors il remua les cendres encore chaudes, et il y retrouva un reste de feu qu’il ranima. La flamme jaillit; et, relevant la peau de buffle, il trouva une femme demi-nue, pressant un enfant contre sa poitrine.
On comprend l’étonnement du missionnaire.
— Qui es-tu ? Et que fais-tu ici ? demandat-il.
— Je suis une femme abandonnée, et je ne puis plus marcher ; j’ai les pieds gelés.
Le missionnaire se releva, fit quelques pas dans la direction de son compagnon, et lui cria de venir et d’emporter une Couverture,
Quand Alexis comprit qu’il n'avait pas affaire à un revenant, il retrouva tout son dévouement et son courage. La femme fut étendne dans la couverture avec son enfant, et
transportée auprès du feu qu’Alexis eut soin d’attiser de son
mieux.
Il ft de notüveau chauffer l’eau et prépara à manger pour la malheureuse femme.
De son côté, le Père Lacombe lui fit une couche aussi confortable qu’il pût, auprès du feu, et il défit les lambeaux de fourrures qui enveloppaient ses pieds, espérant qu’il pourrait peut-être les réchauffer et les sauver.
. Mais il était trop tard. La décomposition était déjà commencée, et l’amputation était inévitable. C’était une femme de vingt ans, et qui paraissait en avoir cinquarfte, tant la souffrance l’avait accablée ! |
Quand elle eut mangé un peu, et repris quelque force, le Père Lacombe lui fit raconter son histoire.
— Il n’y avait pas encore deux ans qu’elle était mariée; et elle faisait partie de l’expédition de chasse avec son mari. Mais le misérable avait cessé de l'aimer et il la maltraitait horriblement.
La veille encore, il avait ntaisenent battue; et dans son extrême douleur elle avait résolu de se suicider.
De grand matin, elle avait quitté le camp pour n’y plus revenir, après en avoir averti son mari. Mais loin de la retenir, il lui avait dit : Va-t-en, je ne veux plus te voir et je vais'en prendre une autre.
Elle avait marché bien loin dans la prairie, déterminée à se laisser geler pour en finir avec la vie; et. bientôt elle avait senti que ses pieds devenaient graduellement insensibles. Mais alors, son enfant s'était mis à pleurer, et, quand elle avait vu le pauvre petit être cherchant encore un reste de vie dans le sein que le froid envahissait, l'indestructible gentiment de la. maternité s'était réveillé en elle. & Si ma vie m’appartient, et si je puis en disposer, avait-elle pensé, la vie de ce petit être
m'est pas à moi, et je n'ai pas le droit de la lui enlever. Je veux me tuer, mais je ne veux pas tuer mon enfant.”
Et alors l’infortunée avait rebroussé chemin, ‘Toute la nuit elle,avait marché douloureusement, et lentement, avec se$ pieds gelés. Mais en dépit de ses efforts, elle n’avait pas eu la force de marcher plus loin. Elle s'était traînée péniblement jusque sur les cendres encore chaudes du foyer éteint ;.et elle s'était dit : “Cest ici que je vais mourir; mais si le Grand-Esprit veut sauver mon enfant, il enverra quelqu'un le prendre avant que mon corps ne soit entièrement gelé.”
Dieu avait efitendu le gémissement de cette mère, et avait envoyé son prêtre pour la sauver ! |
Mais qu’allait-on faire maintenant pour les arracher à la mort ? Comment transporter cette femme et son enfant ? Et : comment rejoindre avec ce double fardeau la caravane des chasseurs qui continuait sa course ?
— Ecoutez, Père, dit Alexis, Vous allez vous coucher et dormir tranquille. Moi, je vais entretenir le feu, et organiser, pendant la nuit, notre course de demain. Laissez-moi faire.
Epuisé de fatigue, le missionnaire se jeta sur son lit de branches, et dormit d’un profond sommeil. Quand il s’éveilla, il faisait grand joùr, et il trouva Alexis sur pied, de bonne humeur et content de sa nuit. Ce brave compagnon n'avait pas fermé Pœil. Il avait entretenu le feu, et transformé le traîneau en une espèce de carriole pour y installer la femme sauvage et son enfant.
Le déjeuner fut bientôt pris, et l’on se mit en route,
Sur un siège confortable, la malheureuse mère et son enfant furent installés; et, comme la charge se trouvait très lourde pour les chiens, Alexis leur vint en aide en marchant devant eux, et en tirant de toutes ses forces une longue corde attachée à la carriole. Le Père Lacombe suivait, poussant le traîneau dans les endroits difficiles, et le maintenant en équilibre...
Le voyage fut long et pénible; mais, enfin, le migsionnaire. et son serviteur y apportèrent tant de courage et d'efforts qu'ils. rejoignirent le camp des Cris, vers le soir.
Les chefs de Vexpédition furent étonnés et quelque peu hon-. teux quand le prêtre leur montra la malheureuse victime de. leur abandon, et leur reprocha leur conduite. Mais ils rejetèrent la fante sur le mari, qui, suivant leur. coutume, était le maître absolu de sa femme.
Celui-ci fut sans pudeur.
— “Je ne veux plus de cette femme, dit-il au Père, et tw aurais bien mieux fait de la laisser où elle était. J'en ai une autre maintenant, et tu peux faire de celle-là ce que tu voudras.
— “Eh ! bien, reprit le Père, tu es un misérable chien. Tw aurais dû au moins songer à ton enfant, comme les chiens s'occupent de leurs petits. Tu peux rentrer dans ta tente et-
cacher ton déshonneur. Je trouverai quelqu'un qui prendra .
soin de ton enfant.” :
Le missionnaire ne tarda pas à trouver, en effet, une famille. qui eut pitié de la malheureuse abaridonnée, et qui se charges d'en prendre soin.
L’amputation des pieds fut inévitable, et l’on imagine facile. . ment quelle voie douloureuse ce fut, pour elle, que cette séried'étapes qui termina l’expédition.
Elle ne mourut pas, cependant, car Dieu lui réservait des. jours meïlleurs. fille guérit, reçut le baptême, et vécut longtemps encore, en fervente néophyte. Sa fille, elle aussi, fut recueillie par les sœurs de la Charité, à Saint-Albert, y reçut une éducation chrétienne et des soins vraiment maternels.