PREMIERE PARTIE
Naissance de J. o. Plessis — Sa famille — Enfance et premières études — Le père Lucette et son martinet.
Joseph-Octave Plessis naquit à Montréal le trois mars 1763, vers le temps où le Canada était définitivement cédé à l'Angleterre, par Tancienne mère-patrie. Ses parents, respectables artisans, avaient conservé le vieux type desimplicité,d'honnêteté et d'attachement aux devoirs religieux, qui distinguait les anciennes familles de la classe moyenne, dans la colonie de la Nouvelle-France. Loyal, honnête et habile dans son métier, Louis Plessis-Belair, père du futur évoque, avait acquis une certaine aisance, par son travail et par l'ordre maintenu dans sa maison. Ses ancêtres étaient arrivés au pays vers le milieu du dix-septième siècle, et avaient fixé leur résidence dans le voisinage immédiat de Montréal, au lieu connu sous le nom de Tanneries des Belair.
Louise Ménard,* épouse de Louis Plessis, était une de ces femmes chrétiennes, qui font le bonheur d'une famille et dont les leçons et les exemples laissent de si salutaires empreintes dans le cœur de leurs enfants.
* Louise Ménaf d appartenait probablement à une famille établie d'abord à Batiscan, puis à Boucherville, sous le nom de Ménard-LaFontaine.
Au sang gaulois, qui coulait dans les veines du jeune Plessis, se mêlait aussi un peu de sang britannique ; car une de ses aïeules, du nom de French, était née dans la Nouvelle-Angleterre. Toute jeune encore, elle avait été enlevée avec deux de ses sœurs par des Iroquois du Sault-St-Louis.
Deux des pauvres captives, placées et élevées dans des familles de Montréal, épousèrent des Canadiens; la troisième, adoptée par un chef iroquois, prit la langue, le costume et les habitudes des femmes iroq^uoises de son village, mais elle ne voulut jamais consentir à se marier, ni avec un sauvage, ni avec un Français, f
t Mgr. Plessis racontait qu'il était allé quelques fois dire la messe dans le village où demeurait sa tante. De la sacristie il voyait les sauvages entrer dans la chapelle un peu avant l'office, et se ranger, les hommes d'un côté, et les femmes de l'autre. Il était difficile d'apercevoir les traits de celles-ci, qui étaient en partie couverts. Mais il ne manquait jamais de reconnaître sa tante, dont la haute taille et la démarche européenne la distinguaient de ses compagnes.
Feu monsieur Daveluy, ancien curé de Lotbinière, était petits-fils d'une des demoiselles French. De fait, un grand nombre de familles canadiennes comptent, parmi leurs ancêtres, des filles anglaises enlevées par les sauvages domiciliés près de Montréal et à saint François-du-Lac. Toujours respectées par les guerriers chrétiens, les captives étaient ordinairement adoptées dans des familles canadiennes ; quelquefois cependant elles préféraient demeurer auprès des femmes iroqnoises, qu'elles s'étaient accoutumées à regarder comme leurs mères ou leurs sœurs.
Lorsque Deerfield, ville de Massachuset, fut pris par Hertel en 1704, les sauvages et les Canadiens qui l'accompagnaient firent un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvaient le ministre du lieu, Williams, et plusieurs de ses enfants. En 1706, Williams et cinquantesept autres prisonniers anglais obtinrent leur liberté, avec
Au sein d'une famille aussi chrétienne
Îue rétait celle de Louis Plessis, le jeune oseph ne pouvait recevoir que des exemples d'ordre, de régularité et de vertu. Chaque soir les enfants et les apprentis se réunissaient autour des chefs de la maison, pour faire la prière commune, réciter le chapelet, et entendre une lecture de piété. Les apprentis, qui étaient toujours choisis avec une attention particulière à leur caractère et à leurs mœurs, étaient traités comme les enfants de la maison, et leur conduite était surveillée avec le plus grand soin.
Une fois par mois, en compagnie de leur maître et de ses deux fils, Joseph et Louis, ils devaient se rendre à l'église et s'approcher du tribunal de la pénitence ; c'était encore sous les yeux du bourgeois, qu'ils assistaient, les dimanches et les jours de fêtes, à tous les offices de l'église. De son côté, madame Plessis remplissait les mêmes devoirs envers ses trois filles et les servantes du logis.
la permission de retourner à Deerfield. cependant Eunice, une des filles du ministre, avait été adoptée par une famille iro^uoise du Sault et était devenue catholique ; malgré les sollicitations de ses parents, elle refusa de laisser le village, et, quelques années après, elle épousa un Iroquois. Eunice Williams visitait de temps en temps ses parents, dans la Nouvelle- Angleterre ; mais elle persista toujours à garder le costume iroquois et à réciter son chapelet, au grand déplaisir de ses deux frères, devenus eux-mêmes ministres. D'Eunice Williams est descendu l'excentrique Eléazar Williams, qui, né au Sault-Saint-Louis, prétendait néanmoins être le fils de Louis XVI.
Rude travailleur lui-môme, le sieur Louis Plessis accoutumait ceux qui dépendaieut de lui à bien employer le temps, et à mettre de Tordre dans leur besogne. L'ouvrage qui devait se faire à la forge dans le cours de Tannée était toujours déterminé d'avance; on réservait pour chaque saison le genre de travail le plus convenable ; et Tarrangement, une fois décidé, devait être invariablement suivi.
Les objets qui sortaient de la boutique de M. Plessis étaient presque tous destinés
Sour le commerce des marchands de fontréal avec les tribus sauvages du Nord-Ouest. Ainsi pendant Tautomne et Thiver, le maître et ses ouvriers fabri-
3uaient des haches de traite* qu'on déposait ans un magasin avant qu'elles fussent complètement terminées. Et voici pourquoi :
le chef de l'atelier observait, dans toute leur rigueur, les jeûnes commandés par Téglise; pendant le reste de Tannée un jeûne d'un ou de deux jours par semaine ne Tempechait pas de se livrer aux travaux ordinaires ; mais comme il aurait été difficile d'en faire autant pendant les quarante jours du carême, il réservait des ouvrages plus légers pour ce temps. Alors les gros marteaux se reposaient sur Tenclume, et comme il ne restait plus qu'à
* Les marchandises fournies aux sauvages en échange de leurs pelleteries étaient désignées sous le nom d'articles de imite.
Î>olir et à aiguiser les haches préparées de ongue main, tous les ouvriers pouvaient jeûner exactement, sans nuire à leur santé.
Le môme esprit d'ordre, qui présidait aux ouvrages du dehors, réglait les détails de l'économie intérieure, à laquelle était préposée la mère de famille. Mais, dans toutes ces dispositions, régnait une si grande charité qu'aucun des employés n'avait jamais à s'en plaindre.
Avec de tels exemples sous les yeux, le ieune Plessis contracta de boime heure l'amour du travail, l'esprit d'ordre, la droiture et la fermeté qui ont marqué sa carrière.
Dès ses tendres années, à travers la gaîté et l'irréflexion de l'enfance, percèrent les talents qui, à mesure qu'il avançait en âge, se déployèrent si solides et si brillants. Les premières leçons de lecture lui furent données au logis paternel, en môme temps qu'on lui enseignait quelques chapitres au petit catéchisme, livre trop souvent méprisé, mais qui renferme cependant les principes de la plus profonde philosophie et de la théologie la plus sublime.
L'enfant grandissait et montrait chaque jour les plus belles dispositions pour la vertu et la science. Aussi ses parents se hâtèrent de le placer à l'école primaire, fondée et soutenue par messieurs du séminaire de Saint-Sulpice. Les progrès rapides du nouvel élève étonnaient son maître ;
tandis que sa gravité habituelle le faisait respecter de ses compagnons. Sous ces dehors sérieux se cachait, toutefois, un grand fond dé fine espièglerie, qui se manifestait de temps en temps ; si bien qu'il ne lui fut pas permis d'échapper au redoutable martinet du père Lucette.
Le père Lucette était un respectable laïque, placé par M. le curé de Montréal à la tête de l'école paroissiale ; sa qualité de magister lui assurait un modeste salaire, avec le logis et la pension au séminaire.
Sans être savant, il avait réussi à maintenir la dignité de son siège, par une sévère discipline, qui tenait dans la crainte et le tremblement les gaillards les plus décidés.
Pendant près d'un demi siècle, le père Lucette, dont un badin, pour se venger, disait : lucet à non hicendo^ régna en despote sur l'école paroissiale de Montréal ; génération après génération venait s'asseoir à l'ombre, non pas de sa houlette, mais de son martinet. De tous les gamins qui se succédèrent sur les bancs, pas un seul * ne
* Pas wi seul : l'expression est probablement trop forte, car la tradition rapporte qu'un élève plus habile que ses devanciers trouva le moyen d'échapper au sort commun.
Prévenu qu'il aurait à passer sous les verges, il eut la précaution de se munir de sept paires de pantalons. La sentence porté devait avoir son plein effet ; le condamné entra en gémissant dans le cabinet noir. Au milieu des cris, des lamentations, des résistances du malheurenx, les préparatifs de l'exécution avançaient lentement ; rampart après rampart tombait, et cependant la place restait toujours à l'abri du martinet. La patience du père Lucette se
fut exempté de visiter le cabinet noir, où le maître distribuait les châtiments corporels, sans jamais faire acception de personnes.
Lorsque, trente ans plus tard, Joseph Octave Plessis, devenu évêque, visitait sa ville natale pour la première fois après son sacre, le père Lucette, dont la verdeur était passée, mais qui se rappelait avec satisfaction les services qu'il avait rendus à la jeunesse de Montréal, fut un des premiers à se jeter aux genoux du prélat pour lui demander sa bénédition. " Monseigneur, votre bénédiction, s'il vous plaît. Vous me pardonnerez, j'en suis bien sûr, l'honneur que j'ai eu de vous donner le fouet."
•'Très-volontiers, père Lucette," répondit révoque, mais à condition que vous n'y reviendrez plus."
Etudes au collège de Montréal — Travail à la forge — Le petit séminaire de Québec — un voyage d'écoliers.
Au milieu des bouleversements qui suivirent la prise du pays par les Anglais,
lassait ; et lorsqu'après la chute de la quatrième enceinte, il vit se dresser devant lui de nouveaux retranehemcnts, les armes lui tombèrent des mains : il était vaincu, et si bien vaincu qu'il n'osa jamais recommencer la lutte avec un si ingénieux adversaire.
les maisons de haute éducation restèrent fermées ; le collège des Jésuites, après avoir été pendant un siècle et demi le foyer des lettres et des sciences dans la Nouvelle- France, avait été livré aux avocats, aux plaideurs et aux soldats bretons, à la réserve d'une portion occupée par les anciens propriétaires. Le séminaire de Québec ruiné par la famine et la guerre, menacé même dans son existence par le gouvernement, ne pouvait reprendre ses élèves, qui s'étaient dispersés pendant 1^ siège de la capitale.
La situation faite aux études était déplorable : un grand nombre d'hommes instruits avaient quitté la colonie à la suite des débris de l'armée française ; les rangs du clergé s'éclaircissaient par la mort ; et les moyens de procurer une instruction supérieure à la jeunesse canadienne disparaissaient peu à peu.
La grandeur du danger ranima le courage des vrais amis du pays. Les finances du séminaire de Québec s'améliorèrent si visiblement, après le traité de paix de 1763, qu'au mois d'octobre 1765, messieurs les directeurs purent ouvrir de nouveau leur pensionnat aux élèves' qui désiraient faire un cours d'études classiques.
Dans le gouvernement de Montréal, un respectable prêtre, monsieur Curateau, commença une école latine, à la Longue- Pointe, vers 1773 ; peu après, elle fut
transférée au château - Vaudreuil, qui devint ainsi le berceau du collège de Montréal. Il est probable que ce fut en ce lieu, et sous la direction de M. Curateau, que le jeune Plessis apprit les rudiments de la grammaire. L'intelligence supérieure de rélève le fit avancer rapidement ; cependant il paraît que la grammaire latine n'avait pas pour lui le même charme que l'histoire et la géographie ; car bien des années ^après, il se reprochait de n'avoir pas donné autant de temps aux préceptes versifiés de Despautère, qu'aux ouvrages de Vosgien et de RoUin. 11 en vint même, après avoir terminé sa seconde, à se dégoûter des études et à témoigner le désir de rester à la maison paternelle, plutôt que de fréquenter davatange le collège. Comme beaucoup d'autres jeunes gens qui ont suivi une partie du cours classique, il croyait inutile de s'enfoncer dans les arides sentiers de la logique et dans les obscurités de la métaphysique. Combien de fois, dans la suite, il a reconnu son erreur et proclamé les immenses services que l'une et l'autre lui avaient rendus, en rectifiant son jugement, en étendant les bornes de son esprit, et en les préparant à l'étude de la théologie. Monsieur Louis Plessis, à qui l'étudiant communiqua son projet, ne voulut point forcer les inclinations de son fils ; mais, d'un autre côté, il comprenait qu'il ne fallait pas compromettre l'avenir de ses
enfants en se prêtant à leurs fantaisies. Il était père, comme on Tétait alors, c'est-àdire le chef de la famille. Tout en se rendant aux justes demandes de son fils, il aurait cru manquer à son devoir s'il se fût laissé guider par des projets éphémères.
'• C'est bien, Joseph," répondit-il au jeune homme : " demain vous quitterez le capot d'écolier ; vpus prendrez le tablier*et vous descendrez avec moi à la forge. Quand vous voudrez reprendre vos études, vous m'en avertirez." Ce n'était pas précisément la réponse qu'attendait l'écolier ; mais* il fallait se soumettre, car, suivant une vieille expression, la parole de son père était une parole de roi.
Le jour suivant, Joseph-Octave Plessis maniait le soufflet et frappait l'enclume !
Les heures semblaient longues au nouvel ouvrier, peu accoutumé aux travaux manuels ; en effet, pour un étudiant qui se sentait plus de force dans l'intelligence que dans les poignets, l'épreuve était fort dure. Néanmoins, pendant toute une semaine, il tint ferme contre la fatigue du corps et surtout contre l'ennui de l'esprit, qui se trouvait privé de sa nourriture habituelle.
Il fallut enfin céder sous le poids de la lassitude et du dégoût ; avec l'assentiment de son père, le jeune Plessis déposa le tablier, reprit l'habit d'écolier, et, dans l'automne de 1778, partit, avec son frère et
qiielqaes-uns de ses condisciples, pour aller terminer ses études au petit séminaire de Québec ; car on n'avait pas encore ouvert les classes de rhétorique et de philosophie à Montréal.
Vers cette époque les communications entre les deux villes étaient accompagnées de difficultés, qui depuis longtemps ont disparu, mais dont on peut juger par les lettres de M. Montgolfier, grand vicaire de l'évêque de Québec. Chaque année, vers la fin des vacances, il annonçait à monseipjneur Briand que les élèves du district de Montréal ne pourraient être présents à l'ouverture des classes.
" Je dois aussi informer Votre Grandeur," écrivait-il le vingt-cinq septembre 1775, " que les écoliers de cette partie ne seront pas à même de se rendre à temps à Québec pour commencer les classes à l'ordinaire.
11 n'y a que cinq barques devant la ville, toutes frétées pour le roi.... Les écoliers ne
Eeuvent y trouver place ; les berges et les ateaux sont aussi retenus pour le besoin du service. Il n'y aurait que des voitures de terre, dont la plupart ne sont pas en état de faire la dépense, soit pour eux-mêmes, soit pour leurs meubles."
Le neuf octobre suivant, il revenait sur le même sujet dans ces termes : " Les ecclésiastiques et écoliers destinés pour le séminaire de Québec sont toujours ici dans le même embarras pour s'y rendre."
Parfois, au commencement des vacances, il arrivait que lassés d'attendre le départ d'une goélette, qui n'était jamais prête à lever Tancre, et sentant leur bourse fort légère, les élèves les plus vigoureux regagnaient à pied la maison paternelle, et se rendaient ainsi de Québec à Montréal.
C'étaient les voyages les plus amusants, et ceux qui laissaient les plus agréables souvenirs dans la mémoire des courageux piétons.
La navigation par les goélettes était fort lente et fort ennuyeuse, lorsqu'il fallait remonter le fleuve. On rapporte que de malheureux écoliers, partis de Québec au milieu du mois d'août sur un de ces petits bâtiments, eurent à passer cinq semaines dans leur étroite prison, et arrivèrent à Montréal au moment où finissaient les vacances.
Bien différente était la voie de terre pour les vigoureux gaillards qui préféraient la suivre. Réunis dans la chapelle du séminaire, les voyageurs saluaient, par un cantique, la protectrice des pèlerins ; puis la bande joyeuse défilait : elle poussait un cri d'adieu au milieu de la grande cour, et, comme une volée d'outardes à l'automne, se dirigeait vers l'ouest, qui pour elle renfermait la terre promise.
Avec six semaines de vacances à l'horizon, un léger paquet sur leurs épaules, et un cœur bondissant de plaisir,le jeune étudiant
marchait lestement, tantôt au refrain de quelque chanson populaire.tantôtau milieu des gais propos et des rires bruyants de ses compagnons. Vers le milieu du jour, on s'arrêtait sur le bord d'un ruisseau, ou au pied de quelque orme séculaire ; les sacs se vidaient, et les provisions étalées sur rherbe disparaissaient rapidement devant l'appétit des voyageurs. Le soir on frappait à la porte d'une de ces blanches maisons qui bordent le grand chemin depuis Québec à Montréal ; le costume de séminariste procurait partout un accueil favorable et une bienveillante hospitalité. La grande chambre était mise à la disposition de messieurs les écoliers ; pour eux le feu pétillait plus ardent dans la cheminée, la nappe la plus blanche était étendue sur la table, et les omelettes les plus rebondies se succédaient dans la poêle.
C'était dans la grange, sur le foin nouveau, que les voyageurs allaient se reposer des fatigues de la journée ; avec l'air frais en abondance, ils dormaient plus à l'aise, et n'avaient pas à redouter de visiteurs incommodes.
Au soleil levant tous étaient sur pied ; lorsque, après un bon déjeuner, le trésorier de la bande offrait à la maîtresse du logis de payer les dépenses causées par luimême et par ses compagnons, il était arrêté par un refus, que suivait une invitation de ne pas oublier la maison quand ils descendraient.
Monseigneur Plessis racontait souvent et tgaimenl les incidents d'un voyage qu'il -avait ainsi fait, avec quelques ecclésiastiques et les écoliers les plus vigoureux de la philosophie. Cet épisode de sa vie d'étudiant avait laissé dans sa mémoire les souvenirs les plus agréables.
A Québec les études du jeune Plessis furent continuées avec un succès extraordinaire. C'est le témoignage qu'en rend un ancien professeur de cette vénérable institution : " L'éducation," dit-il, '^ qui sert d'ordinaire à cultiver ou à embellir un fonds brut ou ingrat, ne fit que développer les richesses du sien. Avec un esprit naturel et facile, solide et étendu, l'étude n'eut point de difficultés qu'il n'aplanît, point de dégoûts qu'il ne dévorât, point d'obstacles qu'il ne surmontât. Aussi faisait-il des progrès rapides dans toutes ses classes ; il eut des compétiteurs et des rivaux, mais ^ucun ne lui disputa la prééminence."
Vocation — Entrée dans l'état ecclésiastique — Professorat — M. Plessis est nommé secrétaire du diocèse — Sa prêtrise.
Pendant la dernière année de ses études, M. Plessis comprit qu'il était appelé à embrasser l'état ecclésiastique. Quoique bien jeune encore, puisqu'il avait à peine
dix-sept ans, il avait attentivement consi déré quel serait le meilleur emploi qu'il pourrait faire de ses talents ; et il avait conclu que c'était dans le sacerdoce qu'il lui serait donné de produire la plus grande somme de bien, pour la religion et la patrie. Après l'église, il aimait la patrie ; et dès lors ce jeune homme, qui allait s'attacher au service de Dieu, était fortement préoccupé de l'avenir de son pays.
Le quatorze août, 1780, au moment où les élèves se préparaient à entrer en vacances, M. Plessis reçut la tonsure des mains de Mgr. Briand. Comme six ans devaient s'écouler avant qu'il ne pût être admis à la prêtrise, l'éveque jugea à propos de l'employer dans l'enseignement ; et le nouvel ecclésiastique fut chargé des classes de Belles-Lettres et de Rhétorique au collège de Montréal.
Une mémoire prodigieuse, un goût sûr, des connaissances étendues et variées le rendaient éminemment propre aux fonctions qu'il était appleé à remplir. En commençant son cours, il eut cependant la mortification^ de reconnaître que deux de ses écoliers étaient plus avancés que le maître dans le latin ; Despautère, autrefois méprisé, tenait à prendre sa revanche.
Monsieur Plessis se mit à l'œuvre pour réparer le temps perdu ; et au bout de deux semaines il avait si bien gravé dans sa mémoire les préceptes latinisés du vieux
grammairien, que, quarante ans après, il en récitait des pages entières sans hésiter.
Les élèves eurent bientôt reconnu le mérite supérieur de leur professeur. Celuici, de son côté, trouvait un plaisir indicible à s'instruire lui-même en se préparant à instruire les autres. Il aimait à s'entretenir avec les grands écrivains du siècle d'Auguste, et avait surtout un goût particulier pour Horace, dont il avait appris par cœur les plus beaux morceaux. Aussi, sa position lui plaisait tellement, qu'il aurait voulu ne la jamais abandonner. Dans les dernières années de sa vie, il exprimait son regret d'avoir été arraché à l'enseignement, dont les devoirs s'accordaient si bien avec ses goûts.
Au mois d'octobre de 1783, M. Plessis fut appelé à Québec par monseigneur Briand pour y remplir la charge de secrétaire du diocèse. Quoiqu'il n'eût pas encore reçu les ordres sacrés, messieurs les grands vicaires de Québec et de Montréal avaient une telle confiance dans sa capacité et dans sa discrétion, qu'ils suggérère^ait cette nomi nation comme la meilleure qui pût être faite.
Depuis un an, l'évéque Briand, retenu par une grave maladie, ne pouvait plus suivre les affaires comme il l'aurait désiré. Son coadjuteur, monseigneur D'Esgly, était plus âgé que lui et demeurait à Saint-Pierre de l'île d'Orléans ; d'un autre côté, le grand
vicaire de Québec, monsieur Gravé, avait à exercer d'importantes fonctions au séminaire, dont il était un des directeurs. Ainsi une grande partie des détails de Padministration diocésaine devait retomber sur le secrétaire ; et ces détails étaient nombreux et fort compliqués, car le diocèse de Québec s'étendait encore, à cette époque, depuis la Nouvelle-Orléans jusqu'aux côtes du Labrador.
Par sa discrétion, sa régularité et %on aptitude aux affaires, le jeune lévite prouva qu'il méritait la confiance entière que lui accordait son évêque. Son respect et son dévouement étaient sans bornes pour le vénérable prélat auprès duquel il vivait ; et, chaque jour, il s'efforçait d'imiter ce beau modèle de la vie ecclésiastique qu'il avait devant les yeux. Entre ces deux hommes si différents d'âge et de rang, mais si dignes l'un de l'autre, s'établit une profonde sympathie fondée sur la ressemblance des goûts, des sentiments et du caractère.
Sous un maître si habile et si vertueux, M. Plessis se forma aux vertus sacerdotales, et acquit sans offort les connaissances qui lui devaient un jour servir pour la direction du diocèse de Québec. Dans ses conversations avec le vieil évoque, il recueillait de précieux renseignements, et sur les causes qui avaient amené la chute de la domination française au Canada, et sur les hommes qui dirigèrent les affaires de la colonie
avant qu'elle eût été cédée à l'Angleterre.
Ces entretiens influèrent sans doute sur les opinions que M. Plessis se forma touchant le mérite des deux gouvernements. En considérant le système de tracasseries, organisé contre l'église et le peuple dii pays, par quelques-uns des chefs et des employés subalternes qu'y envoyait la cour de Louis XV, lorsqu'elle fut tombée sous le sceptre de la Pompadour, il ne pouvait s'empêcher de reconnaître que, sous le gouvernement anglais, le clergé catholique et les populations rurales jouissaient do plus de liberté qu'on ne leur en avait accordé avant la conquête.
Les rapports entre l'évéque et son secrétaire devaient être bientôt modifiés, sans être cependant interrompus. La santé chancelante de monseigneur Briand l'empêchait de s'occuper aussi activement, qu'il l'aurait souhaité, de la conduite du diocèse ; il sentait ses forces s'épuiser par les elforls qu'il faisait pour subvenir aux besoins spirituels de son troupeau, et sa conscience délicate s'inquiétait vivement de cet état de choses. En conséquence de ses représentations, le Saint-Siège lui permit de se décharger du fardeau qui l'accablait ; et le vingt-neuf novembre, 1784, le prélat remettait à son coadjuteur le titre et la charge d'évôque de Québec.
Mgr. D'Esgly se hâta d'appeler à son secours un ouvrier plus fort et plus jeune.
Au Détroit résidait, comme curé et grand vicaire, un respectable prêtre, qui avait été secrétaire du diocèse et supérieur du séminaire de Québec. Prédicateur distingué par sa facilité et son onction, homme recommandable par la pureté de ses mœurs et sa vie vraiment ecclésiastique, M. Jean-François Hubert avait acquis la confiance de son évêque, Testime de ses confrère et le respect de ses concitoyens, lorsque son zèle le porta à s'offrir pour la mission du Détroit, fort éloignée de la ville épiscopale, et séparée du centre de la province par de vastes solitudes. Ce fut sur ce prêtre esli raable que tomba le choix de Mgr. D'Esgly.
M. Hubert, nommé évoque d'Almyre et coadjuteur de Mgr. D'Esgly, par le Pape Fie VI, fut sacré à Québec, le vingt-neuf novembre, 1786. Il dût fixer sa résidence dans cette ville, et se charger en grande partie de l'administration du diocèse, car l'âge et les infirmités de l'évoque titulaire le retenaient dans sa paroisse de Saint- Pierre.
Dans ces circonstances le coadjuteur fut heureux de profiter de l'expérience et des lumières de M. Plessis, qui avait été promu au sacerdoce le onze mars précédent.
Quoique le nouveau prêtre n'eût encore que vingt-trois ans, telle était l'opinion qu'on avait de sa capacité, que son concours paraissait nécessaire dans l'administration diocésaine.
A la mort de Mgr. D'Esgly, arrivée en 1788, le coadjuteur prit possession de son siège, et eut occasion d'apprécier de plus en plus les talents et la fermeté de son secrétaire. En 1789, quelques-uns des officiers du gouvernement proposèrent de fonder à Québec une université, qui servirait également aux protestants et aux catholiques.
Ce plan était habilement combiné, pour mettre Tinstruclion supérieure entre les mains des ennemis de la race française et du catholicisme ; il avait surtout pour but d'employer les biens des Jésuites à enlever aux Canadiens leur langue et leur religion.
Mais le voile du bien public était si habilement jeté sur tout ce projet, que lord Dorchester et Tévôque de Capse, alors coadjuteur, étaient tombés dans le piège et favorisaient puissamment l'institution proposée.
Aux trames des meneurs, Mgr. Hubert opposa une sagesse et une fermeté dignes d'éloges, et réussit à étoufîer la mesure dans son berceau. Il présenta au gouvernement un mémoire, dans lequel il demandait qu'on prit '' des mesures pour assurer le collège des Jésuites ainsi que leurs autres biens, au peuple canadien, sous l'autorité de l'évoque de Québec." Ce mémoire, remarquable par la solidité du raisonnement, par la jjstesse des vues et par la clarté du style, était le résultat d'une assemblée, à laquelle avaient assisté l'ancien évoque
de Québec, et les directeurs du séminaire. La rédaction en avait été assignée à M.
Plessis, qui remplit sa tâche à la satisfaction des deux évêques.
Les services rendus par le secrétaire engagèrent son supérieur à le fixer auprès de sa personne, en lui assignant un poste convenable. Un déplorable accident lui en fournit l'occasion deux ou trois ans après.
M. Plessis est nommé curé de Québec.
Le vingt-un de mai, 1792, M. David Augustin Hubert, proche parent de l'évoque et curé de Québec, se noya en allant porter secours à un de ses confrères de l'île d'Orléans. La chaloupe sur laquelle il s'était embarqué était lourdement chargé ; le vent soufilait avec violence. Ne pouvant tenir contre l'agitation des flots qui menaçaient de la submerger, elle fut dirigée vers la Pointe-Lévi ; mais dans ce changement de route, elle prit une si grande quantité d'eau, Qu'elle sombra près du rivage, vis-àvis du lieu nommé Cabane des Pères. De douze personnes qui étaient dans la chaloupe dix se noyèrent, et parmi celles-ci se trouva le curé de Québec. Par son zèle, sa charité, sa grande douceur, M. Hubert s'était rendu cher ii toutes les classes de la
société ; aussi à la nouvelle de sa mort, les regrets furent-ils universels.
Remplacer un curé si généralement aimé était une ajBfaire fort embarrassante. Heureusement l'éveque de Québec avait, auprès de lui, nn pretre-modèle, qui s'était montré jusqu'alors digne des charges auxquelles il avait été élevé ; l'esprit d'ordre, l'assiduité au travail, les talents supérieurs et les éminentes qualités qui distinguaient son secrétaire, étaient des garanties qu'il s'acquitterait avec succès de ses devoirs, comme curé de Québec.
M. Plessis n'avait encore, il est vrai, que six ans de prêtrise ; mais, sa gravité le faisait respecter autant que s'il eût été un vétéran du sacerdoce ; sa jeunesse n'était donc pas un obstacle à sa promotion. Ces raisons décidèrent Mgr. Hubert à lui confier la cure de Québec, tout en le forçant à garder la charge de secrétaire. Le deux juin 1792, M. Plessis prit solennellement possession de son bénéfice et se livra énergiquementaux pénibles fonctions du ministère paroissial.
Ecoutons les remarques que fait à cette occasion, M. Raimbault, dans l'oraison funèbre du grand évoque. '' Qu'il est difficile " dit-il, " de succéder à un de ces hommes rares en qui la providence semble avoir réuni les formes les plus aimables aux qualités les plus insinuantes. Des
), di
manières affables, des mœurs douces, un
caractère heureux ont des attraits invincibles ; quelle tâche donc pour un successeur, s'il se montre sous des formes moins faciles ! Chacun ne semble-t-il pas lui reprocher ce que la nature ne lui a pas donné au môme degré qu'à son prédécesseur ?... Et si l'on parvient en pareil cas, sinon à faire oublier l'objet de l'affection publique, du moins à se concilier les esprits
et à forcer l'estime et la confiance ; il
faut, convenons-en, un de ces mérites transcendants qui sont un phénomène plus rare encore que le premier."
En effet le zèle du nouveau curé à arrêter de funestes exemples, la fermeté inébranlable qu'il déploya dans quelques circonstances difficiles, lui attirèrent, dans les commencements de son administration, des ta(][uineries de la part de quelques individus, qui espéraient rencontrer une main moins ferme dans le jeune curé.
Sans être arrête par ces misères, M.
Plessis continuait à remplir ses devoirs avec la même exactitude et le môme dévoûraent. C'est le témoignag;e que lui rend un homme qui vivait alors dans son intimité.
'' Quel esprit d'ordre dans l'administration de cette grande paroisse ? Quelle mémoire pour ne rien oublier des diverses affaires auxquelles il avait à pourvoir? Il prévoyait tout, non seulement pour lui, mais encore pour tracer à ses collaborateurs
leur tâche journalière. Malgré les déplacements presque continuels, malgré un concours varié de personnes et d'événements, il connaissait tous ses paroissiens par leur nom ; 11 savait leurs besoins, leurs affaires ; rien n'échappait à sa sagacité, à sa prévoyance. Assidu au ministère le plus pénible, le tribunal de la pénitence, il était toujours prêt, soit à distribuer le pain de la parole de Dieu dans des prônes méthodiques, pleins de la plus solide instruction, soit à visiter les malades dans les hôpitaux, dans les prisons, soit à concerter avec sou évoque les affaires les plus épineuses, à discuter les matières les plus abstraites ; et tout cela sans cesser un seul jour de vaquer quelques temps à l'étude, à une étude analogue à son état."
En se chargeant de la paroisse de Québec, M. Plessis n'avait pas cessé d'agir comme secrétaire de son évéque. Dans les affaires secrètes et difficiles surtout, la part principale, des écritures et de la rédaction lui était acquise de droit. Cependant pour alléger un peu le fardeau, on lui adjoignit un assistant-secrétaire qui était chargé des menus détails du bureau. Ses occupations étaient alors devenues si nombreuses, qu'il y consacrait les journées entières et une partie des nuits' Debout à quatre heures du matin, rarement pouvait-il se mettre au lit avant minuit; et encore, au milieu de son court repos, était-il souvent appelé pour visiter quelque malade.
Les moments de loisir qu'il pouvait obtenir, au moyen de ses longues veilles, étaient religieusement consacrés à des études sérieuses, surtout à celles qui se rattachent aux fonctions et aux devoirs du prêtre. Tel était son désir d'étendre le cercle de ses connaissances, qu'il s'avisa de consacrer à l'étude une nuit entière par chaque semaine. Son robuste tempérament et sa forte volonté le soutinrent d'abord dans cette entreprise ; mais il dut y renoncer au bout de deux ou trois mois, quand il s'aperçut qu'après une nuit d'insomnie, pendant le jour suivant il perdait à lutter contre le sommeil autant de temps qu'il avait espéré d'en gagner.
Tout en s'occupant de l'instructiou religieuse de ses paroissiens en général, M.
Plessis veillait particulièrement sur celle de la jeunesse, qu'il regardait comme la portion la plus intéressante de son troupeau. Lorsque les enfants qu'il avait préparés à la première communion laissaient les bancs du catéchisme, leur curé ne les oubliait pas ; il surveillait leur conduite, il les appelait auprès de lui pour leur donner des conseils, il s'attachait surtout à leur inspirer de l'éloignement pour ces réunions dangereuses, où au milieu des plaisirs et de l'enivrement de la danse, tant de jeunes gens sacrifient un temps précieux, perdent le goût de leurs devoirs religieux, et souvent compromettent leur avenir. Il aimait à leur
répéter dans Toccasion ces mots de Saint- François de Sales : '' Je dis des danses ce que les médecins disent des champignons :
les meilleurs ne valent rien. Je dis de même, les meilleurs bals ne sont guère
bon« Ces récréations inconvenantes sont
ordinairement dangereuses; elles dissipent Tesprit de dévotion, elles refroidissent la charité, elles réveillent mille sortes de mauvaises affections."
Pour encourager une saine éducation parmi les classes ouvrières, il fonda des écoles dans les faubourgs Saint-Jean et Saint-Roch, choisit lui-même les maîtres qui y devaient instruire les enfants, et visitait fréquemment les classes.
Lorsque, aux catéchismes ou dans les écoles, il rencontrait des caractères heureux ou des intelligences supérieures, il engageait les parents à placer ces enfants au collège; si la famille n'était pas en état de fournir aux dépenses nécessaires, alors la bourse du généreux prêtre s'ouvrait plus ou moins largement, suivant que les circonstances le requéraient.
L'église, le barreau et la médecine ont dû plusieurs de leurs membres les plus distingués au sage discernement et à la li'béralité du curé de Québec. Quelquefois, l-orsqu'il découvrait des talents transcendants, il se chargeait de les cultiver luimême, dans ses moments de loisir. Je citerai ici un exemple de son succès en ce genre.
Un de ses vicaires rinforma un jour qu'il avait remarqué, en faisant le catéchisme, un enfant plein d'esprit et d'intelligence, mais dont les parents ne pouvaient, faute de moyens, le faire instruire. C'en fut assez pour exciter l'intérêt de M. Plessis ; l'enfant lui fut présenté, et se trouva répondî-n parfaitement au portrait qu'on en avnit tracé. Le curé le reçut dans sa maison, et hii donna des leçons quand il en eut le temps; au bout de dix-sept mois, l'écolier avait appris toute la grammaire latine, et terminé son cours de Belles-Lettres. Dès lors il entra au petit séminaire et fut mis dans la classe de Rhétorique, où il occupa les premières places, sans néanmoins se fatiguer par le travail. Après ses études, qu'il termina avec distinction, il déclara qu'il n'avait point de goût pour l'état ecclésiastique ; et son protecteur lui procura les moyens d'étudier la loi. L'élève de M. Plessis, remarquable par son esprit, sa facilité et son éloquence, brilla dans le barreau et s'éleva rapidement à la tête de sa profession. Cet homme était Rémi Vallières, qui, lorsque l'âge et l'expérience eurent mûri son talent, fut appelé à présider l'ancienne chambre d'assemblée, et plus tard à occuper la première place dans les tribunaux, en qualité de juge en chef du Bas-Canada.
Comme prédicateur, M. Plessis avait des qualités différentes (le celles qui distin-
guaient son prédécesseur. Plein de douceur et d'onction, remarquable par ses manières élégantes, M. David Hubert avait un talent particulier pour toucher et émouvoir les cœurs. Dans la chaire le geste de M. Plessis était noble ; sa parole grave, claire, convaincante, était propre à instruire et à éclairer, rarement à toucher. Ses instructions n'étaient jamais bien longues, aussi étaient-elles toujours écoutées par h s assistants avec plaisir et avec une profond t.* attention.
Au milieu des elForls de M. Plessis pour diriger et instruire ses paroissiens, il s'aperçut que plusieurs d'entre eux échappaient à l'influence de son ministère ; c'étaient les quelques familles catholiques d'origine britannique, qui s'étaient établies à Québec. Quoique peu nombreuses, elles avaient droit à la sollicitude spéciale du pasteur ; il devait pourvoir à leurs besoins spirituels, et les protéger contre les séductions de l'hérésie. Le charitable curé voulut se mettre en rapport direct avec elles ; dans ce dessein et nonobstant ses occux^ations multipliées, il se livra avec ardeur à l'étude de l'anglais, et grâce à son application, et à son heureuse niémoire, il pouvait, au bout de quelques mois, le parler et l'écrire correctement ; jamais cependant il ne put parvenir à le bien prononcer.
Aussi, lorsqu'il prêchait dans cette langue, rencontrait-il quelquefois des oreilles assez
rebelles, pour ne point saisir le sens de ses meilleurs discours. 11 était le premier à plaisanter sur ce sujet ; et il aimait ù dépeindre Tébahissement d'une bonne irlandaise, qui, après avoir écouté les avis qu'il lui donnait en anglais, finit par lui déclarer qu'elle ne comprenait pas Je français.
Mort de Monseigneur Briand — M. Plessis prononce son oraison funèbre.
Au mois de juin, de l'an 1794, M. Plessis eut le chagrin de perdre son ancien ami et son protecteur, le vénérable évoque Briand, auquel on donnait le titre de Monseigneur l'ancien, depuis qu'il avait résigné son siège.
Arrivé à Québec, le dix-sept août 1741, en qualité de secrétaire de Mgr. de Pontbriand, M. Briand s'était attaché au Canada, qu'il regardait comme sa seconde patrie, et auquel il avait, pendant cinquante-trois ans, consacré ses talents et son énergie.
Par sa loyauté, son désintéressement et sa franchise, il avait acquis l'estime et le respect des gouverneurs anglais gui s'étaient succédé dans la province; bien souvent il leur avait prouvé par sa fermeté qu'il était capable de défendre les intérêts
de la ivligioa et les droits de ses diocésains. •' De ma vie je n'ai craint homme," écrivait il durant sa dernière maladie, à lord Dorchester : '' je me reproche même, à présent que je suis aux portes de la mort, de ne pas assez craindre Dieu, mon redoutable juge: je sais aimer, mais non craindre.
Les bontés me rendent faible et mou ; les grossièretés et les duretés me trouvent homme et ferme."
M Plessis fut cliargé de prononcer Toraison funèbre du vertueux prélat, dont, mieux que tout autre, il connaissait le mérite, et il sut s'acquitter dignement de cette tâche. A propos des deux sièges qu'avait soutenus Québec dans l'espace de seize ans, il s'étendit longuement sur les maux qui affligèrent le pays, pendant plusieurs années avant la conquête ; il montra la providence divine punissant les coupables par les horreurs de la guerre et de la famine, et préservant la colonie des malheurs qui assaillaient alors la France.
Je me contenterai de rapporter quelques passages de ce discours remarquable.
" Les désordres qui régnaient dans cette colonie s'étaient élevés jusqu'au ciel,avaient crié vengeance et provoqué la colère du Tout Puissant. Dieu la désola par les horreurs de la guerre j et, ce qui fut considéré par les âmes justes comme un fléau encore plus terrible,réglise du Canada se trouva veuve et sans chef, par la mort
du prélat qui la gouvernait depuis dixneuf ans. Perspective désolante ! Ah! que d'amertume elle répandit dans toutes les familles chrétiennes î chacun plaignait son malheureux sort et s'afdigeaitde ne pouvoir quitter un pays où le royaume de Dieu allait être détruit pour toujours. Nos conquérants, regardés d'un ri'il ombrageux et jaloux, n'inspiraient que de Thorreur; on ne pouvait se jiersuader que des liommes étrangers à notre sol, à notre langage, à nos lois, à nos usages et à notre culte, fussent jamais ca^jables de rendre au Canada ce qu'il venait de perdre en changeant de maîtres."
Après avoir loué la libéralité et l'humanité de la nation anglaise, qui venait d'accueillir si généreusement les ecclésiastiques français chassés de l'ancienne mère-patrie du Canada, par la démagogie et le philosophisme, l'orateur explique les idées du défunt évoque touchant les résultats de la cession du pays à l'Angle terre.
" Bien éloigné de donner dans ces erreurs," continue-t-il, " Mgr. Briand vit à peine les armes britanniques placées sur nos portes de ville, qu'il conçut en un instant que Dieu avait transféré à l'Angleterre le domaine de ce pays; qu'avec le changement de possesseur nos devoirs avaient changé d'objet ; que les liens qui nous avaient jusqu'alors unis à la France étaient rompus ; que nos capitulations,
diasi que le traité de paix de 1763, étaient autant de nœuds qui nous attachaient à la Grande Bretagne en nous soumettant à son souverain; il aperçut ce que personne ne soupçonnait, que la religion elle-même pouvait gagner à ce changement de domination."
M. Plessis rappelle ensuite les sentiments de profond attachement a la France, qui étaient restés gravés dans les cœurs canadiens ; il applaudit bien sincèrement à ces nobles souveni'-s, mais il condamne avec force les aspirations de quelques citoyens qui auraient voulu lever dans la province Tétendard de la rébellion. Enfin après avoir exposé la doctrine de l'église sur l'obéissance due aux autorités constituées, il continue en ces termes à développer la théorie et la pratique de Mgr. Briand, à l'égard du gouvernement établi
*'Mgr. Briand avait pour maxime qu'il n'y a de vrais chrétiens, de catholiques sincères, que les sujets soumis à leur souverain légitime. Il avait appris de Jésus- Christ qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César ; de saint Paul, que toute ame doit être soumise aux autorités établies "
'^ Lors de l'invasion de 1775, notre illustre prélat connaissait déjà la délicatesse ou
plutôt l'ii usion d'une partie du peuple
Mais il aurait '"è-sn d'être grand, si une h'Ilp rons dération ''nvait fait varier dans
ses principes ou dérangé dans Texécution.
Sans donc s'inquiéter des suites, il se hâte de prescrire à tous les curés de son diocèse la conduite qu'ils doivent tenir dans cette circonstance délicate. Tous reçoivent ses ordres avec respect et en font part à leurs ouailles. Le prélat prêche d'exemple, en s'enfermant dans la capitale assiégée. Dieu bénit cette résolution ; le peuple, après quelque incertitude, reste enfin dans son devoir; les citoyens se défendent avec zèle et courage. Au bout de quelques mois un vent favorable dissipe la tempête ; les Assyriens confus se retirent en désordre ; Béthulie est délivrée, la province préservée, et nos temples retentissent de chants de
victoires et d'actions de grâces "
En retraçant ainsi les vertus et les nobles qualités de monseigneur Briand,M. Piessis dépeignait celles qui le distinguaient luimême. Ferme comme son ami, ainsi que lui, il honorait sincèrement l'autorité légitime, et tenait à la faire honorer; soumis aux représentants de la loi, dans tout ce qui était de leur ressort, il savait cependant leur opposer une résistance inébranlable quand ils essayaient d'empiéter sur les droits de' l'église. C'était pour lui un devoir, devant lequel il ne reculait point, que de rendre à César ce qui appartient à César; mais quand les circonstances le demandèrent, il n'oublia jamais les paroles de saint Pierre, qu'il vaut mieux obéir à Dieu que d'obéir aux hommes.