CHAPITRE XVI
L'émigration au Canada et Vavenir prospère qui en résultera pour ce pays. — Les missionnaires. — L'arbitraire dans VEglise du Canada ; convenances et réalités. — Mgr Bourget réclame et obtient des conciles provinciaux^ des synodes, des chapitres. — Conférences ecclésiastiques. — Enseignement classique aventuré, (orjnation ecclésiastique défectueuse. — Il demande une Université catholique^ aide à sa fondation et en prépare la multiplication en Canada.
— Il est trom^pé. — Agitation gallicane et libérale, — Alexis Pelletier et Mariel ; errement de Mçir Baillargeon, influence malsaine du Recteur Taschereau. — Attitude de Mgr Bourget. — Noces d'or de Mgr Bourget et incidents qu'elles provoquent. — Il souffre injures et persécutions.
— Son influence bienfaisante.
En s'occupant des affaires canadiennes de cette époque déjà reculée, on ne perdra jamais de vue qu'on se trouve là en un pays de mission dépendant alors et en totalité de la S. G. de la propagande. Il faut se rappeler qu'après la conquête anglaise, en 1763, il ne resta plus dans cette colonie sacrifiée que 60.000 Français environ et que c'était là le principal, sinon le seul élément catholique de ce pays réduit sous la domination ombrageuse d'une puissance hérétique.
La fm du xviii® siècle fut, dans le Canada français, tout désemparé, mais nullement résigné, une époque d'attente pour les uns, de vaines tentatives d'assimilation pour les autres. Peu d'apports extérieurs. Le renforcement de l'élément canadien-français s'opère par le jeu naturel des vertus familiales. Le XIX® siècle est une ère de transition, d'orientation et d'organisation. Les neiges du Canada fondent déjà jusque dans l'imagination prévenue des émigrants, dont un faible
courant dévie des Etats-Unis pour se porter au Nord et remonter le Saint-Laurent. Ceux qui y vont demander un asile ou un foyer sont surtout des Irlandais évincés de leurs terres, condamnés à l'exil par la persécution et la famine. C'était là un renfort réel, mais aussi turbulent qu'exigeant envers les catholiques canadiens-français qui de 60.000 étaient cependant passés au nombre de 3.000.000 d'âmes, dont près de 1 million avaient émigré vers les Prairies 'du sud, comme le prouva l'aventure de Ghini({uy, dans les centres industriels des Etats-Unis pour y chercher avec les gros salaires, la vie commode ou joyeuse. Le xx® siècle sera, selon la formule de Wilfried Laurier, l'ère du Canada. La population totale de la confédération canadienne ayant atteint le chiffre d 7 millions d'âmes en 1915 ne manquera pas d'atteindre 70.000.000 vers l'an 2000, vu la formidable immigration 'dont elle profite désormais de préférence aux Etats-Unis qui se disent saturés.
Ceci rappelé ou énoncé, il paraîtra fort naturel au lecteur que la vie religieuse, dans un pays en pleine évolution, dans un vide immense, ne pouvait être ce qu'on la veut en des contrées de vieille civilisation. Ici, tout est prévu, tout est organisé et expérimenté ; tout donc s'y améliore, s'il y a lieu, selon une méthode adoptée pour suivre le progrès pas à pas, le guider en des voies sûres, l'assimiler après contrôle.
En pays neuf ou de mission, comme l'était alors le Canada, tout est à passer au moule après une préparation laborieuse, poursuivie dans des circonstances diverses, toutes malaisées incertaines, périlleuses. Au milieu de contrariétés souvent violentes, au cours desquelles la persévérance des uns et l'acharnement des autres font assez régulièrement des confesseurs distingués et des martyrs admirables. C'est, d'ailleurs, au milieu des tribulations, qui sont l'habituel partage des pionniers de la civilisation et de la Foi, que nous voyons s'élancer sur toutes les brèches faites dans la barbarie, ces hommes forts que l'esprit de Dieu guide vers des destinées qui sont mystérieuses pour la vue bornée des faibles humains; mais qu'une grâce attirante éclaire, pour ces voyants prédestinés, d'un jour radieux. Ils vont vers un but défini qu'ils discernent, que leur volonté fixe dans le bien et précise dans le temps. Comme ils n'ont aucune des ambitions de ce monde
et qu'ils ne tendent que vers le ciel dont ils déblayent le chemin pour les autres, ils progressent ainsi qu'une avant-garde intrépide, dont le courage surhumain paraît être de la folie. Peu leur importe qu'on les entrave, ou qu'on tente de les arrêter, on qu'on cherche à les abattre ; ils savent qu'en allant à Dieu par la recherche des âmes délaissées, ils ne sont pas seuls de leur race, ni seuls en route ; s'ils tombent, le flot des leurs qui les suit, respectueux et enflammé, leur passera dessus pour aller peut-être lui-même, expirer un peu plus loin, laissant toujours aux vagues qu'il entraîne le soin de faire un pas de plus vers le but idéal et beau que leur masse homogène, continue, doit emporter par ses foulées de plus en plus proches, toujours renforcées et victorieuses par la ténacité qu'entretient la pensée de l'immortalité.
On comprend bien que, dans cette marche progressive où tout est effort, combat et souffrance, avec un désarroi et des pertes inévitables, la force principale réside plus dans le caractère des combattants que dans le commandement ou dans l'ordre de- la bataille. Et voilà pourquoi, pantoufles au feu, à l'abri dans le lointain, nous voyons avec quelque étonnement, simple effet d'ignorance, des prêtres, des évêques, in partibus sans doute, mais jouissant de la plénitude du sacerdoce, s'aventurer aux avants postes de l'Eglise en marche, et faire, avec des pouvoirs suffisants en la plupart des circonstances, de merveilleuses prouesses. Ainsi flrent les Provencher, les Taché, les Grandin, les Bourget, les Laflèche, les Langevin, pour ne point citer vingt autres évêques canadiens qui n'entrent pas dans le cadre restreint de notre sujet.
Cependant, ces évêques missionnaires qui sont de la hiérarchie catholique et semblent, pour leur tâche exceptionnelle, s'en détacher, ne font que la précéder là, où elle ne saurait encore fonctionner dans toute sa force, en sa pleine harmonie.
Mais devancer la hiérarchie rigoureuse, ce n'est pas la remplacer indéfiniment ; c'est encore moins supprimer, sans droit ni raison, un organisme vital qui s'impose dès que les circonstances en permettent le fonctionnement normal.
C'est bien ce que pensait Mgr Bourget qui était un des rares prêtres qui, formé par le Séminaire gallican de Québec,
avait eu le courage, avec les moyens, de refaire sa formation ecclésiastique. Il y arriva avec des auteurs plus sûrs que ceux mis à la disposition de la jeunesse cléricale dans ce Séminaire de Québec et dans celui de Montréal, par des maîtres entachés du libéralisme catholique, rivés au gallicanisme avec des tendances jansénistes à peine dissimulées, et qui faisaient croire qu'à leurs yeux, du moins, le Droit Canon et les Rites n'existaient que pour être violés.
Ce n'était pas du tout l'avis de Mgr Bourget qui voulait, au contraire, qu'on accorde aux Saints Canons et à la Liturgie, toute la considération qu'ils méritent et, pour ce motif, à mesure que les circonstances et le développement de l'Eglise du Canada le permettait, il désirait que la vie religieuse y devint de plus en plus conforme à ce qu'elle est dans les pays de plein exercice et de vieille organisation. Il n'admetttait pas plus l'arbitraire dans l'autorité, que la fantaisie dans l'obéissance, les variations dans le culte, ou l'imprécision dans la doctrine : il voulait en tout l'unité et la vérité, et n'entendait pas qu'on s'en allât les prendre à d'autres sources qu'en celles si pures, qui coulent dans la Ville Eternelle.
Il avait vu le diocèse de Québec s'émietter en diocèses ' divers, et il s'étonnait que le chef de cette province ecclésiastique ne vit en ces changements étendus, le moindre motif de s'inspirer des usages et des Constitutions de l'Eglise. C'est que, comme son Séminaire, comme les Sulpiciens, le métropolitain avait tendance et bientôt l'habitude de ne voir dans toutes les créations nouvelles, faites dans les limites de son domaine primitif, qu'un sectionnement de son bien : restant inaliénable. Un nouvel évêque aux yeux de l'archevêque de Québec, dans les limites de sa province, ne devait être qu'une sorte de vicaire plus distingué que les autres, qui lui restait soumis, et qu'il pouvait contrôler, critiquer, admonester, et citer même, simplement par avis inséré 'dans les journaux, à sa barre ! C'est tout juste s'il ne s'arrogeait pas le droit de le déposer. Mais l'inénarrable Taschereau, particulièrement, ne se gênait pas pour tenter certaines Répressions révoltantes par des procédés que la conscience réprouve. (1)
(1) Voir tome VI des Voix Canadiennes, vers rAbinie : la division du diocèse des Trois-Rivières.
De cette façon, l'archevêché se faisait des succursales sous forme d'évêchés, comme l'Université Laval allait, contre les usages du monde entier, s'étendre par voie de succursale à la ville de Montréal ; comme la Paroisse sulpicienne de Notre- Dame de Montréal prétendait s'affirmer en matrone jalouse au-dessus de toutes les paroisses, tributaires, d'une vaste agglomération ! Autant d'anomalies insupportables, en fait et en droit, aux yeux de l'évêque Bourget, ami de la clarté, de la sincérité, de la légalité ; voire même de la modestie chrétienne et de la pauvreté évangélique. |
En attendant les protestations de Mgr Bourget contre les intolérables prétentions de Laval, nous le vîmes s'élever énergiquement contre l'arbitraire du métropolitain qu'il rappela aux respects des Saints Canons, dont il voulait l'application même au Canada et dès lors, puisque la situation nouvelle le justifiait. Il y eut des résistances, parce qu'on résistait d'instinct à toute innovation ; et des colères, vu que toute dérogation aux usages reçus exaspérait les esprits enlisés dans la routine ; mais on dut se rendre à la demande motivée de l'évêque de Montréal et inaugurer, enfin, l'ère des conciles provinciaux, à l'effet de voir les évêques directement intéressés délibérer en commun et statuer d'accord sur leurs affaires.
Il suffit, du reste, de voir les travaux du premier et second concile de la province de Québec, pour être certain que l'énergique évêque de Ville-Marie en fut l'âme ardente, comme il en fut le principe et la lumière.
Une réforme en appelait une autre en ce pays où tout était encore à mettre en ordre. Si les Conciles provinciaux, avant Mgr Bourget, étaient inexistants, on n'y connaissait pas davantage les Synodes, diocésains, les Chapitres et les Conférences ecclésiastiques : L'autorité, dégénérée en arbitraire, remplaçait tous ces moyens d'intelligence et de rayonnement.
Dès que cela lui parut possible, Mgr de Montréal convoqua un Synode au Grand Séminaire. C'était avant la rupture du Clergé diocésain avec les « Messieurs » du Séminaire à propos de bouchées de pain. Les Sulpiciens, étant dans l'affaire, s'appliquèrent à lui donner grand apparat. Le travail accompli parut excellent et engagea l'évêque à en tenir un second conformément aux conseils du Concile de Trente. Mais le conflit
avec les Sulpiciens survint et le malaise qui en résulta d'abord, malaise que les affaires de TUniversité Laval étendirent en les compliquant, amena l'évêqua à ajourner sine die ces assemblées salutaires, de regrettables dissentiments, qui l'affligeaient, ne pouvant plus que troubler les esprits sans profit pour les âmes.
Les Conférences ecclésiastiques ne purent, non plus, et pour les mêmes motifs, être régulièrement données. Cependant, deux ouvrages sur le Mariage et l'Usure en rappellent encore le souvenir. Le premier fut en grande partie rédigé par Joseph Larocque, alors coadjuteur de MontréaL II compila les divers travaux des Conférences et Mgr Bourget y mit la dernière main.
Ce travail, remarque l'abbé Poulin, connu à Rome, y fut accueilli très favorablement, apprécié tant pour la manière habile que pour la prudence avec laquelle cette manière si délicate et si épineuse y avait été traitée. Il sert encore aujourd'hui de guide et on le regarde comme un manuel très précieux. « Je ne doute pas, dit l'abbé Poulin, que Mgr Bourget fut le premier à regretter les longs intervalles qui séparaient les conférences. Peut-être y avait-il une raison qui découlerait des polémiques qui divisaient alors les esprits. L'évêque comprenait la force que lui donnait son clergé en accord constant et parfait avec lui. Les conférences ecclésiastiques auraient cependant en quelques endroits produit des dissentiments, notamment, celles de l'Assomption, sous la présidence de M. J.-B. Labelle, curé de Saint-Roch de TAchigan, et celles de Repentigny. La difficulté consistait en ce que la conférence précitée prétendait que la bulle de Benoît XIV sur le cas réservé de l'absolution du complice et le cas de sollicitantes n'avait pas été publiée au Canada. L'évêque opposait à cela qu'il avait recommandé la théologie de S. Liguori ; que par une circulaire particulière, il avait dit à son clergé que chaque prêtre devait avoir en sa possession un exemplaire de cet ouvrage. Ce qui, en effet, avait eu lieu. Or, ajoutait l'évêque, la bulle en question s'y trouvait. D'ailleurs, continuait l'évêque, il suffit qu'une bulle, qui regarde l'univers entier, soit publiée à Rome pour qu'elle soit obligatoire pour tous. Les débats allèrent jusqu'à la Propagande. Le cardinal Barnabo
— Basse mit en relation avec la conférence. Il y plaida en faveur de révoque et de la bulle. Cette discussion fut passablement longue, et pendant sa durée les prêtres qui en faisaient partie, furent désignés sous le titre de la petite église.
Le débat prit fm quand Pie IX renouvela la bulle, que, cette fois, Mgr Bourget porta officiellement à la connaissance de son clergé. Je dois ajouter que, malgré cette divergence d'opinion, ces prêtres n'étaient pas en révolte contre l'ordinaire, qu'ils aimaient autant que leurs confrères. Mais il y avait là assez de contestation pour faire craindre à Tévêque que d'autres ne surgissent plus tard. Il attendait donc un temps meilleur pour la reprise des conférences.
Mgr Bourget se pourvut aussi d'un Chapitre, dont Québec, en 1909, et d'autres diocèses canadiens étaient encore privés. Et ce fut un autre grief fait à l'évêque zélé et respectueux des prescriptions de l'Eglise : on l'accusait de se faire des frais de maison exorbitants autant que superflus.
Précisons en revenant à la question qui est l'enseignement supérieur. Les Prêtres de Saint-Sulpice, en passant les mers, ne faisaient point tort à leurs maîtres et ils restaient fidèles à leurs auteurs préférés. Ils étaient directeurs du Séminaire de Montréal. Comme cet établissement dépendait primitivement de Québec, ils avaient cause liée avec le Séminaire de cette ville ; ensemble, ces deux Institutions faisaient foi et loi dans tout le Canada. Cette influence devenait funeste, parce que ses inspirations étaient subversives de l'autorité supérieure de Bome, dont on estimait égaler l'infaillibilité doctrinale.
Or, dans ces Séminaires, les études classiques se faisaient à la vapeur. N'avait-on pas grand besoin de prêtres ? A quoi bon, dès lors, faire languir la jeunesse cléricale à la porte du sanctuaire ! On donnait d'abord à digérer à l'ensemble des jeunes gens les auteurs païens qu'on ne prenait pas la peine d'expurger, on leur servait l'histoire ancienne et moderne en toute hâte par des auteurs à tendances suspectes ; en philosophie on se montrait rationaliste mitigé et en religion ignare ; car pour compléter en cette matière un bagage pour toute la vie, une leçon de catéchisme par semaine suffisait à des jeunes gens frottés de tout, pénétrés de rien, et qu'on débarquait ainsi dans le monde médiocrement pourvus pour garder leur
Foi ou sauver leurs mœurs. A vrai dire, ces Séminaires devenaient ainsi des pépinières de pauvres catholiques ou de francs chenapans.
Quant aux jeunes clercs qu'on y formait, d'abord alimentés de même façon que les autres, on les dosait ensuite de peu de théologie, d'encore moins d'Ecriture Sainte et, en fait, de Droit Canon, on ne leur donnait rien ; car, ils n'auront jamais que des obligations à remplir envers des maîtres, dont la volonté leur tiendra lieu de raison, partant point de droits à faire valoir. D'ailleurs ces jeunes ecclésiastiques peu ou point dégrossis, étaient lestement évacués sur les collèges, où ils remplissaient l'office de professeurs ou de surveillants, avec liberté cependant de consacrer leurs loisirs, deux heures par jour à des études théologiques auxquelles leurs labeurs classiques les avaient médiocrement préparés. Ils devenaient, de leur côté, des prêtres bien intentionnés à coup sûr, mais ignorants, tristes victimes d'un régime absurde auquel on les avait soumis.
Cette éducation cléricale, abrégée, incomplète, était une prédisposition à bien des errements. La mentalité, qui en résultait chez un grand nombre, était un terrain de culture où se développaient, sans éveiller de méfiance, les idées funestes, les faux principes et les pauvres préjugés importés de l'ancien monde.
Mgr Bourget, qui, ayant passé par le même moule, avait dû beaucoup oser et faire pour en perdre l'empreinte, souffrait douloureusement de cet état de choses, dont il déplorait les conséquences lamentables.
Nous l'avons vu lutter, dès qu'il se trouva en situation de s'y miettre, pour la réforme de son Séminaire. Nous n'insisterons plus ici sur les résistances sulpiciennes qu'il y rencontra pour qu'on ne suppose pas en nous un parti-pris. Cependant, le digne évêque ne pensait pas avoir rempli tout son devoir, parce qu'il était arrivé, combien péniblement ! à introduire l'esprit de saint Liguori en un lieu qui aurait dû y être plus accessible, et à y faire admettre que les Canons de l'Eglise étaient à l'usage de tous, même des Canadiens. Il voulait plus, il visait plus loin, plus haut. Il désirait d'abord et vivement la réforme des classiques ; il demandait le relèvement des études.
Pour dissiper les ténèbres, dans l'épaisseur desquelles toutes les erreurs prenaient naissance et se dissimulaient, il eut ridée de fonder une Université Canadienne catholique. Comme il n'y avait en lui aucune visée égoïste, ni la moindre ambition inavouable, mais seulement un louable désir de mettre fm à un ordre de choses préjudiciable au bon renom, aux intérêts essentiels de l'Eglise, il n'éprouva aucune difficulté à céder le pas à Québec, ni à faciliter, comme nous l'avons déjà vu, l'érection du Séminaire de Québec en Université ; ce qui eut lieu l'année même de la destruction de son évêché et de sa cathédrale, en 1852.
Néanmoins, et on ne le fera jamais assez ressortir, en se joignant à tout l'épiscopat canadien pour obtenir de Rome et de Londres toutes autorisations, lettres patentes et privilèges utiles à pareil établissement, Mgr Bourget et ses collègues dans l'épiscopat n'avaient pas eu en vue de solliciter pour ce Séminaire un monopole exorbitant. Au contraire, il avait, pour sa part et les autres comme lui, entendu, stipulé, que ce n'était là qu'un début, un premier pas dans l'organisation de l'enseignement supérieur en Canada ; il avait dit qu'il visait déjà à se pourvoir, à son tour, d'une Université catholique, admettant, naturellement, que pareille faveur pouvait échoir à d'autres. En attendant ces heureux jours, qu'il appelait de tous ses vœux, il ne voyait et ne voulait pas voir dans l'Université de Québec, appelée « Laval » en souvenir du premier évêque de cette ^ité, qu'une fondation commune à toute la province, qui ne fractionnerait, d'ailleurs, heureusement, à la satisfaction de tous, qu'avec l'aide et sous le contrôle de tous les évoques.
Le Séminaire de Québec laissait dire, mais faisait faire par les évêques, en sa faveur, toutes les démarches nécessaires pour arriver à ses fms particulières : devenir Université comme il le désirait être sans aller jusqu'à avouer ce qu'elle serait dans l'avenir.
Les hommes du Séminaire de Québec jouissaient donc des dons de la dissimulation comme de ceux de la fortune ; ils se laissaient prier, presser ; ils luttaient pour se laisser convaincre ; ils semblaient douter de leurs talents autant que de leurs moyens et, finalement, ils consentaient bien à aventurer cette
concession, apparemment timide : si vous y tenez tellement, nous le risquerons bien !
Si les évêques y tenaient ! Le Séminaire ne le savait que Irop ; mais il avait aussi surpris les intentions de ces évoques, qui étaient d'inaugurer un enseignement plus élevé, plus sain, sous leur haute et persévérante surveillance.
Réformer et relever un enseignement dont ces Messieurs se contentaient et qui était le leur, à tout considérer, ne leur disait rien qui dût les rassurer. Ce qu'ils apprenaient par la même occasion, c'est que cet enseignement, nouveau, s'il ne se donnait enfin avec eux, pourrait fort bien se produire contr'eux, et cela les flattait moins encore. Alors ?
Alors, toute réflexion faite, ils en prirent leur parti sans négliger les précautions envers et contre les évêques, dont rimpatience énervait visiblement la prudence. Et puis, les évêques, pouvaient-ils, en de si utiles projets, supposer chez autrui, tant de malignité !
S'ëtant donc assurés que, à l'unanimité, les évêques voulaient une Université et, par cette unanimité même, ayant appris que leur éducation et leur instruction ne contentaient plus personne, les Prêtres du Séminaire de Québec demandèrent aux évêques de signer la Supplique qu'ils allaient adresser à Rome, et la demande d'une Charte qu'ils destinaient au gouvernement britannique.
Les évêques, si confiants qu'ils soient, lisent cependant les documents à produire et qu'ils vont appuyer en si hauts lieux. Les actes, qu'on leur soumet en cette occasion, laissent évidemment à désirer ; car, si on y fait une place aux Seigneurs Evêques, c'est plutôt sous le portail de la future Université que dedans.
Quelques-uns hésitent donc ; ils ne signeront pas, parce que tout semble devoir s'organiser sans eux, sinon contre eux; ils le font observer. Ces bons « Messieurs » font remarquer ingénument, qu'il n'y a en toutes ces objections que des raisons fondées sur des apparences vaines, qu'on leur prête, bien à tort, de bien vilaines intentions.
Il s'agit, par leur manière, d'endormir les esprits hostiles, de hâter les adhésions. Quant à l'Institution elle-même, dans les règlements projetés, on n'avait eu soin que de supprimer
les possibilités des lenteurs et des malentendus. Pouvait-on se ligurer, en effet, ce qui en résulterait de perte de temps et autres dommages pour l'Etablissement, s'il fallait à tout propos recourir à tous les évoques, en attendre les décisions lentes !
Et puis les évêques ne seront-ils pas éminemment et suffisamment représentés dans les Conseils de l'Université par le visiteur qui n'était autre que leur métropolitain, Tarchevêque de Québec lui-même ?
Les évêques se dirent, sans doute : existons d'abor'd, nous discuterons ensuite.
Les Prêtres du Séminaire tout aussi philosophes, mais plus pratiques pensèrent : soyons par leur volonté, mais par nos seuls moyens ; après nous verrons !
Ce que les évêques allaient voir un jour, de près et longtemps, c'est qu'on avait abusé de leurs personnes, de leur autorité, de leur confiance, qu'on s'était moqué de leurs convenances, comme de leur dignité et de leurs intérêts.
Quant au visiteur, qui devait si bien les représenter tous dans les Conseils universitaires et suffire à tous les besoins, à force de manœuvres, d'intrigues et de dons dignes de Grecs, ce sera le Recteur même fait archevêque pour bénir le Séminaire défaillant ; et cardinal pour le défendre. C'est que des méfaits intolérables nécessiteront bientôt un défenseur de cette marque, à point, compromis et tout à fait à la hauteur d'une cause malhonnête.
Voilà comment, et par quels procédés, sans rien sacrifier, le Séminaire de Québec saura un jour gagner les procès insoutenables, exposés dans les Voix Canadiennes tones I, II, III, ÏV, V et VI.
Le Séminaire de Québec avait donc obtenu l'appui de tous les évêques, sans conditions stipulées, pour l'érection d'une Université provinciale, dont il restait, malgré ses tendances suspectes, seul dirigeant et seul maître.
S'il manquait jamais à ses devoirs, encourait des blâmes, entrait en conflit avec l'autorité épiscopale, il avait d'abord la position avantageuse des heureux qui possèdent les moyens et occupent la place contestée ; il s'était, de plus, ménagé la ressource de pouvoir dire à l'assaillant : J'occupe un poste que V0U5 m'avez supplié vous-même de tenir à mes frais, face à
l'ennemi, d'un ennemi qui était autre que vous ; de ce poste d^honneur, je suis toute la défense et j'en porte toute la charge. Vous me devez confiance, aide et protection.
Ce fut son attitude abstinée dans la suite.
Rome donna l'autorisation demandée par les évoques et la charte royale sollicitée, d'autre part, fut également accordée; elle fut signée à la date doublement mémorable du 8 décembre 1852.
Le Séminaire se met immédiatement à organiser son Université, car il la considère bien comme telle dès l'abord, et il s'y comporte aussitôt d'une façon extraordinaire. Il aurait voulu braver les évoques sans délai, pour mieux démasquer ses batteries, qu'il n'y aurait pas procédé d'autre façon.
En effet, spontanément, sans y être invités d'aucune sorte et sans la moindre nécessité, ces Prêtres zélés, pour pourvoir les chaires d'une Université, soi-disant Catholique, enrôlent des protestants et des Irançs-maçons notoires de la ville de Québec ! Puis, pour rendre de jeunes ecclésiastiques plus aptes à enseigner les Arts et les Sciences, ils les envoient à FEcole, alors bien pauvre, des Carmes à Paris, plutôt qu'à un Collège de Rome.
Les cours de Théologie, de Philosophie, d'Histoire ecclésiastique, de Droit Canon, d'Ecriture sainte ne furent inaugurés que plus tard ; mais !es autres furent organisés immédiatement, uniquement dans l'esprit et sur le modèle d'une société quelconque, composée de rationalistes sans préjugés. Médecine, Droit civil, Sciences et philosophie, tout y était enseigné sans données supérieures, simplement au point de vue de la matière bornée et de la raison qui ne l'est pas moins. M. l'abbé x\lexis Pelletier, qui passa par la Maison et s'y connaissait, nous apprend, sans qu'on ait pu le contredire, que : Descartes y régnait en philosophie, Pothier, malgré ses nombreuses et graves erreurs, y était l'oracle du Droit civil et les auteurs matérialistes les plus impies étaient ceux qu'on y mettait entre les mains des élèves en médecine.
Outre Pothier, les élèves de la Faculté de Droit devaient consulter indifféremment Demolombe, Trolong, Perrières, Desmarais ; les étudiants de Médecine, prenaient sans distinction, sur la recommandation de leurs maîtres, P. de Niemeyer,
Austin Flino, Béchart, Churchill, P. Gaseaux et Thomas Watson, car, tout paraissait également digestible pour des estomacs canadiens qu'on supposait d'autruche. Et tout allait si bien ou si mal dans cette bonne Maison, où les étudiants, il est vrai, étaient tenus de faire leur prière soir et matin, d'assister à la messe et aux vêpres les dimanches et jours de fêtes, que les professeurs enrôlaient les affiliés à leurs loges au pied même de leur chaire catholique, sans autre dérangement.
Alexis Pelletier nous apprend qu'il fut lui-même, bien qu'élève ecclésiastique, engagé par son professeur de Laval à s'enrôler dans la franc-maçonnerie que Tarchevêque Taschereau, par mandement, qualifiera un jour d'innocente « société de bienfaisance ! »
Et vous pensez que Mgr Bourget fut fier d'un fils si mal venu ?
Pour l'honneur de sa mémoire, il ne le fut pas ; il ne le fut jamais, et il souffrit de toute la sensibilité de son âme d'apôtre, quand il vit cette Université, dévoyée dès ses premiers pas, se lancer tête baissée dans le mouvement libéral, en opposition avec les directions pontificales. 5
Mgr de Montréal était déjà torturé par cette peine de déception quand, en 1853, il se rendait en Europe, où il resta deux années consécutives ; il le sera le restant de ses jours.
Mais c'est durant l'été et à l'automne de 1859, durant l'absence des évoques, rendus au concile du Vatican, et, sans doute, pour y soutenir le parti contraire à l'Infaillibilité pontificale, que les gallicans et les libéraux doctrinaires canadiens s'agitèrent furieusement. Les journaux libéraux de Québec, de Montréal et autres lieux, prirent soin de reproduire de la presse du vieux continent tout ce qui leur était favorable ; ils portaient aux nues les libéraux belges et français, et ils étalaient avec complaisance les brochures comme les lettres de Dupanloup.
Le Journal de Montréal et celui des Trois-Rivières, qui étaient appuyés, le premier par Mgr Bourget, et le second par Mgr L.-P. Laflèche, parce qu'ils combattaient vigoureusement les erreurs du jour, le libéralisme et le gallicanisme particulièrement, se distinguèrent par leur ardeur dans la riposte. Aussi la coterie libérale de Québec, qui recevait le mot d'ordre
du Séminaire, où elle allait encore puiser, avec sa force matérielle, sa puissance morale et ses renseignements, s'efforçait de disqualifier ces organes sincères par les pires calomnies. Il n'y eut grossières injures qu'elle n'épargnât au chanoine Lamarche que Mgr Bourget avait chargé de contrôler la rédaction du Nouveau Monde.
Dans le diocèse de Québec, on ne se contentait pas de calomnies et d'injures ; on eut recours à l'humiliant bâillon ! On regrettait même de ne pouvoir recourir à la bastonnade ! Le moindre mot, contraire au gallicanisme, au libéralisme était motif à censure de la part de l'archevêché, que le Recteur de l'Université Laval, alors Elzéar Taschereau, futur cardinal, tenait en haleine, avertissait, stimulait et déchaînait ; Gazeau, Tadministrateur temporaire du diocèse, veillait courbache au poing, menaçant à la moindre incartade.
Cependant, cet ancien professeur du Séminaire, Alexis Pelletier, devenu professeur au collège de Sainte-Anne et qui rédigeait, en partie, un vaillant petit journal : la Gazette des Campagnes, osa regarder en face les maîtres ombrageux et leur crier hautement, inlassablement, sa pensée généreuse qui n'était que le fidèle écho de la vérité. II prenait l'ennemi à bras le corps ; et, de Dupanloup, il osa dire qu'il fallait se défier, parce que, à l'approche du Concile du Vatican, ses allures manquaient de franchise, ses écrits de netteté doctrinale.
Pour avoir touché à Dupanloup, A. Pelletier se trouva toute la presse libérale sur le dos, tandis que le Séminaire de Québec et. l'archevêché dudit lieu lui cognaient ferme sur la tête.
L'administrateur Cazeau d'écrire au supérieur du collège de Sainte-Anne et aux directeurs de cet établissement, qu'ils avaient à désavouer la Gazette des Campagnes sous peine de passer pour indignes de former des élèves pour le sanctuaire !! !.., Cette injonction parut malsonnante à ces Messieurs, et A. Pelletier porta plainte à Rome.
Sur ces entrefaites, et probablement à la demande du Séminaire, VEvénement, de Québec, reproduisait le fameux Manifeste du Correspondant^ de Paris.
L'abbé Pelletier réfuta le Manifeste ; il plaida en faveur de l'Infaillibilité pontificale ; il poursuivit sa campagne par quel-
ques articles contre le libéralisme compromettant et compromis.
Ce fut alors une ruée indescriptible chez les libéraux de Québec contre le courageux polémiste et contre ses confrères du Collège de Sainte-Anne qu'on soupçonnait de partager ses opinions : impossible de décrire la fureur des assaillants et la qualité de leurs injures comme de leurs arguments : elles tombaient fort au-dessous de la décence comme de l'honnêteté.
Ni le séminaire, ni l'archevêché de Québec, en considération de la cause, et, manifestement, vu la cause qu'il défendait, ne jugèrent à propos d'intervenir, ou de rappeler à la dignité de leur état les prêtres dévoyés qui prenaient part à cette polémique pénible. Ils ne firent rien pour y mettre fm ; on assura même, avec beaucoup de vraisemblance, qu'ils firent tout pour l'envenimer. Ce qui tendrait à l'établir jusqu'à l'évidence, c'est d'abord l'attitude ordinaire de ces puissances et, ensuite, leur façon déconcertante de reconnaître les mérites mêmes de Tabbé Pelletier.
En ce même temps, l'abbé Joseph Martel, dans le Courrier du Canada^ prenait la peine de démontrer que la loi canadienne concernant l'Education, loi qui n'admet pour les écoles que des inspecteurs civils, relevant uniquement de l'Etat, tendait sensiblement à l'enseignement neutre, obligatoire... et laïque.
Les promoteurs de cette loi d'Enseignement comptaient parmi les amis et les alliés ordinaires de l'Archevêché de Québec, ce qui était déjà singulier ; ce qui l'était davantage, c'est que, pour complaire à ces amis équivoques, l'archevêché crut devoir blâmer ce défenseur éprouvé des écoles catholiques I Rien ne fut négligé pour décourager l'abbé Martel, ou pour l'empêcher d'écrire ; mais lui écrivait sans cesse...
L'archevêché, pour réduire tant d'opiniâtreté dans le bien, imagina de le faire désapprouver par Rome même ! On consulta donc, à Rome, le professeur De Angelis.
A son retour du Concile, le 8 mai 1870, l'archevêque de Québec, Mgr Baillargon, pour imposer silence à M. Martel, publia une lettre-circulaire à son clergé avec ce qu'il disait être la réponse du professeur De Angelis à sa consultation.
Mais cette réponse, telle qu'elle fut publiée, constituait un truquage qui en faisait un véritable faux, dont on faisait un usage malhonnête. On faisait dire par De Angelis, en altérant son texte, le contraire de ce qu'il avait voulu dire ; il approuvait Martel et on avait eu Textrême malice, en le torturant, de le lui faire désavouer ! La supercherie ne fut découverte que plus tard. En attendant, le clan libéral fit grand tapage autour de ce document faux et Mgr Baillargon en argua pour interdire à Martel d'écrire encore.
L'archevêque de Québec, qui usait de pareils moyens pour réduire un homme de bien, tout en l'abandonnant sans défense à la fureur de ses ennemis ; cédait encore aux exigences de son Séminaire, d'Elzéar Taschereau qui en était le porteparole favori, en mettant Alexis Pelletier en demeure de quitter le Collège de Sainte-Anne, d'aller de là en un vicariat de disgrôce expier la peine qu'il avait causé aux adversaires de la doctrine catholique.
Se croyant, avec juste raison, indûment frappé et injustement humilié, l'abbé Pelletier porta encore plainte à Rome.
Bientôt, Mgr Baillargon, qui ne gardait plus aucune mesure parce qu'on lui conseillait d'en fmir à tout prix, mit tous les professeurs du collège de Sainte-Anne, encore soupçonnés de partager les idées ultramontaines de Pelletier, en demeure d'avoir à désavouer leur collègue par écrit^ ou de se retirer eux-mêmes. Ils refusèrent d'obtempérer à cet ordre téméraire et, à leur tour, en appelèrent à Rome.
La résistance qu'il éprouvait jeta Mgr Baillargon hors de lui ; dans sa colère il menaça tous les appelants de suspense, ajoutant qu'il anéantirait leur maison... De ces menaces, aussi pénibles que trop osées, les professeurs de Sainte-Anne en appelèrent également à Rome, tout en s'efforçant, avec dignité et beaucoup de mesure, de modifier la manière de voir de leur supérieur mal informé.
L'affaire s'était néanmoins ébruitée ; le clergé du diocèse prenait partie pour les prêtres persécutés. Durant la retraite ecclésiastique, ce clergé exerça une salutaire pression sur l'archevêque, lui faisant entendre qu'il faisait fausse route et s'aliénait les cœurs. On lui faisait entendre aussi que le Rec-
teur Taschereau, son conseiller ordinaire, le poussait à l'abîme.
Sur ces représentations respectueuses, presque unanimes, Mgr Baillargon se décida à désarmer vis-à-vis des professeurs, dont il n'exigea plus qu'un désaveu mitigé de « tout ce qui avait pu, dans les articles de l'abbé Pelletier, raisonnablement contrister son archevêque ». On fit ce désaveu restrictif pour vivre enfin en paix.
Mgr Baillargon mourut peu après, en octobre 1870, et eut pour successeur Elzear Taschereau lui-même qui fut la grande affliction de l'Eglise du Canada.
Mgr Bourget ne méconnaissait pas la puissance de la Presse et il ne dédaigna pas de recourir à ses services.
Il débuta par la fondation d'un organe religieux que nous avons eu l'occasion de citer lors de l'épidémie du Typhus : (( Les Mélanges Religieux », dont il confia la rédaction à des hommes de valeur et d'avenir, tels les Seigneurs Prince et Larocque, les RR. PP. Ginguet, Ginas, Brouillet, Dupuys et Bélanger. Ce fut d'abord un recueil religieux qui versa dans la politique et cessa de paraître lors de l'incendie de l'évêché (1852), tout son matériel ayant disparu dans le sinistre '/énéral.
Plus tard, il encouragea le chanoine Pillon, aidant puissamment à la fondation de VOrdre^ qui parut en 1860. Ce journal ayant peu à peu adhéré aux erreurs libérales, Mgr de Montréal le désavoua en lui retirant son aide et sa protection.
Gependant, la polémique entre Libéraux et Ultramontains donnait lieu à des combats épiques qui emportèrent l'opinion canadienne en deux courants impétueux et contraires. Le Séminaire et l'archevêque de Québec, nous l'avons vu, ne faisaient pas mystère de leurs préférences, pas plus que les Sulpiciens, et ces préférences étaient malheureusement libérales. Mgr Bourget, ses amis Mgr Laflèche des Trois-Rivières et Taché, archevêque de Saint-Boniface ne dissimulaient pas davantage les leurs qui étaient ultramontaines. Le Journal des Trois-Rivières menait une rude campagne ; pour ne point être en retard ni à l'écart, l'évêque de Montréal poussa des membres zélés de son clergé et des pieux laïques à fonder un nou-
vel organe, le Nouveau-Monde, dont il confia la censure au chanoine Lamarche que nous avons vu en butte aux avanies des libérâtres de Québec. Ce journal 'dura presque autant que Mgr Bourget lui-même et ne fut plus connu, plus tard, que sous sa dénomination actuelle : Le Monde.
Polémiste lui-même, l'évêque collaborait dans divers organes et, ordinairement, il en inspirait la rédaction. Il se réservait volontiers les notices nécrologiques concernant les membres de son clergé, et celles qui avaient pour but d'honorer les laïques qui s'étaient distingués par leurs œuvres philantropiques. Le savant Jacques Viger qui se fit remarquer par ses recherches relatives à l'histoire ecclésiastique et qu'on surnommait le grand vicaire laïque, reconnaissait volontiers que Mgr Bourget concourait très utilement à son œuvre.
Dans la polémique qu'il encourageait contre le libéralisme, il laissa faire, dit le Mémoire Poulin, pendant quelque temps la publication du Franc Parleur. Il estimait assez l'esprit et les connaissances que plusieurs des collaborateurs mettaient au service de ce journal, qui de la franchise alla bientôt jusqu'à la licence. Les violences de langage -des abbés Villeneuve et Pelletier, du comte de Maligé et quelquefois de Mgr Pinsojmault, lui-même, jointe à la dialectique acerbe du rédacteur en chef, Adolphe Ouimet, ne plurent pas toujours à Sa Grandeur. Sans le désavouer publiquement, l'évêque fit connaître à ces polémistes ardents que bien qu'ils eussent la vérité pour eux, il arrivait souvent qu'ils manquassent à la charité et donnassent prise aux libéraux, que dans tous les cas, ils ne faisaient que les aigrir sans arriver à les convertir, ni à les convaincre. Le journal finit par disparaître. Nous avons dit encore que Mgr Bourget se mit au premier rang des défenseurs de la vérité, attaqués par le libéralisme. En effet, quand Pie IX eut, pour ainsi dire, ordonné la croisade contre cette erreur, à mille couleurs et aux cent bras, l'évêque de Montréal ne parut avoir d'autre pensée que de seconder les vues du Père commun des fidèles. Aussi, quand tous les évoques du monde catholique reçurent les questions du Syllabus, pour les étudier et voir si elles pourraient être publiées, sans danger, Mgr Bourget les répandit à profusion dans son diocèse. Il accompagna cet envoi d'une lettre pastorale pour met-
tre les fidèles en garde contre les doctrines dont il leur envoyait l'exposé et dénonçait les faux principes. Un seul évoque, celui de Montaubàn, agit de même. Quand la cour de Rome apprit que ces deux évoques avaient publié par avance ce que par précaution on n'avait mis qu'à l'étude, et que nul mauvais effet n'en était résulté, ce fut pour le Saint-Siège l'inaice certain que le Syllahus pouvait être lancé sans inconvénient, et qu'au contraire, la plupart des fidèles étaient prêts à accepter comme condamnaDles et condamnées les doctrines signalées par le Souverain Pontife. Pie IX lui-même dit un jour à Mgr Bourget : « Vous êtes, ainsi que l'évêque de Montaubàn, les vrais précurseurs du Syllabus. » Ce n'est pas là, comme on le voit, une des moindres gloires de l'évêque de Montréal.
Les longues et acrimonieuses polémiques contre le libéralisme, continue M. Poulin, avaient fini par créer des sentiments divers dans l'épiscopat et le clergé de la Province de Québec. D'un côté, l'on craignait jusqu'à l'ombre même du libéralisme, et de l'autre, on s'obstinait à n'en point voir la trace là où il en existait en maître. C'est peut-être en vertu de la première disposition d'esprit que Mgr Bourget dénonça au Saint-Office un ouvrage de Mgr Raymond de Saint-Hyacinthe, livre intitulé : « V Action de Marie dans la société ». Le Saint-Office n'y trouva rien à blâmer. Mgr Bourget, à mon avis, ne mérite pas, cependant la désapprobation dont on a voulu l'accabler à cette occasion. Les tendances de Mgr Raymond, ses prédilections avérées pour les libéraux français pouvaient donner à cet écrit une apparence libérale ; mais pris isolément il n'en était rien. Dans tous les cas, l'action de Mgr Bourget eut pour résultat de rendre le grand vicaire plus prudent.
L'archevêque de Québec, dans le conflit motivé par le libéralisme, crut- devoir agir comme le cardinal Guibert ; il blâma la polémique contre les idées qu'il semblait accueillir avec faveur. La lutte semblait toucher à sa fm, quand un événement imprévu vint ranimer le débat et rouvrir les plaies mal cicatrisées. Ce fut le sermon prononcé par le R. P. Braun, S. J., à l'occasion des noces d'or de Mgr Bourget, à l'église de Notre-Dame de Montréal. Ce fut, dit-on, un traquenard
dont rarchevêque 'de Québec fut l'innocente victime. Il faut donc rappeler les circonstances de l'incident, qui prit les proportions d'un événement historique.
M. le chanoine Paré, qui était un excellent organisateur, n'avait rien épargné afm de rendre les fêtes des noces d'or aussi brillantes que possible. Il y mit tout le goût qu'il avait et surtout tout le dévouement dont il était capable envers son évêque qu'il servait depuis de longues années avec autant de respect que d'affection, Mgr Bourget se prêtait à tout avec une admirable simplicité.
Trois raisons principales l'y avaient déterminé : 1° ne point rebuter le peuple dans ses manifestations de sympathie envers le premier pasteur ; 2° réunir et grouper autour de lui son clergé et le peuple dont il avait eu besoin dans ses grandes luttes ; 3° promouvoir l'œuvre de la cathédrale qu'il avait tant à cœur. Il faut avoir connu et apprécié parfaitement sa grande humilité, pour ne pas trouver étrange de le voir se prêter à cette longue manifestation de dévouement envers sa personne. Aussi, en apprenant à l'étranger ces ovations enthousiastes, cette glorification auxquelles l'évêque semblait se prêter trop complaisamment, on l'incriminait d'orgueil, lui trouvant un excès d'orgueil ou une atteinte de folie. L'archevêque de Toronto écrivit au chanoine Paré pour lui demander si réellement son évêque avait l'esprit détraqué. M. Paré le rassura charitablement et fit cesser ses vaines alarmes. L'événement, qui eut le plus de retentissement, fut, sans contredit, la célébration des noces d'or à Notre-Dame et le sermon du R. P. Braan, S. J. Divers incidents avaient préparé cette manifestation. Les Sulpiciens avaient offert leur grande église pour y convier toute la ville à un office pontifical, auquel l'évêque assisterait. La proposition fut acceptée, et un mardi fut choisi comme le jour le plus propice de la semaine à pareille manifestation. Les prêtres de l'évêché avaient réglé que le dimanche précédent ce jour, ils feraient, eux-mêmes, à la cathédrale, leur célébration des noces d'or. Ils avaient invité le R. P. Braûn pour y faire le sermon. Un autre orateur devait prêcher, le mardi, à Notre-Dame. Mais le samedi, veille de la fête organisée par le chapitre de l'évêque, on apprit que Mgr Laflèche qui devait prendre la parole
à Notre-Dame ferait défaut. Vu ce contre-temps, on pria le P. Braun de se réserver pour la fête du mardi et de céder sa place à la cathédrale à l'abbé Alexis Pelletier, alors assistant du curé Lapierre aux Tanneries. M. Pelletier, ayant la parole facile, avait accepté de remplacer le P. Braun à la fête de révêché. Au moment de la grand'messe de ce dimanche mémorable, arriva à la cathédrale, Mgr Taschereau, archevêque de Québec. Il avait pris le bateau du samedi pour arriver le dimanche ; il préférait ainsi devancer la fête qui devait avoir lieu le mardi à Notre-Dame. Après avoir célébré la messe à Notre-Dame de Pitié, il décida d'assister aussi à la fête, qui devait avoir lieu à la cathédrale, où il n'était pas attendu. Ces divers détails ne doivent pas être perdus de vue pour la bonne intelligence de ce qui va suivre.
Le P. Braun avait quitté Québec, où il résidait depuis longtemps. Il était devenu très populaire, surtout dans la classe éclairée. Ultramontain convaincu et intransigeant, il combattait avec acharnement le gallicanisme et le libéralisme qui commençaient à se produire dans le pays chez les polémistes religieux. Ces théories du P. Braun, qu'il développait dans ses instructions à la chapelle de la Congrégation, où se trouve la résidence des Pères Jésuites à Québec, et les sermons que, sur invitation, il avait prononcés à la cathédrale et à Saint-Roch déplaisaient au Séminaire, et par là-même à l'archevêque. Gomme ses antagonistes citaient souvent Pothier, qui est regardé à bon droit comme le chef des parlementaires, le bon père voulut d'un seul mot en fmir avec cette autorité, en la tournant en ridicule.
Un jour donc, prêchant à la cathédrale, en présence de 1 archevêque, il s'écria : « Quel beau dommage que le bon M. Pothier n'ait pu assister au Concile de Trente, il aurait ajouté ses lumières à celles du Saint-Esprit ! » Ce boulet rouge lancé contre ses adversaires fut cause que l'archevêque demanda au provincial des jésuites d'envoyer ailleurs le fougueux ultramontain.
Voilà pour le P. Braun, quant à M. Alexis Pelletier, on sait déjà qu'il avait soutenu à Québec une polémique fort acerbe au sujet des classiques. La querelle commencée alors qu'il faisait encore partie du Séminaire de Québec, où il en-
seignait la philosophie, s'était poursuivie au collège de Sainte- Anne de la Pocatière, où il s'était réfugié en quittant le Séminaire. Mgr Taschereau, qui avait été aux prises avec M. Pelletier, alors qu'il n'était encore que recteur de TUniversité-Laval, ne l'avait pas en grande estime. Ayant succédé à l'archevêque Baillageon, il voulut se débarrasser de M. Pelletier sous prétexte qu'il était le sujet de l'évêque de Rimouski. L'affaire touchant ses publications et son véritable titulaire furent portées en cour de Rome. On signifia à l'abbé Pelletier d'avoir à cesser son agitation, et de chercher un évêque qui le supporterait mieux. C'est Mgr Bourget qui l'accueillit.
C'est donc ce même M. Alexis Pelletier qui se trouvait chargé de prendre la parole aux noces d'or de son bienfaiteur et c'était fortuitement, on le sait maintenant, en remplacement du P. Braun réservé pour Notre-Dame. Par une coïncidence plus extraordinaire encore, l'archevêque de Québec semblait s'être pressé outre mesure de venir entendre un prêtre dont il était loin cependant de soupçonner la présence en ce lieu, en pareille posture et alors qu'il venait simplement assister à l'office. M. Pelletier lui-même apprit l'arrivée de Mgr Taschereau seulement quelques instants avant de monter en chaire; tandis que l'archevêque ne connut le prédicateur du jour qu'en se trouvant en sa présence !
J'assistais moi-même, dit M. Poulin, à cette instruction. L'abbé, en parlant de Mgr Bourget, semblait prendre plaisir à faire ressortir le contraste qu'offraient ce pieux prélat qu'on fêtait et l'archevêque de Québec, qu'il savait fort bien désigner. Il insista surtout en louant dans l'évêque de Montréal sa doctrine ultramontaine, bien connue ; sa vigoureuse opposition au libéralisme. Loin de craindre, dit-il comme on l'a vu ailleurs, il attaque toutes les erreurs, et ne redoute pas d'encourager ceux qui proclament la vérité. Ce propos et autres semblables durèrent près de 40 minutes ! L'archevêque devait trouver et se dire : Que suis-je donc venu faire dans cette galère ? Il ne pouvait accuser personne cependant. Peutêtre avait-il à se reprocher d'avoir traité trop cavalièrement l'abbé Pelletier; et celui-ci, de son côté, d'avoir pris la chaire..-:; ^ .-/ pour exercer ses revendications. Quoi qu'ils eussent à démêler v '^ ^
entre eux, il est certain que Mgr Bourget n'était pas présent
et n'y était pour rien ; il était retenu pour raison de santé à l'Hôtel-Dieu, qu'il quitta péniblement le mardi pour assister à la messe pontificale de Notre-Dame. Le pauvre archevêque d'ailleurs, n'était pas au bout de ses rencontres fâcheuses. Ce mardi devait être le jour du P. Braun, qui était devenu, par simple accident l'orateur de circonstance. Mgr Bourget officiait paré ; Mgr Charles Larocque, évêque de Saint-Hyacinthe, officiait au fauteuil. Plusieurs autres évêques étaient aux stalles, ainsi que Mgr Taschereau. L'immense église de Notre- Dame était comble. Le P. Braun monta en chaire. Il prend pour texte de son sermon : Pertransiit hemfaciendo.
Comparant Kigr Bourget à notre divin Maître, le Père énumère les œuvies du pieux prélat. Mais ce qu'il fit ressortir bien r'us que le reste, c'était la lutte qu'il avait soutenue contn^ ie gallicanisme qui s'était abrité derrière le pouvoir civil, pour s'opposer aux œuvres diocésaines. Les Sulpiciens y trouvèrent amplement leur compte. Puis vinrent sur la sellette le parlementarisme et le libéralisme. Là, le P. Braun fit l'historique des persécutions que l'on fait toujours subir à ceux qui proclament la vérité. Les luttes récentes qu'il avait eu à soutenir lui-même à Québec ; son expulsion y était clairement exposée, sans cependant l'appellation de ceux qui l'avaient frappé.
Ils étaient néanmoins fort bien reconnaissables. Monseigneur C. Larocque, qui avait combattu les idées et les actes de Mgr Bourget, trépignait sur son fauteuil de célébrant ; l'archevêque, plus maître de lui, du moins en apparence, demeurait impassible. Mais il n'en sentit pas moins tous les traits que lui décochait sa victime, surtout quand il l'entendit s'écrier : Et l'on a vu des supérieurs fatigués d'entendre des vérités, qu'ils n'aimaient pas, éloigner ceux qui les répétaient hardiment.
L'orateur citait d'ailleurs le Nouveau-Monde comme ayant défendu les bons principes.
Le sermon du P. Braun, ainsi que celui de M. Pelletier ne renfermaient en fait rien de contraire à la doctrine catholique... Mais les allusions à des faits précis qui étaient connus de tous semblaient des philippiques à. l'adresse des étrangers, surtout des évêques Taschereau et Larocque. Il m'a semblé,
poursuit M. Poulin, témoin, que ces sorties contre des adversaires sans défense gâtaient la joie de ces belles fêtes. Cependant quand bien même elles eussent produit un effet encore plus déplorable, il ne faut pourtant pas reculer quand il s'agit de faire connaître et de défendre un droit incontestable et méconnu.
Néanmoins, ces deux discours envenimèrent les différends entre ultramontains et libéraux catholiques, surtout le discours du P. Braun.
Le R. P. Lopinto, recteur du collège Sainte-Marie, duquel relevait le P. Braun, fut effrayé de l'effet produit par ce sermon inattendu sur les prêtres de Saint-Sulpice. Aussi crut-il de son devoir d'aller chez ces messieurs pour excuser le pré dicateur ; en d'autres termes : pour le désavouer. Mais Monseigneur Bourget qui n'aurait certainement pas conseillé au P. Braun de tenir son langage, s'il en avait été informé d'abord, prit cependant sa défense en considération de sa bonne volonté et de sa fermeté rare. D'autre part, le Recteur Lopinto, qui avait cédé un moment à sa pusillanimité italienne, fut envoyé par les siens à Guelph, dans l'Ontario et fut remplacé par le P. Fleck qui avait plus de force de caractère.
Cependant, les adversaires du P. Braun et tous ceux qui se croyaient lésés par ses allusions, s'efforcèrent de faire croire à Rome que l'orateur avait outrepassé les règles de la prudence, qu'il avait même exagéré la doctrine catholique, en défendant, comme il l'avait fait, l'enseignement ultramontain. Le Préfet de la Propagande invita le P. Braun à se rendre à Rome, ce qu'il s'empressa de faire.
Je n'espérais pas, dit-il à cette occasion, que ce petit sermon me donnerait l'avantage d'aller me jeter aux pieds du Saint-Père et entre les bras du général de ma Compagnie.
Comme il fallait s'y attendre, le discours fut reconnu exempt de toute erreur et le Père Braun fit un gai et très heureux voyage à l'aller comme au retour. Revenu au Canada, on se disait en plaisantant : Ceux qui furent chargés d'examiner le pauvre sermon déclarèrent qu'il n'y avait pas là dedans, vraiment de quoi fouetter un chat^ La rentrée du Père Braun fut par son approbation implicite, comme la clôture officieL'* des noces d'or de Mgr Bourget.
L'évèque de Montréal voyait alors avec une peine profonde rinstitut canadien s'écarter de plus en plus de la ligne de conduite que cette institution aurait dû suivre à l'avantage de la jeunesse, pour mieux la pénétrer de bonne et saine littérature. Après des conseils intimes et des avis charitables prodigués à plusieurs membres "de cette association, il publia dans ses cir- , culaires d'abord, et ensuite dans un mandement, que les fidèles devaient être en garde contre les mauvaises tendances de cet institut. Finalement, il le condamna publiquement et défendit d'en faire parti à quelque titre que ce fût. L'Institut en appela à Rome de cette mesure justifiée.
Mgr Desautels, qui s'y trouvait alors, comme représentant de Mgr Bourget. en cette occasion, comme en bien d'autres, défendit si bien la cause de l'évêque incriminé, que par la production seulement de l'annuaire de l'Institut, la Congrégation de l'Index comprit tout le danger que constituait cette association téméraire. Aussi fut-elle condamnée et l'évêque hautement loué de sa vigilance pastorale. Pour se justifier, et plutôt pour se venger, le président de cet Institut, L. A. Dessaules, fit paraître un pamphlet injurieux, intitulé : « La Grande Guerre Ecclésiastique ». Le dépit, l'arrogance, la mauvaise foi et la plus basse calomnie coulaient à pleins bords dans ce canal d'insanités invraisemblables.
L'abbé Villeneuve, en imitant la manière de l'abbé de Guénée. écrivant à Voltaire, répondit au factum de l'infâme détracteur par une série de lettres virulentes. A sa neuvième lettre, l'abbé Villeneuve, toujours outrancier dans ses formes, fut averti qu'il avait à s'en tenir là. En effet, en répondant à Dessaulles. il avait trouvé le moyen d'étendre le débat et d'attaquer d'autres personnes, qui s'en plaignirent à Rome. Néanmoins, bonne justice avait été faite d'un polisson qui. pour s'être attaqué indignement au bienfaiteur de Montréal, dut bientôt fuir son pays, afin d'échapper à la honte d'une transaction malheureuse.
Jamais, durant son long et glorieux épiscopat. Mgr Bourget ne fut sevré de calomnies, ni d'injures ; mais de toutes celles dont on fortifia son héroïque vertu, la publication infâme Les Grands Prêtres, fut la plus éhontée et la plus malhonnête. On V cherchait à couvrir de boue un insisrne bienfaiteur de
rhumanité endolorie, une gloire pure du sanctuaire, et l'on y descendait jusqu'à regretter que la ville de Montréal lui eut manifesté quelque reconnaissance à l'occasion de ses noces d'or !
Mgr Bourget était alors malade et retiré au Sault-au-Récollet. Il était assez fm lettré et un sage assez bien trempé pour ne point s'étonner de ce que des ânes hargneux et bâtés vinssent jusque-là essayer la souplesse de leurs sabots.
Le rôle de Mgr Bourget avait été considérable et bienfaisant dans l'organisation de l'Eglise du Canada.
Ce n'est pas seulement au sort des évoques Provencher, Taché et ultérieurement à celui de Louis-François Laflèche qu'il s'intéressa vivement et dès le début de son épiscopat. Il était toujours à l'œuvre quand le besoin s'en faisait sentir.
Sur ces entrefaites, Mgr Baillargeon avançait en âge. Il entourait son Séminaire d'une grande sollicitude et voyait dans son Université, déjà florissante, un de ses meilleurs titres de gloire.
Le Recteur de cette Université, le vicaire-général Elzéar Taschereau, avait toute la confiance du vénérable vieillard, dont il était le principal, sinon le seul conseiller. L'opinion publique, en général ; les membres du clergé, en particulier faisaient remonter au Recteur autoritaire et superbe, les mérites comme les démérites des œuvres de l'archevêque docile. Aussi, un éminent personnage, qui savait qu'elles étaient les ambitions d'Elzéar Taschereau, et connaissait les influences diverses subies, dont la plupart étranges, comme aussi le? préférences avouées de Mgr Baillargeon, ne se gênait pas pour dire :
« Si M. Taschereau devient archevêque de Québec, ce sera bien la plus terrible épreuve que l'Eglise du Canada aura traversé (1). »
Dès l'année 1869, dans la crainte d'une pareille calamité, un certain nombre de prêtres du diocèse, s'attendant à la mort de leur archevêque, s'adressèrent directement à Rome et, dans une supplique fortement motivée, ils conjuraient la S. C. de la Propagande de ne point accueillir la candidature
(1) Voir : Voix Canadiennes, Vers VAbtme, tome 3, page 99.
d'Elzéar Taschereau au siège de Québec. La démarche, dans sa forme, était inusitée et partant inacceptable.
Le Préfet de la Propagande, le cardinal Barnabo, soucieux à juste titre de régularité et de franchise, conseilla aux pétitionnaires de mettre leur requête en forme et de la couvrir de leurs signatures.
C'étaient demander à des gens timorés, édifiés sur l'humeur vindicative de l'implacable vicaire général, de se livrer à sa vengeance de candidat, si la requête introduite n'aboutissait pas à le faire écarter. Pour n'être pas obligés d'apostiller un document si compromettant, s'il était divulgué comme tant d'autres, nombre de prêtres préférèrent s'abstenir, et ceux qui suivirent les suggestions du cardinal Barnabo, eurent à le regretter, en effet, amèrement : la pétition qu'ils avaient signée, fut versée au dossier, communiquée au candidat, qui, élu archevêque, n'eut pas la générosité d'oublier les griefs du Dauphin. Il nota les opposants qui, tous, expièrent leur opposition légitime dans une irrémédiable disgrâce.
En octobre 1870, peu après la clôture du conflit du Collège de Sainte-Anne, Taschereau succéda à Mgr Baillargeon sur le siège archiépiscopa 1 de Québec. Ce fut le commencement d'une ère de difflcultés sans nombre qui firent, comme on l'avait prévu, la grande désolation de l'Eglise du Canada. Affaire de la Succursale Laval à Montréal et délégations apostoliques ; Ingérence du Clergé en affaires électorales ; Incidents des Noces d'Or de Mgr Bourget ; Programme catholique et Influence spirituelle indue du Clergé ; Affaire des nouvelles paroisses de Montréal et division du diocèse des Trois- Rivières pour ne citer que les principales.
Mgr de Montréal contribua encore et 'dans une large mesure, dit l'abbé Poulin, à la nomination de plusieurs autres évoques.
Mgr Gaulin, dont le diocèse comprenait toute la province d'Ontario, avait contracté, au cours d'une visite sur les bords du lac Sinclair, des flèvres intermittentes. Souvent des attaques violentes l'empêchaient de vaquer activement à ses affaires. Mgr Bourget s'entendit donc avec lui pour diviser le diocèse de Kingston. Ils choisirent pour évêque de Toronto, M. Michel Power, alors curé de Laprairie ; et comme la santé
de Mgr Gauliri restait précaire, Mgr de Montréal pressa Rome de lui désigner un coadjuteur avec pouvoir d'administrer le diocèse : il proposa en cette qualité, M. Patrick Phelan.
Pendant que ces négociations se poursuivaient à Rome, M. Phelan quitta le séminaire de Saint-Sulpice où il était agrégé, pour devenir chanoine de la cathédrale de Montréal et être envoyé à Bytown, aujourd'hui Ottawa. Il desservit cette petite ville alors naissante jusqu'à sa consécration qui eut lieu dans la même année de sa sortie du séminaire.
Il est à remarquer qu'il y eut méprise dans la lecture de ses bulles. Le Saint-Siège y disait que le nouvel évoque pourrait administrer etiam inscio episcopo et l'on avait lu et persisté à croire que c'était etiam invito episcopo. De là des malentendus regrettables. Car il arriva que Mgr Gaulin crut devoir protester contre certains actes de son administrateur, et l'on passa outre. Mgr Gaulin dut en appeler à Rome qui lui donna gain de cause.
Au premier Concile de Québec, le vieil évêque consentit à abandonner entièrement l'administration au coadjuteur, sans consentir néanmoins à renoncer à son titre d'évêque de Kingston, qu'il conserva jusqu'à la fm de ses jours.
Mgr Bourget, pour la tranquillité de Mgr Gaulin et pour lui procurer une tâche plus en rapport avec sa santé, lui offrit la cure de l'Assomption qu'il accepta.
L'évêque de Montréal voulant lui-même diviser son diocèse et céder les missions situées sur l'Ottawa, s'occupa de la formation du diocèse de Bytown.
Il se rappela alors que M. J. B. Saint-Germain avait été mis sur les rangs quand Mgr Lartigue demanda son secrétaire pour coadjufeur. Il offrit donc à cet ancien concurrent de quitter sa cure de Saint-Laurent et de prendre la desserte de Bytown. Il lui confia que s'il réussissait dans cette nouvelle mission, il serait nommé au nouvel évêché, qui comprendrait une partie du diocèse de Montréal et une autre de celui de Kingston.
M. Saint-Germain, croyant qu'on voulait simplement se débarrasser de lui par abandon de sa cure, répondit : — J'irai à Bytown tenter un essai, mais je veux, ce faisant, conserver
ma cure de Saint-Laurent. Si je ne réussis pas, je veux pouvoir y revenir.
En ces conditions, il ne fut plus question de M. Saint- Germain et Mgr Bourget jeta les yeux sur le P. Guigues, provincial des Oblats. Ce choix fut accepté et le nouvel évêque fut sacré à Bytown même par Mgr Gaulin, qui avait déjà sacré Mgr Power à La Prairie.
Cependant Mgr Power après un court épiscopat tomba victime du typhus (1847) à Toronto. Mgr Bourget envoya alors dans cette ville M. J.-C. Paré, son secrétaire. M. Paré y demeura un an. prêtant son concours au Révérend M. Hay, administrateur intérimaire. Mgr de Montréal, de concert avec les autres évèques demanda à Rome des bulles en faveur du R. P. Larkin, S. J. de New-York. Ce père s'était fait connaître fort avantageusement à Montréal même. Il appartenait alors à la compagnie de Saint-Sulpice et il enseignait la philosophie au Séminaire. Il refusa à deux reprises d'accepter les bulles. Les Jésuites qui voulaient le conserver à leur maison de Fordham réussirent à faire agréer ses refus par la cour de Rome. Mgr Bourget se rejeta sur M. de Gharbonnel, encore un ancien sulpicien. Mais comme Mgr de Montréal prévoyait de nouvelles résistances, il supplia le Saint-Père d'appeler son candidat à Rome et de lui faire accepter le siège de Toronto.
Le pape se rendit volontiers à ce désir. Quand donc M. de Gharbonnel fut en présence du pape, il lui dit avec sa naïveté franche et brusque, je consens à être évêque de Toronto, mais à la condition d'être sacré par le Pape, et que les dépenses en soient à la charge de la Cour pontificale, car l'église que vous me donnez est grevée d'une dette énorme.
Le Pape lui répondit en souriant :
— Eh bien, soit ! il faut bien vous accorder quelque chose, en vue de votre sacrifice ; et le Pape peut déroger à son habitude en faveur d'un comte dont la famille a toujours été remarquable par son dévouement au Saint-Siège.
Plus tard. Mgr Bourget s'intéressa beaucoup à faire nommer M. John Farrelle à l'évêché de Hamilton et M. Pinsonnault, son chanoine, à celui de London.
Il avait encore, quelque temps auparavant, fait nommer son coadjuteur. Mgr Prince, premier évêque de Saint-
Hyacinthe et réussit plus tard à le faire remplacer par Mgr J. Larocque, son coaljuteur à Montréal.
Ces différents évêques passaient publiquement pour être les évêques de « Bourget ».
Sans doute, les autres évêques, tant Mgr Turgeon que Mgr Baillargeon, n'étaient pas étrangers à ces nominations, mais il était reconnu par tous que Mgr Bourget en avait été le principal promoteur.
Le zèle pour le salut des âmes, l'extension et la multiplication de la force vitale, que trouve l'Eglise dans Tépiscopat, avaient porté le saint évêque à user de toute son influence pour ces nominations dont il connaissait le prix.