CHAPITRE IT
Séminaire des Missions étrangères—Congrégation des Oblats de Marie Immaculée—Notre-Dame-de-l'Osier—Noviciat-—Mgr Taché—Oblation perpétuelle—Scolasticat à Marseille—Ordination—Obédience pour l'Amérique du Nord —-Adieux à sa famille—Départ—Lettre touchante—Consultation du . médecin, D | |
Le 21 septembre, il va frapper à la porte du séminaire des Missions étrangères, à Paris. |
Pour se donner au Christ, on ne dépouille pas son cœur et Pa âme délicate et tendre de l'abbé Grandin: saigna douloureusement de la plaie du sacrifice, ° L “Voilà bien des années que je suis missionnaire, écrivait V'Evêque près de cinquante ans plus tard, j’ai eu en partage une vie bien agitée et bien dure. Œn toute vérité, de toutes mes peines et difficultés, aucune ne peut être, selon moi, comparée au départ et à la séparation. On ne s’habitue pas à ces choseslà. Quand je suis parti pour la première fois, j'étais convaincu que je ne reverrais les miens qu’au ciel. La divine Providence a permis qu’il en fût autrement. J’ai revu trois fois thon vieux père, cinq ou six fois ceux de mes frères et sœurs qui restent. Toujours j'ai dû déserter pour échapper aux adieux. Vraiment le bon Dieu m’a pris en pitié en m’enlevant ma bonne mère.”
Dès son arrivée, il écrit à son père : “ Monsieur Sébaux m'a fait bien plaisir. Il m'a dit que vous aviez courageusement fait votre sacrifice, -Oh ! que vous avez raison de ne pas compter avec le bon Dieu ! Priez souvent pour votre pauvre Vital afin que je devienne un saint prêtre. Dans le diocèse du Mans, missionnaire aux Indes ou en Chine, je dois être un -
saint, et je suis si éloigné de Vêtre 1?
À sa sœur Mélanie, qui se plaigaait de la séparation, il offre : des consolations spirituelles : “Pourquoi, dis-tu, ‘m'avoir si” bien caché ce départ? Pour épargner ta sensibilité. et la mienne, ma bien chère sœur. Notre séparation eut été trop
“ déchirante. Tout en regrettant notre éloignement, offrons ce
sacrifice à Dieu avec résignation ét demandons-lui la grâce de nous réunir près de lui pour ne plus jamäis nous séparer.”
Celui qui fut le plus, non pas contrarié, mais désagréaæblement surpris, fut le vicaire de Saint-Loup.
L’abbé Jean nourrissait lui aussi, depuis longtemps, en secret, le désir des missions étrangères.” Il comptait sur, Vital pour le remplacer, prendre les charges de la famille, et c’est beaucoup dans cette espérance qu’il avait eu tant à cœur son éducation. C’était un projet entretenu, caressé depuis longtemps ; et voilà que le jeune frère prenait la réalité et lui laissait le rêve là
“Mon bon frère, lui écrivait le séminariste, les angoisses de la séparation ont fait une plaie profonde à ton cœur comme au mien. Que Dieu te récompense de ton dévouement ! Comment oublier jamais tout ce que tu as fait pour moi ? ” © L'abbé Vital se trouvait à l'aise dans cette maison, où tout lui rappelait la vie du missionnaire. La salle des martyrs, les cérémonies du départ le touchaient profondément, et il racontait avec émotion, à son frère et à monsieur l’abbé Sébaux, les fêtes qui allaient si bien à son cœur.
Il rencontrait là une pléiade d’apôtres et de futurs martyrs : le vénérable Théophane Vénard, le bienheureux .Chapdelaine, à qui il eut le bonheur de servir plusieurs fois la ‘sainte inesse, monsieur l’abbé Theurel, devenu évêque d’Acanthe ‘et vicaire apostolique du Tonkin occidental, etc., ete. | ‘
Cependant, ce n’était pas dans-cette sainte société que Dieu le voulait. |
. Dans les premiers jours de décembre, on lui remit une lettre : de monsieur Pabbé Sébaux. Les lettres de son protecteur æt ami lui apportaient toujours une grande joie. Par esprit de saarifice l’abbé Vital voulut en remettre la lecture au lendemain. Hélas ! le lendemain, il fit bien une autre pénitence ! Monsieur l’abbé Sébaux l’informait qu’il fallait quitter cette: maison où il était si heureux. Messieurs les directeurs seraient très heureux de vous admettre, lui écrivait-il, ils vous estiment, mais ils voient, dans votre défaut de langue, une immense difficulté pour apprendre les langues orientales et une impossibilité” pour vous déguiser. : Courage ! cher ami. Votre.
‘place est toujours au séminaire du Mans, à moins que vous ne. préfériez frapper à d'autres portes. ‘TÎl y a, même à Paris, des congrégations de missionnaires.” oi
Son cœur fut brisé. Fallait-il done renoncer, à ses ardentes aspirations ? Quelle impitoyable douleur !
C’est cependant par cette nouvelle épreuve que la Providence allait aplanir les voïes au futur missionnaire. |
“ J’allai trouver, racontait-il plus tard, monsieur le supérieur,
. qui était aussi mon directeur, pour lui dire ma peine. Il:me parut aussi désolé que moi et sa peine ne fit qu ’augmenter la mienne. Lui ayant parlé, incidemment, d’un de mes condisciples qui venait d'entrer chez les Oblats, — cétait le Père Fouquet, — il m’engagea à formuler une demande. ‘
“Vous n’êtes pas à la porte, ajouta-t-il; restez ici jusqu’à ce que vous ayez reçu une réponse ou pris une. décision.”
L'abbé Vital ne connaissait pas les Oblats; il n’en formula pas moins sa demandé d'admission: °
Son chagrin, mais aussi sa résignation éclatent dans Îes lettres qu’il adressa à sa famille.
L'abbé Jean le pressait de rentrer au séminaire du Mans. . I1 véŸait dans l’insuccèg de son jeune frère un signe de la Pro-
. vidence. “ C’est moi, disait-il, qui dois me consacrer aux missions étrangères. Reviens, je, prendrai ta place.”
Enfin une réponse favorable arriva le 15 décembre, et l’abbé Vital quitta le séminaire de la rue du Bac! L’impression qu’il laissa chez ses condisciples, dans ce rapide séjour de deux mois, n’a pas été oubliée. T’un d'eux, M. Delpech, supérieur. actuel du séminaire, nous disait naguère : “Nous ne pouvions comprendre la décision de messieurs les directeurs. Manifestement Dieu avait sés vues.” ‘ Monsieur. Delpech nous écrivait
encore dermèrement : “Tous ceux qui l’oht connu ici ont.
Hit cordiale affection, et, de
gardé, pour ce ( digne
a NÉ
"son côté, il: nous est resté attaché jusqu’à son dernier jour.”
La congrégation des Oblats de Marie Immaculée, fondée en 1815, par Mgr de Mazenod, évêque de Marseïlle, avait pour but ” d'évangéliser les pauvres et les âmes les plus abandonnées, surtout par les missions et les retraites. Déjà, elle avait traversé les mers. Dans l’Amérique du Nord, dans l’île de Ceylan, dans l'Afrique du Sud, les Oblats avaient dressé leurs tentes. Si Mgr'de Mazenod avait confié sa barque apostolique à V'Etoile 4 des mers, ce n’était pas pour rester sur le rivage.
L’unique noviciat de la congrégation était alors à Notre- Dame-de-l’Osier, charmant pèlerinage du Dauphiné,-plein de poésie, vrai foyer de vie chrétienne et religieuse.
C’est, là qu'arrivait, le 21 décembre, monsieur l’abbé Grandin, après un voyage pénible. On aurait dit que Venfer le pour- © suivait : accidents de voiture, difficultés sur le bateau à vapeur, presque un naufrage, ete. ! ” Le
, . Le Père Maître des novices le reçut avec beaucoup d'affection
eË lui “plut beaucoup. C’était le Père Richard qui fut d'ail. leurs, quelques semaines après, remplacé par le R. P. Vandenberghe, religieux dont la rectitüde du jugement et la tendresse du cœur étaient réhaussées par une haute vertu, L'abbé
Grandin prit Vhabit* le 28 décembre 1851, veille de la fête des saints Innocents, | rêt commença immédiatement son noviciat. Pour la plupart, le noviciat est le plus beau temps de la vie religieuse.‘ Il n’en fut pas ainsi pour le frère Grandin. Son insuccès imprévu aux Missions étrangères l'avait tellement épouvanté qu'il se regardait comme l'oiseau sur la branche. “ C’est que les départs n'étaient pas rares, écrivait-il plus tard. Exerçant la charge de dinger, il arrivait plusieurs fois qu’au. moment de partir pour une promenade, le Père Maître me di 7 Voie Pas en promenade, vous ferez la malle d’un tel œ
‘vous le conduirez à Vinay.” C6 tait la petite ville voisine. Je me disais tristement : À quand mon tour ? ”
Un autre grand sujet de tristesse furent les anxiétés. dé ses 1 parents, et, dès le début, le silence de ses frères. Il les voyait vivement affectés, presque irrités de son départ et son cœur en souffrait. Il leur écrit les lettres les plus touchantes, leur parle de résignation, de son affection profonde, les supplie d’oublier
la peine qu’il a pu leur causer,
Les lettres vinrent pleines de larmes, mais de larmes résignées. “Oh! mes chers parents, leur répondaitil, que vous avez raison de ne pas calculer avec le bon Dieu ! Vos lettres mont fait beaucoup de plaisir et beaucoup de peine : beaucoup de plaisir, parce que j’ai reconnu votre bon cœur dans ces lignes baignées de larmes, et je ne saurais vous exprimer tout le bonheur que m’a apporté la nouvelle de votre générosité pour le bon. Dieu. Beaucoup de peine,. parce que vôus n’osiez pas
7777 me dire vos anxiétés et vos embarras. Pourquoi ne pas m’écrire alors que vous atez de tristes nouvelles à m’annoncer ? Je suis heureux de les connaître pour les ressentir moi aussi. Oui, le-bon Dieu aime bien, notre famille puisqu'il nous permet de ‘ prendre part à ses souffrances. .
# De grâce, ne prenez pas votre Vital pour un ingrat. Je ne
sais vraiment si je passe une heure entière sans penser à vous, sans prier pour vous.”
Son année de noviciat sera bien une prière incessante pour ses parents. Il le leur écrit souvent. Son cœur est inépuisable quand il dit sa reconnaissance à son père, à ses frères Jean et Frédéric, quand il prêche la résignation à ses sœurs, quand il recommande la prière et la fréquentation des sacrements à ses
* autres frères, Florent, Modeste, etc. Florent await montré un . moment de mauvaise humeur au départ de Vital; il se dédom- . magera, plus tard, en donnant à l’Eglise trois de ses fils, dont
‘un missionnaire pour PAmérique du Nord.
L'année du noviciat s’écoula, partagée entre la prière, la méditation, les examens de conscience, le travail manuel. Comme lés autres, le frère Grandin balaya les corridors, laÿa la
. vaisselle, bêcha le jardin, nettoya la batterie de cuisine, éplucha les légumes. ‘ è
Habitué qu’il était par sa première éducation à une existence
dure, les austérités de la vie religieuse ne pouvaient Peffrayer. : Ex Lime
TI] donna sorf premier sermon au réfectoire, avec une grandé
appréhension. Le sujet qui lui avait été assigné, la Propagation
de la Foi, allait cependant bien à son cœur. Quand il eut fini, le
R. P. Burfn, supérieur, lui fit, de sa place, quelques remarques :
sur la composition du discours, et ajouta: “ Mon cher frère, ne craignez päs, votre prononciation ne vous nuira ni en France, ni même au fond de l'Amérique” “Voilà ce que j’attendais, écrit le novice. Si le Père supérieur m’eût dit que ma voix n’était propre qu’à se faire entendre en France, je n’aurais pas été flatté, je vous l’assure.” h
Une visite vint jeter une note de vif intérêt dans l’année du noviciat: Mgr Taché, coadjuteur de Saint-Boniface, jeune missionnaire de 28 ans, sacré récemment par Mgr de Mazenod,
ft une visite à Notre-Dame-de-lOsier, Il était accom-
pagné de deux Pères oblats, originaires du: Mans, les RR. PP. Rémas et Végreville, qui devaient s’embarquer avec . lui pour PAmérique du Nord. Dans le cours d’une récréation, Mgr Taché, apprenant que le frère Grandin était du même pays que ses deux compagnons, l'invita à aller les rejoindre. Le jeune évêque pouvait-il penser, ‘alors, que ce novice deviendrait son coadjuteur, son frère dans l’épiscopat, son meilleur ami et son meilleur conseiller ?
Les conversations: de Mgr Taché enflammèrent le cœur du'‘frère Grandin. Il rendait compte de son enthousiasme à ses parents et ajoutait : : “Je vous assure que, si jallais dans cette mission, je ne regretterais ni la Chine, ni le Tonkin.” Sa santé semblait s améliorer et le rendre apte aux labeurs
qu’il ambitionnait, n Le noviciat touchait à sa fin Le 15 décembré, il écrit à son frère, l'abbé Jean : “Je n’ai plus que quinze jours pour me préparer à mon oblation. Ce sera, je l’espère, le premier janvier que j'aurai le bonheur de me consacrer entièrement à | Dieu. Je recevrai le nom d’Oblat de Marie Immaculée, le jour où Notre Seigneur a reçu le nom de Jésus, le jour où il a versé les premières gouttes de son sang pour mon salut. Pour le salut des âmes, moi aussi, je devrai me sacrifier tout entier. :
“Tu ne peux te faire une idée de mon bonheur : moi, en quelques jours, être l’Oblat de Marie !
“ Pourtant je me sens effrayé; j’assume de terribles obliga- | tions. Le nom d’Oblat que je dois porter dit assez ce.à quoi je m'engage. Je dois être une victime, et ‘une victime non pas d’un moment, mais de tous les jours. C’est bien ce que signifie aussi la croix que l’on me suspendra au cou et qui, à chaque instant, me rappellera que la vie de l’Oblat est une vie de sacrifice et d’immolation continuelle.…. Jusqu'à présent les
* martyrs manquent à notre congrégation. Si je pouvais avoir
le bonheur d’être le premier Oblat martyr ! qüelle joie pour moi ! quel honneur pour toi, mon bien cher frère 1» ,
Le er janvier 1853, il émet ses vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté, d’obéissance entre les mains du &. P. Burfin.
Peu de jours après, il était envoyé au grand séminaire de Marveille pour y continuer ses études théologiques.
Les frères scolastiques oblats suivaient alors, dans cette ville, les cours du grand séminaire, mais avaient une direction spéciale, conforme à leur vocation. ,
Le frère Grandin se mit avec ardeur à l'étude. Sans être métaphysicien et sans se passionrier pour les subtilités, il aimait la théologie. !
<£e qui le distinguait, c'était le bon sens, “ce grand maître & Die humaine,” comme l’appelle Bossuet.
Les âmes ! les âmes ! c'était pour elles qu’il étudiait, pour leur donner plus de lumière. Toute sa théologie tournait vers elles. Etudier pour la stérile jouissance de connaître, était loin de sa vertu. °
Le religieux se développait, en lui, plus encore que le théologien. Tous les témoignages redisent son esprit -de foi, de recueillement, son- observation rigoureuse du règlement, son austérité.
Il reçut successivement, des mains de Mgr de Mazenod, la tonsure, les. ordres mineurs, le sous-diaconat, le diaconat,
Il ne manquait plus, au futur missionnaire, que la couronne du sacerdoce.. Prêtre ! il l'était même avant que l’évêque lui eût imposé les mains, tant il en avait l'esprit et le zèle ! “ Cher à ses condisciples, cher à ses maîtres, il était prêtre longtemps avant d’avoir reçu l’honneur du sacerdocæ” Ces paroles de saint Grégoire de Nazianze, célébrant saint Basile, dépeignent aussi le frère Grandin dans la fleur de ses 24 ans.
Ses supérieurs ne jugèrent pas à propos de prolonger plus
longtemps le stage d’un religieux si profondément animé de l'esprit apostolique. Il fut prévenu officiellement de se pré- ‘ parer au sacerdoce pour partir bientôt pour les missions de PAmérique du Nord. | -