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“Je v’osais pas parler de mon désir d'être. Hrêtre, je voyais mes parents trop gênés pour cela. ŒEstimant que les frères étaient un peu le diminutif du prêtre, ma résolution fut bientôt prise. Sur ma prière, mon frère Jean me condüisit au Mans, à
œ qu’on pourrait appeler le juniorat des frères de Saint-Joseph, dits Frères de la Sainte-Croix. Mais après deux mois de séjour, ma santé n'étant pas excellente, on me renvoya dans ma famille.”
Sa constitution, en effet, ‘était frêle, débile, délicate. Essayant de refouler.au fond du cœur ses ardentes aspirations, il donna tout som concours au travaïl de ses parents, prodiguant sans compter sa bonne volonté, ses- forces. Son.
avenir n’était pas là Ce jeune adolescent à la taille élevée, au front large, aux yeux mélancoliques, est l’élu de Dieu pour de grandes choses; et à ceux qu’il a choisis, qu’il les prenne dans un palais ou dans une chaumière, quels que soient les obstacles, Dieu fait des dons en rapport avec leur mission, et les conduit à ses fins par une trame mystérieuse dont on ne voit que plus tard les délicatesses infinies. Au milieu de ses occupations journalières, Vital sentait son âme vivement tourmentée par l’appel de Dieu. Il souffrait. |
Le cœur claïirvoyant de la mère ne s’y trompait pés. La piété, les vertus dont son fils était doué, éclataient chaque jour; manifestement, ce n’était pas là un enfant ordinaire. Elle provoqua et n’eut pas de peine à recevoir ses communications intimes.
Ce sont ces souvenirs d’enfance que, cinquante-huit ans plus®*. tard, l’évêque de Saint-Albert se plaisait à raviver en inaugurant les cours d’histoire ecclésiastique de son petit séminaire.
“Ma mère me dit: “Que veux-tu faire ? — Je voudrais devenir prêtre ! Mais je vous vois si gênés que je n’osais le dire! —Allons, dit ma mère, ne sais-tu pas que le bon Dieu nous aidera ? Quand ton grand frère a commencé, nous ne savions pas si noûùs pourrions continuer, et voici qu’il achève. Va trouver monsieur l’abbé, et demandé-lui de t’enseiguer le latin.”
Surmontant son extrême timidité, Vital ouvrit son cœur à monsieur l’abbé Garnier, vicaire. “Viens demain, répondit
celui-ci; nous allons essayer.” Et le presbytère d’Arou ouvrit
ses portes au jeune étudiant.
Mais quelques semaines après le vicaire recevait son n chan gement, et Vital retombait, dans ses pérplexités et dans sa désolation. | , Jean, son frère, qui était déjà au grand séminaire, fit un
| an Ge Avec l’aide d’une parente, Anne-Marie, sœur
tou au Carmel du Mans, il trouva aux abords du: -séminaire #
une digne dame, veuve, qui consentit à prendre Vital en pension chez elle pour la modique somme de 40 francs par an. Grâce à l’autorisation obtenue, il emploïera son temps libre à Vinstruction de son jeune frère. E
Vital se rendait done au séminaire à l’heure des récréations, et accompagnait les séminaristes en pronienade, “C'était un‘ bien touchant tableau, nous racontait un vieux chanoïne de Laval, de voir les deux frères se promener isolément, l'aîné sèrvant de professeur au plus jeune” L'abbé Saint-Père, aujourd’hui anmônier du Carmel au Mans, aidait souvent l'abbé Grandin dans son rôle d’instituteur.
La bonne sœur Anne-Marie psait de mille petites industries pour venir en aïde à son cousin, confectionnait des scapulaires, cueillait des fleurs, ete., et lui consacrait le produit de ses ventes. Elle s’improvisa professeur de français et apprit à Vital le peu qu ‘elle pouvait. Elle But dussi intéresser à son œuvre une digne religieusé, sœur Françoise, de l’Adoration perpétuelle, qui devait être un instrument de la Providence en faveur du futur apôtre. “Tout en appelant la première ma tante, disait-il, j’appelais la seconde ma grand’mère; et elle remplit bien envers moi l'office d’une bonne maman.”
Ces deux saintes filles s’ingénièrent pour lui procurer un :
trousseau convenable. |
Cependant les études, les privations peut-être, altéraient sa constitution déjà si délicate. Il tomba malade, et on put croire , un moment sa jeunesse désorientée, brisée dès lé‘matin, ses beaux rêves évanouis. C’était une nature sensible et délicate, impressionnable et réservée, une constitution plus faite Pour la souf-
france que pour la santé.
| La Providence veillait, Sœur Françoise, qui avait ses entrées
libres à à l'évêché, avait parlé souvent à M. l’abbé Sébaux, secrétaire particulier de Mgr Bouvier, du jeune Vital, de sa
piété, de ses bonnes dispositions, de sa santé précaire. M. V’abbé Sébaux qui devait, plus tard, illustrer le siège d’Angoulême, voulut voir le protégé de la religieuse. L’extérieur
humble, simple, les réponses franches du jeune homme lui plu-.
rent. Il lui donna des livres, l’invita à vénir lui servir la messe chaque matin et lui fixa quelques heures de classe par semaine.
Vital venait de rencontrer sa providence. M. l’abbé Sébaux était un de ces hommes en qui Dieu semble avoir mis ses sourires et ses tendresses, tant ils sont bons. Il n’abandonnera jamais son élève; il va le suivre avec un affectueux intérêt, le soutiendra de sa sympathie, de ses conseils, de son appui financier, et plus tard avec quelle joie il s’intéressera à ses luttes, à ses souffrances, à sa gloire.
Sous la direction d’un.tel maître, les progrès s’accentuèrent. L'élève travaillait avec un opiniâtre courage. Ces deux âmes se comprenaient; ce fut désormais entre elles à la vie, à la mort.
L'abbé Sébaux voulut un jour présenter son élève à Mgr Bouvier et lui parla de so défaut de prononciation dont il était préoécupé. Le prélat interrogea l’enfant :
— Aïmez-vous bien le bon Dieu ? Pensez-vous quelquefois à lui ? :
— “ Quelquefois je n’y pense pas, pont Vital, avec une délicieuse"ingénuité. . . »
— “Vous voulez devenir prêtre, mon enfant; voulez-vous être un bon prêtre ?
—<— “ Cest tout mon désir. |
— “Off c’est cela, un bon prêtre, et votre défaut de langue ne vous nuira pas.” | .
L'enfant s’éloigna bien ému et bien encouragé. Cest la première fois qu’il avait l'honneur de parler à un évêque.
A cette époque, un grand chagrin brisa son cœur. Il eut la douleur de perdre sa mère. Sa mémoire, après plus de quarante
eo
ans, avait encore présents tous les détails de ces douloureux
souvenirs.
“ Ma bonne maman était depuis quelque temps atteinte d’hy-
dropisie. J’avais bien entendu dire vaguement que la maladie
était mortelle, mais je ne pouvais le croire; je ne pouvais me figurer que ma pauvre mère dût mourir. J’avais tant prié pour sa guérison que j’espérais contre toute espérance. Il n’y avait pas eu encore de grand deuil dans ma famille. ‘J’avais vu mourir trois petites sœurs; je pleurais beaucoup, parce que je ‘voyais ma mère pleurer. Comme tout le monde les disait heureuses, j'étais vite consolé. Il n’en fut pas ainsi pour ma pauvre mère. Mon frère, l’abbé, recevait plusieurs lettres par semaine et m’en communiquait seulement ce qu’il croyait nécessaire, se contentant bien souvent de me dire que la pauvre maman était bien malade. Je le croyais, mais je ne pouvais supposer qu’elle en mourrait. Le 6 décembre, je frappe à la porte de mon frère. Sans se tourner, il me dit : “Je suis très occupé, ne reviens pas de la journée, j'irai te voir.” Sans doute, il pleurait; je ne me doutai de rien. Dans la soirée, la cousine arriva et m’apprit la triste nouvelle. Dieu seul sait ce que je souffris. Me voilà presque vieux, je suis évêque, ma mère depuis bien des années est au
ciel, je l’espère, et les larmes m’aveuglent au point que je vois
‘à peine suffisamment pour écrire ces lignes. Pauvre mère ! En
me lenlevant, le Seigneur faisait disparaître la plus grande difficulté pour ma vocation. Si ma mère avait vécu, peut-être p’aurais-je pas eu le courage de l’abandonner pour Dieu.
“ Quand mon dévoué frère arriva, il me trouva dans un état pitoyable. Mon confesseur lui-même crut devoir me consoler. “Mon enfant, me dit-il, vous voulez être prêtre. Le bon Dieu “se charge de vous donner l’éducation nécessaire au prêtre. Or, “le prêtre doit connaître, par lui-même, la souffrance, parce “qu’il doit avoir pour mission de consoler ceux qui souffrent.”
“Le vénérable prélat ajoutait : “Mes études furent: Bien incomplètes, maïs je crois que, sous lé rapport des épreuves et du malheur, elles n’ont pas été tronquées. Je suis né et jai grandi dans la pauvreté. Toutes mes épreuves étaient des coups de grâce de la Providence. Je serais un grand eaint si j'en avais profité.”
Ce fut, en effet, souvent .le privilège de la pauvreté de faire
des hommes :
On a dit que, parmi toutes les viandes de boucherie, celle qui profite le plus à la culturg; de l’énergie morale, c’est la vache enragée. . Pas trop n’en fai 3 ; maïs ceux qui n’en ont pas . mangé une certaine dose n’ont paË assez de fer dans les muscles, Cette histoire dira que Vital Grandin en mangea sa bonne part.
-La bonté est une fille de la souffrance. “ Celui qui n’a pas souffert, n’a pas réellement vécu, disait madame de Staël; que sait-il ?” “Ce n’est pas sans raison, a dit Donoso Cortès, que nous sommes jetés dans la fournaise des douleurs. Il y a dans
* *.la douleur quelque chose de fortifiant, de viril, de profond, qui “est la source de tout héroïsme. Dès qu’elle nous touche, la: mystérieuse grandeur qui est en elle, nous grandit. L'enfant acquiert, par elle, la virilité de l’adolescence, l’adolescent la gravité de l’homme fait, Phomme fait la vertu du héros, le héros la vertu des saints.” ‘ ‘ dr oo“ Rien, dit un autre maître moderne, ne condense autant la ‘vie que la douleur. Rien ne précipite autant le grand: travail de l’expérience; rien ne dote notre nature d’accroissements plus magnifiques... Une vie de joie ne peut être que superficielle... Il n’y a pas d’héroïsme dans la’ joie. C’est la douleur qui fait les saints.” () Celui qui n’a pas souffert né sait pas répondre aux douleurs
B) P. Faber,
d'autrui. Notre Seigneur a voulu posséder la science de l’infirmité, s’enfoncer le premier dans les épines et les ténèbres. “ Nous avons quelqu'un qui peut compatir à nos misères.”
Ainsi, sous l’action de l’épreuve, Vital se formait un cœur qui plus tard s'ouvrira à toutes les souffrances, à tous les cris de douleur. ’
Presque en même temps que madame Grandin, mourait la mère de l’abbé Sébaux. (Ce commun malheur sembla unir davantage le maître et l'élève. “Je serais porté à croire, écrivait plus tard Mgr Grandin, que nos chères mères se rencontrèrent au ciel, et furent pour quelque chose dans Punioh qui
: s'établit alors entre les deux fils” L'abbé plaça son pupille au petit séminaire de Précigné et se chargea de la. pefisioné.
Ce petit séminaire était une maison’ d'éducafioi de premier ordre. Ancien couvent des Cordeliers, précédemment historique château: de la Salle, c'était un établissement modèle, riche de discipline joyeuse, » de piété, de docilité confiante, d’obéissance affectuguse. | .
Le- süpérieur, M: Bouttier, qui, durant 52 ans, de 1827 à à 1879, fut prôfésseur ou supérieur dans }” établissement, était un excellent conducteur d’hômmes, pieux, prudent, imposant le respect bien plus par sa propre conduite et l’autorité de son caractère, que par la rigueur et la sévérité.
Il eut bien vite distingué le mérite de Vital. L'intérêt de la compassion lattachait à cet élève d’une constitution si frêle. Il le nomma réglementaire et lui donna l’ordre aimable de
| passer souvent le temps de ses études dans le jardin.
Aimé de ses maîtres, Vital fut aussi, par excellence, le camarade sympathique. En lui, rien d’extraordinaire ; mais sa simplicité, son aménité, son bon sourire lui gagnaïent les cœurs.
Quelques jours après son arrivée, il rendait ainsi compte de ‘ ses impressions à ses parents : “J'ai trouvé-au petit séminaire
une vraie famille. C’est vous dire que tout en étant bien privé de votre absente, je suis heureux ici. Nos maîtres sont de vrais pères pour nous. Père est, au reste, le nom que Tous . aimons à leur donner. Je vis au milieu de jeunes gens de mon âge, pleins de bonté pour moi. Comme je vais travailler pour prouver ma reconnaissance à Notre Seigneur, et poür vous être agréable à tous !” Tl ajoute ces réflexions qui étonnent, sous la plume d’un élève de quatrième : “ Demandez pour moi au bon Dieu, non pas le succès dans mes études, mais ce qui mérite et obtient le vrai succès, je veux dire l’amour et la pratique de la vertu. Vous pourrez demander ensuite que je soïs un élève brillant, et même, si vous le voulez, couvert de lauriers à la fin de l’année, mais cette dernière demande n’est pas nécessaire.” Il écrit aussi à une de ses jeunes sœurs établie au Mans : J'ai appris que tu étais dans ‘la peine au sujet des nôtres; tu ‘ pleures, tu te désoles. Te rappelles-tu les beaux châteaux en Espagne que nous faisions, il y.a quelques années ? Nous espérions être heureux. Pauvre enfant ! Dieu sait mieux que nous ce qu’il nous faut, Le malheur nous laissera fidèles; les consolations et le bonheur nous rendrdient peut-être ingrats. Disons bien, du fond du cœur : Mon Dieu, que votre volonté soit faite; n’ajoutons pas la mienne aussi? ° D’impitoyables maladies ralentissaient l’ardeur de Vital, le retenaient parfois assez longtemps sur un lit de souffrances. M. l'abbé Sébaux se rendait souvent au petit séminaire pour ‘consoler et encourager son jeune protégé. Un jour, même, que celui-ci était malade à Vinfirmerie, il li amena Mgr Bouvier a bénit l’enfant et P embrassa. | # J'étais bien heureux et bien u;” disait Vital. . \ C’est durant son cours de troisième que son ‘frère Jean fut ordonné prêtre. Le petit séminariste reçut Vautorisation d'assister à la première messe et eut même la consolation de la
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servir. L'abbé Sébaux voulut être de la fête et assista luimême le nouveau prêtre.
Vital Grandin eut-il des succès au petit séminaire ? Sa classe comptait 80 élèves. La moyenne des compositions de toute l’année lui donna la place de dix-neuvième en quatrième, dix-septième en troisième, seizième en seconde. Cela, grâce à un'travail acharné, malgré de longues stations à l’infirmerie et de longs mois de convalescénce passés tantôt chez ses parents, tantôt à Saint-Loup, où son frère était vicaire. Ce presbytère Jui fut hospitalier. Affigé d’une gastrite, de névralgie, de crachements de sang, condamné à mort par les docteurs, les professeurs et les condisciples, il y séjourna presque toute son année de rhétorique et une-bonne partie de son année de seconde.
. Le vénérable curé de Saint-Loup, monsieur Blanchard, lavait pris en affection. Atteint, lui-même, d’une maladie sérieuse, il ne voulait recevoir de soins que de Vital. Celui-ci écrivait “à sa sœur du Mans : “J’eusses-tu eru ? Me voilà passé à lPétat de garde-malade, moi que l’on disait mourant !”
Malgré sa maladie, il poursuivait ses études sous la direction de l’abbé Jean. Dans ses promenades, on le voyait toujours un livre à la main. Se raidissant contre le mal, il voulut subir Pexamen qui devait lui ouvrir les portes du grand séminaire après sa rhétorique.
Laïssons-le nous raconter Phistoire de ces heures -difficiles. “ Croyant ma santé moins mauvaise, je revins au petit séminaire. Rentré au mois de mai, je dus repartir au mois de juin. Monsieur le supérieur vint me trouver dans le jardin où je me promenais pendant: une étude :——* Mon pauvre enfant, “il faut reprendre vos vacances ou vous vous mettrez dans “VPimpossibilité d’entrer au grand séminaire. — Monsieur le “supérieur, répondis-je, : je me prépare, à la fois, À deux “examens... Si je pouvais me débarrasser du premier, ce serait
nn vrai soulagement pour moi de m’avoir que-le second à “ préparer.
— “Et quels sont ces deux examens ?
— “ C’est d’abord l'examen d'admission au-séminaire. Si je “ne le subis pas maintenant, quelle ne sera pas. ma préoccupa- “tion durant toutes les vacances !
— “Mon enfant, répondit le bon supérieur, l’examen n’est “pas nécessaire pour vous. Vous êtes connu.”
# J’avais eu la thance de réussir quelques compositions durant “les quelques semaines de ma rhétorique.
— “Et quel est done votre second examen ?
— “ Cest, monsieur le supérieur, le plus sérieux. Condamné “ par les docteurs je me prépare à mourir. Pour être admis au “ ciel, c’est plus sérieux que pour être admis au séminaire.”
“ Le supérieur, tout ému, pria un des professeurs de me faire subir l’examen dans sa chambre, puis me rassura avec beaucoup
’affection. Ce fut peut-être le meilleur examen de toute ma vie scolaire.”
Voici le témoignage que le supérieur rendait de son élève : “Vital Grandin s’est montré au petit séminaire un de ces bons élèves qui, toujours fidèles au devoir, suivent leur chemin sans bruit, sans ostentation, toujours en règle, semant partout le bon exemple sans s’en apercevoir, et ramassant ainsi, pour les garder toujours, Pestine et l’affection de leurs condisciples et de leurs maîtres.” ‘
On voyait encore, il y a quelques années, dans une des salles de l'infirmerie du petit séminaire, la photographie ‘de Mer Grandin avec cette inscription : “Un ancien abonné de l’infirmerie ”
Quelques-uns pourraient s'étonner des études tronquées du
futur évêque. Ces lacunes furent heureusement comblées par
un travail. personnel et persévérant. Ce savoir rudimentaire,
le
Cinss
il sut le mettre en pratique, le perfectionñer et létendre. Mgr Grandin, comme plusieurs grands hommes du siècle dernier,—Louis Veuillot, par exemple, —fut un autodidacte; il se forma lui-même. Plus tard, au milieu de ses courses apostoliques, il ne cessera jamais de lire, d'étudier. Dans le silence de l’immense Prairie, dans les longs voyages en canot d’écorce, quand, monté sur des raquettes, il n’aura pour compagnon qu’un pauvre sauvage, la méditation élèvera son âme, lui donnera cette science délicate des yeux que Cicéron appelle eruditos oculos, cette sûreté de jugement, cette intuition des événements, cette sagesse exquise qui caractérisait tous ses actes.
Dieu fera jaillir de cette faiblesse et de cette ignorance. des merveilles de puissance et de lumière.
“Il est une loi divine, écrivait Joseph de Maistre, aussi certaine, aussi palpable que les lois du mouvement. |
“Toutes les fois qu’un homme se met, suivant ses forces, en rapport avec le Créateur, et qu’il produit une institution quelconque au nom de la Divinité ,; quelle que soit d’ailleurs sa faiblesse individuelle, son ignorance, sa pauvreté, l’obscurité de sa naissance, en un mot, son dénuement absolu de tous les moyens humains, il participe en quelque manière à la Toute- Puissance dont il est l'instrument ; il produit des œuvres dont la force et la durée étonnent la raison.”
Très facilement, le lecteur pourra faire au grand évêque application de ces vérités empruntées à l’histoire.
Depuis quelques années, Vital éprouvait un attrait vague, mystérieux pour les missions étrangères, mais il repoussait ce désir presque à l’égal d’une tentation. Sa vocation ne fut pas le coup de foudre de l’apôtre saint Paul, Longtemps il tâtonna dans lombre noire des incertitudes avant d'arriver au chemin que Dieu lui avait tracé, Ce désir des missions lointaines, ïl le refoulait dans son cœur par crainte de céder à
l'enthousiasme, et, il faut bien le dire aussi, il frémissait à la seule pensée de la séparation et d’un départ sans retour. Malgré tout, Pétoile brillait toujours et impérieusement l’appelait. Nature délicate, tourmentée d’aspirations élevées, esprit avide de connaître, cœur encore plus avide de se donner, Vital avait ‘comme le pressentiment de sa vocation apostolique.
°’ Durant les vacances qui suivirent l'examen de ‘rhétorique, M. l'abbé Sébaux reçut la confidence de cet attrait mystérieux.
Vital Ii dit ses hésitations, sa mauvaise santé, son ignorance, .
son indiguité. “Je croyais, disait-il, que pour une vocation de ce genre, il fallait pouvoir opérer des miracles” T’/abbé Sébaux ouvrit son nouveau testament, lui lut la fin de la ‘première épître de saint Paul aux Corinthiens avec quelques commentaires, et ajouta : “Oui, mon cher enfant, j'espère que vous serez missionnaire et qui sait. peut-être religieux missionnaire. Ne savez-vous pas que Dieu choisit les plus faibles instruments pour exécuter les plus grandes choses ? . Infirma mundi elegit Deus. Vous pourrez mûrir votre vocation durant votre année de philosophie. En ce moment, ne vous préoccupez de rien tant que de vous guérir.”
“ Ces paroles me frappèrent vivement, racontait plus taïd V'Evêque.. En fait de religieux, je ne connaissais que les Pères Jésuites et je ne me sentais point d’attrait pour cet ordre, à cause de l’obligation où sont la plupart de se livrer à l’enseignement, ce pour quoi j'avais une vraie répugnance. Si j'avais connu les Oblats, peut-être le nom seul d’Oblat de Marie Immaculée m'aurait gagné. Je ne croyais guère pouvoir me réfugier que dans la société des Missions étrangères dont bon nombre de mes compatriotes faisaient partie.”
‘Au mois d'octobre 1890, il entra au grand ‘séminaire du
Mans. () L'abbé Sébaux s'était chargé de la pension; sœur
(1) Le diocèse du Mans comprenait alors les départements de la Sarthe et
de la Mayenne. Le diocèse de Laval ne fut érigé qu’en 18556. ° 3
Anne-Marie et sœur Françoise avaient préparé le trousseau. Sœur Françoise avait obtenu de Mgr Bouvier, pour son protégé, une soutane violette plus ou moins usée qu’elle avait fait teindre. La sollicitude paternelle de l'abbé Sébaux avait tout prévu. Vital était traité en convalescent, servi à une table à part, logé au premier étage, dans une chambre bien chaütfée, ete. .
Dès son installation, il écrit à ses parents une lettre pour les préparer au redoutable sacrifice par une demi-révélation : “Je suis heureux et je voudrais vous faire partager mon bonheur. La pensée seule de cette joie, qui déborde de mon âme, vous rendra vous-mêmes heureux, j'en suis convaincu. Depuis longtemps, je désire faire partie de cette armée chargée par Notre Seigneur lui-même de voler à la conquête du monde entier. Ma part d'action sera petite sans doute, dans ces luttes et ces combats de chaque jour; mais si Dieu jette les yeux sur ma faiblesse, j'irai où sa voix m’appellera, où me conduira sa main. Fil me commandait d’aller annoncer son nom au fond du dernier des déserts, je partirais heureux et fier après avoir reçu votre dernière bénédiction.” |
Vivement intrigué par cette lettre, son père vint le voir. L’abbé Vital ne crut pas deyoir dissimuler ses projets. Monsieur Grandin fit bien quelques objections, parla des privations à redouter, des frais à prévoir, de supplices à endurer peut-être, etc. L'abbé Vital résolut facilement toutes les objections et rassura la tendresse paternelle. Monsieur Grandin partit, méditant les paroles de son fils : “ Puisque Dieu est partout, ne faut-il pas qu’il soit partout connu et adoré ?” Son sacrifice n’était pourtant pas encore fait, et quelques semaines “après, . il revint à la charge. Mgr Grandin racontait ainsi les derniers assauts de l’amour paternel : “ Mon père habitait. alors à cinq lieues du Mans, avec deux de mes sœurs. Quelques semaines après la confidence que je lui avais faite, il revint
avec de nouveaux arguments. Lui aussi avait. consulté, et il m’apportait les réflexions d’un curé qu’il me nommait. Ce curé donc lui avait dit : “Votre fils va faire üne bêtise. Malgré ‘sa jeunesse, il est déjà bien connu à l’évêché et serait plus tard avantageusement placé. Il aurait une belle boule à jouer, s’il “savait s’y prendre.” Et mon pauvre père venait donc, au nom de ce curé, qui se disait notre ami, me demander s'il n’était pas sage de penser à mon avenir et de bien jouer ma boule. Pitié ! Un prêtre parler ainsi à mon père dans les circonstances où, lui et moï, nous nous trouvions ! Animalis homo non percipit ea quæ sunt spiritus Dei” © Monsieur Grandin courba généreusement son front chrétien devant l’appel de Dieù; mais son pauvre vieux cœur était en Sang.
Toujours semblable à lui-même, l’abbé Vital termina son année de philosophie, dans l'humilité amie du silence, se pré- . parant avec simplicité aux suprêmes sacrifices.