‹ Mgr Ignace BourgetChapitre 16 sur 32 · CHAPITRE XJV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XJV

Mgr I. Bourgct et les Zouaves pontilicaux canadiens : en Canada, en France, en Italie. — Il écrit de Rome ses impressions. — il érige à Longue-Pointe, l'Hospice de Saint-Jean de Dieu. ^

Le grand combat engagé, dont le vénérable évêque entretenait les saintes âmes, pour leur demander le secours de leurs prières, le réconfort de leurs sacrifices pieux, se livrait presque aux portes de Rome ; c'était les volontaires généreux qui en étaient les héros.

Les catholiques Canadiens se distinguèrent toujours par un égal attachement au Saint-Siège et à la France qu'ils manifestèrent en toutes circonstances favorables et dans la mesure de leurs moyens qui étaient réduits. Dès 1860, et à l'occasion de la prise par les Piémontais de quinze provinces des Etats pontificaux, le bas Canada, c'est-à-dire le Canada catholique et français, élait debout avec le reste de la chrétienté pour, protester avec une véhémente indignation contre la brutalité de faits odieusement accomplis. Mgr Bourget jeta un cri d'alarme qui fut un cri de douleur ; et le peuple de Montréal qui aimait son évoque comme un père, d'autant plus vénérable qu'il représentait la grande victime de Rome au milieu de lui, fut secoué par le frisson de Fangoisse et par l'ardeur de l'enthousiasme qu'éprouvent les cœurs valeureux en face de lâches agresseurs. Les Canadiens protestèrent, prêts au sacrifice comme à l'effort qu'on leur demandera. L'évèque convoqua ce boji peuple à Notre-Dame de Montréal. Une foule immense y accou-t rut. Plus de 18.000 hommes se pressaient et étouffaient dans lavaste enceinte et là, tour à tour, les meilleurs, les plus populaires des orateurs canadiens prirent la parole pour crier au

monde Tamour de leiir pays pour le pape, son dévouement inaltérable ii ses droits, à ses pouvoirs souverains.

Mgr Bourget proposa de faire circuler une pétition de protestation qui se couvrit de plus de 100.000 signatures, par lesquelles la nation canadienne s'élevait, justement indignée, contre les inqualifla'bles attentats dont le Souverain Pontife était l'objet et la victime.

Après Castelfidardo, quand il s'agit de prier pour le repos de l'àme des jeunes héros tombés face aux bandits, l'évêque de Montréal retrouva les accents émus par lesquels il faisait sûrement vibrer les cœurs, et une nouvelle manifestation, inoubliable encore, mit en branle l'admirable et si catholique cité de Montréal.

Il fallait au Pape, pour se garder, des hommes de bonne volonté ; il lui fallait aussi remplacer les ressources dont l'envahisseur le privait pour nourrir et vêtir ses défenseurs, pour faire face à tous les autres besoins de l'Eglise. Le Père commun était réduit à tendre la main à ses enfants ; au lieu de donner l'assistance aux siens, il devait leur demander des secours ! Ce fut le but de TOEuvre du denier de saint Pierre ; œuvre nouvelle dans le pays, mais que la recommandation du charitable évèque de Montréal rendît aussitôt populaire, et à tel point, que les résultats valaient au Canada la reconnaissance émue de Pie ÏX.

Jusque-là, le Canada n'avait donné pour la défense commune du siège apostolique que ses prières ferventes, et sa large cote-part d'un argent p-articulièrement précieux pour lui, qui était, isolé et pauvre, pourvu de besoins. Rien, cependant, n'arrêtait en lui l'élan donné par le bon évêque B-ourget, qui était déjà prêt à demander davantage, un plus rude effort : le sacrifice du sang.

Les événements de Bagnorea, de Sublacco, de Monte Libretti, suivis de la capitulation de Monte Rotondo et de la vietoire de Mentana avaient ému le monde chrétien. Les Canadiens étaient fiers d'apprendre que deux braves des leurs, Hugh Murray et Alfred Laroeque, tous les éeux blessés à la peine, avaient cueilli au coars de la bataille d'enviables laurieurs. Cependant, les conjurés italiens ne désarmaient pas ; ni les puissants concours, ni les encouragements ne leur fai-

saient défaut. Ils étaient refoulés ; ils reviendraient à la charge plus forts, plus acharnés, jusqu'à la victoire : ils l'avaient juré.

Le Pape connaissait Tinfâme complot ; il assistait à l'agitation, jamais lasse, toujours plus haineuse, plus violente ; de nouveaux assauts se préparaient dans l'ombre ; il importait de les repousser. Pie IX s'adresse aux fidèles du monde entier ; il les appelle à son secours.

L'évêque de Montréal publie l'appel du Souverain Pontife, le commente avec une généreuse émotion, demande les prières des faibles, l'aumône des riches, le dévouement actif des jeunes gens que la gloire et le martyre peut tenter. L'enthousiasme de la jeunesse fut grand, et grand le nombre de ceux qui voulaient s'enrôler, partir. Mais il fallait chercher l'ennemi à dix-huit cents lieues ; il fallait s'informer, s'équiper, se munir de tout et traverser d'abord l'Océan et puis un bout du continent, aborder un pays hostile et gagner sans la moindre formation militaire, un poste de combat incertain. Les difficultés étaient donc aussi considérables que l'enthousiasme fut extraordinaire. La presse canadienne retentissait de bonnes volontés, impuissantes ; curés et évoques étaient assaillis de demandes d'enrôlement qui ne savaient comment aboutir ; les guides, en cette circonstance, ne savaient comment diriger leurs troupeaux. L'épiscopat canadien, en général, estima qu'il n'y avait qu'à continuer les prières tout en envoyant les subsides plus abondants. Mgr Bourget osa penser qu'il y avait mieux à faire et il osa l'entreprendre.

Le 17 novembre 1867, il recommande aux prières des fidèles, Alfred Larocque, grièvement blessé à Mentana. Après avoir fait l'éloge du jeune zouave qui, seul jusque-là avec H. Murray, représentait le Canada dans l'armée pontificale, il ajoute :

... Il y a, nous le savons, dans cette ville et dans toute l'étendue du pays, beaucoup de jeunes gens qui brûlent du désir d'aller, eux aussi, s'immoler pour la défense de notre Père commun, de l'immortel Pie IX. Nous devons prier pour qu'il plaise à la divine Providence de leur ménager les ressources nécessaires, pour les frais d'une expédition si glorieuse. Car il est à croire que, malgré le malheur des temps, il y a dans notre jeune Canada, aussi bien que dans les vieux pays, assez de richesses pour équiper un ba-

taillon canadien qui prouverait, en combattant sous le drapeau de la foi, que le courage que nous ont légué nos pères, n'est point éteint dans le cœur de leurs enfants.

Il se fait en France et ailleurs des recrues de soldats pontificaux et ce sont les villes et les campagnes qui se mettent à contribution, pour faire toutes les dépenses de ces armements de nouvelles espèces, parce que tout le monde comprend que le trésor pontifical est épuisé depuis l'invasion des Provinces ecclésiastiques par les ennemis de la religion. Bien plus, l'on fait des souscriptions pour le soulagement des zouaves blessés dans les derniers combats. Ce sont là des exemples mémorables qui trouveront, il n'y a pas à en douter, des imitateurs parmi nous.

LEncyclique du Pape^ du 17 octobre 1867, fut l'occasion favorable que Mgr de Montréal saisit avec empressement pour revenir à la charge et creuser plus profondément le sillon qu'il avait tracé en recommandant Larocque. Dans la lettre pastorale dont il accompagna cette encyclique, lettre datée du 8 décembre 1867, après avoir cité et commenté les principaux passages de VEncij clique, il soulignait ces paroles du Souverain Pontife :

Nous ne pouvons Nous empêcher. Vénérables Frères, de dénoncer à vous d'abord et à tous les fidèles confiés à vos soins, la situation extrêmement triste et les dangers graves où Nous nous trouvons aujourd'hui par le fait du gouvernement Piémontais particulièrement. En effet, quoique nous soyons défendu par la bravoure et le dévouement de notre très fidèle armée, qui, par ses exploits, a fait preuve d'un courage que Nous pouvons appeler hércfïque, il est évident néanmoins qu'elle ne résistera plus longtemps au nombre beaucoup plus considérable de ses très iniques agresseurs. Et, bien que Nous ressentions une grande consolation par suite de la piété filiale que nous témoigne le reste de Nos sujets, réduits à un petit nombre par de criminels usurpateurs, toutefois, Nous sommes réduits à gémir profondément de ce qu'euxmêmes ressentent nécessairement les très graves dangers dont viennent les assiéger ces bataillons farouches d'hommes criminels, qui les épouvantent continuellement, par toutes sortes de menaces, les dépouillent et les tourmentent de toutes manières.

Vous le voyez, N. T. C. F., Notre Saint Père le Pape compte, pour sa défense, sur le dévouement de ses troupes ; et avec raison, jmisqu'elles ont fait des prodiges de valeur et remporté d'éclatantes victoires. Quelle gloire, pour ces héros chrétiens, d'avoir pour panégyriste Pie IX, et d'être loués dans un document reli-

gieux qui doit faire le tour du monde et être publié du levant au couchant, et demeurer dans les Annales de l'Eglise jusqu'à la fin des siècles !

Il ne faut donc pas s'étonner si le Pontife-Roi porte ainsi des regards de si grande (Complaisance sur la petite armée, qui vient de se couvrir de gloire dans les combats du Seigneur. Car il y avait réunis des divers pays de la chrétienté, des nobles et des riches, des enfants de famille et des hommes haut placés dans la société, qui ont mis au service de la cause sacrée qu'il soutient avec tant de magnanimité, leurs biens et leurs personnes, leurs forces et leur jeunesse, et qui, pour preuve de leur généreux dévouement, renoncent aux douceurs de la famille, aux jouissances de la patrie et aux caresses de leurs tendres mères ; qui sacrifient de bon cœur les espérances les plus flatteuses de leur avenir, pour se faire simples soldats du Pape, pour mener la vie dure des camps, s'exposer à tous les dangers de la guerre et affronter la mort dans les combats. (1)

Nouveaux Machabées, ils s'écrient avec un vif enthousiasme : (( Allons à Tennemi et s'il le faut, mourons pour le Pape et pour la cause du peuple chrétien... »

Vous avez aussi remarqué sans doute, N. T. C. F., que le Saint-Père, à la vue du petit nombre de ses soldats, émet la crainte bien digne d^ son cœur paternel, que son armée ne succombe enfin sous le poids énorme du grand nombre.

A ce cri de douleur, le monde s'est déjà ému ; car il se fait, dans divers pays catholiques, un heureux mouvement pour enrôler de nouveaux soldats sous l'étendard Pontifical, et faire de généreuses souscriptions, afin de faire les frais d'équipement, de vo3^age et d'entretien, qui ne pourraient être supportés par le trésor pontifical. Ce sont des villes et des campagnes, des diocèses, des paroisses, des communes et des familles, qui se mettent ainsi à contribution ; pour envojœr de nouveaux renforts à l'armée du Saint-Père. Ce sont de riches particuliers enfin, qui veulent avoir le mérite et la gloire d'avoir des soldats à leur solde, dans cette armée du Seigneur. L'enthousiasme, au service du Pontife-Roi, est tel que le soldat en recevant quelque blessure s'écrie : Comme mon père et ma vière seront contents quand ils sauront que fat été blessé your le Pœpe ! et que la mère qui apprend que son mari a été tué, dit à un jeune enfant qui est l'espoir de sa famille : Toi aussi tu seras soldat du Pape.

Ce beau mouvement se fait aussi sentir dans cet heureux pays. Déjà, à plusieurs reprises de jeunes Canadiens se sont enrôlés dans les Zouaves Pontificaux. A l'heure qu'il est, il en est deux qui mxontrent les glorieuses blessures dont ils sont couverts et

(1) Les Canadiens sous nos yeux, répclent, multiplient, rehaussent au- JQurclliui de semblables exploits au profil de la France.

qu'ils ont reçues en repoussant victor'i'eusement les ennemis qui ch'ercla aient à s'enaparer de la ville sainte.

Beaucoup- d'autres b-riilent d'ardeur de partager la gloire de leurs i-eunes com.p!atrifOtes, et vienneu/t de l'avant, .pour essayer à former un bataillon de zouaves canadiens. Ils cherchent à s'organiser afin de mettre à exécution leur no])le projet, et ils croient trouver l'écho chez leurs compatriotes. L'on parle de ce projet dans les villes et les campagnes, et i] sourit à beaucoup de jeunes gens qui sont impatients de pouvoir l'exécuter.

D'es souscriptions ont été laites spontanément par des enfants de Fun ou de l'autre sexe, dans les collèges et les couvents-, et ces tendres enfants ont l'air de recevoir,, les premiers, le souffle d'en hauty pour donner l'élan à leurs parents et à leurs concitoyens ; car c'est de la bouche des enfants que sort la louange parfaite. I/arg^ent toutefois .paraît être la grande difficulté, et l'on fait des calculs pour s'assurer que ce n'en est pas une sérieus-e. Ainsi, par exreinple, crue les cxuatre cent mille catholiques environ qui sont dans ce diocèse donnent chacun trente sols par an, on aura, anniiellement, $ 100.000 ; car on suppose qu'il y a un assez grand nombre de riches pour suppléer à ce qui pourrait manc[uer du côté des pauvres. On présume que chaque paroisse pourrait aisément fournir un soldat au Pape, Les villes en donneraient davantage. Il est à croire, selon eux,, qu'une organisation de comités pourrait facilement s'opérer dans les villes et à la campagne. Ils prétendent qu'une telle expédition aurait un excellent effet, même pour notre armée coloniale, parce que ceux qui reviendraient dans I&ur patTie, chargés de lauriers, aimeraient à continuer leur carrière militaire, et que le prestige attaché à leur nom ne manquerait pas de donner un heureux élan à l'armée canadienne c[uand il s'agira de l'organiser.

Quoiqu'il en soit, N. T. C F., nous demeurons étranger à ce mouvement laïque ; mais. Nous vous l'avouerons. Nous le bénissons de tout notre cœur et nous lui souhaitons un plein succès. Car, Nous le considérons comme une gloire pour notre religieux pays, et comme une bénédiction pour ses habitants. Nous pensons qu'en effet, un bataillon de zouaves canadiens prouverait au monde entier que rextrême occident se joint à toutes les autres parties du monde, pour épouser la cause sacrée à laquelle se dévouent aujourd'hui tant de coeurs généreux et montrer que le nom de l'immortel Pie IX est grand et béni dans les froides contrées du nord. Ce bataillon, en combattant pour le grand principe sur lequel seul peuvent reposer solidement les sociétés humaines donnerait un admirable exemple de dévouement pour la cause catholique, et chacun lui consacrerait, avec une nouvelle ardeur, sa plume, sa parol-e, et surtout son cœur. Mais tout le monde comprend que pour cela, il faudrait que les hommes qui se dévoueraient .pour l'Eglise et pour son auguste Chef, fussent des hommes de foi, de principes et de pratique ; car autrement, ils ne pour-

raient que faire tort à cette cause sacrée, et faire honte au pays qui les aurait députés. Mais encore une fois, Nous laissons à ceux qui ont conçu ce projet la noble tâche de l'exécuter. Pour Nous, Nous allons faire ce que nous demande notre Saint-Père le Pape.

Cet appel fait au monde catholique par le populaire Pie IX, la peinture 'de ses souffrances, l'exposé de ses craintes et des dangers que courai la Ville Eternelle, soulevèrent la population catholique du diocèse de Montréal. Elle répondit immédiatement par de nombreuses offres de service et de généreuses souscriptions. De toutes parts on s'agita ; les villes et les campagnes s'unirent' dans une même pensée de dévouement.

L'initiative partait, cette fois encore, de Montréal, où un noble cœur ne connaissait ni difficultés, ni défaillances. Comme le branle était donné et que le succès semblait assuré, Québec suivit le courant et murmurait dans son humeur toujours chagrine quand Mgr Bourget l'entraînait, que Montréal lui faisait tort en lui volant l'occasion de se distinguer.

C'est que, gagnés par l'exemple, tous les autres évêques du Bas-Canada parlèrent aussi à leurs ouailles, et que l'enthousiasme se propageait de proche en proche ; pour s'étendre à tout le pays. Il n'y eut bientôt plus dans le Bas-Canada qu'un cri, qu'une aspiration, qu'un 'désir : aller combattre pour .le Pape ou aider ceux qui voulaient bien pour lui combattre et mourir.

La lettre et la haute approbation de Mgr de Montréal décidèrent que plusieurs citoyens de cette ville se réuniraient pour aviser aux moyens d'imprimer une direction commune et de régulariser ces aspirations ardentes.

C'est le 19 décembre 1867, que l'Hon. J. L. Beaudry, MM. Olivier Berthelet, Louis Beaudry, Alfred La Rocque, Narcisse Valois, Dr. Trudel, Edmund Barnard, E. Lef. de Bellefeuille, F. X St. Charles, Sévère Rivard, etc., etc., se réunirent dans une des salles de l'Institut-Canadien-Français et, s'étant constitués en assemblée régulière, nommèrent un comité, chargé d'aviser aux moyens les mieux appropriés pour assurer la formation d'un contingent canadien pour l'armée pontificale.

La seconde assemblée du 26 décembre nommait un co-

mité exéciUil" ayant charge de tliriger eriicacoiiient le mouvement et d'organiser le détachement canadien.

Le comité décida d'informer immédiatement les évoques et les curés du Bas Canada de sa formation et de sa mission en les priant de vouloir bien lui donner leur concours.

Mgr de Montréal était allé au devant de ce vœu en invitant tous les fidèles de son diocèse à contribuer de leurs deniers Cl l'œuvre de la défense du Saint-Siège. En effet, dans Tintervalle de la première et seconde assemblée du Comité, le 22 décembre, le vénérable évêque adressa à ses curés cette lettre accompagnée d'une invitation à se mettre généreusement à contribution.

Monsieur. — Vous recevrez avec la présente, une copié de Ylnvitation. qui sera faite aujourd'hui au prône de la Cathédrale, à Touverture du Triduum qui s'y fait, et qui est comme l'ouverture de tous ceux qui vont se célébrer dans ce diocèse.

Votre dévouement à la Cause Pontificale vous inspirera tout ce que vous aurez à dire et à faire, pour que cette Invitation soit bien comprise et mise au plus tôt à exécution ; car il n'y a pas de temps à perdre, si nous voulons que le secours, qu'il s'agit d'envoyer au Saint-Père, arrive à temps.

Vous reviendrez si souvent et si fortement sur l'indécence qu'il y aurait, pour les enfants de l'Eglise, de se livrer aux divertissements du carnaval, .pendant que le Père commun est dans le deuil, que vous réussirez à les en détourner, du moins en grande partie.

Avec les économies que vous ferez faire par là à vos paroissiens, il ne sera pas difficile de les amener à payer chacun un trente sous ; de manière qu'une paroisse de 1.600 âmes, par exemple, aurait à déposer, dans la Caisse Pontificale, 400 piastres, c'est-à-dire, autant qu'il en faudrait pour faire les frais d'un soldat, qu'il ne serait pas difficile, je pense, de trouver dans la paroisse même. Si e'était le cas, il pourrait être invité à faire luimême la quête à l'église, et à vous accompagner chez ceux de vos paroissiens à qui vous jugeriez à propos de faire un appel particulier, pour atteindre le chiffre de souscription demandé. Pour fournir à tous le moyen de donner sa contribution, il faudrait faire quêter aux messes basses, et inviter ceux qui ne peuvent venir ni à la grand'messe ni à la messe basse, les jours fixés pour la quête, à vous envoyer leur souscription.

Au reste, je pense que le Nouveau Monde vous donnera d'utiles renseignements, dont vous pourrez vous servir avec avantage, pour enflammer tous les eœurs de ce généreux dévouement, dont tous les enfants de l'Eglise doivent faire ouvertement profession,

dans cette solennelle circonstance, qui sera peut-être la seule de ce genre à enregistrer dans les annales de FEglise.

Aujourd'hui, quarante-sixième anniversaire de mon diaconat, je suis heureux d'av-oir occasion de montrer au digne successeur de Saint Xiste II quelque chose du dévouement de Saint-Laurent pour son Pontife et Père chéri et vénéré. Aussi, ai-je tâché de me bien pénétrer de ces sentiments affectueux qui animaient le Père et le Fils, et que nous a conservés la légende de ces deux Saints. Quo progrederis sine filio, pater ? Quo, sacerdos sancte, sine mi-

nistfo proféras Non ego te deserO', fili : majora le manent pro

Christi fide certamina.

Au reste, n'oublions pas que le nom de Montréal fut gravé, en 185i, SUT une des colonnes de Saint-Pierre, et enregistré au Capitole, en 1862. Puisse-t-il aussi figurer, avec honneur, dans les rangs de l'armée ponciflcale, dans le temps présent et à venir ! Cette gloire nous est déjà acquise, oomme vous le savez ; il n'est plus question que de la soutenir.

Invitation de Mgr Vévêque de Montréal à se mettre généreusement à contrihidion pour porter secours à N. S. P. le Pape : Le Souverain Pontife est assiégé de mille angoisses et exposé à d'imminents dangers, pour l'amour de l'Eglise.

L'Univers Catholique en est vivem.ent ému et profondément affligé. De là ce dévouement inouï et inconnu aux siècles passés, qui, comme un courant irrésistible, entraîne les cœurs des vrais enfants de l'Eglise vers les collines de la Ville Eternelle. Tous se rallient autour de la Chaire Apostolique, pour la défendre, selon la mxesure de leurs moyens, parce qu'ils comprennent que l'union de la famille chrétienne fait sa force.

Ce dévouement a créé ici, comme ailleurs, un mouvement de patriotis-me religieux parmi nos jeunes gens, c[ui veul-ent à tout prix s'enrôler sous l'Etendard Pontifical, afin de combattre les combats du Seigneur, pour la défense du Saint-Siège et de l'Eglise toute entière, qui n'ont qu'un seul et même intérêt. Car qui attaque la tête attaque tout le corps, toute la famille chrétienne.

Or, pour que les aumônes puissent se recueillir plus facilement,' voici quelques suggestions que nous abondonnons à vos bons cœurs.

1° Il se fera dans chaque église trois quêtes, à chacune desquelles chacun donnera dix sous, pour former plus facilement les trente sous ciu'il faudrait donner pour atteindre le chiffre de 100.000 piastres,, mentionné plus haut ;

2° Chaque curé est invité à faire un appel particulier, et à domicile, à ceux de ses paroissiens qui étant avantagés des biens de la fortune, ne voudraient pas se contenter d& cette modique &omme ;

3° Les parents sont invités à exhorter leurs petits enfants à faire Le sacrifice de ce qu'ils ont coutume de leur donenr pour

étrennes, jeux, toilettes, etc., afin que leur offrande au Père commun, étant le prix d'un sacrifice, leur soit plus méritoire ;

4® Les entrepreneurs, chefs d'ateliers et bourgeois feraient très bien d'engager leurs compagnons, apprentis et autres so-us leur domination à se mettre ainsi à contribution, suivant leurs moyens.

Dans notre Lettre Pastorale du huit courant. Nous vous parlions N. T. C. F., de ce mouvement laïque, tout en vous faisant observer que nous y demeurions étranger, mais que Nous le bénissions de tout notre cœur.

Dans cette même Lettre, Nous vous disions que la population de ce diocèse étant environ de 400. OOO âmes, nous pourrions réaliser 100.000 piastres, si Ton prélevait seulement trente sous par tête. Or, la présente Invitation est pour en venir à l'exécution ; et à cette fin, nous allons tous, riches et pauvres, grands et petits, nous exécuter généreusement, et prouver une fois de plus que quand il s'agit des intérêts de la Sainte Eglise, notre Mère-, et de son Auguste Chef, nous savons faire des sa-criflces. Voici entr' autres ceux qui se présentent d'eux-mêmes à notre dévouement filial.

1° Faisons avec une vraie ferveur, le Triduum de prières demandé par le Saint-Père, en asisstant fidèlement aux exercices du matin ou du soir, en faisant de bonnes confessions et de ferventes communions, et en priant aux intentions du Souverain Pontife, pour gagner, pour nous et pour les saintes âmes du purgatoire, les indulgences qu'il a bien voulu accorder. La bonne prière, ne l'oublions pas, est toute-puissante ;

2° Ajoutons la mortification à la prière. Or, qu'une des mortifications et pénitences que nous nous imposerons, soit de nous priver des plaisirs du carnaval, c[ui malheureusement a coutume de commencer quand se termine la grande solennité de la Naissance du Sauveur, et qui d'ordinaire se prolonge jusqu'au saint temps du Carême. D'ailleurs, tous les bons enfants de l'Eglise n'auront pas de peine à comprendre qu'ils serait honteux pour eux de fréquenter les bals, les soirées, les partis de plaisirs, les maisons de jeux, les auberges et autres où l'on a coutume de faire tant de folles dépenses, pendant que notre Père, le meilleur de tous les Pères, est dans une profonde affliction. Car enfin, tous les enfants qui ont un bon naturel doivent partager le deuil de leur père. Donnons au Pape le fruit de nos épargnes, pendant ces jours de carnaval, et nous nous trouverons plus riches et plus heureux.

3° A la prière et à la mortification, joignons l'aumône qui est toujours si efficace, surtout quand elle a un objet grand, noble et saint, tel qu'est celui dont il est ici question, puisqu'il comprend les intérêts religieux de l'univers entier.

Souvenons-rwus, N. T. C. F., de ce bel adage : Le jeu et la débauche ont ruiné des milliers de familles, V aumône n'en a pas appauvri une seule ; on <cei autre :En donnant au Vicaire'^de Jésusc'est à Jésus-Christ lui-même que Von donne.

Daigne le Seigneur répandre sa bénédiction sur cette Invitation, et lui faire produire des fruits de charité, de zèle et de dévouement.

Daigne aussi la Divine Providence rendre le centuple aux bons enfants -de l'Eglise qui, en donnant au Père commun, prêteront à Dieu lui-même !

Avant de partir pour TEurope, les zouaves vont à Montréal qui leur réserve l'accueil le plus bienveillant, ils font avec les exercices du Triduum une retraite à Téglise Du Gesu au Collège Sainte-Marie et y communient de la main de Mgr Bourget qui les entretient, les encourage et les bénit. On les fête au collège et, pour fmir, Mgr Bourget avait disposé qu'on les fêterait encore et solennellement à Notre-Dame où tout le peuple était convoqué. La manifestation fut émouvante et Mgr Laflèche, coadjuteur de Tévêque de Trois-Rivières prononça en l'honneur de la vaillante cohorte, avant-garde des Canadiens, un discours sensationnel qui allait enflammer la foule pour la cause sainte qu'elle allait servir dans le vieux monde. (1) Un mal subit empêcha Mgr Laflèche de fmir son discours, qui, imprimé en brochure, fut distribué par les soins de Mgr Bourget.

Le Comité ht dilligence ; prêtres et évêques le secondaient activement, mais telle était l'impatience de quelques-uns, et leur crainte d'arriver trop tard devant l'ennemi, que l'avocat

(1) Voir OEuvres Oratoires de Mgr L. F. Laflècbc, chez Savaèle, Paris.

Et, rapporte la chronique : « c'était un beau spectacle de voir le vénérable cvèquc de Montréal passer dans les rangs pressés des zouaves qui se jetaient à ses genoux, baisaient humblement sa main bénie, en recevaient respectueusement les chapelets et la brochure contenant sa harangue, qui devait être pour eux un souvenir de leur patrie reconnaissante et ^ fière, un guide et un conseil dans les périls de la vie des camps.

Après les discours des deux vaillants évoques, compagnons d'armes dans les rudes combats que soutenait alors l'Eglise du Canada, on récita les prières de Vltéraire que l'Eglise a consacrée pour attirer les bénédictions du ciel sur ceux qui voyagent pour la gloire de Dieu.

Nous ne relatons pas les incidents du voyage, parce que ce n'est pas de notre sujet. Ces braves traversent l'Océan, s'arrêtent à Paris, se réunissent sous la conduite de leurs deux aumôniers à l'Eglise de Saint-Sulpice, visitent Paris en compagnie de Louis X'euillot et de ses amis, gagnent Marseille où ils visitent Notre-Dame-de-la-Garde, et s'embarquent sur la Ville-de-Marseille à destination de Civilta-\'ecchia et de Rome. La traversée de France fut pour ces braves une continuelle ovation.

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Prendergast, Gédéon Désilets et Gaspard Hainault, étudiants, vendirent leurs livres quelques liardes, empruntèrent pour un surplus nécessaire et coururent dès le 19 décembre 1867, s'embarquer n Portland. Ils emportaient à l'adresse du cardinal Barnabo une recommandation de Mgr Bourget.

Après un heureux et rapide voyage, les trois conscrits du pape arrivèrent à Rome où Mgr Désautels, représentant de révêque de Monrtéal, le chanoine Hicks et le sergent Hugh Murray leur firent le meilleur accueil. Le cardinal Barnabo les reçut à bras ouverts et leur promit une audience du Saint- Père dont le jeune Désilets nous conserva le souvenir :

... Dimanche après vêpres, dit-il, nous trouvions notre lettre d'admission à la caserne ; je te laisse à penser quelle joie elle nous causa. Nous devions voir le Saint-Père le lendemain. Lundi à 11 h. 1/2 du matin, nous montions les degrés du Vatican d'un pied joliment leste, je t'assure. Cent livres ne nous auraient pas pesé sur les épaules. Après une heure d'attente passée avec Monseigneur Pacca qui nous demanda mille choses de notre pays,

nous nous jetions aux pieds du Saint-Père Il nous fit relever

et placer tous les trois en face de son bureau.

Après nous avoir regardé quelques instants, il nous demanda depuis quand nous étions partis, si nous étions l'avant-garde des Canadiens... Il nous dit qu'il avait été lui-même en Amérique, mais qu'alors il fallait trois grands mois pour s'y rendre. Ensuite il étendit la main et prit trois petites boîtes qu'il nous donna, en disant qu'il nous faisait à chacun un petit cadeau, et il souriait. Il en ouvrit une lui-même pour nous en montrer le contenu. C'était trois médaillons faits d'une espèce de coquille, enchâssée en or, et sur lequel est sculptée une figure de la Sainte-Vierge. Nous étions hors de nous-mêmes. Il bénit ensuite nos familles et les petits objets que nous lui présentions. « Tout est béni, dit-il, je bénis tout, vous, vos familles et vos objets. » Notre audience étant terminée, il fallait nous retirer. Alors pour te dire toute la vérité, je me précipitai à ses pieds au risque d'emporter son pupitre que je heurtai un peu du coude. Il me donna sa main droite à baiser et m'enveloppa avec force les épaules, de son bras gauche. Il en fit autant à mes deux amis. Nous sortîmes fous de joie, pleurant, riant, etc. T'exprimer les émotions que j'ai éprouvées est tout à fait impossible. Tout ce que je puis te dire, c'est qu'après l'avoir vu, on peut se faire tuer cinq cent fois pour lui. Tous les portraits que tu vois ne donnent pas l'ombre de l'expression de sa figure : il faut le voir. Il y a quelque chose d'une mélancolie douce et calme dans son regard qui fait pleurer malgré soi.

Je m'arrête, car je ne finirais plus sur ce sujet si j-e m'écoutais.

Cependant en peu de jours le Gomitc était déjà saisi d^ plus de 500 demandes d'enrôlement, et chaque courrier comme chaque réunion en voyait d'autres se produire. On ne pouvait les accueillir toutes, et toutes n'étaient pas acceptables. Il fallait enquêter, contrôler, choisir et ne mécontenter personne, tout le monde étant bien intentionné et plein d'ardeur. Le manque de ressources faisait éliminer -le plus grand nombre et pour y procéder trois considérations guidaient les commissaires :

La qii&Iité morale du candidat ; sa qualité physique ; sa qualité financière.

Le New-York Herald, parlant d-es zouaves canadiens, lors de leur passage à New- York faisait cette remarque au sujet de leur organisation : (( Les règlements qui gouvernent les membres de ce corps sont en ciuelque sorte particuliers et nouveaux. Partout, dans le choix des soldats, on ne regarde guère au caractère moral des recrues. La dissolution et le vice dans ses formes les plus liideu&es et les plus révoltantes peuvent obtenir admission dans n'importe quelle organisation militaire, pourvu que la santé physique et le développement musculaire des recrues soient possibles. Mais pour se procurer une place dans les rangs des zouaves du Pape, la règle a été changée, et personne, à moins qu'il ne produise une excellente recommandation quant au caractère et à la réputation, par le curé de la paroisse où il réside, ne peut être reçu dans ce iQorps,

Cette remarque du grand journal de New-York est la vérité même.

En procédant au choix des hommes, en effet, le Comité examinait tout d'abord le certificat donné au candidat par son curé ou Fyon confesseur. Pour qu'un jeune homme fut accepté, il fallait invariablement que ce certificat fut des plus favorables ; car on voulait former un corps d'élite, non esuJement sous le rapport des forces physiques, mais aussi et d'abord quant à la moralité de ses menibres. Le Goanité, satisfait sur ce point, passait à l'examen du certificat du médecin produit par le candidat, et constatait ainsi si l'homme était propre au service militaire. Sur toutes ces questions, le Comité délibérait consciencieusement, ayant touj^ours présent à l'esprit cette noble pensée, qu'il clioisissait les hommes qui allaient être chargés -de défendre la plus divine et la plus sainte des causes, celle de la Papauté et de l'Eglise catholique.

Le Comité satisfait des qualités morales et physiques du can-

didat, n'a-vait pas encore fini sa tà€he ; une dernière considération restait à -examiner, ]a plus délicate peut-êtr-e, oelle sur laquelle il était le plus difficile de satisfaire tout le monde. Il fallait que le nombre des hommes acceptés fut en proportion avec les fonds disponibles, e-n prenant pour base la somme de «liilOO par homme ; bien plus, la paroisse, qui envoyait une souscription et ^offrait plusieurs hommes, semblait avoir le droit de demander que Fun d'eux fut accepté. Souvent même, -en envoyant sa souscription, le curé exprimait le désir qu'elle fut affectée aux dépenses d'un jeune homme qu'il indiquait -comme étant le candidat de la paroisse. D'un autre côté, parmi les candidats, plusieurs offraient le chiffre fixé par le Comité pour les dépenses du voyage, savoir $100, et un grand nombre en offraient une partie. Enfin, il fallait garder vme pro'portion exacte entre les soiascriptions envoyées par chaque diocèse, et les hommes de chaque diocèse acceptés par le Comité. C'est au milieu de toutes ces difficultés et exigences que le Comité dut procéder au choix de ceux qui auraient riionneur de faire partie du premier détachement. Le Comité ne put accepter que 145 demandes, devant se conformer aussi aux désirs des agents de la Compagnie Générale Transatlantique, contingent réduit à 135 hommes par quelques défaillances constatées au moment de l'embarquement et auxquelles on ne put suppléer à la dernière heure.

A l'origine de l'organisation du Comité, Mgr de Montréal avait écrit à Rome, à ^Igr Desautels, pour l'informer du mouvement qui s'opérait en Canada. Il le chargeait en inême temps de constater auprès des autorités romaines si on recevrait volontiers un contingent d'hommes envoyés de cette distance, ou si l'on préférait des souscriptions équivalant aux irais de leur expédition. Le Comité avait prévu la réponse que recevrait l'évoque ; car il avait appris que l'enrôlement pour l'armée â~a Saint-Père avait été prohibé en Autriche, et il avait remarqué ces paroles du Souverain Pontife adressées à l'Evêque de Nimes : « Ce sont surtout des hommes qu'il me faut. » Toutefois la démarche de Mgr Bourget constituait un surcroit de prudence, qu'il était bon de ne pas négliger dans une entreprise de cette nature., alors qu'il s'agissait d'expédier des ■centaines de jeunes gens à 1.600 lieues àe leur pays, avec l'intention d'entrer immédiatement en campagne. Quelle déception pour ces hommes et quelle douleur jt>oujr le Canada tout entier, si, arrivés à Prome, les autorités lear eussent annoncé qu'elles n'y i30u- Vaient rien faire .! Ce seul mo-tif justifiait la d-émarche de l'évêque ÛQ Aiontréal .; mais d'autres considérations la rendaient presque néoessah^ pour coordonner, dans ce pays, toutes les bonnes intentions et leur imprimer une direction uniforme, seule capable de donner au gouvernement un ensemble, une ampleur qui devaient oouronner l'œuvre du Comité. Quelques personnes, en effet, les opj)osants ordinaires qui eoknnaissaient toutes les initiatives du généreux évêque de Montréal, qui s'estimaient mieux inspirées et

croyaient être plus utiles au Saint-Siège et mieux remplir ses secrets désirs, en envoyant à Rome le prix de l'équipement et du voyage des Canadiens qu'en expédiant ces hommes eux-mêmes. Un câblogramme de Mgr Desautels vint, le 24 janvier trancher la question en faveur de l'action du Comité et en mettant fin à ces pénibles incertitudes.

La dépêche modifiait aussi le projet du Comité quant au terme d'engagement qu'on avait fixé à un an, suivant les anciens règlements connus de l'armée pontificale. Mgr Dusautels annonçait que les hommes devraient s'enrôler pour deux ans. Appuyé sur cette autorité, le Comité se sentit plus fort et put travailler avec une pleine assurance. Désormais, rien d'esesntiel ne retardait l'organisation définitive et, heureux de répondre enfin d'une manière complète et pleinement satisfaisante aux aspirations impatientes qui dévoraient la jeunesse, le Comité publia dans tous les journaux, le 29 janvier, ses résolutions et le prochain départ du premier contingent.

Il fallait à la légion un costume provisoire, et il ne fallait pas, pour cette particularité, y mettre plus que de raison. L'entrepreneur de l'habillement fournissait la matière et la coupe ; Mgr Bourget fit faire la confection dans les communautés qu'il y engagea en leur disant :

... Il va sans dire que vous voudrez ajouter votre obole à toutes les oblations du monde entier, et faire couler vos petits ruisseaux de charité dans ce vaste océan de contributions volontaires, qui alimentent le trésor pontifical. Si vos ressources pécuniaires ne vous permettent pas d'offrir tout ce que vos cœurs voudraient déposer aux pieds de votre vénérable Père, peut-être que vos mains et celles de vos élèves, orphelins et infirmes, y pourront suppléer, en travaillant à faire quelques habits aux zouaves canadiens, qui se préparent à partir, pour aller représenter leur pays dans l'armée pontificale. Vous serez sans doute heureuses plus tard d'avoir ainsi contribué à équiper ces généreux soldats du Pape, si l'on avait à vous apprendre un Jour qu'ils ont honoré et respecté, par la pureté de leurs mœurs, des habits et des linges qui leur auraient été préparés par des mains vierges, par leurs sœurs en Jésus-Christ, par des concitoyennes qui, en religion, sont des héroïnes, comme ils pourront être des héros dans l'armée du Seigneur. Vous seriez de même heureuses d'apprendre que, sous ces habits, ils ont vaillamment combattu pour le triomphe de la Foi, pour l'honneur de la Religion, pour la gloire du Saint-Siège ; et qu'ils les ont même teints et arrosés de leurs sueurs et de leur sang. Dans ce cas, vous aimeriez à imiter une glorieuse vierge, Sainte Praxède, qui est représentée dans son église à Rome, tor-

dant de ses mains pures et innocentes les Iiabits des martyrs qu'elle avait encouragés à la mort, pour en faire couler le sang dans un puits, qui se voit encore.

A Home, après les présentations officielles, le détachement se mit en marche pour se rendre à Saint-Pierre, précédé par le corps de musique des Zouaves Pontificaux qui jouait la marche de Alentana. On avait remis aux zouaves un drapeau pontifical à leur arrivée à Givitta-Vecchia. C'est avec cet étendard et celui du Canada qu'ils traversèrent la Ville Eternelle.

Au château Saint-Ange, une escouade de zouaves .présenta les armes aux volontaires Canadiens. En passant devant le Vatican, une fenêtre s'ouvrit et ceux-ci aperçurent l'illustre Vieillard pour lequel ils sont venus combattre.

Le Saint-Père avait, paraît-il, l'intention de donner sa bénédiction aux Canadiens, mais le bruit de la musique étouffa le commandement : halte ! et ainsi, par un regrettable malentendu, ils ne purent recevoir, dès leur arrivée, cette faveur.

On rapporte qu'en regardant le corps des Zouaves Canadiens, le Saint-Père s'est écrié : Le Canada est une terre privilégiée, ^^i

Une minute plus tard les pas des volontaires retentissaient sur le pavé du temple de Saint-Pierre, et là, écrit l'un d'eux, au milieu d'un silence religieux, nous tombâmes à genoux pour prier devant le tombeau du prince des apôtres. Ah ! quelle émotion un cœur chrétien n'éprouve-t-il pas, en voyant cet édifice imposant qui durera aussi longtemps que le monde, élevé à la gloire de ces martyrs naguère bannis et méprisés...

Après avoir prié quelques instants, les Zouaves Canadiens, accompagnés d'une foule considérable, se rendirent à la caserne qu'on leur avait préparée, dans le couvent de Saint- François.

L'audience pontificale était fixée au 17 mars. Rendez-vous fut donné à la salle des Suisses au Vatican, chacun s'y rendit de son côté et sabre-baïonnette au côté.

A quatre heures, un huissier introduisit les Canadiens dans la salle d'audience. On les plaça sur deux rangs, de chaque côté de la salle, les deux extrémités se trouvant réunies par un rang posté en travers.

N'ous étions, écrit l'un d'eux, tous absorbés dans la contem- )>uation des beautés du lieu où nous étions, quand les battants de la porte s'ouvrirent tout à coup, le brillant uniforme des gardesnobles fit son apparition d'abord, puis la soutane violette des pré-

llats, puis nous tombâmes à genoux et Pie IX se montra à nos

yeux éblouis. Faisant allusion à notre position, il nous dit gaiea^aent : «c Ah ! il ne manquait plus que moi pour former le carré ; eti ! bien, me- voilà, mes braves. » Puis, allant se placer sur son feône : « Relevez-vous, mes enfants, » nous dit-il de sa voix à la fois douce et majestueuse.

Quand les Zouaves se furent relevés, MM. les abbés Moreau et Lussier annonciers, allèrent s'agenouiller devant Sa Sainteté, et le premier donna lecture d'une adresse des évêques de la province de Québec, dans laquelle ils recommandaient les Zouaves Canadiens au Père commun des fidèles. Le Pape l'entendit avec un contentement manifeste, et rémotion te gagnant, ses yeux se mouillèrent de larmes. Il répondit en français par un 'discours rempli d'onction et de fermeté qui dura près de dix minutes ; on reconnaissait le roi sous Thabit du pontife.

Voici comment un autre correspondant résuma cette allocution :

Il commença par dire que l'arrivée à Rome des volontaires Canadiens, dans l'intention de défendre le siège de la catlioliK^ité, contre les barbares du siècle, était une grande consolation pour lui, au milieu des persécutions dont il est l'objet. Le mouvement qui vient de s'opérer au Canada, plaide beaucoup en sa faveur et l'Eglise le regarde d'un œil très favorable. « Je loue, votre courage, mes enfants, nous dit-il. Nouveaux Gédéons, vous venez combattre ■les combats du Seigneur ; et je suis certain que vous marcherez sur les traces du grand capitaine dont je viens de vous donner le liom, si jamais l'occasion se présente. Mais quoiqu'il arrive, j"ai un conseil à vous donner : dans la guerre comme dans la paix, soyez chrétiens, craignez Dieu et marchez hardiment. Maintenant, chers enfants, je vais vous donner une bénédiction qui vous accompagnera toujours sur le chemin de la vie ; une bénédiction qui va s'étendre à vos parents et à ceux qui ont contribué à vous envoyer au secours de l'Eglise.

Ainsi, je vous bénis au nom du Père, afin qu'il vous inspire la force et le courage qui a fait triompher 500 Israélites avec Gédéon à leur tête, contre un ennemi dix fois plus nombreux ; je vous bénis au nom du Fils, afin qu'il vous accorde de persister dans les bonnes résolutions qui vous animent aujourd'hui ; enfin, je vous bénis au nom du Saint-Esprit, afin qu'il vous donne la ferveur et

(la piété, pour que vous restiez toujours bons soldats et surtout bons chrétiens. »

(( A ces mots, écrit M. de Hempell, nous mîmes un genou en terre et nous reçûmes avec un recueillement et une ferveur difficiles à décrire La bénédiction du Souverain Pontife. Puisse-t-elle nous accompagner dans les combats et dans tous les jours de notre vie ! »

Après la bénédiction, le Saint-Père fit apporter par un des .prélats des médailles en argent, ot, faisant le tour de nos rangs accompagné de deux cardinaux, des aumôniers et des officiers, il daigna les distribuer lui-même aux zouaves. En passant devant le capitaine Taillefer, le général Kanzler dit à Sa Sainteté que c'était là le commandant des zouaves pendant le voyage, et lui rappela ■un vif incident survenu au port de Marseille au cours duquel le capitaine fit baisser la tête à un Piémontais qui avait insulté son drapeau :

— Ah ! c'est ainsi que vous attaquez les ennemis du Saint-Siège avant d'être à notre service, lui dit Sa Sainteté, en lui prenant ■familièrement le bras ; eh ! bien, j'espère que vous en ferez autant à. l'avenir.

Après avoir donné à M. Taillefer sa médaille, il continua et en xionna, de sa propre main, une semblable à chacun de nous. Pendant cette distribution, le Saint-Père fit diverses questions à plusieurs des zouaves et s'appuya familièrement sur leurs épaules. €eux-ci étaient tout attendris de ces marques de bonté et de l'émotion visible qui agitaient l-e chef de l'Eglise.

A l'extrémité du détachement, se trouvaient six hommes qu'on avait laissés intentionnellement dans leur costume canadien. « J'étais par bonheur du nombre de ces six, écrivait un zouave, et le premier. Arrivé à moi, le Pape s'arrête, me pose la main sur répaule droite, et puis sur la poitrine, où il a dû sentir mon cœur battre ; comme une bonne mère, il voulait palper l'étoffe canadienne avec laquelle nous étions venus : « Voilà, a-t-il dit, de belle et bonne étoffe de laine. » Ensuite, prenant dans ses mains le béret de mon deuxième voisin : (( Mais c'est presque là la calotte du Pape, a-t-il dit en comparant avec sa propre coiffure. Comment, c'est ainsi qu'on empiète sur mes droits ! »

Puis, reprenant, des mains du cardinal, qui l'en avait débarrassé, le précieux béret, il le remit avec la plus gracieuse amabilité sur la tête de mon cher voisin.

La médaille donnée aux zouaves est en argent et de la grandeur d'une pièce de deux francs ; d'un côté est l'image de Pie IX avec ces mots : Pie IX Pon. Max. An. XXII ; sur le revers est celle de Saint Pierre et Saint Paul, avec cette légende en latin : Roniaj parentes arbitrique genliuin.

La distribution des médailles finies, le Saint-Père bénit de nouveau les zouaves et les laissa tous attendris et joyeux d'avoir été l'objet de tant de sollicitude et de tant de bonté.

Quatre autres (jétachements, le dernier en septembre 1869, suivirent le premier au milieu de manifestations aussi émouvantes et telle fut l'action de Mgr Bourget que sur le total des contingents canadiens, son diocèse fournissait la moitié des hommes et la moitié aussi des subsides.

C'est encore un de ces faits nombreux qui prouvent, dit M. Poulin dans sesMéinoires, combien un pays est heureux quand il possède des hommes qui comprennent les grandes œuvres et qui n'épargnent rien pour les faire triompher. Sans Mgr Bourget, sans aucun doute, le Canada n'aurait pas eu celle gloire d'avoir manifesté si généreusement son dévouement au Souverain Pontife. Il y eut de grands résultats obtenus par le mouvement des zouaves canadiens. Il m'a été donné d'en juger.

En 1870 et en 1877, dans mes voyages en Europe, et surtout en France, j'ai pu constater la gloire que nos jeunes canadiens s'étaient acquise à eux et à leur pays, en allant servir le Pape-Roi. En 1877, j'assistais à Lyon à l'ouverture du mois de Marie à Xotre-Dame de Fourvières. Le prédicateur qui inaugura le cours des instructions qu'il devait donner tout le mois, M. r;ibbé Dubois, parla de dévouement à la Papauté chez les Canadiens qu'il voyait réunis en ce moment aux pieds de Marie. Vous avez, disait-il, aux fidèles, vous avez au milieu de vous, ce soir, dans cette nombreuse assistance, un évêque canadien, plusieurs prêtres, et des laïques, canadiens qui vont à Rome, comme députés de leur patrie, pour offrir leur témoignage de sympathie à Pie IX, à l'occasion de son jubilé épiscopal. Ils sont les descendants de ces hardis colons qui quittèrent la France pour aller en fonder une nouvelle en Amérique. Ils sont restés Français et surtout catholiques comme l'étaient leurs pères. Déjà en 69 et 70, ils se sont révélés à la France oublieuse et peut-être déchue. En effet, ils couraient au service du Pape attaqué par la révolution. Vous avez vu et acclamé l'élite de leur patrie, ces jeunes héros canadiens. Ils étaient une gloire pour nous, et en même temps, un reproche. Car la France n'est pas celle d'il y a deux siècles ; tandis que la Nouvelle-France, le Canada, a conservé les belles et anciennes traditions. A plusieurs reprises les journaux français, belges et italiens, ont parlé avec avantage du mouvement des

zouaves c;inacliens. Or, cette gloire nous 1;i devons en grande partie à LMgr Bourget.

Et que ne pourrions-nous, nous-même, ajouter ici pour J916 ! Des milliers de C4anadiens français luttent et meurent ou triomphent dans les Flandres, jusqu'à l'ombre du cloclier qui nous a vu naître, près de nos morts confiés à une terre sainte outragée par un ennemi féroce ! Ils se battent encore pour Dieu... et. c'est leur bonheur, pour la France qu'ils portent dans leurs cœurs fidèles.

L'évegue de Montréal ne devait pas tarder à reprendre luimême le chemin de Piome. Le 26 mars 1868, il préside à l'ouverture de la retraite annuelle, des Sœurs de la Charité de la Providence, retraite qui fut avancée de façon à ce que sa clôture coïncidât avec le 25^ anniversaire de la première prisa d'habit de ces religieuses. Il remémore dans une belle allocution leurs débuts pénibles, les proportions qu'avaient pris leur Institut pendant ce premier quart de siècle écoulé, et calcule celles qu'il peut prendre encore avec le temps à l'ombre de l'aimable Providence ; car, il est à espérer, dit-il, qu'elle achèvera ce qu'elle a si heureusement commencé.

Tout porte, dans votre institution, le sceau de la divine Providence. Tout, dans cette histoire, révèle l'action du Seigneur qui créa tout de rien, et qui choisit ce qu'il y a de plus faible et de plus méprisable selon le monde, pour confondre les vues de la sagesse humaine. Et, en effet, pour accomplir les desseins de sa charité, il a choisi quelques filles sans fortune, sans instruction, sans influence ni importance, dans cette ville, pour en faire les pierres fondamentales de ce nouvel édifice spirituel, destiné à soulager toutes les misères spirituelles et corporelles.

Le Père des pauvres a donc, du haut du ciel, porté les regards de sa complaisance sur un tout petit asile qui cachait un riche trésor : quelques pauvres femmes vieilles et infirmes, abritées sous un humble toit, nourries par une veuve dévouée dont la charité est en proverbe, et soignées par une humble servante qui, la première, a porté ce nom devenu pour vous symbolique. C'est dans ce petit champ qu'a été jeté le grain de sénevé ; et il faut voir comment, en vingt-cinq ans, il est devenu un grand arbre qui aujourd'hui étend ses branches jusqu'au Chili et aux Montagnes Rocheuses. Il ne faut pas s'en étonner, puisque là gisait la plus grande décrépitude avec toutes ses misères et ses faiblesses. C'était au point que le petit nombre de vieilles réunies dans ce l)auvre asile au commencement de 1840, réunissait tout juste 1840

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aits. Ot, pour ces deux femmes (Mme Gamelin et Mlle Durand), quel surcroît de travail, de fatigues, de veilles, dans les soins prodigués à ces longues vieilles années !

Eh bien ! c'est l'ardeur de ces sacrifices du jour et de la nuit qui, en s'élevant au ciel, a réjoui le cœur de Dieu tout bon et miséricordieux. C'est ce parfum de la charité qui, en s'exhalant de ■ce petit coin, a embaumé notre cité et tant d'autres lieux lointains. C'est cette semence du dévouement qui, en s^alimentant, au sein de cette heureuse terre, de la sève vigoureuse du sacrifice, a produit déjà tant de fruits qui font les délices de« grands et des petil^. Car notre Dieu entend les soupirs et les voeux, les larmes et les gémissements de la charité.

Bientôt, le souffle du Seigneur éclaira d'autres esprits et toucha d'autres cœurs, afin de les réunir pour l'œuvre sainte qu'il voulait accomplir, pour prouver aux hommes, une fois de plus, ctue c'est lui qui a apporté le feu du ciel,, et qu'il ne désire rien plus ardemment que d'en embraser le monde entier. Ce souffle divin était doux et puissant, et celles qui le. sentirent n'y résistèrent pas, malgré d'éinormes difficultés qui se présentaient. Elles se réunirent donc de divers lieux, sans trop es connaître et, chose digne d'attention, ce fut le jour consacré par l'Eglise à honorer saint Longin, qui ouvrit de sa lance le Cœur de Jésus mort en croix, sous les yeux de la Mère des Douleurs. C'est ainsi qu'en entrant dans cet obscur noviciat, elles faisaient un grand pas vers le calvaire. Ce fut à cette fontaine de sang et d'eau, qui coulait du côté du Sauveiar^ qu'elles se purifièrent de l'esprit du monde auquel elles disaient leurs adieux ; et ce fut dans ce sanctuaire, ouvert à toutes les âmes altérées, qu'elles firent leur retraite préparatoire à la cérémonie religieuse dont elles étaient l'objet.

Le 25 mars, elles étaient prêtes à s'immoler pour le ser\ace des pauvres ; et, en consécfaence, elles quittaient l'habit du monde pour prendre celui de lia religion. Mais là encore apparaît une circonstance de temps qu'avait sans doute ménagée la divine Providence. C'était l'anniversaire du jour où le Fils de Dieu descendait du ciel, dans la spl-endeur des saints, pour s'anéantir en prenant la forme d'esclave, c'est-à-dire notre nature, dont il se couvrait pour cacher Téclat de sa divinité. C'était aussi l'anniversaire du jour où, trente-quatre ans après son incarnation, il expirait d'amour sur le calvaire, sous les yeux de sa Mère plongée dans un océan de douleurs...

Le berceau de votre Communauté se trouve donc sur le Calvaire qui est une montagne de myrrhe par ses amertumes, et une colline d'encens par ses agréables odeurs. Après cela, faut-il s'étonner si votre vie religieuse n'a été qu'tine longue et grosse croix, par un enchaînement continuel de peines et de souffrances. Ah l c'est que, engendrées à la religion sur le Calvaire, vous ne pouviez être autre chose qne des' filles de douleurs, faisant entendre dans

tous les lieux, comme les femmes de Jérusalem, des soupirs et des gémissements... ,

Après avoir dit les difficultés des débuts et la manifeste assistance de Dieu, l'évèque continue :

Votre petit Institut qui, il y a vingt-cinq ans, n'était qu'un grain de sénevé, s'est rapidement développé et a déjà produit des fruits abondants. De nombreuses associations charitables se sont entées à cet arbre, jeune encore, mais étendant au loin ses branches. Les grands et les riches du siècle vous ont accordé leur proteetion, et vous ouvrent leurs bourses ; et Dieu les a récompensés de tout le bien qu'ils vous ont fait. Le gouvernement vous a accordé son appui, en vous donnant une existence civile. Vous avez pu secourir 367 vieillards, 919 femmes âgées et infirmes, 1.815 orphelins, 3.260 orphelines, et donner une éducation chrétienne, à- 15.909 élèves.

La divine Providence s'est surtout montrée admirable envers vous, en inspirant au Vicaire de Jésus-Christ de bénir vos constitutions comme sanctifiantes, et d'approuver votre Institut comme bon et utile à l'Eglise. De cette sainte bénédiction et haute approbation découlent des torrents de grâces, qui arrosent les champs de la charité que vous avez à cultiver dans les vingt-cjuatre établissements que vous avez fondés.

Pour qiie vous puissiez suffire à tant d'œuvres, les vocations se sont multipliées en grand nombre. 237 sujets sont venus s'y associer, en faisant profession, afin d'embrasser votre genre de vie et se faire comme vous servantes des pauvres. Les 40 qui vous ont quittées sont allées, il faut l'espérer, recevoir la récompense promise à la charité et sont devenues vos avocates auprès du Dieai des pauvres. Vous demeurez 197 à l'ouvrage, dispersées dans 20 établissements, et donnant vos soins à 3 prêtres infirmes, 36 vieillards, 144 femmes infirmes, 118 orphelins, 274 orphelines, 1.838 élèves, et à des milliers de pauvres que vous assistiez dans vos dépôts, dispensaires, visites à domicile et veilles auprès des malades.

Vous avez donc, nos très chères filles, passé, pendant ce quart de siècle, par de terribles épreuves, surmonté d'énormes difficultés, lutté contre d'horribles épidémies, le choléra et le typhus, essuyé des peines accablantes, rencontré de redoutables contra dictioas'. Malgré tout, vous avez marché d'un pas ferme vers votre but, vous ne vous êtes pas lassées dans la voie que vous avez parcourue, vous avez fait des œuvres utiles et en grand nombre ; enfin, vous avez obtenu des succès étonnants. Qu'en conclure ? C'est que Dieu a été avec vous pour vous assister dans toutes vos entreprises, pour sa plus grande gloire et le plus grand bien de ses pauvres...

Nous savons ce que la Providence et les autres fondations de Mgr Bourget sont aujourd'hui ; mais voilà ce que cet Ins' titut était déjà 25 ans après ses modestes débuts. Le vénérable prélat ne constatait sa grande prospérité que pour en faire remonter le mérite à l'autres et que pour bénir Dieu, en toute humilité, de ces éclatantes faveurs.

Le 20 janvier, après sa visite pastorale, Mgr Bourget s'en va passer les mers pour la sixième fois, faisant en réalité son septième voyage à Rome. Il s'agissait, cette fois, outre les autres affaires pendantes à régler, d'assister aux délibérations du Concile œcuménique du Vatican.

Il arrive à Pvome le 13 février et il écrit à sœur Philomène de la Providence, à la date du 12 juin 1869, qu' « il est assiégé d'affaires et d'embarras ».

Mais, ni ces affaires, ni ces embarras n'empêchent le charitable évoque de songer à ses enfants qu'il a envoyés devant lui, à Rome, défendre la plus noble cause les armes à la main. Il s'informe de ses zouaves, il les accueille avec une indicible bonté quand ils viennent à lui, il va à eux quand ils tardent au gré de ses désirs, surtout il va distraire et consoler ceux que la douleur amène à l'hôpital.

C'est lui-même qui nous en informe par sa lettre à sœur Philomène, datée de Rome, du 3 juillet 1869, en ces termes :

...J'irai célébrer sa fête avec les filles de la Charité, qui dirigent l'hôpital militaire du Saint-Esprit où je vais de temps en temps visiter nos zouaves canadiens quand ils vont s'y faire soigner. Ces bonnes sœurs ont une attention particulière pour ces chers enfants dont elles paraissent tout à fait édifiées et contentes. Elles me disent que lorsque le Pape va visiter ce grand hôpital, il s'informe toujours s'il y a des zouaves canadiens. Je suis allé leur dire la messe dans leur chapelle privée, une fois, et j'y retournerai à la Saint-Vincent. Il m'a fallu aussi aller leur chanter le salut à un autel qui est érigé dans une des salles de ce vaste hôpital, et ce sont les zouaves canadiens qui, à leur invitation, ont fait les frais du chant. Les petites douceurs ne leur manquent pas quand il leur faut aller à Thôpital, ce qui cependant ne leur plaît guère, car ils aiment mieux la caserne que l'hôpital, et l'exercice militaire que le régime des invalides...

Il ne p-id p;i^ davantage de vue les œuvres et les communautés qu'il ;i In;:- ';-^ r.u delà des mers. Il en suit les travaux,

s'iiiforiiie de leurs besoins, stimule, console, se réjouit en Dieu de tout l)ien qui ai'rive aux siens et adore la main paternelle source des larmes, ni réduire les causes "de douleurs. L'infinie charité du }3on évCM{ue se traduit parfaitement dans la lettre e[ui éprouve malgré la l)oiuio volonté, qui éclate sans tarir la qu'il écrivit à sœur Philoinène, le 30 octobre 1869, pour la remercier de rexempiaire du Traité de Moticre Médicale qu'elle venait de lui faire parvenir :

... Je n'ai pas besoin que l'on vienne m'informer que vous marchez toujours dans les voies laborieuses et pénibles qui mènent au calvaire. Car, grâce à Dieu, ce calice d'amertume continue à déborder, pour que chacune de vous soit navrée de douleurs au pied

de la croix où se tenait votre Mère Ayez confiance et prenez

courage, puisque, pour vous toutes, il n'est pas d'autre voie pour arriver à la perfection de la vie religieuse et au succès complet de vos saintes et charitables entreprises.

Je vais à rorclinaire célébrer vos fêtes avec les bons Pères Servîtes qui me regardent comme un des leurs ; et déjà je me suis engagé à aller chanter la grand-messe, à la fête de la Compassion de la sainte Vierge, chez les religieuses de Sainte Julienne de Falconieri qui vous considèrent comme leurs sœurs. Partout on me donne de pieuses images représentant la Mère des Douleurs.

... Priez pour moi, car me voici aujourd'hui même chargé du pesant fardeau de l'âge septuagénaire, n'ayant pour contrepoids qu'un bassin d'œuvres qui ne pèsent guère.

Il allait donc à l'ordinaire célébrer les fêtes de la Charité chez les Pères Servîtes. « Partout, dit-il, on lui donne des images de Notre-Dame des Sept-Douleurs. » On le savait, sans doute, intimement souffrant de peines immenses, dont il ne se sentait soulagé qu'en entendant, chez les Servîtes, le peuple prosterné chanter le Stahat Mater sur tous les tons attendrissants.

Mgr Bourget rentra à Montréal le 9 août 1870, considérant comme l'honneur de sa vie d'avoir participé à la définition de rinfaillibilité du Pape et il prescrit des prières publiques pour que le dogme proclamé soit reçu en tous lieux avec confiance et bonheur.

Rome est prise, la France est envahie. Le digne évêque, qui ne séparait guère dans ses affections l'Eglise et la France,

fait supplier le ciel de consoler le Pape, de délivrer la France de ses agresseurs.

Mais il avançait en âge et sa santé était précaire. Le i"^ avril 1873., le chanoine Edouard-Charles Fahre, préconisé évêque de Gratianopolis, est nommé coadjuteur de Mgr Bourget avec fiilure succession, et son sacre a lieu le l^'" mai à l'église du Gesu au collège Sainte-Marie à Montréal.

L'OEuvre des aliénés que Mgr de Montréal avait recommandée aux sœurs de la Providence dès Torigine de leur Institut et à laquelle elle s'était donnée avec un parfait dévouement, est inaugurée dans la paroisse d'Hochelaga le 25 octobre 1873, et le gouvernement, frappé des services qu'elle rendait aux familles et à l'Etat, propose aux 8œurs de la Providence d'étendre leurs services à ces malheureux dans l'hospice, dit de Saint-Jean-de-Dieu, à la Longue-Pointe. L'évêque érige canoniquement cet hôpital le 27 octobre 1875, par le décret suivant :

A tous ceux que les présentes concernent, salut et bénédiction.

Nous nous sommes toujours fait, nos très chers frères, un devoir de vous mettre au courant de tout ce qu'opère la divine Providence, dans ce diocèse, pour le bien de la religion et le soulagement des misères humaines. Dans cette vue, nous nous sommes attaché, chaque fois que Poccasion s'en est présentée, à vous faire connaître les œuvres qui y prenaient naissance, et à vous inviter à y contribuer par tous les moyens en votre pouvoir.

Notre intention, en signalant ainsi à votre charité ces diverses œuvres, était de leur obtenir vos généreuses sympathies, afin que vous puissiez participer par là aux mérites qui y sont attachés. C'est par ce moyen qu'ont pu s'établir et se répandre, tant dans la ville que dans les campagnes, les Institutions dont le but est de soulager les souffrances qui, hélas ! sont semées sur toute la route de la vie.

C'est encore ce que nous allons faire aujourd'hui en vous parlant de la maison des aliénés qui vient de s'élever sous vos yeux, comme par enchantement, et dont nous croyons devoir vous entretenir en vous disant en toute simplicité et confiance : 1. pourquoi elle a été bâtie ; 2. pourquoi elle doit être bénite ; et 3. pourquoi ■elle va être érigée en hospice dédié à saint Jean de Dieu.

Nous croyons devoir vous déclarer avant tout, qu'en permettant aux Sœurs de la Providence de prendre des arrangements avec le gouvernement, pour se charger du soin des aliénés, nous avons été pénétré de cette pensée qu'il fallait donner à ces êtres

infortunés, des mères pour l'es traiter avec une bonté vraiment maternelle. Car, hélas ! arrachés comme ils le sont, par des circonstances impérieuses, du sein de leurs familles, ils ne peuvent plus jouir des douceurs de la tendresse de leurs mères naturelles. II devenait donc nécessaire de leur donner des mères que la religion a préparées pour remplacer celles que leur a données la nature.

I. — Pourquoi a été bâtie une nouvelle maison d'aliénés. — C'est parce que Fasile des aliénés érigé à Beauport était devenu-insuffisant au grand nombre d'infortunés que Ton était forcé d'y envoyer : c'est là, on n'en saurait douter, la principale raison. Car cet asile s'est acquis une réputation bien méritée par l'habileté des médecins qui y donnent leurs soins, par la charité avec laquelle il est administré, par les fréquentes guérisons qui y ont été obtenues et par tous les soins qui y sont prodigués aux patients.

Cette raison a été d'ailleurs vivement sentie par le gouvernement, qui, voyant le trop plein de l'Asile de Beauport, a cm devoir favoriser celui qui, sous ses auspices, a été ouvert, dans une des vieilles casernes militaires, sur la paroisse de Saint-Jean Dorchester. Là encore a été exercé, pendant plusieurs années, avec toute la sollicitude possible, le zèle pour les personnes dérangées dans leur esprit et dont le sort est si digne de compassion.

Cette nouvelle fondation s'est faite aussi pour répondre aux ardents désirs de beaucoup de bonnes familles qui, souffrant avec une extrême peine Téloignement des personnes infortunées dont il leur fallait se séparer, se plaignaient de ne pouvoir que très difficilement les visiter, les encourager, les consoler dans leur malheur, ou même d^être réduites à ne pouvoir que rarement en avoir des nouvelles satisfaisantes pour leur tendresse.

C'est ce ciu'ont parfaitement compris les Sœurs de la Providence, à qui le public est redevable de ce précieux établissement. Car, dépositaire des amères douleurs de ces respectables familles au sein desquelles leur charité leur donnait une entrée libre et un accès facile, elles avaient été souvent témoins du spectacle déchii*ant c[ui s'y renouvelait sous leurs yeux, chaque fois qu'il fallait se séparer d'un bon père, d'une mère chérie, d'un enfant bienaimé, que l'on était forcé d'arracher à leur tendresse pour les confier au loin à des soins étrangers...

C'a été en grande partie pour consoler ces familles que les dites Sœurs de la Providence ont cru devoir se mettre généreusement à contribution, en acceptant les propositions du gouvernement et en s'engageant à ériger cette nouvelle maison, dans un magnifique local situé à la porte de notre ville et au centre dès communications, afin que tout le monde puisse y avoir un accès facile.

D'ailleurs, ces sœurs, ainsi que leur charitable fondatrice, la respectable Mère Gamelin, s'étaient, dès le principe, senties près-

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sées d'un ardent désir de se vouer aux soins des aliénés. Ei-es s'étaient dans tous les temps ménagé, dans leurs différents asilei?, tant à la ville qu'à la campagne, des moyens de faire en petit une œuvre si chère à leur cœur.

Rien donc de surprenant si elles se sont prêtées de si bonne grâce aux propositions du gouvernement, en se chargeant de faire un asile d'aliénés qui ferait honneur à la religion et au pays. Pour se convaincre de leur bonne volonté, il suffit de jeter un regard sur ce grand édifice, qui mesure 570 pieds, et de le parcourir rapidement pour admirer la solidité, l'élégance et les commodités qui s'y trouvent réunies.

Ce qui prouve encore leur bonne volonté, en entreprenant cette vaste maison, qui pourrait passer pour un magnifique palais, c'est le désintéressement avec lequel elles ont accepté les conditions qui leur ont été faites. Car elles se sont engagées à loger, vêtir, nourrir, chauffer, éclairer autant d'aliénés que leur confiera le gouvernement (300 et plus) pour le prix de cent dollars chacun par année. Et cependant la bâtisse seule coûtera, quand elle sera achevée, 175.000 dollars. Or, pour se procurer cette somme énorme, il a fallu faire des emprunts considérables à des intérêts plus ou moins élevés. Aussi, les a-t-on accusées parfois d'imprudence et de témérité.

Mais, elles ont passé par-dessus toutes ces considérations, dans leur ardent et sincère désir de faire un établissement qui pourrait satisfaire leur tendre compassion pour les aliénés, leur zèle pour la gloire de notre religion et l'honneur de notre gouvernement. Elles ont compté sur la divine Providence qui s'est toujours plu à leur faire éprouver sa puissante protection.

Elles ont dû aussi compter sur la générosité du gouvernement qui, à la vue d'un étalissement aussi splendide fait pour lui et en son nom, ne pourra qu'en être flatté, et en retour ne manquera pas de leur venir en aide, afin de les indemniser des généreux sacrifices qu'il leur a fallu faire pour répondre à ses vues bienveillantes.

Elles ont dû enfin compter sur tant de riches et respectables familles, si vivement intéressées à la prospérité d'un établissement qui va leur offrir tant et de si précieux avantages... Car, à la vue des sacrifices que vont s'imposer des vierges faibles et délicates, pour porter secours à leurs proches, parents, amis et concitoyens, ils apprécieront sans doute toute la grandeur de leurs sacrifices,..

Mais quels moyens auraient à prendre le gouvernement et les citoyens pour reconnaître l'immense service rendu au pays par ces sœurs qui n'ont, pour faire leurs œuvres, que leur entier et généreux dévouement ? On nous permettra sans doute d'exprimer en toute liberté et sans prétention aucune la pensée qui nous préoccupe.

Ce ne sont pas des dons ou des souscriptions que nous récla-

nierons pour elles, mais des prêts gratuits pour un certain nombre cVaniiées. Car chacun comprend qu'en déchargeant cette nouvelle institution de Tobligation de payer les intérêts..., le capital sera en peu d'années remboursé. Dans ce cas, la communauté, qui vient d'accomplir une si belle œuvre, serait en état d'augmenter les édiiices dont on commence déjà à sentir l'insuffisance.

Puisse cette simple suggestion arriver au cœur de nos honorables ministres et législateurs, qui sont si heureusement épris de zèle pour le bien public...

Puisse-t-elle en même temps être chaleureusement acceptée par ceux de nos respectables citoyens qui, pouvant disposer librement de riches capitaux, dont les a comblés la divine Providence, feraient, dans cette circonstance importante, un bien incalculable dont la religion, la patrie, l'humanité souffrante, leur seraient éternellement reconnaissantes !

C'est ce que, d'ailleurs, nous allons, nos très chers frères, demander tous ensemble au Père céleste, de qui vient tout don parfait...

II. — Pourquoi cette maison d'aliénés doit être bénite. — C'est la pratique invariable de l'Eglise, comme vous le savez tous, nos très cliers frères, de bénir tout ce qui est à son usage et à celui de ses enfants ; parce cjue le péché, en entrant dans le monde, ayant répandu sa funeste contagion sur toutes les créatures dont nous sommes obligés de nous servir pour le besoin de la vie, leur contact nous serait nuisible.

Aussi, voyons-nous tous les bons chrétiens recourir à cette bonne mère pour la prier de bénir les maisons qu'ils font construire...

Rien de plus touchant que les prières que fait l'Eglise, en bénissant les maisons que doivent occuper ses enfants dans ce lieu d'exil, en attendant le bonheur de la céleste patrie.

Bénissez, Seigneur, Dieu tout-puissant, ce lieu, afin que la santé, la chasteté, la victoire (sur toutes les passions), la vertu, rhumilité, la, bonté, la mansuétude, le parfait accomplissement de la loi et Vaction de grâces à Dieu le Père, le Fils et le Saint-Ssprit, y soient en pleine vigueur et que cette bénédiction s'attache pour toujours à ce lieu et à tous ceux qui Vhabitent, maintenant et dans tous les siècles.

Ainsi, que de riches trésors de grâces coulent du cœur de Dieu dans le sein des familles chrétiennes, par les prières de l'Eglise. Car il ne faut pas en douter, ces prières, étant celles de l'Eglise, sont toujours agréables à Dieu...

Mais si les simples laïques sentent le besoin de faire descendre les bénédictions célestes sur leurs maisons, peut-on douter que les communautés ne témoignent encore plus d'empressement à faire bénir, sanctifier et consacrer les hospices dédiés spécialement à la charité et à la piété...

Voilà en peu de mots ce qui vous explique pourquoi la maison des aliénés, que viennent de bâtir les bonnes Sœurs de la Charité, doit être bénite avec une solennité spéciale...

Il ne faut donc pas s'étonner si l'Eglise fait, en cette circonstance, violence au ciel, par ses prières accompagnées des plus touchantes cérémonies. L'on invoque à genoux l'Esprit-Saint, l'auteur de tous les dons célestes, pour le supplier humblement de prendre possession de la nouvelle maison, pour la gouverner, la défendre et la protéger.

L'on bénit le terrain sur lequ-el est bâtie la maison des aliénés, pour ciue les esprits de malice n'osent pas en approcher...

La mai&on elle-même es"t ensuite bénite par une prière spéciale afin que Dieu, qui est trois fois saint, y habite toujours avec ses anges et ses saints.

Il se fait une procession solennelle, au chant harmonieux d'hymnes et de cantiques sacrés, pendant la-quelle le pontife du Seigneur qui préside à cette touchante cérémonie, asperge d'eau sainte toutes les parties de la maison, afin que les démons en soient chassés et ne puissent nuire par leurs secrets artifices à au- <;un de ceux qui habitent cette demeure...

Mais, on n'en saurait douter, pendant que ces rites sacrés s'accomplissent, le ciel est attentif, les anges et les saints en descendent en foule, le Seigneur fait sentir sa présence par l'onction de sa grâce, les assistants se sentent touchés et émus de ce religieux spectacle, les esprits sont éclairés d'une lumière céleste, les cœurs sont embrasés d'une ardeur nouvelle. Enfin, tout indiqua que Dieu se rend propice et favorable et qu'il veut prendre le nouvel établissement sous sa puissante protection. Ah ! il est si bon pour ceux qui l'aiment et qui sacrifient tout pour lui plaire !

Or, parmi les différentes prières qui se font pendant cette belle cérémonie, il en est une qui doit spécialement fixer votre attention. Entr'autres grâces, l'Eglise demande que les anges, qui sont des esprits de lumière, viennent établir leur demeure dans l'enceinte des murs de eette maison, pour la garder, la défendre et protéger ceux qui l'habitent.

Nous devons faire observer là-dessus que si la pensée que tes anges sont avec nous en tous lieux, nous inspire une vive confiance, elle doit surtout nous remplir de force, de douceur et de consolation, lorsqu'il y a des dangers à courir, des sacrifices à faire, des douleurs à endurer. Car tout naturellement on se recommande alors au bon ange, comme fit le jeune Tobie, quand il se vit sur le point d'être dévoré par un poisson monstrueux qui s'élançait sur lui...

Il est donc urgent qu'un tel établissement soit confié à la garde des bons anges qui veillent jour et nuit sur lui et sur tous ceux qui y demeurent. Comme cette pensée est propre à tranquilliser ceux et celles qui en sont comme les anges visibles î

m. — Pourquoi cette maisorb d'aliénés est érigée en un hospice dédié à saint Jean de Dieu. — La nouvelle maison d'aliénés est bénite, pour qu'elle soit, sous la protection des bienheureux de la cour céleste, une maison sainte; par les solides vertus qui doivent s'y pratiquer...

La raison pour laquelle cette maison de santé est mise par l'Eglise sous la protection de saint Jean de Dieu est que cet admirable saint a été, par un trait tout particulier de la divine Providence, traité ' comme un fou et, comme tel, renfermé dans un hôpital d'insensés. Or, voici quelle en fut la cause.

S'étant, pendant sa Jeunesse, laissé aller quelque temps à certains dérèglements, il fut un jour, en entendant un sermon, pénétré d'une vive componction. Il s'écria tout-à-coup, en poussant de profonds soupirs et en versant des torrents de larmes : « Miséricorde, Seigneur, miséricorde à ce grand pécheur. » On le prit alors pour un fou et on le renferma dans l'hôpital des insensés. Et comme il continuait toujours à s'abandonner à ces démonstrations •extraordinaires de douleur et de repentir, on crut pouvoir le ramener à son bon sens en le condamnant à une longue et cruelle flagellation... Il ne cessait de répéter pendant cette horrible exécution : (( Frappez cette chair rebelle, il est juste qu'elle porte la peine du mal qu'elle a fait. »

Mais cet homme que le monde méprisa comme un insensé était aux yeux de Dieu orné des dons de la sagesse la plus consommée, car il fut prévenu dès le sein de sa mère des plus précieuses bénédictions. Sa bienheureuse naissance fut annoncée par les cloches qui sonnèrent d'elles-mêmes. L'éclat de sa sainteté fut signalé par une vive lumière qui brilla au-dessus de la maison où il naquit. Quand il fut devenu maître de ses biens, il les vendit pour en distribuer le prix aux pauvres prisonniers. Il fonda ensuite des hôpitaux avec les aumônes qu'il reçut des personnes riches. Il institua les Frères Hospitaliers pour soigner les malades. Pendant un terrible incendie qui réduisit en cendres un de ses hôpitaux, on le vit affronter tous les dangers, afin de courir à travers des torrents de flammes, pendant toute une demi-heure, pour sauver ses chers malades, en les portant sur ses épaules. Sur le point do mourir, muni de tous les sacrements, il se revêtit lui-même de ses habits, se mit à genoux, et expira en embrassant le crucifix. Il resta immobile dans cette posture, pendant six heures, au grand étonnemeht de toute la ville qui en fut témoin.

A ces traits frappants, il vous est facile de conclure, nos très chers frères, que Dieu s'est plu à combler d'honneur cet admirable saint qui a tant aimé les humiliations. Or, une des gloires dont il brille dans le ciel, c'est d'être honoré sur la terre comme le protecteur des hospices d'aliénés. Jugez par là, s'il n'y a pas lieu d'espérer que le nouvel hospice prospérera sous sa puissante protection. Car, c'est, à notre connaissance, le premier qui ait, dans ce pays, été dédié à ce tendre ami des pauvres. Il sera donc stable

et florissant malgré les énormes difficultés qui l'attendent. C'est avec une pleine confiance en la divine bonté et au puissant -crédit dont jouit au ciel notre saint, que nous procédons à l'érection d'un hospice qui fera sa gloire et l'honneur de la religion dans notre patrie.

A ces causes, le saint nom de Dieu invoqué, et de l'avis de nos vénérables frères, les chanoines de notre cathédrale, nous avons statué, réglé, ordonné, statuons, réglons, ordonnons ce qui suit :

1. Nous érigeons sous le titre d'Hospice de Saint-Jean de Dieu la maison des aliénés, bâtie à la Longue-Pointe, sous les auspices du gouvernement de la province de Québec, par nos très chères filles les Sœurs de la Providence.

2. Saint Jean de Dieu, tout en demeurant sous le rite de double mineur que lui assignent les rubriques, sera tout spécialement honoré dans cet hospice.

3. La fête de ce saint, qui est fixée, dans le calendrier romain, au huit mars, sera célébrée comme une fête de communauté. Il y aura communion générale et la messe, célébrée ou chantée, sera offerte pour la prospérité toujours croissante du nouvel hospice.

4. La chapelle sera, aussi bien que l'hospice, dédiée à saint Jean de Dieu, pour entretenir et propager sa dévotion, sans qu'il S'Oit toutefois permis d'en faire mémoire à Toffice et à la messe, en qualité de patron. Mais son invocation sera ajoutée à celles que font tous les jours les sœurs après leur messe de communauté.

5. Il sera permis de chanter dans cette chapelle, tous les dimanches et fêtes d'obligation, le salut et la bénédiction du Saint- Sacrement et d'y faire tous les exercices de piété et de religion en usage dans la communauté mère de Montréal.

6. L'on pourra conserver dans la dite chapelle, le très saint sacrement pourvu que Ton y entretienne nuit et jour une lampe ardente et que l'on y observe les autres règles prescrites par l'Eglise pour les oratoires.

7. La communion pascale se fera par les internes, dans la dite chapelle, quand ils en seront capables, vu les difficultés qu'il y aurait pour eux de se rendre à l'église paroissiale pour accomplir ce précepte.

8. Outre le journal et les registres qui se tiendront au dit hospice, autant que possible, comme à la communauté, l'on tiendra exposé dans un lieu convenable, un tableau des bienfaiteurs et bienfaitrices qui, comme il est mentionné dans îe présent décret, se seront mis à contribution pour aider la communauté à acquitter la dette contractée pour bâtir le dit hospice ou pour l'agrandir plus tard.

9. Il se dira, pour ces bienfaiteurs et bienfaitrices vivants et trépassés, douze basses messes par année, ou bien une par mois®; et ils seront spécialement compris dans les suffrages que la communauté fait chaque jour pour la prospérité en ce monde et le

repos éternel dans l'autre, de tous ceux et celles qui lui font du bien.

Que le divin Cœur de Jésus qui, pendant sa passion, a bien voulu passer, à la cour d'Hérode, pour un fou et un insensé, répande les torrents de grâces dont il est rempli, sur l'hospice qui lui est consacré, en réparation de cet horrible blasphème I

Que l'auguste Mère de Dieu, la Vierge pure et sans tache, écrase de son pied immaculé les monstres affreux qui voudraient nuire aux corps et aux âmes des infortunés aliénés qui passeront par cet hospice de charité.

Que tous les anges et les saints, et spécialement saint Jean de Dieu, assistent, protègent et défendent ce charitable asile, ouvert aux déplorables misères causées par l'aliénation mentale.

Sera le présent décret lu au commencement de la cérémonie de la bénédiction du dit hospice de saint Jean de Dieu, qui se fera demain (28 octobre courant) vers les deux heures de l'aprèsmidi, et ensuite conservé dans les archives du dit hospice.

Donné à Montréal, le vingt-septième jour du mois d'octobre, en l'année mil huit cent soixante-quinze, sous notre seing et sceau et le contre-seing de notre secrétaire.

f Ig. évêque de Montréal.

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