‹ Mgr Ignace BourgetChapitre 19 sur 32 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

L Organisation des Paroisses dans Montréal. — Les Sulpiciens ne peuvent pas I — Fondation du Séminaire français à Rome. — Ruses des Sulpiciens. — La Comédie Infernale. — Obstination des Sulpiciens. — Témoignages accablants. — Délégation de Mgr Conroy,

Notre intention n'a pas été, dans Vers Vabîme, en général, pas p]us qu'au cours de cette étude rapide d'un épiscopat laborieux, à une époque oii les esprits furent singulièrement agités, de citer tous les faits, ni de rapporter toutes les opinions. Il fallait se borner à ceux ou à celles qui caractérisent la beauté, la laideur ; la noblesse ou l'avilissement des rôles, bien persuadé nous-même, comme Tétait déjà Tacite parlant du règne déconcertant de Tibère : que le principal objet de riiistoire est de préserver les vertus de l'oubli, et d'attacher aux paroles, aux actions perverses, la crainte de l'infamie et de la postérité. Au demeurant, au Canada, ce temps là était aussi infecté, dans le Sanctuaire, de domination, d'adulation mélangée de bassesse ; dans la Société d'insubordination des cœurs et des esprits. Cette contagion autour des évoques de Montréal ne s'arrêtait pas à quelques prêtres de Saint-Sulpice; elle gagnait par les admirateurs et par les disciples, les premiers dans la nation ; par imitation ou par intérêt une grande partie du peuple. Les immortels principes de 89 emplissaient les bouches, grisaient les intelligences ; l'amour de l'indépendance faisait adopter le particularisme en toutes choses et rêver de nationalités libres, jusque dans le domaine éthéré et réservé où s'agitent les âmes dégagées des entraves du monde, soulagées de la poussière du temps.

Mgr Bourget, parce qu'il réagissait, était le brouillon honni, l'importun détesté ; c'était l'ennemi que l'on combattait

et on l'attaquait avec toutes les armes, même empoisonnées ; on voulait le réduire par tous les moyens, même les plus perfides. Hélas 1 le mensonge audacieux d'une part, la lassitude de l'âge de l'autre, auront raison au grand scandale des faibles, du meilleur champion qu'eut alors la vérité et la justice sur une scène choisie où le bon droit faisait effort pour apparaître enfin.

Nous avons indiqué les principales difficultés rencontrées, les innombrables contrariétés subies par Mgr Bourget dans les réformes concernant l'enseignement, la liturgie, et les fondations diverses qu'il entreprenait pour l'assistance du peuple ou la formation de son clergé.

Plus fort que cela ! écrit cependant M. Poulin dans ses Mémoires : il y a la question Laval et celle des paroisses de Montréal.

Ces affaires ont troublé, en effet, les dernières années de la longue administration de Mgr Bourget. Elles surgirent à une époque où une scission publique se produisit au sein de répiscopat canadien, qui se sépara en deux camps bien distmcts et contraires, les uns, les Ultramontains, avec Bourget et Laflèche à leur tête, occupaient le bon côté de la barricade ; les autres, à la suite d'Elzéar Taschereau, affichant leurs préférences îibérales, tenaient tête aux premiers de l'autre côté, ayant l'Université Laval, Saint-Sulpice comme aides, avec le temple et la loge en réserve, comme galerie bienveillante et renfort de fortune.

Nous avons traité la question Laval avec force développements et documents officiels publics ou secrets, dans les tomes I, IV, V et VI des Voix Canadiennes ; nous l'examinerons encore plus loin, mais sommairement au point de vue de l'action de Mgr Bourget en cette affaire, et nous arrivons de suite à la queslinii du démembrement de la paroisse de Notre-Dame de >''!:i!':'éal, affaire qui tendit les rapports entre l'évêque et les Siilclciens jusqu'à la rupture, aboutissant à la démission du noL e v!':"'"ard, glorieusement et combien douloureusement meonri :• < service de Dieu, par des hommes passionnés qui prélendai -nt régenter l'église.

Le lecteur voudra bi.n retenir qu'en nous attachant dès le début de notre ouvrage. : deux campagnes mémorables qui se

suivirent et occupèrent les trente premières années du long épiscopat de Mgr Bourget, en lui donnant un prestigieux relief, nous voulions faire ressortir nettement les traits caractéristiques de l'œuvre impérissable de ce grand réformateur qui fut, par ses épreuves et par son grand courage, un héros dont TEglise de Montréal et tout le Canada ne manqueront pas d'honorer toujours la mémoire comme celle d'un bienfaiteur immortel.

On l'a remarqué, par tout ce qui précède, ce qui distingue souverainement rillustre Bourget, c'est d'abord son amour de la vérité qui s'affirma par la réforme de l'enseignement ecclésiastique et de l'éducation cléricale dans Montréal; c'est ensuite sa dévotion envers le Saint-Siège qui l'amena à introduire dans son église après la pure doctrine romaine, la liturgie en honneur dans la Ville Eternelle, l'imposant, par son exemple, à tout le Canada; c'est enfm son grand zèle pour le salut des âmes qui se trahissait dans toutes les paroles, dans tous les actes du vénérable prélat, mais qui se donna libre cours dans la pénible affaire du démembrement de l'hypertrophique paroisse de Notre-Dame de Montréal. Cette affaire, qui n'aurait dû susciter aucune difficulté si le zèle dans le service de Dieu avait été éclairé et désintéressé chez les Sulpiciens autant qu'il rétait chez l'évêque, fut cependant l'occasion de contestations, de récriminations, d'attaques, d'intrigues, de vengeances, où de viles passions se trahirent si misérablement qu'il- ne manqua rien aux contrariétés poignantes qui en résultèrent et rendirent la vertu de Mgr Bourget véritablement héroïque. Voici ce dont il s'agissait exactement.

Montréal comptait alors environ 140.000 âmes. A son origine, cette ville avec toute sa banlieue immense ne formait que la seule paroisse de Notre-Dame, dont l'administration, depuis deux siècles environ, avait été laissée aux prêtres de Saint-Sulpice. Ces prêtres s'y étaient arrogés une autorité pour ainsi dire épiscopale. Forts des attaches de leur Société, fiers des services incontestables qu'elle rendait à l'Eglise, en France comme au Canada, se prévalant des faveurs qu'elle savait se ménager à elle-même et à ses membres par des concessions opportunes, les Sulpiciens de Montréal regardaient leur évêque de très haut et lui trouvaient, quel qu'il fut, des allures d'in-

trus. Ils étaient ainsi portés à se soustraire à la juridiction épiscopale, ayant toujours un prétexte pour n'en point apprécier les mérites ou les bienfaits. Par leur esprit particulariste, par leur insubordination systématique, par l'intransigeance qu'ils y mettaient ordinairement, ils causèrent les plus grands déboires à leurs évoques successifs, notamment à Mgr Plessis, évêque de Québec, à Mgr Lartigue, premier évêque de Montréal ; mais ils comblèrent la mesure pour Mgr Bourget qui avait le grand tort, à leurs yeux, d'accorder à leur routine moins d'égards qu'ils lui souhaitaient.

Voués à la formation ecclésiatique, les Sulpiciens aiment la vie commune sous un même toit ; outre cette disposition naturelle, ils en manifestaient une autre à Montréal, qui Tétait moins : ils tenaient aussi à rester curés et desservants de la riche paroisse de Notre-Dame.

S'ils s'en étaient occupés à la pleine satisfaction du peuple, il n'y aurait eu rien à reprendre en cette tendance ; mais les circonstances locales, leur petit nombre et les conditions forcément régulières de leur vie commune, les mettaient hors d'état de se rendre même bien compte des besoins réels de leur paroisse immense, loin d'arriver à y suffire. La partie du troupeau immédiatement groupée autour du foyer de la vie paroissiale n'avait guère à se plaindre ; mais l'autre ! mais les quartiers reculés ! mais les faubourgs et la banlieue ! Là, nombre de gens, pourtant bien intentionnés, oubliaient le chemin de réglise, négligeaient leurs devoirs, restaient éloignés des Sacrements ; les pauvres, les malades vivaient ignorés, délaissés ; et les agonisants devaient se passer trop souvent des consolations qu'ils réclamaient ; en plusieurs quartiers régnait, avec cet abandon, l'immoralité.

Cette calamité inénarrable faisait souffrir cruellement le bon évêque Bourget, qui se tourmentait pour y trouver un remède. Seulement, quelle que fût la solution qu'il pût imaginer, les Sulpiciens avaient leur objection pour l'écarter ou leur prétention qui y mettait obstacle. Impossible d'aller à tant d'âmes en peine sans passer sur des corps sulpiciens récalcitrants !

Finalement et de guerre lasse, l'évêque résolut de mettre énergiquement la cognée à l'arbre malencontreux et de tirer

d'un tronc sans ombrage, plusieurs rejetons capables de développement ; il créa donc plusieurs paroisses malgré les lamentations exaspérées de Saint-Sulpice.

Mgr Justin Fèvre, dans sa continuation de l'Histoire Universelle de l'Eglise de l'abbé Darras, au Pontificat de Léon XIII, tome 44, page 541, nous dit textuellement, en touchant aux contrariétés que les Sulpiciens et leur allié, l'archevêque Taschereau, de Québec, firent subir à Mgr Bourget, tant à propos de la paroisse de Notre-Dam.e, que du droit électoral et de l'Université Laval :

Montréal, ville de cent quarante mille âmes, n'avait qu'une paroisse confiée, comme Saint-Sulpice de Paris, aux prêtres du séminaire. Ces prêtres étaient constitués en seigneurie féodale, principauté sans doute subordonnée de droit divin à l'évêque, mais fortement inclinée à l'indépendance. En fait, une paroisse de cent quarante mille âmes n'a pas de sens ; elle doit être, pour l'efficacité du ministère pastoral, scindée en sept ou huit paroisses. Quelle que soit la bonne volonté d'un homme, son zèle a ses limites dans son impuissance. En pays catholiques, avec des paroisses de vingt mille âmes, toutes pratiquantes, un curé, assisté de dix vicaires, a des devoirs autant qu'il en peut accomplir. L'évêque, usant de son droit, avait donc créé, à Montréal, de nouvelles paroisses dépendantes du prélat, mais non du séminaire, tout à fait comme cela se voit à Paris. Les Sulpiciens, qui se disent si respectueux du pouvoir épiscopal, remuèrent ciel et terre pour empêcher la création de ces paroisses, et, lorsqu'elle fut irrévocable, pour les tenir en laisse. Le pouvoir civil était tout à fait disposé à reconnaître les droits de ces églises et à tenir les registres de l'Etat civil (1). L'archevêque de Québec y mit opposition ; d'après lui, les nouvelles paroisses devaient rester des succursales, prétention mal venue, qui finit par succomber.

Les deux évêques de Montréal et de Trois-Rivières, (1) usant de leur droit, avaient dressé un directoire moral pour les consciences et tracé le devoir électoral. L'archevêque s'éleva contre et soutint la thèse libérale que l'accomplissement du devoir électoral est purement politique et n'intéresse nullement la conscience, ce qui est une erreur. Il est interdit, en conscience, de voter pour des ennemis de l'Eglise et il est prescrit de voter pour d'honnêtes hommes tout dévoués au bien de leur pays...

(1) Voir dans le tome I des Voix Canadiennes, documents officiels (Mémoires confidentiels de Mgr Bourget et Mgr Laflèche à la S, Congrégalion de la Propagande et divers témoignages détaillés et assermentés de Mgr L.-F. Laflèche).

L'évêque Ignace Bourget de Montréal avait voulu doter sa ville d'une Université ; il avait établi une Faculté de droit et une Faculté de médecine : c'était une pierre d'attente. L'Université- Laval, fondée depuis peu à Québec, prétendit qu'elle devait être, pour le Canada, la seule et unique Université de province et que toutes les autres Facultés établies, peu importe où, devaient lui appartenir. Une Université-annexe, une Université qui est le déversoir d'une autre, nous ne comprenons pas bien cette prétention. Une Université doit subsister par elle-même et jouir d'une complète indépendance. Refuser ces prérogatives à Montréal, c'est confisquer ses droits. Et puisque Québec, ville très inférieure en population, en comparaison de Montréal, avait vu son séminaire se transformer en Université, pourquoi le séminaire de Montréal, sous l'autorité d^i l'évêque, par son initiative, avec l'autorisation de Rome ne pouvait-il pas devenir aussi une Université ? On ne voit pas possibilité de réponse négative, ni pour le présent, ni surtout pour l'avenir,..

Singulières dispositions des esprits, triste état des choses canadiennes que Mgr L.-P. Laflèche, évêque de Trois-Rivières, expose comme suit dans son Mémoire^ remis au préfet de la Propagande, le 8 septembre 1.882. (Voir le texte in-extenso au Tome I des Voix Canadiennes) :

L'Eglise du Canada, si heureuse autrefois, dit le Prélat, est en butte à toutes sortes d'attaques. D'abord elle a eu autrefois l'inconvénient de se voir, par les accidents de la guerre, placée sous un pouvoir protestant, puis environnée d'hérétiques. Mais, comme elle était défendue par les traités, située très loin de l'Angleterre et dans le voisinage de la République américaine, elle a très peu souffert de l'influence et du mauvais vouloir de l'hrésie ; elle s'est développée rapidement et vig:oureusement. Son mal est nouveau, mais n'en est que plus dangereux ; c'est le mal européen et révolutionnaire qui fait invasion chez nous. Les mauvaises doctrines modernes se sont répandues dans le pays, spécialement depuis une trentaine d'années, par les mauvais livres, brochures et journaux. Le mauvais courant s'est accru surtout depuis que les prêtres de Laval, revenus d'Europe imbus de libéralisme, ont donné de l'élan à cette doctrine et que des hommes politiques ont cherché à l'appliquer dans la législation. Enfin la franc-maçonnerie est venue ajouter à ces éléments son action dissolvante.

Rome, au commencement, ne savait rien de ces luttes, qui ne dépassaient guère les bornes de la province. Mais des messieurs de Québec, qui sont allés à Rome subséquemment, ont donné main forte, avec quelques amis, aux libéraux nos adversaires et ont convaincu plusieurs dignitaires et prélats romains qu'il n'y avait pas

de mauvaises doctrines au Canada ; bien plus, que ceux qui prétendaient les combattre ici, étaient des têtes chaudes et des agitateurs. Ils ont répété cette insigne fausseté pendant longtemps et ont ainsi tourné de grands personnages contre les vrais amis de l'Eglise au pays, en même temps qu'ils inclinaient l'archevêque à agir dans le même sens. De là la direction nouvelle et étrange dont nous avons parlé.

Lorsque cette direction s'est dessinée pour la première fois, elle a jeté le clergé, les laïcs instruits et la presque totalité du peuple dans la stupéfaction. Mais comme cette direction arrivait régulièrement et graduellement, la stupéfaction a fait place peu à peu à l'incertitude dans un certain nombre d'esprits. C'a été là pour nous le premier malheur.

D'un autre côté, les adversaires, craignant l'éclat des manifestations publiques de la part des catholiques fidèles, se sont appliqués à imposer le silence en tout et pour tout sur les questions agitées et à fermer ainsi les issues par où la vérité pouvait parvenir. C'a été notre second malheur.

Troisièmement, ils ont excité le Saint-Siège à ne pas user, envers nous, de sa sage lenteur ordinaire, mais à nous frapper coup sur coup, afin que, d'un côté, nous demeurions brisés, broyés sur le terrain de la lutte ; et que, de l'autre, l'autorité fût si compromise par ses actes, qu'elle ne pût décemment en revenir.

C'est ainsi que nous sommes arrivés, grâce à l'intrigue, au point où l'on en est aujourd'hui, c'est-à-dire enfermés silencieux comme dans une camisole et écrasés par la force qui devait nous sauver.

Sans entrer dans le détail, il suffit de dire qu'au pays, en ces dernières années, il y a eu une guerre presque continuelle aux bons journaux, aux écrivains catholiques et aux hommes de doctrine, mais à eux seuls. La plupart ont cessé d'écrire, le peu qui en reste est découragé. Il est presque impossible d'y traiter les questions qui touchent actuellement aux droits de l'Eglise. Monseigneur l'archevêque s'est arrogé un droit de police dans presque tous les diocèses de la province, droit qui est la consternation des défenseurs de la religion, prêtres et laïques ; et cependant la masse de la population soupire ardemment après une vigoureuse défense de sa foi. Ces jours-ci des hommes de cœur, voyant l'abandon où se trouvent les droits catholiques dans une contrée où la foi est encore très puissante, voulaient fonder un nouveau journal entièrement dévoué à l'Eglise et me consultaient à ce sujet. Eh bien ! ils hésitaient à lui donner la couleur catholique, de crainte d'exciter la persécution ecclésiastique et d'arriver à un crime inutile. Le Saint-Siège a-t-il l'idée de notre position sous ce rapport...

Mgr L.-F. Laflèche, qui était depuis des années en communion d'idées avec Mgr Bourget et fut son meilleur compagnon

Ji

il'armes, se faisait ainsi rinterprete éloquent bien qu'encore fort discret de son illustre ami, que la fatigue et la maladie, sui'tout l'écœurement, réduisirent à quitter l'arène. Depuis trop longtemps, le saint évêque y subissait les attaques odieuses d'adversaires hypocrites, acharnés et jamais réduits parce qu'ils étaient toujours renforcés ou remplacés,, sur la brèche ; il souffrait, en outre, des tristes abandons de dirigeants circonvenus, mal informés ou désespéremment temporisateurs.

A ce spectacle navrant, nous comprenons cette réserve, faite de crainte et de blâme, qui laissa le Canada catholique si longteinps muet, et, par voie de conséquence, nous concevons aussi l'audace triompahle de tous ses ennemis, couronnée de succès troublants.

Nous nous demandons, cependant, non sans un intime effroi, ce que serait devenue cette pauvre église endolorie, si la Providence n'avait pas suscité un Bourget dans Montréal, un Laflèche, dans Trois-Rivières, un Taché, un Langevin dans lei: solitudes du Nord-Ouest, déjà transformées en un monde nouveau ! Que serait-elle donc devenue sous la poussée rude, brutale d'Elzéar Taschereau, de Québec, de ce soutien complaisant des francs-maçons qu'il disait simplement philanthropes ; de ce serviteur humilié des libéraux, auxquels il rendait des hommages qui ne vont ordinairement qu'à de puissants protecteurs ! '

Mais revenons au fait : parlons des paroisses de Montréal.

L'invincible attachement des Sulpiciens à leurs us et coutumes, leur grand amour du statu quo qui découle de leur horreur pour tout changement, dérangement, initiative ou progrès, laissaient passer, inaperçus par eux seuls, les difficultés croissantes, au point de vue des fidèles, de l'administration religieuse dans Montréal, au milieu de populations de jour en jour plus nombreuses, plus dispersées et aussi plus dangereusement mélangées avec les hérétiques.

S'il n'y avait encore qu'une paroisse dans Montréal, il n'y avait, non plus, qu'un cimetière, qu'un registre d'état-civil pour un centre populeux déjà si considérable, dont l'extension promettait de devenir prodigieuse dans un avenir peu éloigné.

Il est de règle, parce que c'est de bons sens comme de première importance pour le salut des âmes, que la religion se

fasse accessible à tous, aux forts comme aux faibles, aux riches comme aux pauvres, à tous ceux qui la recherchent et à ceux-là même qui seraient tentés de s'en passer ; en d'autres termes, la religion par sa raison d'être, par sa nature bienfaisante et par sa mission positive, qui est non pas d'attendre, mais d'aller aux peuples, pour les enseigner, se porte avec empressement au-devant des âmes et des cœurs. Elle les cherche avec anxiété ; elle se penche vers eux avec affection ; elle s'attache à eux pour les guider et les sert pour mieux les sauver. Elle n'attend donc pas derrière une porte massive et verrouillée qu'on vienne à sa découverte, ou qu'on la sollicite le denier j du mourant sous la langue ou dans la main.

Les Sulpiciens de la paroisse de Notre-Dame ne comprenaient pas ainsi leur charge et n'accomplissaient pas leurs] devoirs, exactement, de cette façon. Est-ce que cela entrait dans leurs us ou dans leurs coutumes ? Non ! Donc, ils ne le faisaient pas, même ils n'entendaient point le laisser faire !

Les Pères Jésuites évangélisèrent le pays de Mon'réT] oU 18 mai 1642 au 12 août 1657, et Gabriel Souart, missionnaire sulpicien, créa la cure de Notre-Dame de Montréal, en cettei dernière année, cure érigée canoniquement en paroisse sous l'administration de François Dollier de Gasson, aussi prêtre de| ^Saint-Sulpice (1678). Depuis lors, cette paroisse grandit et prospéra matériellement selon les us et dans les coutumes de Saint-j| Sulpice, c'est-à-dire dans l'ennui et dans les embarras de Tuniformité perpétuelle, sans qu'il fut jamais tenu un compte réel des transformations sociales qui imposent d'autres charges, des soins nouveaux, surtout dans les pays de colonisation récente et rapide. il

A défaut des premiers intéressés, distraits et routiniers, léj nouvel évêque avait donc l'obligation stricte de veiller aux! meilleures convenances des âmes, aux véritables intérêts dej l'église, dont il était avec des responsabilités précises, le repré sentant le mieux qualifié.

Mgr Bourget trouva donc, avec juste raison, qu'il ne fallaitj plus qu'une seule paroisse dans Montréal, ni qu'un seul cimetière, ni qu'un unique registre d'état-civil tenu légalement paril le clergé ; il estima, et combien l'avenir justifie cette mesure ! qu'il y fallait dix paroisses de suite et qu'il en faudrait d'autres

encore bientôt ; autant, en tout cas, que l'intelligente et suffisante administration des sacrements en révélerait la convenance, et que le permettraient les ressources du pays. La création des paroisses nouvelles n'allait pas, dans la pensée du zélé prélat, sans l'ouverture de nouveaux cimetières, où les familles paroissiales iraient plus facilement entretenir le souvenir de leurs morts, ni sans registres d'état-civil à tenir par chaque curé pour la commodité de ses paroissiens.

On retiendra que les libertés religieuses reconnues par le traité de Paris (1763), comme par les Capitulations de Québec et de Montréal, par les Actes d'Union et de Confédération intervenus dans la suite n'étaient alors contestées par personne, encore moins furent-elles annulées. Si donc, aucune objection, aucune résistance ne s'était produite du côté de Saint-Sulpice, Mgr Bourget eût réparti sa ville épiscopale en tel nombre de paroisses qu'il lui eût semblé bon ; il eût créé des cimetières à l'usage de ceux qui en auraient fait la demande et, sans doute, supporté les frais ; il eût fait tenir par chaque curé son registre des naissances, des mariages et des décès, sans le moindre embarras pour personne, mais dans rintérêt de chacun et sans ,que les pouvoirs civils y eussent même trouvé un prétexte d'opposition.

C'était trop naturel entre ministres de Dieu ; trop utile pour les fidèles et trop légal aussi pour que Saint-Sulpice, contrairement intéressé, amoureux de ses us et coutumes, comme de son autorité et intérêts, voulût y souscrire sans contrainte. Et puis, il fallait bien prouver aussi à l'évêque que, si on avait dû subir sa loi supérieure dans Montréal, on ne cessait pas d'être là, d'y faire bonne figure, d'y tenir même la place prépondérante. Et, allons-y ! puisque l'occasion se présentait, une fois de plus, de montrer ce qu'on n'avait cessé d'être : Seigneurs et Maîtres dans Montréal!

C'était profondément déplacé, plus regrettable encore.

Mgr Bourget avait néanmoins décidé le démembrement de la Paroisse de Montréal, c'est-à-dire de Notre-Dame, dont le curé était alors également supérieur du Grand Séminaire.

Pour former les nouvelles paroisses autonomes, l'évêque était entré en pourparlers avec le Séminaire, auquel il ne voulait aucun mal assurément.

Mais il y avait trouvé ces « Messieurs de Saint-Sulpice » toujours constants avec eux-mêmes : c'était bien nouveau ce que demandait Tévêque et point dans leurs habitudes, ni de leur intérêt, d'envisager les choses de la sorte. Gela les tracassait et, sérieusement, ils étaient énervés d'avoir à se retourner, à changer de posture.

Ils semblaient en être à leur devise : Pas plus avec que sans nous d'intempestives innovations !

Lorsqu'on s'enquerrait auprès d'eux pour apprendre quand ~ une amélioration pourrait bien avoir leur agrément, ils levaient les bras au ciel et faisaient comprendre sans en rien dire : jamais !

Ils restaient immuables au milieu de la variable humanité et ils s'en faisaient gloire.

Mgr Bourget, lui, n'était pas immobile dans le temps qui fuit, il ne demeurait pas insensible aux nécessités que lui révélait le développement vertigineux de son église, il entendait même, vite et bien, y faire face à tous les besoins, dans les limites de son droit et de son devoir, comme de ses moyens.

A la première démarche qu'il tenta, il eut la réponse iné-vitable, et le cliché à tous usages et pour tout venant :

— Monseigneur, nous le regrettons ; car nous ne le pouvons pas.

— Il le faut cependant !

— Monseigneur, nous comprenons cela fort bien ; mais, voilà : ce n'est pas l'habitude dans nos maisons de procéder ainsi.

L'usage des Sulpiciens était qu'ils ne pouvaient jamais dans le présent ce qu'on leur imposait dans l'avenir, et ce dont, généralement alors, ils se trouvaient fort bien, euxmêmes et les autres. Ils constatent trop tard les errements de leurs aînés ; ils les regrettaient sincèrement, seulement ils errent à leur tour, ils recommencent les expériences à chaque occasion, par l'habitude ! f

Sans doute, ce régime d'incohérente obstination, où jamais ils ne savent ce qu'ils veulent et font le lendemain de force avec profit ce qu'ils ne pouvaient pas la veille avec vertu, lèse leurs intérêts matériels, diminue leur prestige moral, stéritise jusqu'à leurs meilleures intentions et jette, nous l'admet-

tons, une injuste suspicion jusque sur leur honnêteté. Mais qu'importe pour eux qui s'estime au-dessus des misères de l'opinion : Périsse tout, plutôt que leur pauvre tradition I

D'ailleurs, Mgr Bourget pouvait-il se plaindre bien amèrement de sa conduite, puisqu'on le mettait au régime que subit Pie IX lui-même !

Il ne manque pas de Séminaires à Rome ; chaque pays tend à y avoir le sien, où ses nationaux vont prendre pied pour mieux puiser à la source vive de l'enseignement romain.

Pie IX désirait l'ouverture, dans la Ville éternelle, d'un Séminaire français. Estimant les Prêtres de Saint-Sulpice les mieux pourvus pour l'entreprendre, il les invita à le fonder. ■

La réponse clichée était là toute prête ; sans autre examen, elle partit vers Rome :

— Très Saint Père, disait-elle, nous le regrettons bien ; mais nous ne le pouvons pas !

Pie IX, fort surpris et même contrarié, répondit à ces impuissants incurables :

— Quand vous le pourrez, probablement, le pape ne le pourra plus.

Et la demande, rejetée par Saint-Sulpice, fut transmise aux Pères du Saint-Esprit, rue Lhomond, à Paris, qui fondèrent le Séminaire français de Rome, sinon sans peine, du moins sans objection, ni délais (1853).

Cependant, après coup naturellement, et comme à l'ordinaire, aiguillonné par un sentiment que nous préférons ignorer ou taire, les Sulpiciens avaient réfléchi et connurent un nouveau regret ; le regret d'avoir regretté et de s'être abstenu. Ce regret fut cuisant ; car ils pouvaient enfln, mais on ne les voulaient plus. A force d'insister, cependant et seulement trente ans après, ils purent établir une procure à Rome avec la réserve expresse encore qu'ils n'ouvriraient pas de Séminaire ; ce qui ferait double emploi.

La restriction légitime apportée à leur installation dans la Ville Eternelle n'était pas de nature à les embarrasser longtemps ; ils arrivèrent à leurs Ans détournées en obtenant l'autorisation d'ouvrir un Séminaire franco-canadien. Ils tournaient la réserve pontiflcale, en ce qu'elle avait de contraire à l'admission dans leur Institut d'élèves français, en prétextant

que les Français qui venaient à eux ne le faisaient qu'avec l'intention d'aller exercer leur ministère au Canada ; ce n'était plus des Français, mais des Canadiens à venir. La situation créée ainsi pour les besoins de leur cause, ne manquait que d'une honnête clarté.

Ce qui prouve que les Papes ont leur non possimus et les Sulpiciens, le leur ; le premier parfaitement motivé, le second n'étant qu'une simple manifestation d'un parti-pris ou d'une obstination parfois déplacée, de nul profit pour eux, et qu'on a vu, au Canada, si préjudiciable aux autres.

Après le fameux non possimus de ces « Messieurs » de Montréal opposé aux généreux efforts de leur évêque clairvoyant, Mgr Bourget en référa à leur supérieur général de Paris et ce fut la même fin de non recevoir.

Enfin, de passage à Rome, le prélat saisit le Saint-Siège de l'affaire ; il exposa la détresse de Montréal, les causes du mal qui allait s'aggravant chaque jour et les raisons qui militaient en faveur de la constitution de paroisses canoniques par le démembrement de l'encombrante paroisse de Notre-Dame, dont les rouages surannés et les prétentions intolérables ruinaient les meilleures initiatives et décourageaient toutes les bonnes volontés au détriment manifeste des âmes, moralement abandonnées.

Rome, fut justement alarmé par l'attitude intransigeante, inexplicable, des Sulpiciens.

Le Secrétaire de la S. C. de la Propagande, dont le Canada relevait encore à cette époque, convoqua Mgr Bourget en même temps qu'il cita à comparaître à Rome, le Supérieur Général des Sulpiciens, pour y être entendus contradictoirement.

Dans les entrevues qui eurent lieu, à cette occasion, toute l'affaire fut exposée par les parties en présence, elle fut envisagée sous toutes ses formes et les solutions recherchées avec un juste souci des intérêts contraires en état de conflit. Il en résulta une convention en huit articles tendant à ramener la paix entre ces parties et le bon ordre dans Montréal.-

Par cette convention, le Siège apostolique donnait gain de " eause à l'évêque qui obtenait toute latitude pour démembrer la paroisse de Notre-Dame et créer dans Montréal des parois-

ses canoniques, c'est-à-dire ne dépendant que de l'autorité religieuse, telles qu'il les souhaitaient.

Ces nouvelles paroisses étaient, de droit, reconnues par le pouvoir civil comme de véritables paroisses à toutes fms ecclésiastiques, civiles et politiques. Mais, poussés dans leurs derniers retranchements, nous verrons les Sulpiciens mettre l'évidence des Traités, elle-même, en doute, contester au profit de l'Etat les droits acquis de l'Eglise pour faire prévaloir leurs intérêts particuliers et assouvir leurs rancunes !

On aurait pu croire, en effet, l'affaire terminée, puisque Rome avait ainsi parlé. Il n'en fut rien, vu les restrictions mentales et les distinctions en honneur à Saint-Sulpice. Et d'abord on prétendait n'avoir cédé que forcé et contraint !

C'est pourquoi, quand il y eût lieu de s'exécuter, les Sulpiciens mirent tout en œuvre pour entraver les tentatives de répartition de la ville de Montréal en paroisses canoniques, comme l'évêque l'avait proposé et comme ils avaient accepté de s'y prêter : ils ne voulaient plus que des succursales qui leur resteraient assujetties. Quand Mgr Bourget se montra trop pressant, ils saisirent les pouvoirs civils de l'affaire qui ne les regardait pas.

Nos lecteurs, pour leur pleine édification sur cette manœuvre inconcevable, prodigieusement imprudente et déloyale, liraient avec profit la première partie du tome I des Voix Canadiennes : Vers V Abîme ^ mais comme il y a lieu de craindre qu'ils ne puissent aisément se procurer ces documents ou qu'ils hésiteraient à les parcourir, vu leur étendue, nous reproduirons les témoignages de MM. Bellerose et Trudel, députés et celui de Mgr L.-P. Laflèche évêque des Trois- Rivières, qui ne laisseront, à ce sujet, subsister aucun doute dans les esprits.

En vérité, la Législature (Parlement) et le gouvernement de Québec ne furent rien moins que flattés d'avoir à se mêler de ces questions, pour eux, dépourvues d'intérêt. Ils savaient et tenaient pour incontestable que les paroisses, canoniquement érigées par les évêques, avaient droit, pour la sécurité même des familles, au registre de l'état-civil, et il apparaissait indubitable pour tous que les Sulpiciens comme l'archevêque de Québec, qui subissait leurs suggestions, ne mettaient en

cloute les droits acquis de l'Eglise, qu'en vue d'un intérêt privé à faire valoir contre Tévêque de Montréal, défendant avec l'intérêt général les immunités de l'Eglise catholique au Canada. Tel était l'avis des laïques, même protestants. Comprendra qui pourra pour quelles obscures raisons ce ne fut pas l'avis, tout naturel, des Sulpiciens, ni celui de leur allié, l'archevêque Taschereau de Québec, pour lequel, hélas ! plus tard, libéraux, protestants et francs-maçons, plutôt que les catholiques, solliciteront la pourpre romaine ; sans doute en témoignage d'une reconnaissance dont nous voici à l'une des sources les plus apparentes.

Pour donner force et corps à leur opposition inattendue et faire croire à Rome même qu'on s'était aventuré au-devant de graves dangers politiques ; pour prouver qu'il y avait d'autres objections que les leurs à craindre, les opposants députèrent dans la Ville Eternelle, Cartier, le grand Cartier lui-même ! le premier ministre de la Province de Québec : la bannière à défaut de la Croix I

Entre temps, ils soulevaient contre le décret la population de Montréal, abusée par les amis et les alliés du Séminaire, surtout par une presse vénale. Oh ! certes, eux-mêmes ni ouvertement, ni directement, ne s'attaquaient à ce décret qui leur faisait violence. Les témoignages que nous avons produit et reproduisons en partie, feront justice de cette hypocrisie. Néanmoins, leur action était trop manifeste, les intérêts mis en jeu trop apparents pour qu'il pût subsister la moindre incertitude.

Un ami, trop zélé, de Mgr Bourget, encore l'abbé Alphonse Villeneuve, fit paraître alors sa Co7nédie Infernale, pamphlet, nous le voulons bien ; mais pamphlet qui ne prend cette apparence que par l'énormité des travers, des méfaits qu'il flétrissait (1), sans ménagements ; pamphlet dont la forme n'eut pas l'agrément de Rome, mais dont le fonds assomma les adversaires de Mgr Bourget.

(1) L'abbé Villeneuve fut d'abord un frère des Ecoles Chrétiennes, où il portait le nom de Binan, nom qu'il conserva plus tard, comme pseudonyme dans ses écrits. Quand il quitta cette communauté, il fut employé, par les RR. PP. Oblats, pour la formation de leur maîtrise de Saint-Pierre.

De nouvelles difficultés ne cessant de surgir à Fimproviste, l'évêque de Montréal retourna à Rome M. Bayle, alors supérieur du Séminaire, s'y rendit de son côté.

Comme les choses restèrent en état, l'évoque poursuivit ses démenbrements de la paroisse de Notre-Dame comme devant, et les Sulpiciens, leur opposition de même.

Puisque, dans cet aperçu sommaire nous nous sommes proposés de dégager les traits caractéristiques d'épiscopat de Mgr Bourget, prodigieux par des œuvres incomparables et

Il réussit comme professeur, quoiqu'il se montrât déjà excentrique. Pendant son séjour à la maîtrise, il étudia la théologie sous la direction du R. P. Aubert, alors supérieur, et il acquit une belle compétence en cette matière. Sorti de là, il donna des leçons privées de français et de latin. Comme il connaissait la philosophie, il se rendit utile aux jeunes qui, se préparant au Droit et à la Médecine, n'avaient pas suivi les cours dans les collèges affiliés. Il donna des conférences publiques sur divers sujets, entr'autres sur les forces et les faiblesses de la nation canadienne. Ces diverses conférences, revues et corrigées par lui-même, furent réunies et mises en brochures, sous le titre : Nos forces et nos (aiblesses, et il reçut l'approbation de plusieurs évêques canadiens.

Dans le temps de son professorat privé, il s'était lié avec le meilleur monde littéraire de Montréal : entre autres MM. de Montigny, de Bellefeuille, Lacoste, Trudel et Maligée. Il écrivit de bons articles dans les journaux les mieux cotés. Ce fut aussi pendant son professorat privé, qu'il écrivit sa fameuse Comédie inlernale. Ce professeur voyait avec peine la propagande que quelques membres du Séminaire de Saint-Sulpice faisaient par la ville et par les champs contre le projet de l'Evêque d'ériger de nouvelles paroisses dans Montréal. Ces menées lui donnèrent l'idée de contrecarrer, même par le pamphlet ceux qui descendaient jusque dans la rue et la basse intrigue pour combattre leur évêque.

C'était triste, mais cela parut nécessaire et ne fut pas sans utilité.

Rome ayant condamné la forme dont s'est servi M. Villeneuve, pour repousser les Sulpiciens et défendre l'Ordinaire, il n'y a pas heu de discuter la valeur de cette forme. On pourrait alléguer cependant que l'auteur voulait le bien et qu'il ne fut pa^ heureux dans sa manière. Mais son œuvre alla au but qu'il s'était proposé. Ce fut un véritable coup de massue porté au Séminaire. Mgr Bourget qui n'avait été pour rien dans l'entreprise de l'abbé, lui en sut gré néanmoins. Le dévouement qu'il fit paraître en celle circonstance trouva un cœur reconnaissant. Cette gratitude de Mgr Bourget était placée parmi les devoirs les plus sacrés.

En péchant par excès on tourne parfois la vertu en travers. C'est peutêtre ce qui arriva à Mgr Bourget à l'égard de l'abbé Villeneuve. Plusieurs parmi les admirateurs et défenseurs de l'illustre évêque regrettent la confiance illimitée et son dévouement toujours grandissant qu'il témoigna à l'abbé Villeneuve. Le Prélat, il est vrai, était alors malade et singulièrement persécuté, et il trouvait toujours chez cet abbé une plume alerte et un dévouement à toute épreuve pour le défendre. Comme ce jeune homme avait une compétence hors ligne en tant de choses, l'évêque ne pouvait pas supposer qu'il fût si inférieur en matière financière.

par des tribulations sans nombre qui ne se reproduisent pas de mémoire d'homme, c'est ici ie lieu de rappeler une première délégation apostolique que subit ce prélat intègre, en la rapprochant d'une deuxième, qui avait encore rapport à l'affaire des nouvelles paroisses de Montréal et, par extension, à l'affaire de la Succursale de l'Université catholique à créer en cette Ville.

C'était avant la convention survenue entre l'évêque et les Sulpiciens. Mgr Bourget, conformément à ses vues et aux besoins des fidèles, coupait, taillait, cousait dans le vif de la paroisse de Notre-Dame, autant dire dans la chair saignante des Sulpiciens qui faisaient entendre de douloureux gémissements mêlés de furieuses récriminations. Et l'évêque taillait toujours et, recousant avec soin, faisait croître de belles paroisses. Ces « Messieurs » du Séminaire se sentaient trop atteints pour apprécier l'œuvre à sa valeur, pour éprouver la satisfaction honnête qui transportait d'aise tous les autres, mais, aveuglés et contre l'évidence, ils assuraient que les amput-itions étaient faites sans discernement, qu'elles étaient grandement nuisibles à la bonne gestion de Notre-Dame. Ils ajoutaient, sans plus d'apparence de raison, que d'autres prélèvements se préparaient qui seraient certainement plus dangereux qu'utiles ; et, de plus, que la manière d'opérer était irrégulière.

L'archevêque de Québec, Elzéar Taschereau, qui s'immiS' çait abusivement dans les affaires des évêques, ses suffragants, et prétendait mener ces derniers ^comme ses vicaires à la baguette, obtint d'être nommé délégué apostolique à la première occasion. Plein d'aise et suffisant, il signifia sa visite à Montréal en cette haute qualité.

Le choix de ce délégué, inspiré par Saint-Sulpice, combla les vœux de ces « Messieurs » qui avaient partie liée avec l'archevêque, libéral et gallican comme eux. Ils croyaient savoir, et comment l'eussent-ils ignoré ! que Mgr Taschereau ne goûtait guère les exagérations (?) ultramontaines de l'évêque de Montréal, qu'il ne lui pardonnait pas de s'opposer surtout à l'Université de Laval et de l'avoir forcé lui-même d'introduire dans sa propre église la liturgie romaine mise en honneur dans Montréal. L'archevêque donnait des leçons, il

n'aimait plus en prendre. Mgr Bourget connaissait bien cet dispositions, contraires à sa juste cause.

A tout bien considérer, cette délégation était une humiliation gratuite. Le digne évêque l'accepta cependant de si bonne grâce, avec une si parfaite soumission au siège apostolique, qu'il prépara au délégué une réception splendide, capable d'honorer également et l'archevêque de Québec, et l'envoyé du pape, qu'il considérait avant tout.

Le Délégué se comporta en maître et daigna demeurer huit jours à peine pour étudier une affaire extrêmement complexe et des plus délicates. Il parut entendre les parties ; mais il ne consulta que les Sulpiciens, ses partenaires. Ce peu de temps, ce maigre filet de lumière, suffirent pour que cet envoyé extraordinaire sous tous rapports et infiniment présomptueux, eut tout vu, tout entendu, tout compris et put se retirer en paix, capable déjà d'éblouir Rome de ses lumières, de la convaincre par ses arguments péremptoires.

Il se retira donc nébuleux, impénétrable. Contrairement à l'usage, aux plus élémentaires convenances, sans en mot dire à son suffragant, sans explications égales aux parties présentes sur les ■ lieux, avec une stupéfiante confiance en luimême qui trahissait un insondable orgueil ou la pire compromission, sans s'inquiéter si, ayant subi quelque impression défavorable à tort, il ne concluerait pas contrairement au droit, surtout à la justice qu'on attendait à Montréal du Saint- Siège par son organe ; sans rien considérer, sans prendre les plus ordinaires précautions, il envoya son rapport à Rome..., à la S. C. de la Propagande.

Et cette monumentale suffisance, sinon cette monstrueuse subordination à des intérêts particuliers qu'il avait à juger et non pas à servir, fit que le trop fameux délégué Taschereau égara la Propagande et faillit l'embarquer en une aventure qui eut pu devenir désastreuse. Elle ne resta que ridicule par son incohérence et grâce à Dieu !

En effet, par son rapport dépourvu de critique et de contrôle, le Délégué affirmait que les paroisses canoniques, érigées par l'évêque de Montréal en vertu du décret apostolique du 22 décembre 1865, ne pourraient être reconnues et maintenues par le gouvernement : ce qui les exposait, selon lui, à de

graves inconvénients, à celui notamment de ne pouvoir tenir les registres des actes civils.

C'était la thèse ; c'était l'argument suprême des Sulpiciens transmis sans examen ni discussion, comme vérité évidente.

Ebranlée à la vue de ce rapport tendancieux, par cette outrecuidante assurance, contraire à la vérité admise, la S. G. de la Propagande émit hâtivement, un nouveau décret, daté du 30 juillet 1872, par lequel elle déclarait qu'à l'avenir toutes ces paroisses canoniques, érigées par Mgr Bourget dans Montréal et sa banlieue, seraient ramenées à la condition de simples succursales.

Par cette décision intempestive et nullement motivée, l'action de l'évêque de Montréal semblait désapprouvée pour le fond comme dans sa forme ; il semblait convaincu d'avoir agi en violation du droit civil et canonique ; d'où, pour lui, un grave préjudice moral, parfaitement immérité.

Par contrecoup, le Séminaire, les Sulpiciens, qui avaient mené odieusement l'intrigue et endossé légèrement la responsabilité de toute l'opposition, triomphaient sans réserve, sans la moindre retenue, rendant ainsi la position de l'évêque fausse et pénible. Elle l'était d'autant plus sensiblement que Mgr Bourget s'était efforcé de ménager au Délégué, dans Montréal, une réception plus populaire.

Le rapport de l'archevêque Taschereau eut donc le grand tort de rendre presque impossible la réalisation du bien, que Mgr Bourget poursuivait dans Montréal, en y multipliant les églises paroissiales à seule fm d'y multiplier, dans la même proportion, les secours religieux dont le Saint-Siège lui-même avait reconnu l'urgente nécessité.

Ah ! si l'évêque avait erré vraiment, s'était fait illusion sur les droits de l'Eglise ou les dispositions du Législateur, on n'aurait eu qu'à le plaindre de sa mésaventure ; mais il n'en était rien. Ce nouveau décret avait à peine touché Montréal que le gouvernement de Québec, par acte public, reconnaissait l'existence de toutes ces paroisses canoniques avec l'ensemble des droits et privilèges que les opposants seuls leur contestaient, uniquement pour entraver le démembrement de Notre- Dame !

Et voici la position ridicule, résultat de la défaillance du Délégué Taschereau :

Rome désorientée réduisait en simples succursales, dépendantes des Sulpiciens contempteurs des immunités de l'Eglise, les paroisses canoniques érigées par Mgr Bourget pour la solennelle affirmation de ces mêmes droits au plus grand soulagement des fidèles, et cela se produisait au moment précis où l'Etat éclairé reconnaissait ces droits sans réserve, en régularisant définitivement la situation des dites paroisses, œuvre émérite du meilleur des évoques, desservi et méconnu par ceux-là même dont il sauvegardait l'honneur et les intérêts imprescriptibles !

Et que fit Rome en cette posture aussi bizarre qu'inattendue ?

On ne s'imagine pas que Taschereau fut vivement réprimandé, puisque la pourpre le revêtira un jour à la grande satisfaction des partis qui veulent à l'Eglise le moindre bien ; Mgr Bourget n'en fut pas, de son côté, considérablement honoré, puisque la calomnie de certaine collectivité, aux rancunes vivaces, le suivirent aussi fidèlement que l'ombre de son corps et que lui-même, d'ailleurs, ne plaçait ses espoirs que dans les cieux. Mais, du moins, on fit le nécessaire pour le service utile des âmes I La Sacrée Congrégation, assurée par l'initiative même du gouvernement canadien qu'elle avait été effectivement induite en erreur, émit avec une hâte plus opportune, un nouveau décret, daté du 13 mars 1873, déclarant, à rencontre de son précédent décret, que les nouvelles paroisses de Montréal devaient être considérées, non plus comme des succursales de Notre-Dame, mais bien et de nouveau comme paroisses proprement dites.

Le Gouvernement avait donc indiqué la mesure de justice qui revenait à Mgr Bourget : car il reconnaissait les onze nouvelles paroisses déjà fondées, et il admettait, de plus, le droit de l'évêque d'en créer d'autres avec les mêmes immunités et privilèges.

Il ne manque point d'ombres, et de fâcheuses, dans la vie du futur cardinal Taschereau, mais l'une des tâches indélébiles qui ternira toujours sa mémoire sera bien le tort immense qu'il eut d'encourager les Sulpiciens dans leur révolte

contre le mieux intentionné des évêques ; d'avoir donné à leurs actes et paroles, si regrettables, une haute sanction, capable d'entretenir, d'étendre le mal et le scandale qu'il occasionnait au grand préjudice de l'Eglise. Et nous devons noter ici dans rintérêt de l'Histoire comme pour l'intelligence d'autres faits, non moins regrettables, qui se produiront au cours de la lutte contre le libéralisme et à l'occasion de la succursale Laval à Montréal, que depuis ce jour, les Sulpiciens, qui furent parfois en désaccord avec le Séminaire de Québec, se rapprochèrent tout à fait du haut et puissant personnage qui, les ayant compris, pût se résoudre à les servir. Faits pour s'entendre, ils se cultivèrent mutuellement. Voilà pourquoi l'archevêque trouvera toujours les Sulpiciens disposés à l'accompagner en guerre contre Mgr Bourget, contre les Jésuites, contre l'Ecole de Médecine et de Chirurgie, en faveur de la succursale que l'Université Laval de Québec prétendait imposer à Montréal, contre le gré de Mgr Bourget qui voulait une Université autonome libre de compromissions étrangères.

Adversaires des évêques de Québec quand ils leur devaient obéissance, les Sulpiciens s'en faisaient les alliés dès qu'ils n'avaient plus de juridiction sur eux, afm de mieux secouer le joug que leur paraissait être la légitime autorité de leur Ordinaire ! Leur amour de l'indépendance les mettait alors mieux à Taise à la suite de l'étranger qu'à côté de leur admirable pasteur qu'ils eussent pourtant eu tant de mérite à seconder dans ses nobles labeurs, tous inspirés par un amour idéal du Christ dont il fallait étendre le règne sur la terre.

Mais voilà, et c'était peut-être aux yeux des Sulpiciens toute la question : l'évêque leur demandait de faire encore plus de bien ; ce voulant, il ne prenait pas assez garde à leurs us et coutumes qui méritaient bien aussi, croyaient-ils, quelque considération ! Et ce n'était, il faut l'admettre pour leur honneur, que pour conserver leurs habitudes si chères, mais trop immuables, qu'ils se donnèrent en si triste spectacle et se causèrent à eux-mêmes tant de mal sans épargner les autres.

Nous écrivons sans cesse : les Sulpiciens. Il serait, cependant, injuste de confondre dans une même réprobation tous ceux qui passèrent sous leur toit. Il s'en trouva, et en nombre, de parfaitement honorables et dont les intentions étaient pures

comiiie leurs actes furent méritoires ; et combien y ont rougi de faits et gestes dont ils étaient personnellement incapables ? Combien aussi, la honte au front et le cœur meurtri par les fautes des autres, se retirèrent de la Compagnie : car, vraiment, ils trouvaient trop lourd le fardeau dont on les chargeait malgré eux.

Si donc, en parcourant les fastes du Canada de cette époque, ^ous voyiez défiler devant vos yeux des Charbonnel, des Pinsonneault, des Vanelet, des Musard et d'autres, saluez : ils passent escortés par la bonne foi et l'honnêteté.

Au milieu de toutes les démarches, contestations, enquêtes, attaques et défenses qui entraînèrent des pertes de temps et d'argent, tout en troublant, en aigrissant même les esprits mal venus, à force de fermeté, d'endurance, de courage et de ténacité, Mgr Bourget était donc arrivé à ériger onze paroisses nouvelles dans Montréal. Comme il ne visait, dans toute cette affaire, que les convenances des fidèles et la plus grande gloire de Dieu, il avait naturellement commencé l'organisation de la vie paroissiale dans les faubourgs les plus éloignés de la ville, ce dont, évidemment, les Sulpiciens avaient à se plaindre le moins. C'était les paroisses de Notre-Dame de Grâce, l'Enfant Jésus, Saint-Joseph, Sainte-Brigitte et Saint-Jacques.

Comme en vertu de l'un des huit articles de la convention dont il fut déjà question, les Sulpiciens avaient sur l'administration des nouvelles paroisses un droit de présomption, qu'ils pouvaient en assumer la charge ou la décliner à leur gré, ils commencèrent par les accaparer toutes : ils estimaient que c'était une position d'attente, favorable à leurs intérêts et la moins perturbatrice pour leurs us et coutumes^ qu'ils tenaient à sortir d'embarras !

Qu'à cela ne tienne !

Mgr Bourget n'y faisait point obstacle, mais attentif au sort qu'on voulait faire à son œuvre, il s'était demandé comment les Sulpiciens allaient traduire dans la pratique ses intentions.

Il fut bientôt fixé : la tactique de Saint-Sulpice fut de s'arranger de façon à ce que, sous les apparences de la nouveauté, l'ordre des choses établi ne différât guère de l'ancien. Les confrères, chargés des nouvelles paroisses, ne devaient agir

que comme des vicaires de Notre-Dame, vers laquelle ils devaient diriger les ruisseaux, comme des affluents de lait et de miel à la grande rivière. Ces paroisses ne devenaient encore autre chose, par ces procédés et cous ce régime inattendu, que de simples succursales, telles qu'ils les voulaient, ce qui n'était évidemment pas la volonté de l'évêque, encore moins l'intérêt présent ou futur des fidèles qu'il s'agissait de secourir.

Ce fut le point de départ des nouvelles explications, contestations et résistances qui ramenèrent les parties devant la Sacrée Congrégation de la Propagande.

Et c'est alors que, pour se donner une honnête figure, les Sulpiciens avaient invoqué contre l'intérêt du peuple et les privilèges de l'Eglise les droits contestables de l'Etat. Obstinément campés derrière leurs registres d'état-civil, qu'ils prétendaient avoir, seuls, le droit de tenir dans Montréal, et qu'ils tenaient d'ailleurs, disaient-ils, depuis si longtemps à l'entière satisfaction de tous, ils déclaraient ne pouvoir prudemment céder et laissaient entendre qu'ils ne céderaient pas.

L'évêque et les légistes avaient beau dire et expliquer à ces (( Messieurs », résolus à ne rien comprendre, qu'ils voyaient en ces registres un obstacle imaginaire ; que les droits des paroisses canoniques aux registres d'état-civil découlaient clairement du droit public, fondé lui-même sur les Traités et les Conventions ; qu'il n'y avait pas de difficulté, en l'affaire, ailleurs qu'en leur esprit ; que le gouvernement saisi était étonné, ennuyé même de l'être ; qu'il fermerait les yeux, laisserait faire ;que si on l'amenait malgré lui à se déclarer, il se contenterait d'une loi déclaratoire qui reconnaîtrait en quelques mots, purement et simplement, les droits des paroisses résultant de la Constitution comme les Traités, droits consacrés par l'usage et le temps ; que les parlementaires catholiques et même les autres étaient peu disposés à s'engager sur un terrain où des prêtres buttés mettaient eux-mêmes, et à tort, en doute les privilèges reconnus de l'Eglise qui, en cette circonstance, primaient évidemment les droits de l'Etat, et qu'il y avait, en somme, un grave inconvénient, au milieu d'hérétiques, de s'engager en pareille voie ; rien ne pût valoir contre le parti-pris, ni vaincre l'obstination de Saint-Sulpice. Par les

registres de l'état-civil ils se disaient dépositaires de la confîance des pouvoirs publics et ils entendaient les servir jusque malgré eux, à moins qu'un Bill explicite ne vînt définir en établissant le droit nouveau des paroisses à tenir les fameux registres !

Comprendra donc qui pourra cette aberration étrange et pareille opiniâtreté.

Mgr Bourget ne la comprenait pas. Il ne pouvait, pour rhonneur même de Saint-Sulpice, se fier à ses oreilles, ni croire ses yeux.

Certain jour, où il avait besoin de réconfort aussi bien que de lumière, il exposa à ses amis ses étonnements, sa douleur.

M. Jos. H. Bellerose, des Trois-Rivières, ancien élève de Nicolet et alors parlementaire des plus honorables, en entendit l'écho et il écrivit au vénérable prélat, le 26 décembre 1872, ce qui suit :

Monseigneur. — Ayant appris que Votre Grandeur désirait avoir de moi certaines informations sur la manière dont a été entravé le projet de loi sur la tenue des registres de l'état civil présenté à la dernière cession du Parlement de Québec, je prends la liberté d'adresser à Votre Grandeur les quelques remarques suivantes :

1° Je dois à la vérité et à la justice de dire que le Pouvoir civil était tout à fait disposé à accorder une loi aussi favorable que possible à la reconnaissance officielle des droits de TEglise, à la tenue des registres de l'état civil ;

2° Le Pouvoir civil, en présence de la décision en sens contraire de deux juges de la Gour supérieure, comprenait, ainsi que le disait l'honorable Procureur général Ouimet, à la séance du deux courant, qu'il était du devoir du gouvernement d'intervenir immédiatement et de faire disparaître tout doute ;

3° Je dois dire ici que les ministres de Québec se sont toujours montrés disposés à accepter les suggestions des amis de la liberté de l'Eglise pour rendre le projet de loi ce qu'il devait être et se conformer aux prescriptions du Concile de Trente ou autres lois de l'Eglise sur cette matière ;

4*^ La bonne volonté de Messieurs les Ministres a dit toutefois venir se briser contre les prétentions de V archevêché de Québec, représenté par M. le G. C. Cazeau, administrateur de Varchidiocèse en Vabsence de Mgr Varchevêque Taschereau.

5° M. le Grand Vicaire Cazeau craignait que Mgr V Archevêque ne fût mécontent, si la législature de Québec faisait une loi qui

pût compromettre la position que ledit archevêque avait prise dans les difficultés de Montréal ;

6° En présence de cette hostilité manifeste de la part de Varchevéché le Québec et du refus péremptoire de la part de M. le Grand Vicaire Cazeau d'accepter une loi déclaratoire des droits acquis de VEglise du Canada, Messieurs les Ministres ont cru devoir céder et faire en sorte que la loi qu'ils voulaient faire adopter fût acceptable à Varchevêché ;

7° Pour tout dire en un mot, si la loi sur la tenue des registres n'est pas tout à fait aussi bonne que Votre Grandeur Feût avec raison désiré, c'est grâce aux entraves apportées à la passation de cette loi par Varchevêque de Québec.

Maintenant, Monseigneur, quoique les choses que je déclare ici puissent paraître bien extraordinaires, je dois cependant dire à votre Grandeur que, toutes, elles sont strictement en conformité avec la vérité. Espérant que ces informations, tout en étant bien douloureuses à votre cœur d'évêque, pourront cependant vous être de quelque utilité au milieu des persécutions dont vous êtes la victime.

J'ai l'honneur, etc.

(signé) : (( Jos. H. Bellerose .»

Député à l'Assemblée Législative de la Province de Québec.

On voudrait pouvoir mettre en doute un témoignage aussi accablant. Hélas ! il n'est réellement que la constatation des faits que tous les amis de Saint-Sulpice et les Sulpiciens euxmêmes regrettent aujourd'hui ; d'ailleurs, les archives le confirment et ce n'est pas un témoignage isolé.

C'est encore M. F.-X Anselme Trudel, avocat et collègue au. Parlement de M. Bellerose, déjà cité, lui aussi serviteur émérite des intérêts de l'Eglise, qui déclare sous la foi du serment.

« Prançois-Xavier-Anseime Trudel, avocat de la Cité et f du District de Montréal, l'un des membres de l'Assemblée législative de la Province de Québec, étant dûment assermenté sur les saints Evangiles, dépose et dit : t

(( Vers le trente novembre dernier, je me trouvais d^ns la cité de Québec, où je siégeais dans l'Assemblée législative de la Province de Québec, lorsque je fus informé par une dépêche télégraphique venant de Montréal, que l'honorable juge Mac

(1) Voir : Voix Canadiennes, Vers lablnie, tome I, 2« édit., pages 60 et 61 (Savaète, Paris).

Kay venait de rendre un jugement refusant d'accorder les registres, appelés registres de Vétat civil, à Messieurs les Curés de quelques-unes des paroisses catholiques romaines de Montréal.

(( Le lendemain ou peu après, Thon. Gédéon Ouimet, procureur g'énéral de la Province de Québec, vint à moi et me dit que ce jugement du juge Mac Kay créait une difficulté sérieuse; qu'il avait d'abord cru qu'il pouvait y remédier par le bill des Evêques, lequel devait être bientôt soumis à la Législature ; mais qu'il venait de recevoir de Mgr l'Archevêque de Québec une lettre par laquelle Sa Grâce retirait, au nom des Evêques de la Province, le bill en question, remettant son (•idoption à une autre année.

« M. le Procureur général dit, de plus, qu'il fallait que notre législature intervînt pour faire disparaître cette difficulté des registres, et il me demanda si j'avais l'intention de présenter un projet de loi à cet effet, ajoutant que, si je voulais le faire, j'aurais l'appui de son gouvernement, et que, si je ne me proposais pas de le faire, lui même allait présenter un projet de loi de nature à faire disparaître tout doute sur la question des registres. Je lui répondis que je me chargerais avec plaisir de l'introduction d'un tel projet de loi, mais que, vu l'importance de la chose, je croyais qu'il convenait beaucoup mieux que cette loi fût proposée aux Chambres par le Gouvernement afin d'assurer son adoption. Sur cette remarque, le Procureur général me dit qu'il allait lui-même présenter ce bill. Il me dit, de plus, alors ou peu de temps après, que son bill ne serait que de quelques lignes ; qu'il ne fallait que constater le doute résultant de deux jugements contradictoires, avec une clause pour faire disparaître ce doute, et, enfin, une autre clause pour donner le moyen de faire légaliser les registres tenus jusqu'à présent et n'avaient pas été dûment authentiqués suivant la loi : c'est là la substance, sinon la teneur de ce qu'il me dit alors.

(( Afin de fournir au Procureur général l'opportunité de donner au public, d'une manière officielle, la réponse et les assurances qu'il m'avait données, je lui fis, à la suggestion de M. Rodrigue Masson, député aux Communes fédérales, dans la séance du deux décembre après-midi ou vers cette date, une

interpellation dans les termes suivants, lesquels s'adressaient } au gouvernement, interpellation que j'avais écrite d'avance :

(( Si c'est l'intention du Gouvernement d'introduire un bill «( faisant disparaître tout dout^ concernant le droit qu'ont les (( paroisses canoniques de tenir des registres de l'état civil. »

« Avant de poser ces questions, nous en avions, M. Masson et moi, communiqué la substance à l'hon. M. Chauveau, premier ministre, et à M. le Procureur général, leur disant à plusieurs reprises de bien y réfléchir ; qu'il nous fallait une réponse bien catégorique et qui fût de nature à donner ample satisfaction à notre Evoque (Mgr Bourget) et à ses amis.

« Le Procureur général répondit à la première question qu'un bill à l'effet y mentionné avait, en effet, été mis entre ses j mains comme venant de l'Episcopat ; que le Gouvernement aurait été très heureux de répondre aux désirs de Nos Seigneurs les Evêques et de seconder leurs vues de toutes ses forces, en proposant cette loi à l'adoption des Chambres, mais qu'il venait de recevoir de l'Archevêque de Québec une lettre par laquelle Sa Grâce retirait le bill d'entre ses mains.

(( A la seconde question, il répondit que deux jugements contradictoires avaient été rendus dernièrement à Montréal, sur la question des Registres, par deux juges différents, l'un, le juge Berthelot, reconnaissant aux curés des paroisses canonniques le droit de tenir des registres ; l'autre, le juge Mac Kay, leur déniant ce droit : que ces jugements contradictoires avaient créé un certain malaise qu'il était du devoir du Gouvernement de faire disparaître ; qu'à cet effet le Gouvernement se proposait d'intervenir et d'introduire un bill pour faire disparaître ces doutes et rétablir la sécurité dans les familles ; que ce bill contiendrait en substance : Que, vu les doutes résultant d'une jurisprudence contradictoire, la Législature décréterait que tout prêtre ayant reçu de son évêque le droit d'administrer les sacrements de Baptême et de Mariage et de donner la sépulture, avait droit ou aurait droit de tenir les registres de l'état civil ; qu'il ajouterait à cela une disposition à. l'effet de permettre l'authentication des registres tenus jusqu'à présent d'une manière informe. C'est là, autant que je puis m'en rappeler, la substance de ces explications.

(( Immédiatement après ces remarques, j'allai adresser a^

Procureur général les paroles suivantes ou d'autres équivalentes : « Ainsi, il est bien entendu que ce sera une loi déclaratoire que vous allez faire. » Il répondit : « Oui, sans doute ; c'est exactement cela, » ou d'autres expressions équivalentes.

(( Vers le cinq décembre, je reçus de Mgr de Montréal une lettre en date du quatre du même mois, par laquelle il m'informait que Messieurs les Marguilliers de Notre-Dame avaient la veille adopté des résolutions à leffet d'intervenir dans eette ajlaire des Registres et manifestaient leur intention d'obtenir un bill qui permit aux Sulpiciens de se maintenir dans leur opposition aux vues de leur Evêque et qui donnât des registres aux paroisses nouvelles à titre de succursales et non à titre de paroisses.

« Vers le dix décembre. Sa Grandeur m'écrivit une nouvelle lettre dans le même sens, m'avertissant que, d'après des informations reçues, les Sulpiciens allaient tâcher de substituer un bill qui permit aux Sulpiciens de se maintenir ^dains leur opposition au décret érigeant les paroisses canoniques.

« Je fis part de chacune de ces lettres au Procureur général, qui chaque fois me réitérant l'assurance de ses bonnes dispositions, me dit d'être sans inquiétude, « que Mgr s'alarmait sans raison ; et que, malgré les efiorts qui pourraient être faits en sens contraire, le bill passerait tel qu'il l'avait promis. » Au reste, ajoutait-il, j'enverrai une épreuve de mon bill à Monseigneur Bourget, et je ne le présenterai que lorsque j'aurai reçu son assentiment.

(( Le 14 décembre, M. l'abbé Lonergan arriva à Québec, me remit une lettre de Mgr Bourget, me faisant connaître le but du voyage de ce monsieur, et il me communiqua une épreuve du projet du bill des registres que le Procureur général avait envoyé à Monseigneur et qui contenait une dizaine de clauses. Dès le premier coup d'œil jeté sur ce projet de loi, je compris que ce n'était pas le bill promis par le Procureur général, et que, au projet originaire, avaient dû être ajoutées des dispositions inspirées par les ennemis de l'Evêque de Montréal. Je fus confirmé dans cette croyance, lorsque j'appris du greffier en loi lui-même que, sur les instructions du Procureur général, il avait d'abord rédigé un bill tout court en trois clauses ; et que, plusieurs jours après, le Procureur général lui avait donné de

nouvelles instructions, lui faisant substituer au bill originairement rédigé le projet dont M. Lonergan avait en mains une épreuve. D'ailleurs, il était à ma connaissance que M. Ghoquette, secrétaire de la Fabrique de Notre-Dame, était venu, à deux reprises différentes, à Québec, envoyé, disait-on, par les Marguilliers et les Sulpiciens, et j'avais acquis la conviction, d'après certaines informations reçues de personnes sûres et d'après ce que j'avais pu observer personnellement, que M. Ghoquette, de concert avec quelques ennemis de l'Evêque de Montréal, avait fait tous les efforts possibles pour que le bill en question fût de nature à empêcher la reconnaissance des justes droits de l'Evêque et à favoriser les Sulpiciens, soit en travaillant directement en ce sens auprès des ministres, soit en employant auprès de quelques-uns de ces derniers l'influence et même la pression de l'Archevêque de Québec.

a Cependant M. Lonergan obtint du Procureur général de {aire retrancher les clauses les plus directement hostiles aux droits de VEvêque de Montréal; mais, malgré ces amendements^ ce bill gardait touiours le caractère d'une disposition nouvelle par laquelle VEtat paraissait accorder à VEglise de nouveaux droits, tandis que VEglise a toujours possédé ce droit au Canada, même d'après notre loi civile. Uopinion contraire ne peut résister à V épreuve d'une discussion sérieuse,

(( ... Le lendemain je revis M. Lonergan qui m'informa que le Procureur général ne consentait plus à faire un acte déclaratoire. Des informations qu'il me donna jointes à celles qui me sont venues d'ailleurs, même d'un ministre, j'ai acquis la conviction que Ton ne voulait pas faire un acte déclaratoire parce qu'en déclarant que le vrai sens de la loi était celui que l'Evêque de Montréal lui avait donné, c'était admettre qu'il avait eu raison, et que le chef de notre parti politique, l'Archevêque et les Sulpiciens avaient eu tort. Or, je crois que, plutôt que de donner raison à l'Evêque de Montréal, des hommes influents en politique et même de hauts dignitaires ecclésiastiques préféreraient laisser subsister pour bien longtemps encore les difficultés existantes sur ces sujets. Ils ne pouvaient avoir d'autres raisons, suivant moi, de s'opposer à un acte déclaratoire, vu que le Procureur général lui-même, ayant à plusieurs reprises déclaré et soutenu que la loi interprétée

dans son véritable sens donnait le droit aur curés canoniques de tenir les registres, ne pouvait avoir d'objection, comme législateur, à le déclarer par une loi, tout en reconnaissant par là un droit de VEglise, tandis qu'il devait avoir beaucoup d'oblection à donner, comme concessions ou dispositions nouvelles et n'aijant pas encore existé, un droit qu'il savait avoir^ tour jours existé au Canada.

« J'exprimai mon mécontentement au Premier Ministre et au Procureur général dans les termes les plus sévères et les plus énergiques, me plaignant avec indignation de l'injustice et du manque de parole dont nous étions les victimes. De fait cette violation de la parole donnée officiellement par un gouvernement, ce sacrifice d'un droit sacré fait par des amis politiques que je soutenais avec dévouement, me mettaient dans une position tellement fausse, que je me demandai si je ne devais pas résigner mon siège, vu que je n'étais pas capable de prêter main forte à nos adversaires politiques et que, d'un autre côté, je ne pouvais plus appuyer des hommes qui trahissaient des droits aussi précieux et manquaient ainsi à leurs promesses. Messieurs les députés Bellerose, Beaubien et M. Masson, député aux Communes fédérales, exprimèrent eux-mêmes de la manière la plus énergique, leur mécontentement de ce que le Gouvernement semblait vouloir manquer à ses promesses les plus solennelles.

c( Le Procureur général nous fit comprendre qu'il était obligé de compter non seulement avec l'Evêque de Montréal mais aussi avec l'Archevêque de Québec, qui, après tout, avait trois autres évêques avec lui. Le Premier Ministre parut regretter l'attitude prise vis-à-vis de nous par le procureur général et me fit comprendre qu'il allait voir à ce que nous eussions justice.

« M. Chauveau, Premier Ministre, m'exprima de nouveau le chagrin qu'il éprouvait de ne pouvoir consentir à nos amendements, répétant à plusieurs reprises qu'il serait bien prêt à les accepter, qu'il le ferait même avec plaisir ; mais que, étant placé sous la juridiction de l'Archevêque de Québec, il fahait obéir à l'administrateur et qu'il ne pouvait consentir à une législation que ce dernier condamnait. Je lui exprimai mon étonnement de ce que Vautorité ecclésiastique de Québec

s'opposait ainsi à la reconnaissance d'un droit de VEglise. Il me répondit que c'était leur aijaire et qu'il en passerait par leur décision.

« Le Procureur général nous répéta à peu près la même chose. Le Premier Ministre ajouta que non seulement le Grand Vicaire Cazeau rejetait nos amendements, mais qu'il exigeait impérieuesment qu'un amendement dicté par lui fût ajouté au bill, et qu'il défendait que ce bill passât sans son amendement.

(( A différentes reprises, durant le cours de ces pourparlers, j'offris à plusieurs des Ministres et notamment au Procureur général de lui démontrer de la manière la plus évidente que le droit en question en faveur de tout prêtre autorisé par son Evêque avait toujours existé dans notre Droit, ofïrant même de renoncer à toutes nos prétentions si je ne réussissais pas à leur démontrer ce droit assez clairement pour ne laisser aucun doute dans leurs esprits. Le Procureur général m'a répondu à plusieurs reprises : « Je n'ai pas besoin de cette démonstration : je suis convaincu moi-même que ce droit-là existe. » J'ai offert aussi, à plusieurs reprises, de rencontrer l'avocat du Grand Vicaire Cazeau et de lui démontrer jusqu'à Vévidence de ce droit. On a constamment repoussé mes offres.

(( J'ai aussi représenté souvent au Premier Ministre et au Procureur général que c'était une conduite indigne, de la part du ministère, de refuser de reconnaître un tel droit ; et que, lorsqu'on reconnaissait l'existence de ce droit, c'était une injustice et une absurdité d'aller faire des dispositions nouvelles comme pour créer ce droit pour l'avenir ; que c'était, en outre, une criante injustice vis-à-vis Mgr de Montréal que de refuser de faire une loi déclaratoire et de prétendre conférer comme droit nouveau ce que l'Eglise possédait déjà, d'où l'on inférerait que Mgr Bourget a eu tort d'invoquer ce droit avant qu'il existât. Enfm j'ai dit souvent à ces Messieurs que c'était une honte pour des catholiques de refuser ainsi, sans aucune raison valable, de reconnaître à l'Eglise un droit aussi important qu'elle a toujours possédé et qui a été invariablement reconnu et mis en pratique depuis sa fondation jusqu'à nos jours. A cela, Messieurs les Ministres ci-dessus nommés me répondaient que, après tout, c était l'autorité ecclésiastique de

Québec qui le voulait ainsi ; que Ton était aussi bon catholique à rarchevêché de Québec qu'à l'évêché de Montréal ; et que, par conséquent, le ministère était justifiable d'obéir aux ordres du Grand Vicaire Gazeau.

« Le bill des Registres a été adopté par la Législature, tel qu'il appert au document C.

a De toutes les circonstances et des faits que j'ai mentionnés ci-dessus, je me suis convaincu :

«1° Que non seulement tous les Ministres avaient consenti à la passation d'une loi déclaratoire reconnaissant, comme ayant toujours existé, les droits de l'Eglise de faire tenir les registres par tout prêtre à ce autorisé par son Evêque, mais qu'ils auraient été heureux de le faire sans en excepter même les Protestants, M. le Solliciteur général Irwine ayant, en 1866, fait adopter une loi déclaratoire analogue en faveur des protestants et paraissant désirer choisir cette occasion de reconnaître de semblables droits aux prêtres catholiques ;

(( 2° Que toute la Chambre, moins toutefois cinq à six députés, et peut-être moins, aurait été heureuse de voter une telle loi déclaratoire, si plusieurs n'en eussent été détournéspar l'autorité ecclésiastique de leur diocèse ;

« 3° Que si ces droits de l'Eglise, tels que défmis ci-dessus, n'ont pas été reconnus, c'est dû uniquement à l'ojposition faite à cette reconnaissance par le Grand Vicaire Gazeau parlant au nom et comme représentant de Mgr l'Archevêque, ainsi qu'aux intrigues de quelques personnes déléguées par les fabriciens de Notre-Dame ou les Messieurs de Saint-Sulpice unis à quelques professeurs de l'Université Laval et autres personnes intéressées personnellement à être hostiles vis-à-vis de Mgr de Montréal.

« Une personne de haute position qui m'a assuré tenir ses informations de l'un des Ministres, m'a informé que le principal motif pour lequel l'archevêque de Québec s'était opposé avec tant d'acharnement à ce que notre Législature de Québec passât une loi déclaratoire reconnaissant le droit des prêtres catholiques à tenir des registres, était moins l'hostilité naturelle n Mgr de Montréal et le désir de faire triompher la cause des Mesiseurs de Saint-Sulpice, que pour ne pas laisser affaiblir ni contredire comme inexact le rapport fait par Mgr l'Archevêque

au Saint-Siège sur les difficultés du démembrement de Notre- Dame. Suivant ces informations, l'Archevêque ayant dans son rapport affirmé, de la manière la plus formelle, que les Curés des paroisses canoniques n'avaient pas en Canada le droit de tenir des registres, l'Archevêque tenait à tout prix et par-dessus tout à empêcher que la Législature ne vint contredire l'Archevêque en reconnaissant ce droit de l'Eglise comme existant et ayant toujours existé.

(( Quoi qu'il en soit des motifs de cette opposition, cette affaire de la loi des registres nous a révélé celte étrange anomalie :

((1° Que, dans notre catholique Province de Québec, lorsque le Gouvernement et même toute notre Législature, à quelques exceptions près, étaient parfaitement disposés à reconnaître à TEglise un de ses dioits les plus importants pour l'exercice de sa liberté, c'est l'autorité ecclésiastique de Québec qui est intervenue, et par une forte pression exercée sur les Ministres, a forcé le Gouvernement à méconnaître ce droit et à le nier implicitement en refusant une loi déclaratoire.

« 2° Que, si le gallicanisme français a mérité la réprobation des Papes et des Conciles en induisant l'autorité ecclésiastique à seconder sous la pression du Pouvoir civil pour méconnaître et trahir les droits de l'Eglise, il existe malheureusement sians notre Province un gallicanisme bien pire encore, 'puisqu'il induit l'autorité ecclésiastique à exercer une pression sur le Pouvoir civil pour le forcer à méconnaître et trahir les droits ,de l'Eglise ou du moins l'empêcher de reconnaître et proclamer ces droits, lorsque le Pouvoir civil est prêt à le faire et que ces droits ont été consacrés par des services inappréciables, conservé par un usage de plusieurs siècles, et dont l'Eglise a besoin pour exercer, dans toute sa plénitude, cette sainte liberté que Notre Saint-Père le Pape Pie IX a proclamé si haut, qu'il a défendue avec tant d'héroïsme et pour la sauvegarde de laquelle il subit encore la persécution, la spoliation, la captivité. (1)

Montréal, le 2 janvier 1873.

« (Signé) : F.-X.-T. Trudel, avocat, M. P. P de Québec. ))"

(1) Voir Voix Canadiennes, Vers V Abîme, /orne I, 2« édit., page 61 et sniv. (Savaète, Paris).

Dans son Mémoire, M. Poulin dit que ce Bill, mal venu et malencontreux passa « sans la protection de l'Archevêque de Québec » (!). Mgr Taschereau qui intervint si instamment, sans protéger, ne le fit évidemment que pour se sauver la face et se venger. Ces mobiles bas justifient-ils l'atteinte qu'il portait ainsi sciemment et de concert avec des insurgés au prestige comme au droit acquis de l'Eglise ? L'historien informé à charge de le flétrir.

Il le fera avec d'autant plus de conscience que l'illustre évêque des Trois Rivières consignait de son côté ce qui suit concernant le même conflit :

« L'Evêque des Trois-Rivières, à son arrivée dans la Ville- Eternelle, n'a pas été longtemps sans constater que l'on avait soulevé, en plusieurs lieux, contre le vénérable Evêque de Montréal, des préjugés fort regrettables et nullement fondés.

« Craignant qu'il n'en résulte un dommage considérable pour le succès de la délicate mission qu'il est venu remplir ici, et une grande difliculté pour bien faire connaître et apprécier le véritable état de choses en Canada, il se croit obligé, pour i'acquit de sa conscience et dans l'intérêt de la vérité, de faire connaître ce qui suit :

(( Plusieurs de ceux qui font opposition à l'Evêque de Montréal dans l'érection des paroisses et l'établissement d'une Université, ont réussi à faire croire à quelques-uns, au Canada, et même à Rome, que l'Evêque de Montréal, rejetant les conseils les plus sages, n'agit que par obstination ; et, pour me servir de leur expression, ils disent que l'Evêque de Montréal n'est qu'un entêté.

« Cette fausse accusation est admise par Vopposition en général. Mais en lisant les différents Mémoires présentés à la S. C. de la Propagande, il est facile de reconnaître que, du côté de l'évêque, il y a eu patience, douceur, longanimité et fermeté ; et que s'il y a eu intrigues et entêtement quelque part, ce ne serait pas de son côté qu'il les faudrait chercher.

« L'Evêque de Montréal n'a jamais prétendu agir que conformément au droit et pour le bien des âmes dont il doit rendre compte à Dieu. Il s'est toujours montré le défenseur de la liberté de l'Eglise, et il s'est toujours strictement conformé aux décisions du Saint-Siège.

(( Il n'a pas pu consentir à ce que Montréal, ville de 140.000 âmes, n'eût qu'une seule paroisse^ au détriment d'un si grand nombre d'âmes. Il n'a pas pu tolérer que les jeunes gens de son diocèse, fussent réduits à fréquenter des Universités protestantes. Il n'a pas pu souffrir que ces jeunes gens allassent, dans un temple protestant, recevoir leurs diplômes de la main du Bishop ou Evêque protestant, en s'agenouillant devant lui et en prêtant le serment que font ordinairement les gradués universitaires en faveur de l'Institution qui leur accorde ces diplômes.

(( Il s'est donc montré ferme, pour revendiquer ses droits d'Evêque et pour empêcher les âmes que Jésus-Christ et son Vicaire lui ont confiées, de se perdre. Il a imité la fermeté du Vicaire de Jésus-Christ, ne cédant devant aucune considération humaine.

« Il a imité sa douceur et sa longanimité, en ménageant ceux qui lui faisaient opposition.

(( Il a montré la plus grande soumission aux moindres désirs du Saint-Siège, même lorsqu'il s'est agi d'obtenir pour un collègue des grades purement civils et qu'un télégramme inexact avait porté une fausse accusation contre lui.

(( Ceux qui lui font opposition ont mis des entraves à l'exercice de ses droits, ont eu recours contre lui à la puissance séculière dans une cause purement ecclésiastique, et ont cherché à éluder l'exécution des décisions du Saint-Siège.

« Ils voient l'état déplorable où est réduite la jeunesse de plusieurs diocèses du Canada ; et ils ne veulent pas faire les concessions nécessaires pour lui faciliter l'étude du Droit et de la Médecine dans une Université Catholique, afm de maintenir le monopole du haut enseignement.

(( L'entêtement et les intrigues se trouvent chez ceux qui ont toujours fait opposition aux droits de l'Evêque ; qui ont agi et sur les fidèles, pour les porter à résister à l'Evêque, et sur le Gouvernement, pour l'empêcher de faire des lois favorables à la liberté de l'Eglise et à la cause de l'Evêque de Montréal, ainsi que sur les tribunaux civils en portant devant eux des causes purement ecclésiastiques.

« La douceur, la longanimité, la fermeté et le zèle pour le

bien spirituel de son peuple ont été les traits distinctifs du caractère de Mgr Vévêque de Montréal. (1)

« Rome, ce 23 janvier 1873.

« (Signé) : L, F., Ev. des Trois-Rivières. »

La grâce de Dieu ne pouvait faire défaut au saint évêque dans un semblable conflit. Son corps était miné par la maladie, son cœur brisé par les contrariétés que rencontraient ses intérêts les plus chers, étant les plus sacrés, mais son âme résistait à tous les assauts ; vaillante, elle poursuivait le plus utile, le plus glorieux des combats, parce que la victoire defvait étendre le royaume du Christ, son modèle et son Maître. Infatigable, il franchit donc ou bien il tourna tous les obstacles ; finalement, nous l'avons vu, il demeura tout meurtri, mais complètement vainqueur.

Alors, plus intéressés que zélés, les Sulpiciens abandonnèrent les paroisses pauvres des faubourgs pour se concentrer dans les riches églises qui les entouraient, selon l'adage (lu parfait rentier : peu, mais bon !

Ainsi, ils se contentèrent de Saint-Jacques, de Saint-Patrice et de Sainte-Anne.

Il est temps d'arriver à la délégation de Mgr Conroy que nous disions vouloir joindre à celle de Mgr Taschereau.

Ce brave délégué irlandais avait reçu mission d'étudier fîlusieurs affaires, dont quelques-unes débordent notre sujet et que nous laisserons ici dans l'ombre. Pour ce qui concernait spécialement Montréal, il avait à régler l'affaire du Cimetière unique qui était une gêne, et celle de la fondation d'une Université catholique, que le Séminaire de Québec tournait en un grave embarras.

Les Sulpiciens, par le maintien d'un cimetière unique pour toute cette agglomération, ne visaient qu'à conserver un reste de prestige général et les avantages qui en découlaient ;

(1) Voix Canadiennes, Vers iAbîme, tome I, 2® édit., pages 68 et 69 (Savaèle, Paris).

c'était encore une sujétion pour les autres paroisses et, comme il le fallait, on savait déjà, en l'espèce, se contenter de peu.

Certes, au point de vue matériel et moral, l'affaire du cimetière n'avait pas une importance comparable à l'intérêt qu'offrait la division de la paroisse.

Au surplus, Mgr Bourget avait déjà démissionné et n'avait plus charge d'âmes, ni de deniers ecclésiastiques. Il s'abstint donc de produire des observations : mais au fond de sa retraite -du Sault-au-Récollet, il suivit l'affaire. Il n'apprit pas sans une grande satisfaction, que, après dix ans écoulés, les nouvelles paroisses, si elles le désiraient, pourraient avoir leurs cimetières particuliers.

Les Sulpiciens tentèrent bien, en cette occasion, un retour offensif devant Mgr Gonroy, soulevant plusieurs points relatifs au démembrement de leur regrettée paroisse de Notre- Dame.

Le prudent délégué écouta patiemment toutes les doléances qu'on voulut bien lui exposer, opina du bonnet, fit même quelques vagues promesses, qui tendaient surtout à lui valoir l'appui de Saint-Sulpice pour la fondation de l'Université de Montréal. Ses bonnes paroles étaient et restèrent eau bénite de cour, qui rafraîchirent des cœurs ulcérés, mais qui ne changèrent rien à la situation établie.

Comme il ne voulait pas sevrer les plaignants de toute satisfaction, le délégué consentit à revoir l'affaire de la Comédie Infernale^ de l'abbé Villeneuve, qui avait si fortement diminué le Décorum de la Compagnie des Sulpiciens.

La Comédie Infernale avait été condamnée à Rome, mais seulement pour la forme, et c'est le fond, surtout, que les flagellés de Notre-Dame voulaient atteindre. Il leur fallait une censure publique.

Mgr Conroy reprit la cause et en commença même l'examen.

Mais, il reçut un Mémoire, rédigé par un prêtre du diocèse de Montréal, qui faisait entendre au Délégué, sous forme de conclusion pratique, qu'il avait bien assez à faire avec la question de l'Université, sans entreprendre encore la réforme des jugements de Rome.

Mgr Conroy, d'un côté, se rendit compte que, en effet, la

Propagande pourrait trouver osée sa prétention de ressusciter un conflit qu'elle avait réglé ; d'autre part, Mgr Fabre, qui avait succédé à Mgr Bourget, ayant été pleinement édifié par les conclusions du Mémoire, déclara ne vouloir d'aucune façon se mêler de cette « Comédie ».

L'affaire fut donc reclassée et ce fut une nouvelle vengeance rentrée qui affecta vivement ceux qui ne purent la satisfaire à leur gré.

Au surplus, fait remarquer le Mémoire de l'abbé Poulin, Mgr Gonroy menait grand train à Montréal, en rapport sans doute avec les affaires qu'il y traitait : il avait cottage en ville, carosse et maison meublée pour grand seigneur. Tout ce luxe, cependant, et cet étalage de grandeur n'avait pas, peut-être, d'autre inconvénient que de mettre au passif de la procure de i'évêché, déjà fort obérée, la plus forte partie des dépenses, causées sur les sollicitations et dans l'intérrêt de Saint-Sulpice ou de l'Université Laval, qui devait être leur chose.

Et nous dirons, avec M. Poulin, dans son Mémoire, page 19 (107) : « Voilà une partie de ce qui s'est passé au sujet du démembrement des paroisses de Montréal. Je n'ai indiqué ici que les principaux faits. Et cependant, que de bruit, de tapage dans cette opposition du Séminaire pour entraver une si belle œuvre ! Pauvre humanité - Est-il possible qu'elle se trahisse si évidemment chez ceux qui devraient être au-dessus de ces faiblesses ? L'érection des nouvelles paroisses, le bien qui s'y opère réjouit aujourd'hui tout le monde, et les Sulpiriens de nos jours comme les autres.

« Ce que j'ai dit et ce que j'exposerai dans la suite, fait donc simultanément ressortir dans la vie de Mgr Bourget : son amour de la vérité par la pureté de sa doctrine ; son zèle pour le Siège Apostolique par la restauration de la liturgie romaine et la défense vigoureuse des droits de l'Eglise, son dévouement pour le salut des âmes par l'érection des paroisses nouvelles et autres fondations pieuses et charitables...

« J'ai tenu, poursuit, M. Poulin, à exposer au long l'action du grand évêque à ce triple point de vue et ce sera encore le développement de ces nobles aspirations vers ces trois buts que nous devrons examiner pour bien comprendre cette vie si agitée ; mais, en même temps, si uniforme. Pourquoi, hélas !

faut-il, en racontant les œuvres de Mgr Bourget, trouver presque toujours les Sulpiciens opposés aux pieux desseins de rillustre serviteur de Dieu ? Ceux qui ont un peu étudié l'histoire ecclésiastique du Canada savent qu'à commencer par M. de Queylus, qui voulait dominer à Québec, les membres de cette maison, semblent avoir pris pour leur devise constante : Rien sans nous ! Gomme leurs initiatives ne dépassent pas le maintien du Statu quo dans lequel ils se complaisent toujours, il n'a pas été surprenant de les voir s'opposer d'abord à l'érection d'un évêché à Montréal, même au profit d'un des leurs, parce qu'ils y voyaient une diminution de leur puissance ; et puis, au démembrement de leur immense paroisse, pour la même raison. Tout ce qui leur était contraire devenait, à leurs yeux troublés, un danger pour l'Eglise !

(( ... Je sais bien que parmi ces Messieurs, il s'en est trouvé de temps à autre, des cœurs droits, des esprits élevés, qui ont pu nous dédommager un peu du pauvre esprit de la majorité, qui, malheureusement, possède la direction de la maison. Ah ! si la voix de MM. Hubert, Bilaudèle, Jiband, Picard, etc., avait pu se faire mieux entendre à leurs confrères, et pénétrer davantage leurs cœurs, ils se seraient épargné bien des hontes, et auraient diminué le scandale ; ils auraient opéré alors une grande et belle œuvre, rien qu'en secondant l'épiscopat dans son travail de régénération de la société catholique. En voyant la persistance du Séminaire, depuis son établissement dans le pays, à vouloir tout dominer et tout conduire, à vouloir sans cesse conserver et même étendre des privilèges qui devenaient exorbitants et perdant leur raison d'être, on est bien forcé de reconnaître que l'esprit de corps, aveugle et diminue les hommes. Si des communautés religieuses s'attirent ainsi l'hostilité des populations, ne l'ont-elles pas, parfois l amplement justifiée... »

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