SECONDE PARTIE
M. Plessis nommé coadjuteur de l'évêque de Québec — Lettres du duc de Kent — Société ecclésiastique de Saint- Michel — Expédition des Bulles retardée — Sacre de M. Plessis — Mort de Mgr. Denaut — Installation — M. B. C, Panet.
Depuis plusieurs années monseigneur Hubert sentait ses forces diminuer rapidedement; les fatigues qu'il avait éprouvées dans ses missions lointaines, et dans la visite de son vaste diocèse, avaient gravement altéré sa santé. 11 souhaitait ardemment obtenir quelque temps de repos et de tranquillité pour se préparer à la mort; aussi fut-il soulagé d'un lourd fardeau, lorsque, après avoir reçu du pape une réponse favorable à sa demande, il put se démettre de son siège en faveur de Mgr.
Denaut.*
Le premier soin du nouveau titulaire fut de se procurer l'assistance d'un coadjuteur encore jeune, doué de santé et de force, appelé à fournir une longue carrière dans l'exercice des fonctions épiscopales.
Cet homme avait été préparé par la providence. Le quatre septembre 1797,
* Mgr. Hubert donna sa démission le premier septembre, 1797 ; il mourut à l' Hôpital-Général de Québec, le dix-sept octobre suivant, âgé de cinquante-huit ans.
révéque Ûe Québec prenait possession de son siège ; deux jours après, il donnait des lettres de grand vicaire au curé de Québec, et annonçait qnil avait choisi ce digne ecclésiastique pour être son coadjuteur.
Depuis longtemps le clergé et le peuple regardaient M. Plcssis comme spécialement destiné à devenir le premier pasteur du diocèse.; aussi dès que la retraite de monseigneur Hubert eût été connue, tous les yeux se tournèrent vers celui qui depuis quatorze ans prenait, comme secrétaire-, une large part dans le gouvernement du diocèse. M. Plessis tfavait pas encore trente cinq ans accomplis, et cependant il possé dait déjà la confiance de ses confrères dans le sacerdoce, et jouissait parmi eux d'une grande influence, acquise par ses talents, son savoir et ses vertus.
*■' Habile et rompu dans les affaires, possédant toutes les connaissances ^propres à un évoque, profondément versé dans récriture sainte, Tliistoire ecclésiastique, les saints Pères, le droit canonique, les différents rites et usages de l'Eglise, il s'étaiit toujours distingué par un grands fonds de piété, de vertu et de zèle. Nul autre ne semblait plus capable de soutenir rkouneur de la religion, et de servir son pays dans le rang de premier pasteur de l'église du Canada."
Cette «ippréciation du mérite de M. Plessis, faite .trente ans après, reproduit fidèlement
le jugement que ses contemporains portaient sur son compte.
Son attachement aux règles de l'Eglise et et sa fidélité à les faire observer, avaient souvent contrarié des hommes accoutumés à commander et à ne point rencontrer de refus à leurs demandes. Aussi, le duc de Kent, qui pendant son séjour au Canada avait appris à connaître le curé de Québec, crut devoir donner des avis à Sir Robert Prescott, gouverneur de la province. Dans une lettre écrite de Halifax, le seize octobre, 1797, le prince exprime ses inquiétudes à ce sujet : *' Quant au coadjuteur, M Plessis," mande-t-il au général, '' je crois de mon devoir de vous informer que c'est un homme en qui vous trouverez peut-être qu'il n'est
Ks prudent de reposer trop de confiance Je i connu pendant qu'il était secrétaire de réveque Hubert ; et l'on savait parfaitement pendant ma résidence au Canada, qu'il gouvernait entièrement Tévêque et le séminaire, et les portait à adopter des opinions incompatibles avec nos idées sur la suprématie du roi dans les affaires ecclésiastiques."
*• Je sais," écrivait-il un peu plus tard, ** que, pendant que je résidais au Canada, feu l'évêque Hubert se refusa fortement à remettre au gouvernement une liste des nominations à faire aux cures, et comme on croyait ce prélat entièrement guidé par le coadjuteur actuel, ce refus était regardé
par les plus zélés sujets de Sa Majesté dans le pays, comme une des nombreuses raisons pour lesquelles M. Plessis était dans une position douteuse, sous le rapport de la loyauté envers la Grande-Bretagne."
Le duc de Kent souhaitait faire tomber le choix sur un vieux curé, incapable de remplir les devoirs d'un évoque. En apprenant l'intention du prince, M. Plessis, qui avait d'abord refusé la mître, comprit que pour le bien de l'église du Canada, il devait accepter les offres de monseigneur Denaut.
Le secrétaire du gouverneur, M. Ryland alors ami du curé de Québec, aplanit les voies, et le général Prescott agréa l'homme que l'opinion publique désignait comme le plus digne de l'épiscopat. Le vingt septembre, 1797, monseigneur Denaut informait le cardinal Gerdil de son heureux succès ; " La providence a eu soin de l'église du Canada : j'ai obtenu pour coadjuteur, un sujet versé dans les affaires ecclésiastiques, connaissant bien le diocèse, et possédant la confiance de la plus saine partie du clergé et l'estime des peuples."
Convaincu que M. Ryland avait rendu un véritable service à la religion catholique, en éloignant de la dignité épiscopale un sujet incapable, M. Plessis adressa de sincères remercîments au secrétaire, qui se prévalut plus tard de cet acte de courtoisie.
Quoiqu'il n'occupât encore que le second rang dans le diocèse, le coadjuteur élu ne
tarda pas ù donner des preuves de son esprit d'organisation et de sollicitude pour améliorer le sort d'une partie bien estimable du clergé diocésain. Il conçut vers cette époque le projet de former une société pour procurer des secours aux prêtres infirmes, qui, après avoir vécu dans de pauvres missions, se trouvaient quelquefois privés du nécessaire et abandonnés à la charité de personnes étrangères.
Désireux de fournir à ses confrères les moyens de s'assister les uns les autres dans leurs malheurs, il jeta sur le papier les bases d'une société de secours mutuel, et muni de ce plan soigneusement préparé, il invita huit de ses confrères de se réunir avec lui chez son bon ami M. DeGuise, curé de Saint-Michel. M. Plessis, ayant été nommé président de l'assemblée, développa les avantages de son projet et eut la satisfaction de le voir adopté par ses confrères.
Il peut donc à bon droit être regardé comme le fondateur de la société ecclésiastique de Saint-Michel, " dont le principal objet est de mettre les associés en état de se secourir les uns les autres, en cas d'infirmité, de maladie, de vieillesse on d'invalidité." *
Cette caisse de retraite pour les prùtres infirmes fut établie le cinq juin, 1799 ; elle fut si sagement organisée par son fondateur
* Règles de la société ecclésiastique de Saint-Michel, article premier.
et ses amis, qu'elle s'est maintenue florissante jusqu'à ce jour, et a rempli à la satisfaction générale des associés les objets pour lesquels elle était instituée.
Cependant, la supplique de Mgr. Denaut resta longtemps sans réponse ; et il ne faut
Eas s'en étonner, car, dans ces temps de ouleversements et de troubles, les rapports des églises particulières avec le chef de l'église universelle avaient été interrompus, et continuèrent de l'être pendant plusieurs années. Le dix février, 1798, sur un ordre du directoire, le général Berthier entrait dans Rome avec son armée, et s'emparait du château Saint-Ange, au nom de la république française. Le vingt du même mois, Pie VI fnt forcé de quitter le Vatican, et conduit à Florence sous la garde d'un détachement de cavalerie ; traîné de prison en prison, le Saint-Père alla mourir à Vienne sur le Rhône, au mois d'août, 1 799. Pendant la captivité de son souverain légitime, Rome était livrée aux désordres causés par l'anarchie ; de sorte que les cardinaux durent se réunir à Venise pour choisir un successeur au vénérable pontife. Le cardinal Chiaramonte fut déclaré élu le quatorze mars, 1800, et par respect pour la mémoire de son prédécesseur prit le nom de Pie VIL Le nouveai^ pape s'empressa de régler les affaires qui s'étaient accumulées pendant l'emprisonnement de Pie VI; mais elles se trouvèrent
si nombreuses, que les bulles par lesquelles M. Plessis était nommé évoque de Canathe et coadjuteur de Québec ne furent expédiées que le vingt-six avril, 1800.
Vers ce temps, les évoques étaient bien rares dans l'Amérique du Nord ; les plus voisins du Canada étaient Mgr. O'Donnell, vicaire apostolique de Terre-Neuve, et Mgr. CarroU, évoque de Baltimore. Comme aucun des deux ne pouvait facilement se rendre à Québec, surtout pendant Thiver, Mgr. Denaut, pour sacrer son coadjuteur, dut se faire assister par deux prêtres, messieurs Pouget, curé de Berthier, et Bertrand, curé de la Rivière-duLoup. Cette cérémonie eut lieu dans la cathédrale, le vingt-cinq janvier 1801, en présence des personnages les plus distingués de la province, ainsi que nous l'apprend un témoin occulaire. '' L'intéressant spectacle," dit-il, "que celui de sa consécration où nous le vîmes, le front couvert du bandeau sacré et décoré des insignes de l'épiscopat par les mains du pontife consécrateur, où nous pûmes le contempler dans toute la pompe du souverain sacerdoce. La présence du représentant de son roi, de tant de personnages recommandables par leur rang, n'était-elle pas comme un présage de la ^veur qu'il sut depuis constamment mériter de toutes les classes de la société."
Après son sacre, Mgr. Plessis continua à remplir les fonctions de curé; toutefois,
pour alléger le fardeau de l'éveque titulaire qui était retourné à sa paroisse de Longueuil, il partageait avec lui les détails de Tadministration diocésaine, et dirigeait spécialement les affaires du district de Québec.
La mort inopinée de Mgr. Denaut, arrivée le dix-sept janvier, 1806, fit monter Téveque de Canathe sur le siège épiscopal de Québec, plus tôt qu'il ne l'aurait désiré ; cependant il prit les rênes du gouvernement ecclésiastique, d'une main ferme et assurée, et en homme accoutumé depuis longtemps à exercer l'autorité. A la suite de son inauguration, il présenta comme son futur coadjuteur, le curé de la Rivière-Ouelle, M. Bernard Claude Panet, et annonça qu'il espérait obtenir du saint Père la confirmation de ce choix. Homme extrêmement respectable sous tous les rapports, M.
Panet parut à beaucoup de personnes, un peu trop avancé en âge pour la coadjutorerie ; il avait en effet dix ans de plus que son évêque, à qui il avait enseigné la philosophie au petit séminaire de Québec.
Mgr. Plessis, dont les vues s'étendaient fort loin, raisonnait différemment. Dans le cours ordinaire des choses, il était probable que sa force et sa santé se soutiendraient encgre bien des années, et qu'il vivrait au moins aussi longtemps que M. Panet. Il
Ï)0urrait ainsi de longue main former pour 'épiscopat quelque membre du jeune
clergé, lequel à la mort des deux anciens évèques serait prêt à les remplacer, et en état de maintenir les traditions établies. La providence en disposa autrement ; car l'élève qu'il prépara pour être son successeur, M.
Pierre Flavien Turgeon, ne monta sur le siège épiscopal de Québec, que vingt-cinq ans après la mort de son vénérable ami.
Mandcmcrtt d'entrée — Projet de diviser le diocèse de Québec — M, Alexandre MacDonell — Incendie et rétablissement du couvent des LTrsulines aux Trois-Rivières — M. Burke, curé de Halifax, essaie d'y établir un collège catholique — Collège de Nlcolet.
Dans son mandement d'entrée, l'évéque de Québec développa, comme devant lui servir de règle de conduite, le texte du grand apôtre : '■^ J'emploierai volontiers tout ce que je puis et je m'emploierai moi-même au-delà de mes forces, pour votre bien et surtout powir le salut de vos âmes." Pendant le cours de son épiscopat, il travailla sans relâche à prouver qu'il avait véritablement adopté la devise de Saint-Paul et qu'il la voulait mettre en pratique.
Il connaissait d'avance que de nombreuses difficultés l'attendaient dans sa «arrière, s^il remplissait ses devoirs d^'évéque ; et il les voulait remplir dans toute la sincérité de son ctDeirr. A un de ses grands
vicaires qui lui souhaitait bonheur et paix, il répondait: -'La recomiaissance ne me permet pas d'être indifférent aux vœux que vous voulez bien former pour mon bonheur.
Reste à savoir quel est le bonheur d'un évêque, sinon un ministère bien crucifié, bien contrarié, qui puisse le purifier ici bas et le rendre digne de la gloire éternelle." *
D'un coup-d'œilsûr et rapide il reconnut tous les besoins de son immense diocèse, et entreprit d'y pourvoir au plus tôt. Une de ses premières pensées fut d'obtenir la division de son diocèse en plusieurs parties. En annonçant la mort de Mgr. Denaut au cardinal de Piétro, préfet de la propagande, il exprimait déjà ses désirs à ce sujet ; il espérait qu' un jour la cour de Rome pourrait s'entendre avec celle de Saint-James pour l'érection d'une métropole et de quelques évôchés dansl' Amérique-Britannique ; pour le présent il souhaitait que le saint siège donnât à l'évêque de Québec trois coadjuteurs, dont un résiderait à Montréal, un dans le Haut-Canada et le troisième dans la Nouvelle-Ecosse.
Cette division avait déjà été proposée en 1789 par Mgr. Hubert, qui en écrivit alors au cardinal Antonelli ; mais la mesure avait dû être remise à une époque plus favorable, et en 1807, elle paraissait d'une exécution assez facile. Mgr. Panet désirait
* Lettre à M. Conefroy.
se fixer à Montréal ; d'un autre côté, on entrevoyait la responsabilité d'établir un évôché dans le Haut-Canada, et ainsi deux parties du projet se trouvaient près d'être réalisées.
•' Je m'occupe maintenant," écrivait Mgr.
Plessis en 1807, " d'une chose assez difficile : c'est de faire agréer au gouvernement l'établissement d'un évoque cotholique dans le Haut-Canada. Si la chose prend une bonne tournure, j'aurai l'honneur de recommander au saint siège, le sujet qui me semble le mieux calculé pour cette place, et que j'ai déjà mis au nombre de mes grands vicaires." *
Ce grand vicaire, qui résidait depuis trois ans dans le Haut-Canada, était M. Alexandre MacDonell, vertueux missionnaire, homme ^ d'un caractère courageux et entreprenant. ' Il jouissait auprès du gouvernement d'Angleterre, d'une excellente réputation qu'il s'était acquise en Irlande, où, en qualité d'aumônier, il avait suivi durant plusieurs années un régiment de montagnards écossais. -J-
* Lettre à M. Boiret, procureur général des missions étrangères à Rome.
t Une première bande de montagnards écossais était arrivée au Canada, à la suite d'un prêtre irlandais, nommé McKenna. M. Montgolfier en parlait dans ces termes en 1776 : " Ce missionnaire a été chargé d'accompagner une nouvelle colonie d'écossais, d'environ trois cents personnes, qui vont,dit-on, s'établir en Canada, dans l'espérance d'une plus grande facilité pour professer la religion catholique.
L'éveque de Québec aurait bien désiré conclure cette affaire aussi promptement que possible, et il aurait préféré la traiter en personne ; mais la guerre qui continuait entre Tempire français et la Grande- Bretagne, ne permettait pas aux sujets de celle-ci de traverser la France, sans s'exposer à être arrêtés et internés ; dans de telles circonstances monseigneur Plessis ne pouvait entreprendre le voyage àe Rome.
Les moyens de correspondre avec le saint siège étaient aussi devenus fort difficiles ; car le plus souvent les lettres expédiées de Québec à la Propagande s'arrêtaient à Liverpool et à Londres, et devaient passer par Lisbonne et Cadix, avant d'être finalement acheminées vers leur destination.
On se croyait alors heureux quand une réponse à ces lettres arrivait au bout d'un an. Il devenait donc impossible de traiter par écrit une question fort compliquée, tant qu'il existerait de pareils obstacles au transport des dépêches. Survint ensuite la guerre américaine, avec ses conséquences et ses dangers pour les voyageurs canadiens.
Tous ces embarras eurent pour effet de
Cette colonie est déjà arrivée à Orange. Ils prétendent se fixer tous ensemble dans un même endroit avec leur missionnaire, qui seul peut entendre leur langue. Je lui ai donné les pouvoirs ordinaires pour les exercer en faveur de sa paroisse ambulante." — Plusieurs années après, M. Alexandre MacDonell rejoignit cette première troupe, avec une partie de ses montagnards qui avaient été licenciés : tous ensemble fondèrent Tes établissements de Glengarry.
retarder, jusqu'après le rétablissement de la paix, les négociations entamées au sujet de la création de nouveaux diocèses.
En attendant que cette grande question pût se régler à l'avantage de la religion, Mgr. Plessis continuait les œuvres commencées par son prédécesseur, et en entreprenait de nouvelles pour offrir à toutes ses ouailles les bienfaits d'une éducation chrétienne. A peine quelques mois s'étaientils écoulés, depuis qu'il avait pris possession de son siège, que la providence lui fournit l'occasion de témoigner sa charité et son zèle pour le rétablissement d'une institution bien précieuse.
Monseigneur de Saint-Vallier avait bâti, aux Trois-Rivières, un couvent qui renfermait des écoles et un hôpital, tenus par des Ursulines. Cette maison, réduite en cendres environ cinquante ans après sa fondation, fut rétablie par la générosité du clergé et des fidèles du diocèse. Le deux octobre 1806, un second incendie éclata, et, en quelques heures, détruisit le monastère, l'église et l'hôpital. A la nouvelle de ce malheur, Mgr. Plessis s'empressa de pourvoir aux premières nécessités des bonnes religieuses et de leur procurer une retrait pendant que leur maison se rétablirait.
Pour leur faire comprendre tout l'intérêt qu'il leur portait et les consoler dans leur aflliction, il leur adressa une lettre digne d'un évoque des premiers siècles de l'Eglise.
" Nous avons appris/' leur écrit-il, *' qu'un cruel incendie a réduit on cendres votre église et votre monastère, et consumé, en peu d'heures, l'ouvrage de bien des années. Nous n'entreprendrons pas de vous exprimer la première impression que cette nouvelle a produite en nous ; elle a été aussi douloureuse qu'on peut la supposer dans un cœur qui vous est sincèrement affectionné en J.-C, et qui prend le plus vif intérêt à tout ce qui vous concerne. Nous nous sommes représenté votre troupe errante à l'entrée de la nuit, désolée, ne sachant que devenir, sans vivres, sans demeure, sans vêtements, sans ressources..
A ces affligeantes réflexions en ont succédé de moins pénibles, et que sans doute vous avez eu le loisir de faire avant nous : c'est, premièrement, que l'incendie qui vous a délogées de votre monastère est un accident temporel, que vous ne pouviez ni prévoir ni empêcher, et qui, quelque fâcheux qu'il semble aux yeux de la nature, l'est cependant moins aux yeux de la foi que ne serait un seul péché que vous auriez commis.
Secondement, dans cet événement nous apercevons la main bienfaisante du Très- Haut, qui a voulu éprouver ses servantes...
Nous croyons enfin que Dieu, en vous affligeant, a voulu faire voir que sa providence est inépuisable, et donner le moyen aux fidèles de ce diocèse d'exercer envers vous une charité à laquelle il ne manquait qu'une occasion pour se manifester."
Les Ursulines de Québec ouvrirent leur couvent aux religieuses des Trois-Rivières.
Seize de celles-ci profitèrent de l'invitation, tandis que d'autres restaient pour surveiller la reconstruction de leur couvent. Par son exemple, par ses exhortations et par ses mandements adressés à tontes les paroisses du diocèse, Mgr. Plessis procura des secours abondants qui aidèrent au rétablissement du monastère et de l'hôpital.
Toutes les institutions qui avaient pour but la gloire de Dieu et le bien du prochain, étaient assurées de trouver dans l'évoque de Québec un ami et un protecteur ; il s'intéressait surtout aux œuvres destinées à fournir l'instruction des jeunes gens et à les former à la vertu ; n'étant encore que coadjuteur, il avait donné des preuves de de ses dispositions à cet égard. Dans une partie éloignée de son diocèse, M. Burke, grand vicaire et curé de Halifax, essayait, depuis plusieurs années,d'établir un collège pour y préparer quelques étudiants à l'état ecclésiastique. Après avoir recueilli, parmi les catholiques, la somme nécessaire pour couvrir les premiers frais de l'entreprise, il fut soudain arrêté dans ses démarches par le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, qui lui enjoignit de ne pas passer outre.
L'ordre fut retiré au bout de trois ans ; alors on recommença les travaux avec une ardeur nouvelle, et les édifices furent bientôt préparés pour la réception des
élèves ; mais il fallait obtenir des professeurs. En 1805, M. Burke s'adressa aux Jésuites retirés eu Russie ; par Tentremise du Père Strickland, établi à Londres, il réussit à obtenir du P. Brzozowski, la promesse que deux Pères de la compagnie lui seraient envoyés, dès que les difficultés suscitées par le gouvernement anglais auraient été aplanies. Mgr. Plessis favorisait de tout son pouvoir les démarches de M.
Burke, d'abord à cause du bien que les Jésuites auraienl procuré dans cette partie de son diocèse, puis dans l'espérance de pouvoir, après un premier succès, obtenir l'entrée de quelques autres religieux dans les. missions du Haut-Canada.
Ce projet manqua, parce que le gouvernement anglais refusait d'admettre des Jésuites dans les provinces britanniques de l'Amérique, et ensuite que la Propagande ne leur voulait permettre de passer dans le diocèse de Québec qu'en qualité de prêtres séculiers.
L'évèque et son grand vicaire se proposèrent alors d'employer comme professeurs, des prêtres séculiers qu'on espérait trouver en Angleterre ; au commencement de l'année 1808, Mgr. Plessis en écrivait à M.
DeBouvens, son procureur à Londres.*
* M. Bourret, prêtre sulpicien qui avait été pendant plusieurs années agent des evèques de Québec à Londres, mourut le 23 octobre, 1807. et fut remplacé par M. De- Bouvens.
•'Quant à l'école catholique à établir "dans la capitale de la Nouvelle-Ecosse, il y a des précautions à prendre. Le gouvernement de cette province, aussi bien que celui du Bas-Canada, a moins de libéralité que le gouvernement général de l'empire britannique. On ne peut donc se flatter d'y établir des professeurs catholiques qu'autant qu'ils seraient avoués, ou du moins tolérés, par les ministres de Sa Majesté, et munis de passeports. Or la chose n'est pas fort aisée à obtenir d'un ministère ennemi, comme vous le savez, de notre religion, en haine de laquelle il a été appelé à l'administration des affaires."
On voit que l'évêque de Québec, s'il avait peu de confiance dans la libéralité du ministère anglais, en avait moins encore dans les dispositions des gouverneurs du Canada et de la Nouvelle-Ecosse. M. Burke ne put obtenir la permission de faire venir, pour son collège, quelques prêtres français qui avaient appris l'anglais à Londres. Dès lors il dut laisser reposer son projet, attendre des temi)s meilleurs et employer une partie de ses fonds à faire instruire, au séminaire de Québec, plusieurs des jeunes gens qu'il avait eu Fintention de placer au collège de Halifax.
Monseigneur Plessis, qui avait pris une si grande part aux tentatives faites par son grand vicaire pour l'établissement d'un collège dans la Nouvelle-Ecosse, n'était pas
homme à négliger des institutions du môme genre au centre du pays. Deux maisons d'éducation instruisaient depuis longtemps la jeunesse du pays ; c'étaient le petit séminaire de Québec et le collège de Montréal. Le second de ces établissements avait vu augmenter le nombre de ses professeurs par l'arrivée de quelques prêtres, forcés de quitter la France durant le règne de la terreur et appelés- à Montréal par messieurs deSaint-Sulpice.
Une troisième institution du mùme genre venait de s'ouvrir à Nioolet, dans le voisinage des Trois-Rivières. Elle était encore bien humble, bien peu connue, et avait besoin d'un protecteur ; elle le trouva ; la main bienfaisante du digne prélat la tira des embarras dans lesquels elle était plongée, et rassit sur des fondements solides.
En octobre 1805, monseigneur Denaut avait érigé en petit séminaire une école élémentaire fondée à Nicole t, par M. Louis Marie Brassard, curé du lieu.* Placée à
* La faniille Brassard est une des plus anciennes du pays. En 1637, Antoine Brassard, né en Normandie, épousait à Québec Françoise Méry. Leurs descendants sont nombreux dans la province. Le sieur Brassard Deschenaux, secrétaire de l'intendant Bigot appartenait à cette famille. Louis Marie Brassard, né à Québec, le 19 décembre, 1726, était fils de sieur Jean-Baptiste Brassard, et de dame Marie- Françoise Huppé Lacroix. U fut ordonné prêtre le vingt-un décembre, 1749. Après avoir été vicaire pendant neut mois à Charlesbourg, il fut nommé curé de Nicolet. le premier octobre, 1750; il était en môme temps desservant de la Baie-du-Febvrc, où il fit bâtir une église et un presbytère.
mi-distance entres les deux grandes maisons d'éducation, cette nouvelle institution pouvait par la suite rendre quelque service au pays ; aussi monseigneur Plessis crut devoir la favoriser : '^ Je n*ai rien plus à ' cœur" écrivait-il en 1807, " que de voir ' ces différentes maisons préparer les * moyens de propager le règne de Dieu ' dans cette jjartie du monde, et il est ' possible que Técole naissante de Nicolet ' soit, dans les vues impénétrables de la ' providence, une ressource ménagée pour ' suppléer un jour aux deux autres, qui *• étant plus importantes sont par là-môme ' plus propres à exciter l'envie des ennemis ' de la religion."
Dans l'automne de 1806, M. Raimbault fut nommé supérieur de ce collège et en même temps curé de Nicolet. Dès l'année suivante, î'évéque fit ajouter une aile à l'ancienne maison de M. Brassard, et, durant le reste de sa vie, il continua à faire des dépenses considérables pour le soutien de cet établissement, qui sans le secours de son généreux bienfaiteur auraij probablement été condamné à périr.
Le collège de Nicolet devint un objet de prédilection pour monseigneur PJessis,
Devenu infirme en 1791 il obtint l'aide de M. Alexis Durocher, qui fut nommé curé d'office. M, Brassard mourut le vingt-sept décembre, 1800. U légua sa maison et sa terre pour une école de paroisse ; le testament se trouvant nul. M. Pierre Brassard céda généreusement tous ses droits à monseigneur Denaut, et voulut que les volontés de son frère tussent exécutées dans leur entier.
âui semblait en être le premier directeur.
e fut lui qui rédigea les règlements, qui s'occupa le plus sérieusement des intérêts matériels de l'institution, et qui de ses propres deniers lui procura plusieurs bienslonds. Deux fois par mois il écrivait au supérieur et au directeur pour leur donner des avis, leur suggérer des améliorations, et les encourager dans leur pénible travail.
Il exigeait que le directeur et l'économe lui rendissent régulièrement un compte détaillé de ce qui se passait dans leurs départements respectifs. Des notes sur le compte des élèves lui étaient fréquemment transmises, de sorte qu'il connaissait les talents et les qualités de chacun des professeurs et des écoliers qui avaient passé quelques années dans le collège, et pouvait d'avance juger s'ils étaient propres, ou non, à l'état ecclésiastique.
Dans la suite, il eut la consolation d'admettre dans son clergé beaucoup d'élèves de cette maison, parmi lesquels quatre ont été honorés de la dignité épiscopale.*
* Le collège de Nicolet a fourni à l'église du Canada nosseigneurs Provancher, Cooke. Baillargeon et Prince.
Etat du diocèse de Québec — La suprématie — Premiers gouverneurs anglais, amis des évêques — Sir Robert Shore Milnes — Institution Royale — M. Ryland — Projets contre la liberté du clergé catholique — Lord'Castlereagïi.
En considérant l'étendue de son diocèse, les difficultés de le visiter, le petit nombre de prêtres mis à sa disposition, M^r. Plessis sentait bien la grandeur de la tâche qui lui était imposéCjmais il avait une entière confiance dans le secours de Dieu. " Examinez la carte," écrivait-il en 1806, à son agent de Londres, " et vous concevrez difficilement qu'il soit possible à un seul évéque d'étendre sa sollicitude avec quelque succès depuis le lac Supérieur jusqu'au dehors du golfe Saint-Laurent. Cet espace renferme plus de deux cent mille catholiques ; et néanmoins il n'y a que cent quatre-vingts
prêtres pour répondre à tous ces besoins
Ajoutez à cela les difficultés nombreuses qu'attire le méltmge des protestants, et la vigilance continuelle qu'il faut avoir j)Our ne point se compromettre avec un gou vernement qui voit les choses d'après ses principes, et fait de temps en temps quelques nouveaux efforts pour établir ici la suprématie du roi."
Parmi les difficultés que mentionne le
— Gl —
catholique à rautorité royale. Sa conscience né lui permettait pas de faire la moindre concession sur ce terrain ; aussi il tint ferme et lutta contre eux avec tant de sagesse et de courage qu'il finit par renverser tous leurs projets.
Etendre, sur les catholiques comme sur les protestants, la suprématie du roi en matière de religion, voilà ce que demandaient les conseillers des gouverneurs depuis 1763. Ils sentaient en efïet, qu'à • côté de l'autorité civile qu'ils exerçaient, existait un pouvoir d'un ordre supérieur, dont ils auraient voulu s'emparer, afin d'être les maîtres au spirituel comme au temporel.
Leséveques avaient rejeté ces insultantes prétentions ; et, comme ils étaient soutenus par le clergé et par le peuple, une lutte violente aurait surgi entre la population catholique et Tadministi'ation coloniale, si les gouverneurs n'avaient pas eu la sagesse de réprimer les menées des officiers subalternes. Monseigneur Briand s'était attaché à maintenir des rapports de bienveillance avec les gouverneurs, et s'adressait directement à eux pour toutes les affaires, sans 'amais y faire intervenir aucun des chefs de bureau.
En 1775, Sir Guy Carletôn, déclara publiquement que si la province de Québec avait été conservée à la Grande-Bretagne, on le devait au clergé catholique. Aussi
Î^our en témoigner sa reconnaissance, il aissa Tévèque remplir paisiblement ses fonctions et disposer a son grê de toutes les cures, et ne chercha point à recourir aux instructions royales, qui semblaient n'avoir été préparées que pour détruire la religion catholique.*
Les évoques Hubert, D'Esgly et Denaut marchèrent sur les traces de leur prédécesseur et n'eurent pas à s'en repentir, car les gouverneurs n'essayèrent point de les gêner, et leur permirent d'exercer leurs
Souvoirs en liberté. Même après l'arrivée u docteur Mountain, nommé par le roi évêque de l'église anglicane dans la province, nosseigneurs Hubert, Denaut et Plessis prirent toujours le titre d'évêques de Quéoec, dans leurs mandements aussi bien que dans leurs lettres particulières.
C'était une cause de mauvaise humeur
Sour l'avocat général Sewell, pour M.
lyland, secrétaire du gouverneur, mais surtout pour l'évêque anglican, qui se croyait titulaire et n'en reconnaissait point d'autre. Quelques fonctionnaires anglais étaient tellement pointilleux sur ce sujet, que plusieurs fois dans des assemblées publiques, ils déclarèrent hautement qu'ils ne connaissaient qu'un évêque de Québec, M. Mountain, et qu'ils ne tenaient aucun compte des prétentions d'un certain gentil-
* Lettre de l'évêque de Québec, mai, 1807.
homme qui s'attribuait le même litre.
Mais ces protestations de cinq ou six individus étaient de peu d'importance, tandis que Fautorité supérieure ne les soutenait point.
Lorsque Mgr. Denaut pvit possession de l'évêché en 1797, le général Robert Prescott, gouverneur en chef, le pria de lui remettre chaque année une liste des nominations qui auraient été faites dans les douze derniers mois, afin qu'il pût lui-même en rendre compte au ministère si on l'interrogeait ; il ajoutait que, pour le reste, l'évoque serait parfaitement libre dans ses opérations. Prescott fut rappelé dans l'année 1799, et remplacé par le lieutenant-gouverneur Sir Robert Milnes, qui se montra tout dévoué au chef de son église.
Alors commencèrent des tracasseries, qui grandirent de jour en jour, et finirent par menacer la liberté du culte catholique.
Le dessein des chefs de la coterie était d'anéantir l'autorité de l'évoque de Québec, de nommer aux cures, et de s'emparer de l'instruction publique.
En 1801, ils réussirent à obtenir du par lement provincial une loi dont ils espéraient se servir pour accaparer l'éducation. Cette loi établissait une corporation désignée sous le nom d'Institution royale pour l'encouragement de V instruction publique^ et semblait contenir des dispositions libérales en faveur de toutes les classes de la société.
Mais on ne fut pas longtemps sans découvrir
Zu'un piège avait été habilement tendu, les membres du bureau de direction, nommés par le gouvernement, se trouvèrent être presque tous des protestants ; le président de rinstruertion n'était autre que le Lord Bishop lui-même ; de sorte . que rinstruction publique, dans une province presque toute catholique, était entre les mains des protestants. Aussi, le clergé du pays s'éleva en masse contre cette corporation, et réussit à Tempêcher de fonctionner au gré des auteurs du projet.
S'adressant à Lord Hobart, chargé des affaires coloniales, le docteur Mountain demandait la permission de résigner sa charge, parce qu'on lui refusait le droit de nommer aux cures.
" Tandis que le surintendant de l'église romaine," écrivait-il, " prend publiquement le titre d'évêque de Québec, il a luimême aussi bien que son clergé un soin tout particulier de me refuser ce titre ; il dispose, comme il l'entend, de toutes les cures du diocèse, érige des paroisses, accorde des dispenses de mariage selon son plaisir, et exerce librement toutes ces lonctions que lui refusent les instructions royales, et que l'évêque protestant n'a jamais remplies."
Dans une lettre portant les initiales de Herman Witsius Ryland, l'écrivain avoue plus franchement sa haine contre la religion
catholique, et son dessein de la renverser dans cette province.
^' J'en viens maintenant," dit-il, " au clergéjpapiste de cette province ; je rappelle
f»apisle pour le distinguer du clergé de 'église établie, et afin d'exprimer combien i'e méprise et je hais une religion qui ravale 'esprit humain, et qui entraîne une espèce de malédiction sur les pays où elle prévaut.
Voilà mon opinion ; aussi j'ai depuis longtemps posé en principe, qu'il faut miner graduellement l'autorité et l'influence des prêtres catholiques romains, par tous les moyens que la prudence peut suggérer.
C'est là le grand, le principal objet qu'un gouverneur doit avoir toujours en vue... ; conduisons habilement les choses, et nous aurons réussi avant que dix ans se soient écoulés "
*' Les instructions de Sa Majesté défendent à tout individu de prendre la charge des âmes sans avoir obtenu un permis signé de la main du gouverneur ; et si l'on faisait observer ces instructions, la suprématie du roi serait établie, l'autorité du pape abolie, et le pays deviendrait bientôt protestant."
'^Kous avons assez longtemps permis à une bande de coquins français (French raséah) de nous empêcher d'atteindre notre but ; une démarche prudente et décisive nous aurait bientôt tirés de cette position compromettante. — Dans tous les cas, je conseillerais aux gouverneurs de la pro
vince de profiter des circonstances favorables qui se rencontreront, et de ne perdre un pouce que pour gagner une aune." *
Quoique plus modéré que M. Ryland, Favocat général Sewell n'était pas plus favorable à la religion catholique. En 1804, il avait à la suite d'un long mémoire sur les biens du séminaire de Saint-Sulpice de Montréal, conclu qu'ils appartenaient au roi d'Angleterre, qui était le légitime héritier des anciens propriétaires. Il conseillait d'accorder une pension viagère aux ecclésiastiques employés dans cette maison, et de destiner les propriétés des Sulpiciens à favoriser l'instruction publique, a fonder une université, ou à tout autre objet que le parlement impérial pourrait recommander dans sa sagesse.
En pleine cour de justice, il avait soutenu qu'aux termes de la capitulation de 1760,
* Christie, Vol. VI, — ; lettre de M. Roland, 23 décembre, 1804. Herman Witsius Ryland, secrétaire civil de plusieurs gouYcrneurs, greffier du conseil exécutif et conseiller législatif, né en 1760, à Northampton, en Angleterre, d'une famille venue du Hanovre, passa au Canada dans l'année 1793. en qualité de secrétaire civil de Lord Dorchester. Préjugé contre la reli^on catholique et contre tout ce qui était français, il noumt toute sa vie le projet d'imppser à l'église catholi(}ue le joug de lasnprématie du roi d'Angleterre, et d'anghfierles Canadiens par des moyens coercitiis. Ceux-ci ne voulaient être anglifîés ni par la douceur ni par la force. Ils résistèrent obstinément et firent échouer les projets de sieur Ryland. Ce qui est suprenant, c'est que cet homme, retiré à Beauport dans ses dernières anrées, ait vécu eu bonne intelligence avec ses voisins canadiens, dont il était estimé. M. Ryland mourut, à Beauport le vingt juillet, 1838, à 78 ans.
du traité définitif de 1763 et de Y acte de Québec de 1774, le gouvernement avait seul le droit d'ériger des paroisses ; qu'on devait regarder comme nulles les érections qui avaient eu lieu depuis la conquête du Canada, et qu'il n'existait point d'évùque catholique de Québec.
Ces décisions de l'avocat général, dont les opinions avaient un grand poids auprès des juges, et qui était nécessairement consulté par le gouverneur sur toutes les questions de droit, pouvaient causer d'autant plus de mal qu'il semblait animé, non d'un esprit d'hostilité, mais du désir do maintenir des principes de la constitution anglaise.
Sir Robert Milnes, était un homme 'loux et facile, mais qui aimait peu la religion catholique ; comme il n'avait pas une grande confiance dans ses propres lumières, il paraît s'être laissé guider par quelques conseillers intimes dont il prenait les avis, et surtout par Tévôque anglican auquel il était tout dévoué.
Voilà quelles étaient les dispositions des hommes les plus influents dans le gouvernement provincial, lorsque Mgr. Plessis devint évoque titulaire de Québec.
Par bonheur. Sir Robert Milnes était en Angleterre depuis le mois d'août de l'année précédente ; il y avait été suivi par le docteur Mountain, qui allait porter ses plaintes aux ministres de sa majesté britan-
nique. M. Dunn, ancien manchand de Québec, et premier conseiller exécutif, restait chargé de Tadministration de la province pendant Tabsence du lieutenant gouverneur. Sans s'arrêter aux représentations de M. Ryland, Tadministrateur admit Mgr. Plessis à prêter le serment de fidélité au roi, sous le titre d'évêque catholique de Québec.
Cependant le prélat craignait les démarches du lieutenant gouverneur à Londres, et les intrigues des hauts fonctionnaires au Canada.
Milnes gavait offert au prédécesseur de Mgr. Plessis de procurer à Tévêque catholique de Québec une existence civile, qui lui était contestée dans les tribunaux, où Ton prétendait qu'il n'était point reconnu du gouvernement. Sur les invitations réitérées du lieutenant gouverneur, monseigneur Denaut lui avait remis une.
requête dans laquelle il demandait au roi de vouloir bien accorder cette existence civile au clergé catholique du Canada, bien décidé toutefois, comme il appert par ses lettres, à ne point accepter cette faveur, si elle était accompagnée de quelque restriction qui aurait gêné le libre exercice de l'autorité épiscopale. Il se défiait de l'intérêt que témoignaient Sir Robert Milnes et ses conseillers intimes pour la cause catholique ; et il n'avait pas tort, car des avis reçus l'année suivante firent craindre que
la cour ne se prévalût de cette demande, pour imposer à l'église du Canada des conditions inacceptables.
" J'appréliende avec raison" écrivait Mgr. Plessis en 1806, ''que le gouverneur ne prenne de là occasion de se faire autoriser à nommer aux cures, système que les règles
de notre religion ne sauraient admettre
Or, que deviendraient la discipline d'un diocèse et de quel poids y serait raulorilé de révoque, s'il était une fois reconnu que ce n'est plus lui, mais la puissance séculière qui dispose des places pcdésiastiques?
voyez combien il rst essentiel d'aller à la source du mal, et de prévenir un état de choses qui plongerait la religion catholique de ce pays, dans une dépendance dont elle ne pourrait jamais se relever. Ou offre à révoque un état et des revenus : liœc omnia
tibi daho si cadens adoraveris me Le
secret serait d'obtenir que l'évéque catholique de Québec fût reconnu et autorisé, à des conditions compatibles avec les principes de la religion qu'il professe; car, si Ton veut faire sortir cette religion de ses principes, on en fait un monstre, et la protection qu'on a l'air de lui donner n'est plus qu'une chimère. J'attends de votre zèle pour l'église de Jésus-Christ que, s'il
a été projeté quek^ue chose à cet égard
vous travaillerez a en détourner l'effet." *
* Lettre à M. Bourret, prêtre, agent de Tévêque de Québec à Londres, ^i juillet, 1806— M. Bourret était un des amis de Sir R. Milnes.
Malgré la bienveillance de M. Dunn, révêque sentait que sa position était fort embarrassée, car le gouvernement de la province devait bientôt passer dans d'autres mains. Sir Robert Milnes reviendrait-il ?
s'il ne revenait pas, quel serait son successeur ? pouvait-on attendre un gouverneur plus favorable à la cause des catholituies ?
voilà les questions que monseigneur Plessis adressait avec inquitétude à son agent d^ Londres.
En 1807, il avouait à un ami que toutes les ressources humaines lui faisaient défaut, dans la lutte qu'il avait à soutenir pour la défense de son église. En appeler aux capitulations et aux traités ne lui semblait guères avantageux. " La capitulation de Montréal" écrivait-il, ''donne beaucoup de prise à un gouvernement qui serait malintentionné, puisqu'elle nous met à la discrétion du roi, comme vous pouvez le voir."
" Si nos pères, un peu plus avisés, eussent demandé que le clergé présentât, lorsque l'évéché serait vacant, deux ou trois sujets entre lesquels Sa Majesté eu pût choisir un pour être évéque, je suis persuadé que la chose aurait été admise sans difficulté.
" Mais croire que le roi de France a des grâces d'état pour le choix des évoques, demander que ce soit lui qui nomme à l'évéché d'un pays qui n'est plus sous sa domination, voilà une absurdité bien capable de faire rejeter ce troisième article de la capitulation, comme cela est arrivé."
Il est bien vrai que le traité de paix de 1763 accordait le libre exercice de la reli-
f;ion, autant qu'il était compatible avec les ois de la Grande-Bretagne ; mais c'était à une époque où ces lois étaient fort sévères contre les catholiques L*acte du parlement de 1774, en soumettant Téglise catholique de ce pays à la suprématie royale, semblait l'anéantir ipso facto, " Après tout cela," ajoutait le prélat, " faut-il s'étonner que la malveillance se prévale de tant d'avantages pour établir le règne de l'hérésie sur les ruines du catholicisme. Il faut plutôt admirer la marche de la providence qui en dépit des efTorts du démon, a conservé jusqu'ici la religion catholique en Canada sur un pied vraiment respectable et digne de faire envie à l'église de France."
L'évêque de Québec était le seul membre du clergé catholique qui connût exactement les desseins du parti opposé ; mais il n'osait les exposer au public dans la crainte de causer plus de mal que de bien ; il se trouvait donc seul à faire face aux adversaires de son église.
Pour demander l'appui de la masse des catholiques, il aurait fallu leur dévoiler des projets qu'ils ignoraient, des menées sourdes propres à soulever l'indignation générale ; il aurait fallu démasauer quel-
3ues grands personnages, sur le compte esquels il était difficile de s'expliquer librement.
Dans la chambre d'assemblée ou trouvait des catholiques, doués d'énergie et de hardiesse, amis de leur pays, jaloux de maintenir leurs droits civiques, attachés à la religion et prêts à la défendre si elle était attaquée dans l'enceinte parlementaire, mais ils ne songeaient point à aller la soutenir au pied du trône, où elle était alors assaillie.
Parmi les hommes instruits sur lesquels Mgr. Plessis comptait davantage, non pour la crise actuelle, mais pour l'avenir, était M. Denis-Kenjamin Viger, qui montrait de la fermeté et une religion solide. Malheureusement il ne jouissait pas encore auprès de ses compatriotes, de la confiance qu'il méritait. Ce ne fut en elTet que deux ou trois ans après, c'est-à-dire en 1809, qu'il fut député a chambre basse, et commença la longue carrière parlementaire, durant laquelle il a rendu d'importants services à sa patrie.
La divine providence, (}ui veillait sur la petite église du Canada, disposa les choses pour le mieux, et lui trouva des défenseurs parmi ceux-memes qui étaient opposés à la liberté des catholiques : salutem ex inimicis iiostris et de manu omnium qui oderunt nos.
L'évoque anglican, qui était encore en Angleterre, avait souvent visité les bureaux du gouvernement. Pendant le cours de 1808, il eut de fréquentes conférences avec les ministres, au sujet de l'église établie,
qu'il désirait voir aussi favorisée au Canada qu'elle l'était dans la mère-patrie.
Néanmoins toutes les démarches du docteur Mountain restèrent infructueuses, comme on peut en juger par un mémoire de lord Castlereagh, dont voici un passage.*
'' LActe du Canada assure aux catnoliques du Canada le libre exercice de leur religion, et à leur clergé le droit de recevoir les dîmes payées par ceux qui appartiennent à cette croyance, sauf la suprématie de S. M., telle qu'établie par l'acte de Suprématie, La suprématie du roi, suivant cet acte, se borne à empêcher les étrangers d'exercer aucune jurisdiction spirituelle dans les possessions de la couroune. Or l'évoque de Québec n'est pas un étranger; il est le chef d'une religion, qui peut être pratiquée librement, sur la foi du parlement impérial ; il peut réclamer et recevoir des catholiques les dîmes et droits ordinaires, et exercer à leur égard les pouvoirs dont il a toujours joui. Ce serait donc une entreprise fort délicate, que d'intervenir dans les affaires de la religion catholique à Québec, ou de forcer l'éveque titulaire à abandonner ses titres et à agir, non comme évoque, mais seulement comme surintendant "
On est étonné qu'un homme qui s'était
* Lord Castlereagh était alors ministre de la guerre. Pendant q[u'il était secrétaire de lord Camden, vice-roi d'Irlande, il se montra extrêmement sévère envers ses compatriotes irlandais à la suite des soulèvements de 1798.
montré si peu favorable aux demandes du clergé catholique de Tlrlande, ait cru devoir agir si libéralement envers le clergé catholique du Canada; il est à présumer qu'en considérant combien le Canada est rapproché des Etats-Unis, Castlereagh, alors ministre de la guerre, n'aurait pas voulu se créer des embarras dans cette province, pendant qu'à Washington se formait un orage, qui menaçait de fondre sur l'Angleterre et ses possessions américaines.* En effet, le peuple des Etats-Unis était animé d'un ardent désir d'en venir aux mains avec l'Angleterre ; il était persuadé qu'une déclaration de guerre serait le signal d'un soulèvement parmi les Canadiens, qu'il croyait prêts à se joindre aux troupes de l'Union. Telle n'était pas l'opinion du gouvernement de la Grande-Bretagne, qui avait foi pour le moment dans la loyauté des Canadiens.
Lord Castlereagh était trop habile homme, pour ne pas comprendre qu'il était inutile et dangereux de soutenir les prétentions des amis de la suprématie, au risque de froisser les sentiments religieux d'une population loyale, disposée à verser son sang pour défendre son pays et ses institutions. Mgr.
Plessis ne parait pas avoir alors connu que le noble lord posait des limites assez restreintes à la suprématie royale, car s'il
* Manuscrits de feu Robert Christie, écuyer.
en eût été informé, il n'aurait pas été si inquiet touchant les démarches de M.
Ryland et de ses amis.
Arrivée de Sir James Craig — Mesures arbitraires — Saisie des presses du Canadien — Emprisonnements — Proclamation — Soupçons contre la loyauté de l'évêque.
Le dix-huit octobre, 1807, débarquait à Québec le nouveau gouverneur général.
Sir James Henry Craig. Le vaisseau qu'il montait n'avait pas encore jeté l'ancre, que déjà M. Ryland était à bord et recevait l'assurance de conserver la charge de secrétaire civil. Ces deux hommes s'étaient compris au premier abord, et, quelques jours après, M. Ryland déclarait que Sir James était précisément le personnage dont le pays avait besoin.
Né à Gibraltar de parents écossais, James Henry Craig était entré au service de l'Angleterre en 1763, à l'âge de quinze ans, et dans plusieurs occasions il s'était distingué par son courage. Durant la guerre de la révolution américaine, il avait servi au Canada, et était présent à la malheureuse affaire de Saratoga. Depuis plusieurs années il souffrait d'une hydropisie, qui avait fait de grands progrès lorsqu'il arriva au Canada, et le tint renfermé dans ses
appartements pendant plusieurs jours après qu'il eût mis pied à terre.
Dans les premières entrevues qu'il eut avec révoque de Québec, Craig se montra fort doux et fort honnête ; de plus, comme M. de Bouvens, qui l'avait vu plusieurs fois à Londres, donnait à espérer qu'il serait favorable à la cause catholique, on crut d'abord que son gouvernement vaudrait au moins celui de Sir Robert Milnes ; la suite prouva qu'on s'était trompé.
Voici le portrait que trace M. Christie de cet homme dont l'administration a laissé de si tristes souvenirs dans notre pays :
'-' Sa physionomie était agréable, son port imposant, son maintien mâle et plein de dignité. Sociable, poli et affable, il était néanmoins absolu dans ses opinions et tranchant dans ses mesures. Quoique d'un caractère irritable... il se reconciliait facilement avec ceux qui avaient encouru son mécontentement. Hospitalier et magnifique dans son train de vie, il se montrait libéral dans ses dons aux institutions publiques et aux œuvres de charité ; et nous devons ajouter qu'il était l'ami des pauvres et des nécessiteux, dont aucun n'a jamais été renvoyé sans avoir reçu de lui quelque secours."
Abandonné à lui-même et dirigé par ses propres lumières, le général Craig aurait pu être un bon gouverneur. Malheureusement, étant étranger au pays et au peuple.
il diil s'adresser pour recevoir des renseignements et des avis, aux hommes qui composaient son conseil ou dont les devoirs officiels les mettaient en rapport avec lui.
Or ces fonctionnaires publics n'avaient aucune communauté d'intérêts avec la masse des habitants, dont ils différaient par la religion, par la langue et par l'origine. Parce qu'ils étaient nommés par la cour, ils prétendaient ne dépendre que des ministres et exerçaient un jjouvoir arbitraire sur le peuple qui les engraissait de sa substance. Leur pouvoir était devenu si formidable, qu'un gouverneur, en arrivant dans la province, devait ou se remettre entre leurs mains, ou être écrasé par leur opposition et rappelé en Angleterre.
Ils s'emparèrent facilement de l'esprit du général Craig, gagnèrent sa confiance, lui inspirèrent leurs idées et leurs préjugés^ et risolèrent complètement de ceux qui auraient pu lui faire connaître la vérité.
Sans s'en douter, cet homme si fier devint un docile instrument, que ses conseillers maniaient selon leur volonté.
Sous leur direction, il s'accoutuma à ne voir que des démagogues et des révolutionnaires parmi les représentants du peuple. Aussi dans ses discours publics leur adressait-il la parole avec une hauteur qui n'était propre qu'à les aigrir. La dissolution de la cnambre d'assemblée en 1809 et 1810 acheva d'exaspérer les esprits contre son gouvernement.
Le Canadien^ journal fondé pour soutenir les intérêts du peuple, attaquait avec force les abus de l'administration; quelquefois néanmoins il dépassait les bornes de la modération et de la prudence, et publiait des articles qui pouvaient être mal interprétés par les ennemis du peuple canadien.
D'un autre côté, les amis du général Craig parlaient mystérieusement de troubles, de conspirations secrètes, de projets de révolte. Ces bruits n'avaient point de fondements réels, et étaient repoussés comme faux par les chefs du parti canadien, mais ils servaient les vues de la bureaucratie, qui était bien aise d'engager le gouverneur à faire quelque coup d'éclat avant les élections.
Les menées des conseillers réussirent ; le dix-sept mars, 1810, des soldats conduits par un magistrat et deux connétables reçurent ordre de s'emparer du bureau et des ateliers du Caiiadien ; les presses et tous les papiers qu'on put découvrir furent saisis et transportés dans les voûtes du palais de justice ; l'imprimeur de ce journal et trois membres de la dernière chambre d'assemblée furent emprisonnés ; on doubla les gardes, et des patrouilles parcoururent la ville dans toutes les directions. Un si grand déploiement de précautions et de forces n'aboutit à rien, car on ne découvrit aucun fait sur lequel on pût baser une accusation contre les prisonniers.
Cependant le général Craig croyait marcher sur un volcan ; Tidée de la présence du danger avait réveillé son humeur hautaine et excité son impétuosité naturelle. Le vingt août, il lança une proclamation, dans laquelle il énumérait longuement et condamnait les prétendus projets de rébellion, qu'il croyait apercevoir dans toutes les parties de la province ; il conseillait au peuple de se défier des faux rapports répandus contre le gouvernement ; il exhortait les magistrats et les ecclésiastiques à éclairer le peuple et à lui inculquer des principes de loyauté envers le roi et d'obéissance aux lois du pays.
C'était avec une inquiétude que l'évêque de Québec avait suivi le progrès de la lutte. D'un côté il craignait de voir l'autorité méprisée ; de l'autre, il était loin d'approuver toutes les mesures du conseil exécutif, et il se défiait des intentions de plusieurs des membres de ce corps. La irayeurqu'on affectait d'éprouver lui paraissait causée par de fausses informations ; elle pouvait même, pensait-il, être l'effet d'une rouerie politique de quelques-uns des fonctionnaires. Son embarras s'accrut lorsqu'il entendit porter des accusations dt déloyauté contre une partie de son clergé, dont il connaissait les sentiments de fidélité au souverain.
Dans une séance du conseil exécutif, à laquelle Mgr. Plessis fut prié d'assister, le
général Craig lui déclara " que la désaffection occasionnée dans le peuple, par le Canadien^ était rendue au point de faire craindre un soulèvement général, si Ton différait de prendre les mesures les plus énergiques pour arrêter l'effet des insinuations malignes répandues par ce papier ; qu'un des moyens de remettre les choses dans Tordre et de dissiper les impressions déjà trèsvprofondes de déloyauté était d'engager le clergé catholique à se prononcer pour l'autorité, de la manière la plus formelle." Il ajouta qu'un grand nombre de curés encourageaient ouvertement la publication du Canadien par leurs abonnements, et que c'était dans les presbytères et autour des églises qu'on en exaltait les principes.
Si le journal incriminé avait parfois été trop vif dans quelques articles, il n'en était pas moins le défenseur des droits constitutionnels accordés par l'Angleterre ; il s'attachait à miner la position occupée par les adversaires de la religion et ^es institutions du pays. Il n'était donc pas surprenant que des membres du clergé catnolique se fussent prononcés en faveur de ce vigoureux champion, tout en repoussant ce qu'il y avait d'imprudent dans ses colonnes.
La proclamation du gouverneur fut envoyée à tous les curés ; elle était accompagnée d'une lettre circulaire, dans laquelle
révoque leur recommandait de communiquer eux-mêmes cette pièce à leurs paroissiens, après l'office du matin.
Le prélat était trop bien informé des dispositions de ses diocésains, pour se laisser tromper par les craintes imaginaires du général Craig et de ses conseillers. Cependant, pour ôter tout sujet de soupçonner sa propre loyauté et celle des prêtres de son clergé, il donnait à ceux-ci des avis propres à calmer les esprits et à rappeler aux patriotes trop zélés les règles de la modération.
Aucun des membres du conseil exécutif ne s'avisa de lui reprocher d'avoir pris le titre d'évêque de Québec dans cette circulaire ; mais peu de mois après, lorsque les chefs du parti reconnurent que les curés ne les avaient pas soutenus dans les élections, ils essayèrent de soulever une tempête nouvelle contre l'évoque, à l'occasion de ce même titre.
Cette attaque semble avoir été pressentie par Mgr. Plessis, car, au commencement de juillet 1810, il écrivait en ces termes à son ami, M.Adam Lymburner, alors en Angleterre : * ''Le parlement du Bas-Canada
* M. Adam I-.ymburner, né en Ecosse, fut un des princi-
{>aux marchands du Canada, où. en 1776, il vint continuer es aftaires de son frère. C'était un homme capable, qui sut se faire estimer dans le pays. En 1791, il fut appelé devant la chambre des communes, pendant qu'on y discutait le bill qui devait donner une constitution au Canada, n mourut à Londres, en 1836, à l'âge de quatre-vingt-dix ans.
a été dissous pour la seconde fois, dans le cours de l'hiver dernier. Les élections qui ont eu lieu immédiatement après ne promettent pas une chambre d'assemblée trèsfavorable aux vues du gouvernement provincial. Les esprits ont été singulièrement exaltés, échaufîes, irrités de part et d'autre. Le gouvernement a été mal servi par ses amis et ses ennemis. J'ai écrit à mon clergé afin qu'il recommandât aux fidèles l'obéissance, la soumission, le plus grand respect pour le pouvoir exécutif. La plupart de& curés ont parfaitement rempli mes vues, en faisant des instructions publiques à cette occasion... Les courtisans n'ont pas trouvé que ce fût suffisant : ils auraient voulu que le clergé présentât une adresse au gouverneur, pour le féliciter d'avoir cassé le parlement.... Il ne m'a pas semblé raisonnable que le clergé se mit en avant pour l'approuver, puisqu'il est totalement étranger a la législation et qu'il a d'autres moyens plus convenables pour servir l'autorité, moyens dont il fait usage toutes les fois que le besoin l'exige. Quoiqu'il en soit, je m'aperçois qu'on a pris de l'ombrage, et je ne serais nullement étonné que l'on saisit
cette occasion pour noircir le clergé
auprès du ministère. Les revenus dont jouissent nos curés, l'autorité de l'évêque catholique sur eux et sur le peuple sont,, depuis longtemps, des objets de jalousie- Mais j'espère tout de la providence du Dieu
— saque je sers et que je tâche de faire servir par mes diocésains, en leur inspirant les sentiments dont ils doivent être pénétrés, soit comme chrétiens, soit comme sujets."
Il s'expliquait plus clairement sur cette matière, en écrivant à M. de Bouvens, le vingt-et-un novembre. Après lui avoir annoncé le départ de M. Ryland pour l'Angleterre, il ajoutait : " Au mois de mars dernier, il y a eu ici quelque bruit au sujet d'un papier périodique, nommé le Canadieriy, qui était un peu dans le genre de Cobbet, je veux dire, beaucoup trop prononcé contre les procédés du gouvernement provincial.
Cet incident a remué les têtes des démagogues et encore plus celles des prétendus royalistes. Il y a eu un moment où des flatteurs ont cru avancer leurs affaires en déchirant leurs compatriotes. Après avoir jeté du blâme sur le peuple, ils ont attaqué le clergé et rais en question sa loyauté.
Ces indiscrétions ont donné lieu à des soupçons, que mon attachement sincère au gouvernement n'a pu entièrement dissiper.
Le gouverneur en chef a député en Angleterre son premier secrétaire, M. Ryland, fin politique. 11 est parti chargé de mémoires, entre lesquels je ne serais pas surpris qu'il y en eût de très-défavorables aux habitants du pays en général et, peutêtre, de très-calomnieux contre le clergé."
On voit, par ce dernier extrait, que quelques employés canadiens avaient pro-
fité des circonstances pour élever des doutes sur lu loyauté de leurs compatriotes, et se recommander eux mêmes aux bonnes grâces de ceux qui distribuaient les faveurs du gouvernement. Les flatteurs du pouvoir étaient alors peu nombreux, et ils ne le furent jamais tant que l'administration
Êarut véritablemeut hostile à la masse des abitants du pays. A cette époque, comme aujourd'hui, les Canadiens étaient souvent divisés entre eux sur des questions peu importantes ; mais alors, comme à présent, dès qu'une main étrangère se levait contre les vieilles institutions de la patrie, à peu d'exceptions près,tous se rapprochaient pour combattre et repousser l'ennemi commun.
C'est cette union de nos compatriotes, à l'heure du danger commun, qui les a maintenus jusqu'à ce jour sur le sol natal, avec la langue, la religion et les lois qu'ils ont reçues de leurs pères; c'est elle qui, sous les soins de la providence, a été notre sauvegarde depuis plus d'un siècle. L'expérience du passé est propre à nous rassurer sur l'avenir, et à nous convaincre que la concorde renaîtra parmi nous, quand une occasion importante le demandera.
M, Ryland est envoyé en Angleterre — Objet de sa mission — ^Accusation portée contre l'évêque de Québec — Dispositions des ministres — Robert Peel — Entretien du
fouvemeur avec Monseigneur Plessis — Départ de Sir âmes Craig — Missions du golfe saint-Laurent.
Vers la fin du mois de juin, 1810, M.
Ryland était parti pour TAngleterre, muni des instructions de Sir James Craig ; il devait demander au ministère de changer la constitution du Bas-Canada, ou au moins de la suspendre ; d'accorder au gouverneur la nomination aux cures du diocèse de Québec ; de remettre les biens des Jésuites et des Sulpiciens à la disposition du gouvernement provincial, . qui serait ainsi devenu indépendant des chambres. Le second article paraissait d'une grande importance au général Craig ; il se plaignait au ministre de n'avoir aucun rapport avec les curés, qui formaient un corps puissant et jouissaient, selon lui, d'une immense influence sur le peuple. Cette influence, croyait-il, aurait été acquise au gouverneur, si on lui avait accordé le droit de nommer les curés, selon son bo» plaisir.
Le programme confié à M. Ryland, avant son départ, suffisait pour l'occuper tout entier ; cependant une nouvelle affaire lui fut recommandée peu après son arrivée en Angleterre. Voici ce dont il s'agissait. Au mois d'octobre, 1810, Mgr. Plessis, à l'occasion de l'emprisonnement de Pie VII à
Savone, publia un mandement dans lequel il invitait les fidèles à prier pour le Saint- Père. Ainsi que l'avaient toujours fait ses prédécesseurs, et comme il l'avait fait luimême en pareilles circonstances, il prenait dans cette pièce le titre d'évôque de Québec. De là le gouverneur, le docteur Mountain et leurs amis se trouvèrent gravement offensés; ils avaient oublié la circulaire du mois de mars précédent et assuraient
Îue c'était une innovation dangereuse, îommé parle souverain, l'évêque anglican s'imaginait que sa patente royale interdisait à monseigneur Plessis de prendre le titre que les évêques catholiques de Québec portaient depuis plus de cent cinquante ans.
'' Nous avons ici prié pour le pape," écrivait le général Craig à M. Ryland;* ''je vous envoie copie du mandement de révoque, que vous pourrez montrer au bureau, comme une preuve de l'indépendance complète dans laquelle on aime à se placer. Personne ne m'a parlé du mandement, ni avant, ni après sa publication.
Nous avons raison de soupçonner qu'au moyen du docteur Milner, avec qui Plessis correspond assurément, il s'est mis en rapport avec les évoques catholiques de l'Irlande, qui, j'en suis certain, ne manqueront pas d'empêcher cet homme de recon-
* Lettre du 6 novembre 1810.
naître la suprématie du roi. Il y a ici un jeune homme du nom de Christie,f qui vient de recevoir la permission de pratiquer comme avocat ; il passe en Angleterre, sans qu'on ait pu découvrir un seul motif personnel qui puisse l'ençager à entreprendre
ce voyage Il esttres-îié avecPlessis, et
nous soupçonnons fortement qu'il va en Angleterre comme son agent, probablement pour correspondre plus intimement que par lettres, avec Milner et les évoques irlandais/'
On a peine à comprendre comment un homme sérieux, tel que devait l'être le général Craig, pouvait s'arrêter à de pareilles absurdités. Il n'était pourtant
Ïas le seul à s'occuper du mandement de [gr. Plessis, ainsi qu'on peut s'en convaincre par une lettre de M. Ryland, qui écrivait a M. Peel,* sous-secrétaire d'état : '• J'ai dernièrement reçu, du lord évêque de Québec, deux copies d'un mandement du révérend J. 0. Plessis, en date du vingtcinq octobre dernier. Ce mandement renferme une violation si flagrante des droits et des prérogatives de la couronne dans la province du Bas-Canada, que je me crois
t M. Christie, qui a publié les lettres de Craig et de Rvland, met sous celle-ci la note suivante : " iTévêque Plessis était un homme bienveillant et digne d'un grand respect ; il n'a jamais confié de mission au jeune homme dont il est ici parlé.
•Depuis Sir Robert Peel ; cette lettre est du 19 février 181 1 ,
autorisé à vous en envoyer une copie, afin
3ue vous la puissiez soumettre à l'attention u comte de Liverpool." " Le lord évêque croit que cette pièce sera adressée aux ministres de Sa Majesté par le gouverneur général ; mais il craint que la maladie de Sir James Craig ne
Tempeche d'écrire bientôt à ce sujet
Dans un mémoire séparé, je suggère l'idée
3u'il serait avantageux pour le gouverneur 'obtenir l'opinion des officiers en loi de la couronne sur cette affaire. Ce n'est pas que j'aie le moindre désir de traduire M. Plessis devant les cours de justice du Bas-Canada, parce qu'il s'est illégalement attribué certains pouvoirs comme évêgue titulaire de Québec ; mais je crois qu'il serait utile de lui prouver, quand on le voudra, que sa conduite a été illégale et que la couronne peut revenir contre lui si elle y est forcée. Je suis persuadé qu'une déclaration^de ce genre serait un puissant motif pour engager un homme de sa trempe et de son caractère à se soumettre au bon plaisir de Sa Majesté." Dans le mémoire qui accompagnait cette lettre, M. Ryland, après avoir rappelé les instructions royales et les articles des traités touchant l'exercice de la religion catholique, exposait aux officiers de la couronne que M. Plessis avait publié, sans le consentement du gouverneur général, un mandement dans lequel il s'arrogeait lé titre à^évéque de Québec parla grâce du saint
siège apostolique. A la suite de cette grave accusation, il posait ces trois questions. .
Premièrement. — M. Plessis, en publiant ce mandement, et en s'arrogeant le titre et l'autorité d'éveque de Québec, ne s'est-il pas rendu passible d'une poursuite au criminel ?
Secondement. — Sur quel statut doit-on s'appuyer pour intenter une action contre lui, devant la cour provinciale du banc du roi?
Troisièmement. — A quelles peines pourrait être condamné le dit M. Plessis, s'il était déclaré coupable dans une cour de justice ?
On peut juger, par la pièce précédente, que M. Ryland et ses amis s'engageaient dans cette, affaire avec beaucoup de bonne volonté. Par bonheur, les ministres avaient des idées plus larges et plus libérales que celles du général Craig et de ses conseillers, qui se croyaient encore au temps de Cromwell.
Lord Liverpool refusa de changer la constitiition du Canada ou de la suspendre ; il savait que la discussion d'une semblable question, si elle était introduite devant le parlement impérial, exciterait de violentes attaques contre le ministère, qui avait déjà assez de peine à se maintenir. Quant aux deux autres propositions, comme elles n'exigeaient point l'intervention du parlement, le secrétaire des colonies, tout
en déclarant qu'il voulait conduire les colonies par la conviction et non par la force, fit préparer un projet d'instructions
Î>our le gouverneur du Canada. En voici es bases : on consentirait à prendre les biens de Saint-Sulpice à certaines conditions, et à les mettre, avec les biens des Jésuites, entre les mains du pouvoir exécutif, qui deviendrait indépendant des chambres ; on reconnaîtrait au civil Té vêque catholique romain, ainsi que les curés, à condition que le gouverneur exercerait les droits de la couronne sur eux et sur leurs paroisses :
c'était bien là établir efiectivement la suprématie royale, c'est-à-dire remettre aux favoris du gouverneur le pouvoir de régler les affaires ecclésiastiques. Aussi.
M. Ryland admirait la sagesse et la libéralité de ces dispositions. Le lord chancelier n'en jugea pas de même : car, ayant été consulté sar la justice des mesures proposées, lord Eldon inspira dixx secrétaire des colonies des scrupules qui, pour le moment^ arrêtèrent ces projets ; et. Dieu merci, personne n'ent ensuite le triste courage de les reprendre tous à la fois.
Quant aux poursuites qu'on voulait in-' tenter contre l'évêque de Québec, aucun des officiers du gouvernement impérial ne
Jugea à propos de s'en occuper. M. Robert ^eel causa, à ce sujet, beaucoup d'inquiétudes et de troubles à M. Ryland, qui avoua que le sous-secrétaire des colonies était un
jeune homme de manières agréables et doué de grands talents, mais l'accusa en môme temps de ne rien entendre aux affaires du Canada. Peel avait toujours quelques mots flatteurs pour l'envoyé du général Craig, mais il ne se laissait point convaincre par lui. Lorsque M. Ryland faisait observer que tous les Anglais du Canada suivaient le parti du gouverneur :
" Fort bien," répondait l'autre ; " mais les Canadiens sont bien plus nombreux que les Anglais." Et il répéta la môme remarque plusieurs fois, de manière à faire comprendre qu'il ne voulait point heurter les S réjugés de la partie la plus considérable es habitants. Dans une autre occasion, Peel, au grand scandale de son interlocuteur, demanda, si au lieu de jeter Içs éditeurs du Canadien dans une prison, il n'aurait pas été mieux de les gagner par des procédés plus doux.
Deux fois M. Ryland avait écrit à Peel contre le mandement de l'évoque catholique ; grande fut donc sa surprise, quand il s'aperçut dans une conversation, que l'homme d'état avait complètement oublié ces deux lettres, et les confondait avec une requête dans laquelle le docteur Mountain demandait une somme d'argent pour achever sa cathédrale.*
* " Cette cathédrale." dit M. Ryland, dans une de ses lettres, " fut bâtie sans que la législature s'en mêlât et sur une simple lettre du secrétaire d'état.... Les dépenses
Le bon sens des ministres fit enfin justice de cette misérable chicane, et l'ensevelit ' dans un si profond oubli, que personne n'osa plus menacer de traduire l'éveque devant les tribunaux.
Pendant que M. Ryland voyait tous ses projets s'évanouir les uns après les autres, son protecteur, le général Craig, se préparait à laisser un pays où son administration despotique l'avait rendu odieux à la masse du peuple, et avait causé une extrême agitation dans toute l'étendue de la province.
Avant de quitter le Canada, il aurait été fort aise d'arracher à Mgr. Plessis quelque réponse tant soit peu favorable à la suprématie royale ; il ignorait que ce prélat, toujours disposé à rendre a l'autorité ce qu'il croyait lui devoir, ne céderait rien de ce qu'il savait appartenir à Dieu.
" JTai dernièrement conversé avec Plessis," écrivait Craig ; " je lui ai parlé de sa position et de celle de son clergé Il m'exprima le désir que cette affaire se terminât.. Il me dit qu'il allait aux Trois-Rivières dans quelques jours, et me pria de remettre la question jusqu'après son retour. A-t-il
s'élevèrent à dix-huit mille louis, qui furent payés sur les ordres du gouverneur, adressés au receveur général. Comme de raison, ces dépenses ne furent pas soumises à l'approbation de la chambre d'assemblée, quoiqu'elles . fussent renfermées dans les comptes publics, qui se transmettent annuellement aux lords de la Trésorerie."
consulté Noiseux ou Galonné,* ou tous les deux ? je n'en sais rien ; mais quand il est revenu ici, je l'ai trouvé tout changé, car sa conscience ne lui permettait pas dé consentir à ce que la couronne nommât aux cures. Je lui dis aussitôt qu'il était inutile de continuer la conversation ; que cela ne dépendait ni de son refus ni de son consentement; que ce droit appartenait à la couronne, et serait certainement repris tôt ou tard par le roi. Notre conversation dura deux heures et demie, mais sans
aucun résultat, ni d'un côté ni de l'autre
Nous nous séparâmes bons amis; c'est
probablement pour la dernière fois que je rai vu, car hier il a fait voile pour visiter le golfe Saint-Laurent."'J-
Voici maintenant le compte-rendu du même entretien, adressé par Mgr. Plessis à M. Roux, son grand vicaire.
" Hier j'eus avec son excellence le gouverneur une conversation de sept quarts d'heure, dans laquelle il s'épuisa à parler, et moi aussi, sans que nous pussions tomber d'accord sur le seul point qui fut agité, savoir la nomination aux cures ; il la considère opiniâtrement comme une affaire civile et comme une prérogative de
* M. Noiseux était grand vicaire aux Trois-Riviêres, M. Jacques-Ladislas-Joseph De Calonne, frère dn ministre de ce nom sous Louis XVI, était alors aumônier des Ursulines des Trois-Rivières.
*t Lettre du 4 juin 181 1.
la couronne, dont elle ne se relâchera jamais, et qu'il prétend avoir été exercée de tout temps par les rois de France et d'Angleterre, même avant la réforme dans ce dernier royaume. J'essayai de lui faire entendre la différence essentielle qu'il y avait entre le patronage exercé sur certains bénéfices, soit par le roi, soit par des particuliers, et l'institution canonique qui ne peut venir que de l'Eglise, et sans laquelle toutes les commissions ou nominations de souverains et autres patrons ne seraient d'aucun efTet. Je lui expliquai ce qu'était la régale, laquelle étant ouverte, le roi de France exerçait sur tous les bénéfices du diocèse vacant la plus grande autorité à laquelle il pût prétendre, et cependant ne conférait point les cures, dont la collation était réservée au chapitre de la cathédrale.
J'ai ajouté que le droit des évêques, sur ce point, était si bien établi, que Bonaparte avait été forcé de le reconnaître par un article exprès du concordat; que l'exemple qu'il me citait des évoques anglicans, (jui ne confèrent aucune cure, ne faisait rien pour nous ; que l'église catholique avait toujours donné à ses évoques plus de pouvoirs que l'église anglicane n'en donnait
aux siens; que personne n'était plus
soumis que moi, ni plus affectionné au gouvernement ; que j'avais pour principe général de seconder ses vues dans tout ce qui ne blessait pas ma conscience, maià
qu'il m'était défendu d'aller au-delà ; que je sentais plus que personne le désagrément d'occuper une place qui n'était pas avouée et d'y vivre dans la pauvreté, mais que je consentirais volontiers à de plus grandes privations plutôt gue de faire des démarches qui me discréditeraient auprès de mon clergé et de mon peuple, engageraient ma conscience et seraient considérées comme une trahison envers l'Eglise, comme une vente de mon épiscopat, surtout s'il en résultait pour moi quelq;ie addition de revenu ; qu'ayant fait autant que mes prédécesseurs pour le service du gouvernement, j'espérais que ce gouvernement
ne voudrait pas me maltraiter plus que mes prédécesseurs ne l'avaient été, et que, de plus, je tâcherais de mériter de plus en plus sa protection, non pour moi, qui avais passé le mtéridien de la vie, mais pour les fidèles au salut desquels je m'intéressais ; que la divine providence, qui dirigeait les cœurs et les esprits, amènerait, sans doute, des circonstances plus favorables, etc., etc. Nous^isputâmes Beaucoup ; mais le gouverneur ne se fâcha point, et nous nous quittâmes, du reste, assez peu satisfaits l'un de l'autre."
Mgr. Plessis regardait l'influence de Sir James Craig auprès du gouvernement impérial, comme beaucoup plus considérable qu'elle ne l'était réellement ; il redoutait les menaces du gouverneur et craignait
qu'elles n'amenassent une persécution prochaine, peut-être môme, un refus de perpétuer l'épiscopat catholique dans la province. L'évoque de Québec était loin de se douter que les affaires allaient prendre une tournure bien différente.
Ces deux hommes ne se revirent plus ; le quatre juin, Mgr. Plessis partait pour faire la visite des îles de la Magdeleine et de la Baie-des-Chaleurs ; le dix-neuf du môme mois, le gouverneur s'embarquait pour retourner en Angleterre, à la satisfaction générale des Canadiens, lassés d'ôtre soumis à ses caprices et à son despotisme.
,Sa santé était dès lors si mauvaise, qu'en partant il craignait de mourir avant d'avoir terminé le voyage. Il survécut cependant quelque temps encore, et mourut au'mois de janvier de Tannée suivante.*
L'administration arbitraire de 6ir James Craig pesa lourdement sur les anciens habitants du pays ; ce vieux soldat, qui avait combattu contre les Français pendant de longues années, s'était accoutumé à regarder comme ennemis ceux qui tenaient à la France par leur origine et par leur langue ; il se défiait d'eux et ne pouvait les considérer comme attachés aux institutions britanniques. Un petit parti de courtisans nourrit et augmenta les préjugées de cet
* Le général Craig n'avait que soixante-deux ans lorsqu'il mourut. Mgr. Plessis mourut précisément au même âge, treize ans plus tard.
homme, que la maladie rendait aigre et soupçonneux, et qui était habitué à ne commander que des soldats.
Malheureusement, une loi, passée en 1803, favorisait ses penchants au despotisme. Adoptée dans un temps où Ton faisait courir le bruit que des agents du gouvernement français fomentaient le mécontentement dans le pays, elle confiait des pouvoirs extraordinaires aux mains du gouverneur et de ses conseillers. Sur un ordre signé par trois membres du conseil exécutif, les plus honnêtes gens pouvaient être arrêtés et jetés en prison, sous une accusation secrète de " haute trahison, de recellement de haute trahison, de soupçon de haute trahison." Ceux qui avaient ainsi été* incarcérés, ne jouissaient point des privilèges de Vhabeas corpus^ et ne pouvaient être libérés que sur l'ordre du gouverneur.
Exposé, tout aussi bien que ses prêtres, aux caprices d'un homme inquiet et irritable, Mgr. Plessis évitait d'attirer, sur le clergé catholique, l'orage qui le menaçait sans cesse ; il souhaitait maintenir la paix dont son église avait besoin, et préserver son troupeau des agitations politiques et des horreurs d'une guerre civile. Par sa prudence et sa modération, il espérait conserver une position qui lui permettrait d'agir comme médiateur, si quelque malheur imprévu causait une collision entre l'exécutif et le peuple. Voilà pourquoi il prit toujours 3*
des précautions pour ne point rompre avec Sir James Craig ; on lui reprocha môme alors d'avoir cédé trop facilement à quelques exigences du gouverneur, durant les démêlés de l'exécutif avec la chambre d'assemblée. Mais s'il reculait devant les luttes politiques, du moment qu'il s'agissait de soutenir les droits de la religion et de l'Eglise, il devenait inébranlable et aurait mieux aimé perdre la vie que de consentir à admettre aucune des injustes prétentions des adversaires du catholicisme.
Sir George Prévost — Mémoire sur l'église du Canada.
Les inquiétudes de l'évéque de Québec avaient un peu diminué après le départ de Sir James Craig ; mais elles ne s'étaient pas complètement évanouies, car il craignait encore le résultat du voyage de M.Ryland.
On avait annoncé l'arrivée prochaine de Sir George Prévost, transféré du gouvernement de la Nouvelle-Ecosse à celui du Canada. Le grand vicaire Burke, qui l'avait bien connu à Halifax, lui rendait un témoignage favorable. " J'aime à vous entendre dire de bonnes choses du nouveau gouverneur," répondait Mgr. Plessis ; '' heureux si, comme ses prédécesseurs, il ne se laisse
pas circonvenir par des gens intéressés à desservir les catholiques."
Ces appréhensions n'étaient point sans avoir quelque fondement. Nonobstant son désir de plaire aux Canadiens, Sir George Prévost entretenait les vues d.e son prédécesseur, touchant l'existence et l'autorité d'un évêque catholique en Canada ; de fait, sur cette matière, il parut suivre, pendant quelque temps, les conseils des anciens aviseurs de Craig.
Cependant, au printemps de cette année, le gouverneur fit de nouvelles propositions.
Mgr. Plessis qui, l'année précédente, avait visité une partie du golie Saint-Laurent, allait se remettre en route pour parcourir les missions de l'Ile Saint-Jean, de la Nouvelle-Ecosse et d'une partie du Nouveau-Brunsv^ick, lorsque le général Prévost lui fit remettre la communication suivante :
"J'ai reçu des dépêches d'Angleterre; on veut vous mettre sur un pied plus respectable ; mais on attend que vous posiez vous-même les conditions. Je désirerais avoir là- dessus vos idées avant votre départ pour le golfe, car il faut pourvoir à tout et bien nous entendre."
" Avant mon départ," répondit l'évêque, "j'aurai l'honneur de mettre entre les mains de votre excellence un mémoire contenant mes idées et mes principes. Je suis obligé de déclarer d'avance qu'aucune offre temporelle ne me ferait renoncer à
aucune partie de ma juridintion spirituelle.
Elle n'est pas à moi; je la tiens de l'Eglise comme un dépôt, qu'il ne m'est nullement permis de dissiper et dont il faut que je rende compte."
Monseigneur Plessis prépara à la hâte un mémoire, qu'il présenta le quinze mai, peu de jours avant de se mettre en route. Ce travail fournit des détails si intéressants sur l'église du Canada, et explique si clairement la position dans laquelle elle était alors placée, qu'il trouve naturellement ici sa place. " Le mémoire qui suit," dit l'auteur, " a pour objet d'exposer : 1° ce qu'étaient les évoques du Canada avant la conquête de la colonie ; 2© ce qu'ils ont été depuis cette conquête ; 3» l'état où il serait à propos qu'ils fussent à l'avenir "
Après avoir donné quelques détails sur les anciens évoques, il ajoute :
"Ces six premiers évoques étaient nés en France. L'éveché de Québec étant sur le môme pied que ceux de France, ces prélats étaient nommés par un brevet du roi et confirmés par des bulles du siège apostolique, après examen fait de leur foi et de leurs mœurs, conformément au concordat.
"2o Depuis la conquête. La liberté du culte catholique ayant été accordée aux habitants du Canada pour subsister en son entier, par l'article XXVIIe de la capitulation de Montréal en 1760, et par l'article
IVe du traité définitif de paix en 1763, la continuation du ministère pastoral se trouvait nécessairement comprise dans cette concession. La religion catholique ne peut subsister sans clergé. Il fallait donc aux nouveaux sujets de S. M. B., des prêtres
Ï)Our leur annoncer la parole de Dieu, pour eur administrer les sacrements et autres secours spirituels, et un évêque pour ordonner ces prêtres et pour gouverner spirituellement et le clergé et le peuple de la colonie.
"L'article XXXe de la capitulation de Montréal, par lequel on demandait que le roi de France continuât de nommer Téveque du Canada fut justement négative ; mais aucun autre mode de nomination n'ayant été adopté, le chapitre de la cathédrale se considéra comme revenu à l'ancien droit, suivant lequel, l'éveque était élu par le clergé de l'église vacante et confirmé par le métropolitain ou par le pape, sous le bon plaisir du souverain."
" En conséquence, M. Jean-OlivierBriand, l'un des chanoines et des vicaires généraux pendant la vacance du siège, fut élu évêque de Québec pnr un acte capitulaire du onze septembre 1764, et, muni de la recommandation du gouverneur James Murray, dont
il avait mérité la confiance il passa eia
Europe la même année et obtint des bulles du saint-siége, fut consacré au printemps de 1766 et revint en Canada la même année.
Après avoir prêté serment d'allégpance au représentant du roi en sa nouvelle qualité, il en exerça toutes les fonctions avec autant de liberté qu'il en aurait pu avoir sous Tancien régime, et reçut constamment de la part des différents gouverneurs des témoignages d'une considération distinguée."
"Le palais épiscopal de Québec avait été considérablement endommagé par le bombardement de cette place, en 1759. M.
Briand, devenu évoque, le rétablit de ses épargnes sous les yeux du gouvernement provincial, qui non-seulement ne le trouva pas mauvais, mais le prit à loyer en 1778, pour y placer le secrétariat de la province et les autres bureaux publics. Ce loyer subsiste encore et rapporte annuellement à révoque cent' cinquante livres sterling.
Trois ans auparavant, savoir, en 1775, le gouvernement avait accordé au même évoque une pension de deux cents livres sterling, que ses successeurs ont continué de recevoir, en sorte que leur revenu total est de trois cent cinquante livres sterling seulement ; car ia révolution française les a privés des deux cent cinquante livres sterling qui leur avaient été conservées sur leur ancien revenu en France."
''Prévoyant les difficultés qui accompagneraient par la suite les mutations d'évùques et surtout les dépenses du voyage que chaque élu serait obligé de faire en Eurojie pour se procurer la consécration
épiscopale, si Ton n'obviait à ces inconvénients, M. Briand fit goûter à la cour de Rome et au général Guy Carleton, depuis lord Dorchester, et alors gouverneur de la province de Québec, le projet qu'il avait conçu de se donner un coadjuteur, cum futurâ successione. Il convint avec le gouverneur que cette dignité serait conférée à M. Louis Mariaucheau Desgly, un des prêtres canadiens de son clergé, pour lequel il obtint des bulles du saint-siége, en vertu desquelles il le consacra à Québec le douze juillet 1772, sous le titre d'éveque de Dorylée."
" Depuis ce temps Téveque de Québec a toujours eu un coadjuteur, proposé par lui, agréé par le représentant du roi en cette province, admis au serment d'allégeance devant le gouverneur en conseil, confirmé par des bulles de la cour de Rome sur la postulation de l'évéque et sur le témoignage du clergé, consacré dans la province même, et prêt à succéder à l'évoque en cas de mort ou de résignation, et assermenté de nouveau lorsque son tour est venu d'occuper le siège épiscopal."
" Ainsi M. Briand ayant résigné vers la fin de 1784 après dix-huit ans d'épiscopat, M. Desgly lui succéda et eut pour coadjuteur M. Jean-François Hubert, sous le titre d'éveque d'Almire."
" Après la mort de M. Desgly, arrivée en 1788, M. Hubert eut successivetnent deux
coadju leurs, savoir : M. Charles François Bailly, titulaire de Capsa, mort eu 1794, et If. Pierre Denaut, titulaire de Canathe, en faveur duquel il résigna en 1797."
^' Sous le mAme titre de Canathe, le soussigné devenu coadjuteur de M. Denaut lui a succédé, à sa mort arrivée au commencement de 1806, et a fait agréer pour son coadjuteur M. Bernard-Claude Panel, consacré au printemps de 1807 sous le titre de Saldes en Mauritanie "
'' Comme l'on sait très-bien que les évéques de Québec ne prétendent exercer d'autorité qu'au spirituel et seulement sur les sujets catholiques de leur diocèse, on ne leur a contesté ni leur jurisdiclion, ni leurs titres d'évéques de Québec jusqu'à ces années dernières, où des insinuations artificieusemenl répandues dans les papiers publics et quelques assertions, avancées dans les cours de justice de cette province, ont commencé à jeter sur l'exercice et même sur l'existence de Fépiscopat catholique du Canada, certains nuages propres à priver ces prélats de l'influence qui leur est nécessaire, soit pour la conduite de leur troupeau, soit pour le succès des services que le gouvernement de S. M. pourrait attendre d'eux, pour le maintien du bon ordre et pour la sûrelé de la province dans des moments de trouble ou d'invasion."
" Il est vrai que nonobstant ces entreprises, dont les premiers essais ne remontent
pas à dix ans , aujourcriiiii, pour les
évoques catholiques, il n'y a aucune différence sensible outre leur état et celui où ils étaient avant la conquête, excepté qu'ils n'ont plus de chapitre, ni d'officialité, ni d'entrée au conseil, et que leurs appointements se trouvent être fort au-dessous de ce que sembleraient exiger les circonstances du temps et leur dignité. Mais on ne peut se dissimuler qu'ils sont exposés à rencontrer des obstacles, soit dans leurs transactions privées, soit dans leurs fonctions publiques, et qu'il est difficile que cet ordre de choses subsiste longtemps sans se détériorer encore si l'on n'y apporte un prompt
remède "
" 3® A l'avenir. Les pouvoirs spirituels que l'évùque de Québec exerce lui viennent de l'Eglise, par la voie du souverain pontife. Il ne lui est permis ni de s'en dépouiller en tout ou en partie, ni de les tirer d'une autre source. Mais les fonctions spirituelles ont certains effets extérieurs et civils, et c'est seulement par rapport à ces effets civils et extérieurs, qu'il sent le besoin d'être autorisé à continuer les fonctions de ses prédécesseurs, dans les mômes principes et avec la môme déférence pour les autorités établies, de manière à ne pas rencontrer d'entraves, qui troubleraient la liberté dont lui et ses prédécesseurs ont joui
jusqu'à ce jour sans procurer aucun
avantage au gouvernement."
^'11 désire donc que lui et ses successeurs soient civilement reconnus pour évoques catholiques romains de Québec, ayant sous leur juridiction épiscopale tous les sujets catholiques de S. M. établis dans les provinces du Haut et du Bas-Ganadà, de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick, et dans les îles du Cap-Breton, du Prince- Edouard et de la Magdeleine, et que les dits évoques puissent jouir d'une manière avouée, des droits et prérogatives jusqu'à présent exercés sans interruption par ceux
aui les ont précédés dans le gouvernement e l'église du Canada ; de plus, que la propriété du palais épiscopal soit confirmée aux évéques catholiques romains de Québec, et qu'ils puissent transmettre à leurs successeurs évéques les acquisitions qu'ils feront en .leur qualité."
"Tout occupé du soin de son église, le soussigné croit devoir borner ici ses vœux. Quant à l'influence que pourrait donner à sa place une assignation de revenus, qui lui permettrait de servir plus
efficacement le gouvernement de S. M
ainsi qu'à l'utilité qu'il pourrait y avoir, dans un pays dont au moins les trenteneuf quarantièmes sont catholiques, que le clergé de cette communion fût représenté
{>ar son chef dans les conseils exécutif et éçislatif, ce sont des objets dont il sent le f)rix,qu'il recevrait avec reconnaissance s'ils ui étaient offerts, et sur lesquels néanmoins
il s'abstiendra de faire aucune demande
fiarticulière, s'en rapportant pleinement à a bienveillance et à la sagesse reconnue de Votre Excellence.
(Signé) Joseph-Octave Plessis.
Ce mémoire dut laisser une impression favorable dans Fesprit de sir Geo. Prévost, qui était naturellement bienveillant et que sa position engageait d'ailleurs à renàre justice au clergé catholique. L'évequede Québec put dès lors espérer que le gouverneur s'affranchirait du joug des conseillers de Craig ; il se flattait de plus que la chute du ministère anglais, regardée comme
{probable, laisserait au prince régent la iberté de suivre le penchant qu'on lui attribuait pour les intérêts catholiques.
Cependant une autre cause produisit une amélioration bien sensible dans la position . de l'église catholique du Canada.
Mgr. Plessis était parti le vingt mai pour continuer sa visite pastorale autour du golfe Saint-Laurent; il était à parcourir les villages acadiens et les établissements écossais de l'île Saint- Jean, lorsqu'il apprit
3ue la république américaine venait de éclarer la guerre à la Grande-Bretagne et avait déjà commencé les hostilités. Il ne voulut pas interrompre son voyage, malgré les dangers qu'il courait de la part des croiseurs ennemis ; il visita donc une partie du Cap-Breton, de la Nouvelle-Ecosse et du
Nouveau-Brunswick, et revint au Canada par rintérieur des terres, en suivant avec de grandes fatigues une voie qui aujourd'hui n'est guères praticable que pour des sauvages.
Guerre américaine — Services rendus par le clergé et les miliciens du Canada — Lettres de lord Bathurst — Le titre d'évêque catholique romain de Québec reconnu dans les actes publics — Départ de sir George Prévost — Sir Gordon Dnunmond — Voyages de l'évêque de Québec dans la Nouvelle-Ecosse et le Haut-Canada — Il est nommé conseiller législatif.
La colonie tout entière était sous les armes. Le dix-huit juin précédent, le congrès américain avait déclaré la guerre à la Grande-Bretagne, et les troupes de rUnion avaient déjà essayé de pénétrer dans la Province. En présence des dangers qui menaçaient le pays, le gouverneur avait fait un appel à la loyauté des Canadiens, représentés par Craig, comme prêts à se révolter et à s'allier avec la république américaine. Prévost, au contraire, n'hésitait point à leur confier la défense du Canada ; et ses espérances ne furent point déçues, car^ de toutes parts, le peuple se leva pour résister aux envahisseurs du sol de la patrie.
Au nom de la population canadienne, la chambre d'assemblée répondit noblement à l'appel du gouverneur :
'^ Votre Excellence peut se reposer entièrement sur le bon esprit qui anime les sujets de S. M. dans la Province ; leur attachement à la religion de leurs pères, leur loyauté envers le souverain, leur ardent amour pour les véritables intérêts de la patrie, sont de si puissants motifs, que Tennemi ne saurait les intimider par ses menaces, ni les tromper par ses efforts insidieux."
Avec la plus franche libéralité, les représentants du peuple pourvurent aux moyens de couvrir les premières dépenses de la guerre ; les milices s'organisèrent, et partout se déployait un zèle incroyable pour la défense du pays. Avant le commencement de septembre, des bataillons de jeunes Canadiens s'étaient portés sur la frontière et s'échelonnaient depuis Yamaska jusqu'à Saint-Régis.
A peine Mgr. Plessis fut-il arrivé à Québec, qu'il s'empressa do pourvoir aux besoins religieux des miliciens, qui demandaient instamment la présence d'un prêtre parmi eux ; il nomma aumônier M. Robitaille, curé de Saint-Marc, et le chargea du soin des troupes stationnées au fort Saint- Jean, à rile-aux-Noix et dans les forts voisins ; d'autres prêtres lui furent adjoints à mesure que les lignes de défense s'étendirent.
Au mois d'octobre, l'évêque adressa une circulaire à messieurs les curés pour les
remercier, au nom du gouverneur, de l'assistance qu'ils lui avaient prêtée, tant pour la levée des milices que pour maintenir la subordination dans les rangs des nouvelles recrues. " Le succès," disait-il dans cette lettre, " a pleinement répondu à vos efforts, auxquels on peut attribuer cette ardeur qui, chaque jour, se développe de plus en plus pour seconder les vues du gouvernement et concourir unanimement et efficacement à la défense de la Province.
Nul spectacle plus consolant que celui du patriotisme et de la piété se donnant la main l'un à l'autre, de manière que les fidèles les plus empressés de se purifier par la réception des sacrements, sont aussi les premiers rendus où les ordres de leurs officiers les appellent, et les plus prêts à voler au combat."
Quelques jours après, il adressait des avis et des exhortations à tous ses diocésains, et plus particulièrement à ceux qui surveillaient les mouvements de l'ennemi près de la frontière.
" Deux choses vous sont nécessaires, miliciens chargés sur la frontière de nos plus chers intérêts, et vous commandants et officiers de ces corps estimables ! La première est de ne pas mettre votre confiance dans vos propres forces, comme feraient des infidèles : hi in curribus et hi in equis. Les brillants succès que nous attendons de votre ardeur militaire reposent essentielle-
ment sur la bénédiction que Dieu voudra bien donner à vos armes : nos autem in nomine domininostri invocabimus. La seconde est de fuir les vices qui, en vous rendant indignes de la protection du ciel, pourraient attirer sur votre patrie quelque fâcheux et humiliant revers
Eir vous, N- T. C. F. qui, éloignés du champ de bataille, prenez néanmoins une part si vive au sort de nos guerriers et vous montrez impatients d'être appelés à partager leurs travaux ; vous, femmes pieuses, qui, avec une émotion mêlée de confiance, vous attendez au départ de vos époux comme vous avez consenti à celui de vos enfants ; prêtres, dont le zèle ardent pour la cause publique s'est communiqué si efficacement à vos ouailles par le ministère de la parole, ou qu'une charité attentive a conduits au camp pour y encourager vos jeunes paroissiens, que vous reste-t-il à faire? sinon de lever les mains vers le ciel, comme Moïse, si l'armée d'Israël en venait aux prises avec les Amalécites."*
Les lettres circulaires et les mandements de l'évêque produisirent de merveilleux effets sur ses diocésains ; ceux-ci montrèrent, par leur conduite, qu'ils avaient été calomniés quand on avait essayé de mettre en doute leur loyauté ; partout où on les employa, ils prouvèrent que la
* Mandement pour des piières publiques, 29 octobre 1812.
religion catholique leur avait appris à rester fidèles à leur drapeau et à défendre bravement le sol de la patrie.
Une tentative des troupes américaines pour pénétrer dans le district de Montréal, durant l'automne de 1813, fournit aux •Canadiens l'occasion de déployer un courage digne de la renommée de leurs pères!
Trois cents miliciens, accompagnés d'une
f)etite troupe de sauvages, et conduits par e brave de Salaberry, arrêtèrent, sur les bords de la rivière Châteaugay, plus de quatre mille américains qui formaient l'armée du général Hampton, et les forcèrent à une retraite précipitée. Ce glorieux combat, livré le vingt-six octobre 1813, servit à déconcerter les plans de l'ennemi et arracha la colonie à un danger imminent.
Dans le même temps, une armée plus nombreuse menaçait Montréal d'un autre côte ; dix mille hommes, commandés par le général Wilkinson, partaient deSacket's- Harbour et descendaient le Saint-Laurent dans l'espérance de s'unir avec l'armée de Hampton.
Au bruit de ce nouveau danger, l'évêque s'empressa d'adresser des avis paternels à ceux de ses enfants qui étaient sur les frontières.
" Guerriers," leur disait-il dans son mandement du onze novembre, "' c'est à vous qu'il appartient de vons opposer comme un mur à l'approche des ennemis
et de déconcerter leurs mesures. Ils cesseront d'être redoutables dès que le Dieu des armées combattni avec vous ; sous sa sainte protection marchez au combat comme à la victoire ; soutenez cette repu tation d'obéissance, de discipline, de valeur et d'intrépidité que vous ont méritée vos premiers succès. Votre confiance ne sera pas vaine si, en exposant vos Ties pour la défense de votre pays et de vos foyers, vous avez soin, avant toutes choses, de faire votre paix avec Dieu."
Par une remarquable coïncidence, le jour même où ce mandement était publié à Québec, les troupes anglaises remportèrent une victoire signalée sur l'armée de Wilkinson, au lieu nommé Chrystler's Farm ; et dans cet engagement se distinguait spécialement, à côté des soldats anglais, un corps de voltigeurs canadiens, sous les ordres du major Herriot.
La guerre continua encore une grande partie de l'année suivante, et, chaque fois que l'occasion s'en présenta, le peuple canadien tout entier, encouragé par son premier pasteur, donna des preuves répétées de son dévouement à la patrie.
Repoussés à plusieurs reprises des frontières du Canada, et lassés d'une lutte où ils n'avaient rien à gagner, nos voisins des Etats-Unis songèrent à s'accommoder avec l'Angleterre.
La paix se signa à Gand, au mois de
décembre 1814; elle fut ratifiée d'abord
Î)ar le prince régent de la Grande-Bretagne, e vingt-neuf du même mois, puis par le président des Etats-Unis, au mois de février . Sir George Prévost ne manqua pas de reconnaître, dans l'occasion, les services de la milice du pays; il informa particulièrement le secrétaire des colonies, du zèle qu'avaient montré Mgr. Plessis et tout son clergé pour la défense du Canada; il lui représenta aussi la salutaire influence que le chef de l'église catholique dans la province exerçait sur ses diocésains. Aussi, une lettre de* Lord Bathurst au général Prévost, en 1813, témoignait qu'on n'était plus au temps où l'on menaçait de traîner révêque de Québec devant les tribunaux pour avoir pris le titre qui lui appartenait. "Je dois vous informer," écrivait lord Bathurst, "que son altesse royale le prince régent, au nom de Sa Majesté, veut que désormais les appointements de Vévêque catholique de Québec soient de mille louis
Î)ar année ; c'est un témoignage rendu à la oyauté et à la bonne conduite du gentilhomme qui occupe maintenant cette place et des autres membres du clergé catholique de la province."
Deux mois après, le môme ministre répondait à l'éveque anglican, qui s'était plaint de ce que le gouvernement reconnaissait deux titulaires du même diocèse :
"Quelle que soit ropinion qu'on puisse avoir touchant les mesures à prendre pour arrêter le progrès de l'église catholique dans la province, ou pour diminuer la prépondérance qu'elle y a récemment acquise, vous comprendrez comme moi, j'en suis certain, que le temps où les sujets canadiens de S. M. font les plus louables efforts, en défendant la province contre l'ennemi, n'est pas le plus favorable pour introduire des changements qu'ils considéreraient, peut-être à tort, comme restreignant les privilèges de leur église." *
Vers la môme époque, le greffier du conseil exécutif, M. Ryland, était forcé de donner à Mgr. Plessis le titre d'évêque catholique de Québec, dans un document public qu'il lui adressait, et il le faisait de lort mauvaise grâce. " Monsieur Plessis," écrivait-il au secrétaire de sir George
Prévost, "exprime le désir que je lui
donne le litre d'évêque catholique romain de Québec, au lieu de le nommer surintendant de l'Eglise romaine. Ne me croyant point libre d'adopter un changement contraire à la pratique recommandée dans les instructions de Sa Majesté, je soumets la question au gouverneur et je me laisserai guider par sa décision."
Au nom du général Prévost. M. Brenton répondit brièvement que, puisque lord
*. Lettre du 27 décembre 1813.
Bathurst lui-même reconnaissait monsieur Plessis comme évêque catholique romain de Québec, il n'existait aucune raison qui empêchât M. Ryland d'en faire autant.
Ainsi les membres de la cabale voyaient leurs insultantes prétentions repoussées par le gouverneur et par le ministre. Tls s'étaient pourtant crus assurés de la victoire, car, sous le général Craig, l'un d'entre eux avait rédigé un projet de lettres patentes, dont voici un extrait :
" Par ces présentes, nous constituons et nommons N., notre surintendant ecclésiastique pour les affaires de notre Eglise de Rome, dans notre province du Bas- Canada
" Et nous autorisons le dit N., et ses
successeurs dans la dite charge, à
exercer la jurisdiction spirituelle et
ecclésiastique, dans notre dite province,
suivant la loi, et nous avons donné et
accordé à notre dit surintendant ecclésiastique pour les affaires de l'Eglise de Rome,., plein pouvoir et entière autorité de conférer les ordres de diacre et de prêtre ; d'instituer par lui-même, ou par son délégué, les prêtres et les diacres que nous présenterons et nommerons aux bénéfices d^ns la province, avec charge d'âmes "
Comme on le voit, le projet de remettre l'autorité ecclésiastique aux chefs du conseil exécutif était complètement organisé, et il ne lui manquait plus que l'approbation du souverain.
Par sa prudence, sa modération et sa fermeté, Mgr. Plessis avait déjoué les machinations du parti anti-catholique ; sans se laisser entraîner dans les luttes politiques, il s'était maintenu à son poste sur le terrain de la religion ; il avait repoussé, les unes après les autres, les attaques des ennemis de l'Eglise, et non-seulement il prenait publiquement son titre d'évôque de Québec, mais il le faisait reconnaître par les autorités de la colonie et de la métropole.
Il lui restait cependant à obtenir quelques concessions du gouvernement impérial,
f\o\ir assurer à la hiérarchie catholique 'entière liberté d'action à laquelle elle avait droit dans la province. Des obstacles se présentaient encore dans la voie des améliorations, et l'évoque de Québec avait besoin de courage, de persévérance et d'une protection toute spéciale du ciel, pour maintenir son Eglise dans la position favorable, où, avec la grâce de Dieu, il avait réussi à la placer. Humiliée sous le général Prévost, la ligue des fonctionnaires n'était ni détruite ni dispersée ; elle possédait des agents, du crédit et des protecteurs ; c'était même en partie sur ses représentations, que venait d'être rappelé le gouverneur qui, par sa prudence, avait conservé le Canaaa à l'Angleterre, mais qui avait eu le tort de rendre justice aux anciens habitants du pays.
En prorogeant les chambres le vingt-cinq
mars 1815, sir G. Prévost les informa qu'il était rappelé en Angleterre afin de repousser des accusations qui attaquaient sa réputation militaire. Quoique malade, il partit pour l'Angleterre le trois d'avril, et prit la voie de Saint-Jean du Nouveau-Brunswick.
Les adresses les plus flatteuses lui furent présentées avant son départ, surtout de la part des Canadiens d'origine française, qui lui savaient gré de son impartialité à leur égard. Il f utlsincèrement regretté de l'évoque de Québec, qui connaissait ses bonnes dispositions pour les institutions religieuses du Canada.
" Notre bon sir George est parti," écrivaitil peu après au grand vicaire MacDonell, " et avec lui ont disparu une partie de vos espérances et des miennes pour l'avancement des lettres et de la religion catholique dans notre pays."
Sir Gordon Drummond qui fut chargé de l'administration temporaire du gouvernement, en attendant qu'un successeur eût été nommé à sir George Prévost, n'avait ni le temps ni l'inclination de s'occuper des affaires de l'église catholique.
La conclusion de la paix permit au prélat de reprendre la visite des missions renfermées dans les provinces du golfe Saint- Laurent. Parti à la fin de mai 1815, il parcourut le littoral du Cap-Breton, où il visita les ruines de Louisbourg, occupées par quelques pauvres familles de pêcheurs ;
snr la côte de la Nouvelle-Ecosse, il s'arrêta à plusieurs villages qu'avaient établis, depuis peu d'années, des Acadiens revenus de l'exil pour habiter un coin de leur ancienne patrie. A Halifax, il fut reçu avec honneur par les autorités anglaises, et fit connaissance avec sir John Coape Sherbrooke, alors lieutenant-gouverneur de la province.
Après avoir parcouru les missions les plus importantes de l'ancienne Acadie et remonté la rivière Saint-Jean jusqu'au village sauvage de Sainte-Anne, il revint au Canada, en passant par Boston, New- York et Albany. Cs fut dans la première de ces villes qu'il rencontra Monseigneur de Cheverus, qui en était éveque, et qui depuis devint archevêque de Bordeaux et cardinal ; là aussi il fit connaissance avec le vénérable grand vicaire M.' Matignon, qui voulut accompagner l'évoque de Québec jusques à sa ville épiscopale.
Mgr. Plessis avait parcouru toutes les parties de son vaste diocèse, à l'exception du Haut-Canada, qu'il entreprit de visiter en 1816 ; c'était un voyage alors fort difficile. Les villages, encore peu nombreux, étaient séparés les uns des autres par d'interminables forets. On trouvait çà et là quelques groupes de catholiques ; les plus considérables s'étaient formés à Saint- Raphaël de Glengarry, à Kingston et à Sandvsrich. Le prélat s'arrêta plusieurs jours
A Kingston,* d'où il partit pour Sandwich et Saint-Pierre de la Rivière-à-la-Tranche, deux établissements jetés, à cette époque, sur les confins de la civilisation. Au-delà commençaient les grandes solitudes de Touest, connues sous le nom de pays d'en haut^ et où un grand nombre de Canadiens faisaient la traite pour la compagnie de la Baie-d'Hudson et celle du Nord Ouest.
Dans les vues de subvenir aux besoins spirituels de ces pauvres catholiques, privés depuis longtemps de toute instruction religieuse, et en mrme temps avec l'espérance de procurer la conversion des infidèles, Févéque de Québec se disposa à fonder une mission perïnanente au centre des contrées sauvages du Nord-Ouest.
En effet, cette année, sur la demande de lord Selkirk, qui s'occupait de former une colonie à la Rivière-Rouge près du lac Winnipeg, M. Tabeau, curé de Boucherville, avait été envoyé au fort William, situé à l'extrémité occidentale du lac Supérieur ; il y devait rencontrer les voyageurs du Nord\ et prendre des informations sur les moyens d'établir deux missionnaires à
* En 1816, Kingston renfermait soixaute-quinze familles catholiques, dont cinquante-cinq étaient canadiennes, et vingt, soit écossaises soit irlandaises. Sandwich avait une population catholiaue de quinze cents âmes. I^s deux établissements de Malden et de la Rivière-à-la-Tranche. contenaient environ quatre cent cinquante âmes.
t On nommait voyageurs les hommes engagés par les 4Dompagnies du Nord-Ouest et de la Baie-d'Hudson, soit
la Rivière-Rouge, au milieu des familles qui commençaient à s'y réunir.
L'année 1816 fut marquée par un certain mécontentement politique, causé par le succès apparent du parti opposé à Sir George Prévost, et par les efîorts des chefs de la bureaucratie pour regagner le terrain qu'ils avaient perdu. Une vague inquiétude touchant leurs projets s'emparait de l'esprit du peuple et même d'une partie du clergé.
Sir John Coape Sherbrooke, qui venait d'être nommé gouverneur du Canada, reçut de lord Bathurst l'instruction de travailler à concilier les catholiques. '' Le système adopté par la législature de la Grande- Bretagne," écrivait le ministre, " empêche de soutenir les protestants contre les catholiques romains, dans la province du Bas- Canada...... L'on est ici disposé à favoriser
les désirs et les intérêts de ces derniers
si vous pouvez arriver à une bonne entente avec leur église."
Pojr obtenir ce résultat, le nouveau gouverneur proposa d'appeler l'évêque catholique au conseil législatif, et de favoriser l'institution de vicaires apostoliques dans le Haut-Canada, la Nouvelle-Ecosse et l'Ile du Prince-Edouard. Ces deux propositions
pour conduire leurs canots, soit pour faire la traite avec les sauvages. Les voyageurs qui s'arrêtaient au fort William portaient le nom mangeurs de lard ; les vrais voyageurs du Nord étaient ceux qui demeuraient au-delà de ce poste, et ne descendaient à Montréal qu'après un séjour de plusieurs années dans les pays sauvages.
furent soumises en Angleterre, à^ravocatgénéral, qui les approuva.* Après avoir pris ravis de ses amis et pesé mûrement les avantages que la religion pourrait retirer de sa présence au conseil législatif, Mgr.
Plessis se décida à accepter la faveur qu'on voulait accorder aux catnoliçues du Canada dans la personne de leur éveque, et par un mandamus du trente avril 1817, il fut nommé conseiller législatif. Dans cet instrument, il était of&ciellement reconnu,
{>ar le prince fégent, comme éveque cathoique romain de Québec.
Informé d'avance de la résolution du gouvernement impérial, le juge en chef du Bas-Canada, M. Sew^ell, protesta contre cette mesure, et déclara qu'elle tendait à reconnaître l'autorité du pape dans les domaines de l'empire britannique ; il proposait d'adopter quelque expédient pour sauver au moins les apparences. Comme la nomination s'était faite après mûre délibération, lord Bathurst refusa de revenir sur ses pas ; bien plus, le gouvernement consentit même à reconnaître un coadjuteur cum futurâ successione^ quand il aurait été présenté au gouverneur.
Pendant le reste de sa vie, l'évoque de Québec siégea régulièrement au conseil législatif, afin d'y protéger les intérêts de la religion et de la patrie. Quoique placé avec
Rapport de Sir C. Robinson, ler mars 1817.
là minorité dans la chambre, dont les principaux membres appartenaient à la religion anglicane et se laissaient guider sur les matières ecclésiastiques par le docteur Mountain, Mgr.Plessis ne manquait jamais de revendiquer avec fermeté les droits des Canadiens catholiques, lorsque quelque voie ennemie s'élevait pour attaquer leurs institutions ou leurs droits.
En 1821, il se prononça fortement contre une décision de ses collègues, en vertu de laquelle la branche populaire de la législature se trouvait privée d'une partie de ses privilèges dans le vote de la liste civile. Il résista avec tant de courage en 1824, à quelques empiétements proposés par le parti ultra-anglican, qu'il fit rejeter des propositions offensantes pour les catholiques ; sa victoire fut complète, et l'évoque anglican laissa la salle, en protestant contre le peu de dévouement des conseillers à la religion de leur auguste souverain.
Règlement de vie — Occupations journalières — Corresponc^nce — Portrait — Rapports avec son clergé — Amis — Gaité.
Après avoir suivi le digne évoque de Québec au milieu de la longue et pénible lutte qu'il eut à soutenir pendant plus de
dix ans, pour défendre l'existence de son siège et la liberté du culte catholique, il convient de le considérer dans 'les détails de la vie intime et dans ses rapports avec les différentes portions de son troupeau.
Comme il l'avait prédit lorsqu'il fut élevé sur le siège de Québec, sa vie, durant son épiscopat, fut une suite non interrompue de sacrifices et de travail. L'on peut se figurer quelles étaient ses inquiétudes et ses angoisses, dans les temps où il voyait son église assaillie par les mesquines taquineries de quelques officiers publics, qui se regardaient comme les arbitres des destinées du Canada, et qui du haut de leursbureaux abaissaient un œil de mépris sur la religion catholique. Ces hommes, il les connaissait ; il aurait pu dévoiler leurs manœuvres à son peuple, qui était bien disposé à soutenir son premier pasteur.
Mais de ces révélations pouvaient naître des haines profondes ; l'autorité déjà assez peu respectée du gouverneur Craig serait tombée dans une complète impuissance ; les offres de la république américaine pouvaient alors devenir assez séduisantes pour égarer quelques esprits inquiets et ébranler leur fidélité. Dans la crainte d'exposer une partie de son troupeau à ces dangereux résultats, l'éveque de Québec crut devoir se taire, souffrir et attendre.
D'un autre côté, que de reproches n'avaitil pas à endurer de la part de quelques
patriotes ardents, qui, ne comprenant pas ses motifs, l'accusaient d'être timide, obséquieux, indifférent à la bonne ou à la mauvaise fortune de ses compatriotes !
C'était-làpour lui une douloureuse épreuve, à laquelle il se résigna cependant, afin de ne point compromettre l'avenir de ses ouailles.
Si pendant plusieurs années sa carrière
f^arut moins hérissée de difficultés, Dieu ui réservait pour la fin de sa vie d'amères contradictions, d'autant plus sensibles à son âme, qu'elles lui furent suscitées par des frères qui avaient combattu avec lui les ennemis du dehors. Lorsque, à ces grandes sources de tristesse, l'on joint les nombreuses misères qui, chaque jour, assaillent la vie d'un homme chargé de gouverner au spirituel un immense territoire et redevable de son temps et de ses talents au plus petit comme au plus grand de ses diocésains, on comprend qu'il avait raison de s'attendre, comme il l'exprimait, à être purifié par un ministère bien crucifié et bien contrarié.
A côté des souffrances de l'âme, les peines corporelles lui semblaient bien légères.
Quant aux occupations constantes de tous les jours, loin de les redouter, il les recherchait comme des distractions, et semblait einbarrassé lorsqu'il eu rencontrait moins qu'à l'ordinaire. Régulier et méthodique, il prenait les moyens les plus
convenables pour expédier les affaires à mesure qu'elles se présentaient, de manière à ne les laisser jamais s'accumuler.
Après son élévation à Tépiscopat, il observait, autant qu'il le pouvait, le règlement qu'il avait suivi pendant qu'il était curé de Québec ; sa journée se prolongeait depuis quatre heures et demie du matin jusqu'à onze heures et demie du soir; son temps était réglé soigneusement et ménagé avec la plus stricte économie. Ainsi que ses prédécesseurs, il jouissait de la généreuse hospitalité du séminaire de Québec.
Eh bien ! de tous les habitants de la maison, pas un n'était plus exact que lui à observer le règlement de la communauté, dans les parties qu'il pouvait suivre sans nuire à ses devoirs d'évôque.
A six heures et demie, il avait fait son oraison, dit une partie du bréviaire du jour et se trouvait prêt à commencer la messe. C'était toujours après une longue préparation et avec un profond respect, qu'il célébrait le saint sacrifice, pendant lequel il observait scrupuleusement les cérémonies ordonnées par l'Eglise.
Au milieu de ses occupations multipliées et de ses profondes études de théologie, il avait trouvé le temps de si bien apprendre les rubriques, qu'il lui était rarement nécessaire de recourir à un manuel pour se rappeler ces détails compliqués qui mettent souvent les meilleures mémoires
en défaut; il était également versé dans les cérémonies qui sont prescrites aux officiers employés dans le chœur. Loin de regarder ces rites comme des observances oiseuses, il faisait remarquer que, puisque Dieu lui-même n'avait pas jugé indigne de Sa Majesté de régler le cérémonial à suivre dans les sacrifices de l'ancienne loi, les ministres du cultç catholique doivent singulièrement respecter les cérémonies près crites par l'Eglise dans la célébration du grand sacrifice de la loi nouvelle. Aussi veillait-il attentivement à ce que les clercs de sa cathédrale les observassent avec exactitude, et il leur répétait cette maxime qu'il avait adoptée lui-même : Omnia secundum ordinem fiant.
Vers sept heures et demie du matin il se mettait au bureau, qu'il ne quittait que pour les repas, la récitation du bréviaire et les exercices de piété. Le souper était suivi d'une heure de récréation, pendant laquelle il causait familièrement avec les directeurs du séminaire et les prêtres attachés au service de la cathédrale. Il prenait une part active dans la conversation et la rendait utile et agréable par le sel attique de son esprit, par le charme de ses narrations et par l'étendue de ses connaissances. Bien peu d'hommes racontaient aussi heureusement; il avait le talent de saisir à la volée un fait souvent peu remarquable par lui-même ; il s'en emparait, le
façonnait, en présentait les parties les plus saillantes sous une forme neuve et intéressante. Quelquefois il faisait ressortir, par une expression piquante, ce qu'il y avait d'insolite, de ridicule, d'absurde dans un mot ou dans une situation. La matière de ses récits paraissait inépuisable : les fruits de ses études, de ses lectures, de ses méditations, les souvenirs de sa jeunesse, ses rapports avec les anciens évoques, les traditions recueillies sur les derniers temps de la domination française, ses voyages dans le Canada et les provinces voisines, les scènes grotesques passées sous ses yeux dans les assemblées de marguilliers et de notables, les chroniques des vieilles paroisses, les merveilles de Londres, de Paris et de Rome ; tel était le champ étendu qu'il savait dérouler devant ses auditeurs de manière à les intéresser et à les instruire.
Ses occupations journalières, variées dans leur objet immédiat, aboutissaient toujours au même but principal : la gloire de Dieu d'abord, puis l'avantage du prochain.
Comme saint Paul, il pouvait dire qu'il avait la sollicitude de toutes les églises ; car, de son cabinet, il dirigeait toutes les affaires religieuses de son vaste diocèse.
Seul, il faisait tout mouvoir : communautés, séminaires, collèges, missions, paroisses. Dans les circonstances difficiles, les curés s'adressaient directement à lui
pour recevoir ses avis, et tous étaient assurés de recevoir, dans le plus court délai, une réponse de la main môme de leur évêque: quoiqu'il eût auprès de lui un secrétaire et un sous-secrétaire, il ne les employait généralement que pour l'enregistrement de lettres importantes ou pour les transactions ordinaires des bureaux de réveché.
Aussi sa correspondance était immense et embrassait toutes sortes d'affaires, depuis celles qu'il traitait avec la cour de Rome et le ministre des colonies, jusqu'aux directions qu'il adressait à l'économe du collège de Nicolet ou aux avis paternels qu'il donnait au plus jeune de ses prêtres.
Les nombreux et volumineux registres de ses lettres, conservés aux archives de l'archevêché de Québec, ne contiennent qu'une partie de sa correspondance durant son long épiscopat. Il applanissait les difficultés des membres de son clergé, les dirigeait dans la conduite de leurs paroisses, leur donnait des avis pour eux-mêmes et pour leurs ouailles. Avec le cardinal préfet de la Propagande il entretenait des rapports suivis, et lui rendait un compte fidèle de l'état de la religion dans son diocèse ; il écrivait fréquemment aux gouverneurs du Canada, aux chefs civils des provinces renfermées dans son diocèse, aux évêques d'Angleterre, d'Irlande et des Etats-Unis.
D'un style net, clair, concis, ses lettres.
comme ses discours, ne renferment rien d'inutile ; elles dénotent dans Técrivain une science profonde des matières ecclésiastiques, des connaissances variées, une intelligence supérieure toujours servie à souhait par une forte et heureuse mémoire ; '^ et," suivant un de ses amis, " un enjouement qui lui était propre et qui brillait dans ses conversations familières."
De sa ville épiscopale il veillait sur toutes les parties de son diocèse, y maintenait la discipline ecclésiastique et faisait observer exactement les saints canons ; pour cette fin, il exigeait que ses grands vicaires, placés dans les centres importants, lui fissent des rapports fréquents sur les paroisses de leurs cantons. C'était surtout avec monsieur Roux, supérieur du séminaire de Montréal, qu'il correspondait le plus souvent, car il le considérait comme son premier et principal grand vicaire ; il le consultait, lui communiquait confidentiellement ses plans et lui faisait part des joies et des afflictions de son église.
Le chapitre de la cathédrale s'était peu à peu éteint après la conquête du pays, et n'avait pu être renouvelé à cause du petit nombre de prêtres et de l'extinction des prébendes. Quoique privé de ce secours, Mgr. Plessis ne manquait point de célébrer avec splendeur les grandes fêtes de l'année, au moyen des quelques directeurs, des ecclésiastiques et des élèves du Séminaire,
qui restaient encore à sa disposition. Dans ces jours solennels, on remarauait Tiinposante figure du prélat, au milieu des ministres qui l'entouraient à l'autel pendant la célébration des saints mystères. Quoiqu'il fût d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, ses larges épaules, ses formes robustes et vigoureuses, la gravité de sa démarche, la dignité de son maintien semblaient le grandir au-dessus de tous ses assistants et le désigner tout naturellement comme destiné à commander.
" Tel il parut le jour de sa consécration," fait observer un des orateurs qui ont prononcé son éloge, '' tel vous l'avez vu nombre de fois, et toujours vous avez été saisis à cette vue d'une admiration ieligieuse. Ne fixions-nous pas nos regards avec complaisance sur la personne de cet auguste prélat, dans les fêtes pompeuses dont il aimait par sa présence à augmenter la splendeur, et où la majesté de sa personne imprimait si vivement dans tous les cœurs cette sainte vénération pour le sacré ministère et cette haute idée de la religion dont il était lui-même pénétré ? "
C'était surtout dans les grandes et pompeuses réunions du clergé, qui avaient lieu a la fête du sacerdoce^ qu'il faisait beau voir la grande figure du prélat. Ses yeux perçants semblaient sonder le cœur de ceux sur qui il les laissait tomber ; sa tête puissante, remarquable par la noblesse des
traits, par un front large et élevé, devenait le centre de tous les regards et dominait l'assemblée entière, lorsque du haut du sanctuaire de la cathédrale, et environné d'un triple cercle de ses prêtres, il leur adressait une allocution en latin ou recevait entre ses mains la rénovation des vœux de chacun d'entre eux, depuis le vétéran du sacerdoce courbé sous le poids des travaux et des années, jusqu'au jeune lévite, à peine entré dans la carrière ecclésiastique.
Sachant que de la piété et de la science du clergé dépend ordinairement l'avance ment spirituel des fidèles, Mgr. Plessis inculquait fréquemment à ses prêtres l'importance de l'étude, de la méditation et de la retraite. Dans ses lettres, dans ses conversations, dans ses discours publics, il leur suggérait les moyens de se maintenir dans la pratique des vertus qui conviennent à leur état, et les exhortait à n'en négliger aucun.
Lui-même était pour eux une leçon vivante, car il pouvait être à bon droit regardé comme la forme et le modèle de son clergé. Sa solide piété, ses mœurs irréprochables, son attachement à observer la discipline de l'Eglise, sa régularité extrême en faisaient un ecclésiastique accompli sous tous les rapports. Aussi ses exemples influaient grandement sur la conduite de ses prêtres, qui tâchaient d'imiter la vie édifiante de leur évêque.
La plupart d'entre eux raimaient comme des enfants aiment un père, et auraient été fâchés de Fàfîliger en quoi que ce fût.
" Si j'avais offensé cet homme-là," disait un jour M. Painchaud, fondateur du collège de Sainte-Anne, " je consentirais à me traîner sur les genoux, depuis mon presbytère jusqu'à Québec^ pour lui demander pardon de ma faute." *
A bon droit on peut dire que les maximes et les exemples du grand évoque ont laissé sur le caractère du clergé canadien une empreinte qui demeurera ineffaçable et qui s'est étendue sur le peuple tout entier.
De son côté, il s'attachait à ses prêtres ; il aimait aies voir et à converser avec eux.
Sa porte leur était toujours ouverte et il se plaisait à les admettre à sa table, dans sa maison de Saint-Roch, où, pour cette fin, il passait ordinairement une journée chaque semaine. Durant leurs maladies, il s'informait souvent d'eux, les visitait quand il le pouvait et cherchait à leur procurer des soins et des secours lorsqu'ils en manquaient.
Cet homme qui paraissait si froid, si impassible au milieu des difficultés de la vie, avait cependant un cœur fort sensible.
Bien des fois l'on a vu de grosses larmes couler sur ses joues, lorsqu'il assistait à la sépulture de quelqu'un de seS| anciens
*. M. Charles-François Painchaud étaif un des hommes les plus aimables et les plus brillants du clergé canadien.
coopérateurs dans la vigne du père de famille. Durant ses luttes les plus pénibles, alors que sur ses traits se reflétaient les souffrances morales, la voix de quelqu'un des prêtres, qui lui étaient particulièrement attachés, suffisait pour ramener la sérénité sur son front et dissiper jusqu'aux dernières traces de l'orage. Ces amis intimes n'étaient pas nombreux ; mais on peut juger de leur valeur quand on sait ce qu'étaient les De Guise, les Girouard, les Desjardins, les Turgeon, les Perras, les Maguire, les Raimbault.
Lorsque le digne prélat pouvait, pendant quelques jours, oublier les inquiétudes et les soucis attachés à l'épiscopat, sa gravité cédait la place à une gaîté franche et presque enfantine.
C'était surtout pendant les quelques jours qu'il passait annuellement au collège de Nicolet qu'il semblait secouer le poids de sa dignité et remonter le cours des années, afin de se rapprocher de la jeunesse. Le sourire sur les lèvres, il parcourait les rangs des étudiants ; il les connaissait presque tous par leur nom ; à chacun il adressait quelques paroles pleines de bienveillance et d'amabilité; il les interrogeait avec bonté, et s'il arrachait une réponse spirituelle à quelqu'un, il était le premier à en rire de tout cœur. Parfois il allait jud^u'à présider aux récréations de ces jeunes gens et à leur suggérer des
chants ou des jeux, qui lui rappelaient les amusements de ses premières années.
C'était un père rentré au sein de sa famille, après une longue séparation, et jouissant der la joie de ses enfants bien-aimés.
Au fond de son âme il y avait une forte dose de gaité ; elle était comprimée ordinairement par les exigences de sa position, mais souvent elle débordait malgré tous ses efforts pour Tétouffer. Bien des fois, au milieu de solennelles cérémonies,il arrivait qu'une figure grotesque ou une franche balourdise d'un de ses assistants bouleversait sa gravité et lui imposait la rude tâche de refouler les mouvements d'un rire convulsif. C'était surtout durant le cours de la visite épiscopale que se présentaient le plus fréquemment les occasions, qui, malgré ses résistances, lui faisaient perdre son sérieux ordinaire dans l'exercice de ses fonctions ; cette propension à rire l'humiliait beaucoup, mais il ne la pouvait maîtriser, lorsqu'un objet ridicule ou une circonstance bizarre frappait tout à coup ses yeux.
Il avouait que bien des fois il ne s'était contenu qu'avec des efforts incroyables.
Dans une des paroisses récemment établies au nord de Montréal, il venait d'être reçu avec les honneurs militaires. Après son entrée solennelle dans l'église, comme il se détournait pour donner, de l'autel, la bénédiction à la foule, il s'arrête pendant
quelques instants sans pouvoir proférer une seule parole; lorsqu'il réussit enfin à se faire entendre, sa voix est brisée et semblé à chaque instant prête à lui manquer.
. — " Monseigneur est-il malade ?" demande un des prêtres de la mission à M. Turgeon, alors secrétaire. — '• Non," répond celui-ci, qui comprenait la cause de l'embarras ; ••' mais il a remarqué' quelque chose qui le porte à rire." Le prélat expliqua ensuite fénigme': au milieu du peuple pieusement agenouillé, il avait aperçu une cinquantaine de jeunes gens, restés debout, affectant la tenue militaire, et portant à Tépaule des fusils de toutes les formes et de tous les calibres. Ces miliciens amateurs avaient entendu dire qu'un soldat sous les armes ne doit ni s'agenouiller ni se découvrir dans l'église ; aussi, ils se tenaient droits et couverts : les uns avaient sur la tête un chapeau de paille, orné de longues plumes de coq ; d'autres portaient une toque bleue à large bordure blanche et surmontée d'un énorme pompon de laine. L'attitude et Taccoulrement de ces braves étaient si comiques, que Tévêque, en les apercevant, éprouva la plus grande difficulté pour comprimer le rire qui, malgré lui, montait à chaque instant sur ses lèvres.
Vers cette époque, les églises de la campagne renfermaient beaucoup de peintures détestables, dont quelques-unes étaient de véritables caricatures, plus propres à exciter
la gaîté qu'à entretenir la piété des fidèles. Mgr. Plessis s'attachait à faire disparaître du lieu saint ces croûtes informes et à les reléguer dans les çreniers ; mais il avait beau les proscrire, il en échappait toujours quelques-unes, qui semblaient chargées de venger leurs compagnes exilées.
Un premier jour de visite, le prélat, du haut de la chaire de Saint-François de Neuville, adressait son discours d'entrée à de nombreux auditeurs, fort attentifs aux paroles de leur premier pasteur. Pendant un des passages les plus sérieux du sermon, il se tourne vers le chœur et jette les yeux sur une toile barbouillée de vives couleurs ; il les détourne prompLement, parce qu'il a reconnu un piège tendu à sa gravité ; puis malgré lui, il les reporte sur la malencon treuse peinture, qui semble le fasciner" Vaincu, il s'arrête et plonge un regarddévorant au fond de ce ciel empourpré.
Quelle scène ! Une masse d'étoiles, le soleil et une moitié de la lune sont emportés sur les ailes grisonnantes d'un ange. C'est bien saint Michel, en habit rouge, pantalon bien et belles bottes à l'écuyère ; l'archange s'élance vers la terre en héros de roman, tôle haute et flamberge au vent, prêt à frapper d'estoc et de taille. De son lourd et épais talon, il va écraser le nez robuste de Lucifer, qui se prépare à le recevoir sur ses cornes, et répond à ses menaces par une grimace effroyable.
La scène produit son effet sur le prédicateur ; mille et mille idées étranges et bizarres se croisent dans son imagination ; sa poitrine se gonfle, ses lèvres se dilatent ; il éprouve un immense besoin de rire ; chaque mot s'arrête au passage, prêt à rétouffer. 11 s'assied, se relève, tousse ; peines inutiles ! rien ne peut chasser de son esprit cette inimitable grimace de Satan. De désespoir, il se hâte d'arriver à la péroraison, gagne la sacristie, se laisse cneoir sur une chaise, et décharge son cœur par un rire vigoureux et prolongé.
On comprend qu'après avoir joué un si vilain tour, le tableau, avec ses personnages, fut consigné au grenier de l'église pour ne plus jamais reparaître au grand jour. " Et il l'avait bien mérité, " ajoutait l'évoque en rapportant cette anecdote, " il m'avait fait passer par une des plus rudes épreuves de ma vie, car je craignais à chaque instant de m'éclater de rire en pleine chaire. "
Elèves du grand séminaire — Jeunes prêtres — Respect général pour l'évêque de Québec — Visites épiscopaJes — collège de Saint-Hyacinthe — Eglise et petit collège du faubourg saint-Roch.
Convaincu qu'il importe plus d'avoir de bons prêtres que d'en avoir beaucoup,
Mgr. Plessis apportait un soin extrême à bien choisir les jeunes gens qu'il admettait à Tétat ecclésiastique ; il surveillait les élèves du grand séminaire ; il les interrogeait lui-même pour découvrir leurs talents et leur capacité, il s*enquérait fréquemment de leur caractère et de leur conduite. Les dimanches, il leur donnait une conférence soit sur récriture sainte, soit sur le rituel ou sur Tadministration des paroisses. Il rendait cette instruction si intéressante, que tous y assistaient avec plaisir, à l'exception toutefois de ceux dont la conscience était chargée de quelque faute commise dans les cérémonies on dans le chant, pendant les offices d(3 la journée, ou qui, durant la semaine, avaient manqué à quelque point du règlement, particulièrement à l'article du silence.
Sur la tête de certains coupables, l'orage fondait d'une manière terrible ; tandis que, grave et solennelle, l'admonition tombait sur d'autres, lentement, mais rudement.
Pour lé patient condamné à rester sur la sellette, il n'y avait point de meilleur remède que le silence le plus parfait et le plus longanime. Malheur à lui quand il essayait de s'abriter derrière quelques excuses. Souvent la réprimande qu'il subissait publiquement était une épreuve décisive; elle n'avait peut-être d'autre objet, que de découvrir le défaut de la cuirasse dans le caractère du jeune aspirant. Quand
il se montrait impatient, revôche, surtout s'il répondait sans nécessité aux reproches qui lui étaient adressés, son sort était décidé ; c'en était fait de lui. " Un prêtre, comme un soldat," disait le prélat, " est tenu de recevoir les ordres et les réprimandes de ses supérieurs sans murmurer devant ses confrères "
Lorsque la séance était levée, celui qui avait enduré patiemment la semonce pouvait en particulier plaider sa cause auprès de révoque ; bien loin de s'en offenser, celui-ci était toujours disposé alors à recevoir des explications et à faire entendre des paroles d'encouragement et de consolation.
Au sortir du grand séminaire, le jeune prêtre était l'objet de la sollicitude de Mgr. Plessis ; les lettres du vénérable prélat, adressées à de nouveaux vicaires, à des irûssionnaires encore dépourvus d'expérience, occupent une large place dans sa correspondance. Il s'attachait à les prémunir contre les dangers de leur position, à leur tracer un règlement de vie, à leur donner de salutaires conseils pour les guider dans l'exercice du saint ministère.
Ce n'était pas seulement au sein de son clergé que l'évêque de Québec jouissait d'une estime et d'une vénération iustement méritées ; toutes les classes de la société le respectaient profondément. Nos frères séparés l'honoraient pour ses vertus et ses
talents universellement reconnus ; les chefs* da parti opposé à la cause catholique ne pouvaient s'empêcher d'admirer sa haute intelligence, sa modération et sa persévérance ; avec les gouverneurs il savait maintenir des rapports de civilité et de bienveillance, lors même qu'il résistait à leurs demandes ; Sir George Prévost et Sir John Sherbrooke, en particulier, lui avaien t donné leur amitié. Quant à sos dio^îésains, tous le connaissaient, le vénéraient et lui étaient attachés. Los membres catholiques des deux chambres recourai'^nt volontiers à ses lumières et à sa prudence, lorsqu'il s'agissait des grands intérêts delà province. Séparés quelquefois de lui sur des mesures secondaires, ils réclamaient ses conseils et son appui dans les occasions importantes, car ils le savaient entièrement dévoué à sa patrie et ils appréciaient la valeur de son nom auprès de la population canadienne.
Les citoyens de Québec, au milieu des quels il avait passé la plus grande partie de sa vie et dontil avait été le curé pendant bien des années, lui étaient complètement dévoués, et plusieurs d'entre eux tenaient à sa disposition leurs bourses aussi bien que leurs cœurs ; quelques-uns des principaux marchands de la ville étaient toujours prêts à répondre à ses appels. Ses revenus étaient engagés d'avance pour les églises, les missions, les malheureux ; mais s'il lui arrivait tout à coup une demande pressante
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Les citoyens de Québec, au milieu des quels il avait passé la plus grande partie de sa vie et dont il avait été le curé pendant bien des années, lui étaient complètement dévoués, et plusieurs d'entre eux tenaient à sa disposition leurs bourses aussi bien que leurs cœurs ; quelques-uns des principaux marchands de la ville étaient toujours prêts à répondre à ses appels. Ses revenus étaient engagés d'avance pour les églises, les missions, les malheureux ; mais s'il lui arrivait tout à coup une demande pressante
plein d'esprit et d'à-propos, il faisait baisser le ton hâbleur de village et ramenait les mécontents à la raison.
Une ou deux fois par jour il annonçait la parole de Dieu, choisissant soigneusement des sujets convenables à la localité, et mettant ses instructions à la portée de ses auditeurs, de manière à produire de salutaires effets sur les âmes.
Au milieu de tous ces détails, si variés et si embarrassants, Mgr.Plessis ménageait le temps nécessaire pour correspondre avec ses grands vicaires et ses curés ; du coin le plus reculé du diocèse, sa vigilance s'étendait sur toutes les paroisses, et il continuait à donner la direction et le mouvement à l'administration ecclésiastique.
Malgré le nombre de prêtres français qui, à la suite de la révolution, avaient été Ruidés par la providence vers le Canada, l'évoque de Québec, en parcourant son immense diocèse, reconnaissait chaque année que la destitution spirituelle de son troupeau s'accroissait grandement; les collèges, alors existants, ne pouvaient fournir assez de prêtres pour les besoins d'une population qui s'augmentait avec rapidité et débordait hors des anciennes paroisses vers des établissements nouveaux.
Ce fut dans la vue de pourvoir aux nécessités croissantes, qu'il créa. le collège de Nicolet. Peu d'années après, il fut heureux de trouver un coopérateur à
l'œuvre de l'instruction, dans un de ses plus anciens et de ses meilleurs amis, M.
Antoine Girouard, curé de Saint-Hyacinthe, homme doué d'un noble cœur, et remarquable par la solidité de son jugement.
Animé par le zèle du bien et le patriotisme le plus pur, ce bon prêtre apercevait le Vide qui se faisait peu à peu dans les rangs du clergé et il voulut aider à le combler.
'Il sentait que le pays avait besoin de iéfenseurs, ei que l'éducation seule pouvait lr;lever sa race et la soustraire à une pfériorité dans laquelle on chercherait bngtemps encore peut-être à la maintenir." * Monsieur Girouard proposa son plan à 'évoque de Québec, qui l'accueillit avec îhaleur. " Vos projets," écrivait le prélat à ion ami, " sont si conformes à ma manière le voir, que j'y souscris d'avance, persuadé (ue Dieu en tirera sa gloire. Je voudrais tue tous les curés du diocèse pensassent bmme vous et sussent faire un pareil
sage de leurs revenus ; votre exemple
>ourra être utile à plusieurs. Oui, agrandissez votre échelle ; visez à une éducation plus étendue ; je changerai bien d'avis si jh ne vous seconde.... Tout cela demandera du temps, des ressources ; mais il ne faut pas se décourager. Deux bonnes dîmes pourront acquitter la bâtisse ; les pensions
* Discours prononcé par M. Raymond, vicaire général» etc., 1861.
— redonneront quelcTue chose ; au moyen de la frugalité et de la simplicité de Tameublement, sur lequel d'autres font des folies, vous serez en état d'aider, de doter "-J-
L'œuvre du curé de Saint-Hyacinthe fut puissamment favorisée par l'évêque de .Québec, qui fournit à la nouvelle institution des professeurs et des directeurs, tirés en j>artie de sa maison de Nicolet et en partie .au collège de Montréal. Il traça lui-même les règlements des élèves, et en 1817 il ajouta, pour l'avantage des ecclésiastiques BHiployés comme régents, une série d instructions propres à les diriger dans leurs études et a les rendre dignes de servir un jour l'Eglise dans l'exercice du ministère sacerdotal.
Pexidant que Mgr. Plessis était curé de Québec., «on attention s'était portée sur les besoins spirituels d'une partie de la ville, habitée presque exclusivement par des Canadiens. Situé dans la vallée au milieu de laquelle coule la rivière Saint-Charles, le faubourg Saint-Roch semblait dès lors destiné à prendre de grands accroissements.
Ainsi que le fondateur et les premiers habitants de Québec, le prélat pensait que Ja ville occuperait un jour la plaine qui 3'étend depuis le pied du coteau Sainte- Geneviève jusqu'à la rivière Saint-Charles.
Il devenait important de pourvoir aux
t Lçttre de l'évêgue de Québec, 33 novembre 1810,
besoins futurs de ce quartier. En 1811, M.
John Mure lui avait donné un emplacement situé alors au milieu des champs et bien au-delà des dernières habitations. La môme année les fondations d'une église y furent commencées, et au moyen de quelques quêtes, mais surtout avec des sommes prélevées sur la bourse de Téveque, elle était presque terminée et allait être livrée au culte, lorsque, vers la fin de Tannée 1816, un violent incendie la réduisit en cendres et ne laissa debout que des murailles noircies et lézardées.
Le prélat reçut la nouvelle de cet accident avec son sang-froid ordinaire ; et pendant que le feu continuait ses ravages, il prenait des mesures pour le rétablissement de Tédifice et se consolait, par la pensée qu'en le rebâtissant il aurait Poccasion de faire disparaître plusieurs graves défauts du premier plan. En effet. Ton vrage fut repris dès que la saison le permit, et poussé avec tant d'activité, qu'au mois d'octobre 1818, l'évoque eut la consolation de consacrer l'église sous le vocable de la bienheureuse vierge Marie. Cependant, s'il avait réussi, c'était aux dépens d'énormes sacrifices de sa part ; car ses ressources étaient épuisées, et il restait chargé d'une dette de deux mille louis.
Ses vues bienfaisantes se portaient encore plus loin : il prévoyait que la maison de Dieu serait bientôt environnée
d'une nombreuse population catholique, à laquelle il avait préparé les moyens d'obtenir l'instruction religieuse ; il voulut aussi que la jeunesse trouvât, sur les lieux, des instituteurs capables de la former et de l'éclairer. Dans l'année 1795, il avait fondé une école dans le faubourg Saint-Roch ; à cette première marque de sa bieni^eillance, il crut devoir ajouter un second bienfait, en établissant un collège, où des jeunes gens doués de talents et appelés à l'élat ecclésiastique pourraient, à peu de frais, commencer un cours d'études, qu'ils iraient terminer soit au séminaire de Québec, soit au collège de Nicolet.
En conséquence de cette résolution, au mois d'octobre 1818, des classes furent ouvertes dans la vaste maison qui servait de presbytère ; (Quelques ecclésiastiques, placés sous la conduite des chapelains qui desservaient l'église, furent employés comme régents, et bientôt l'institution entra en pleine opération.
L'évoque avait tracé lui-même le plan d'études, qui tendait à abréger la longueur du cours ordinaire. Au bout de trois ans, les élèves devaient savoir le latin, l'anglais, les mathématiques et avoir des connaissances fort étendues dans la géographie et l'histoire. Ce plan avait l'avantage de faire terminer le cours d'études en six années ; il réussi pour les élèves studieux et doués de bons talents ; mais pour les jeunes
gens d'une capacité ordinaire, il n'eut pas le succès qu'en attendait son auteur.
Possédant une merveilleuse facilité, il oubliait que la plupart des hommes n'arrivent à la science que par un travail long et pénible. Cependant, pendant les dix ou onze ans que ce collège fut en opération^ il fournit un bon nombre d'élèves, qui terminèrent avec succès leurs études dans d'autres maisons, et honorèrent ainsi le petit collège où ils avaient reçu leurs premières leçons dans les lettres et les sciences.
Projet de diviser le diocèse de Québec — M. Alexandre MacDonell — Nouvelle-Ecosse érigée en vicariat apostolique — Ije Haut-Canada et le Nouveau-Brunswick soumis à des évêques auxiliaires — Territoire du Nord-Ouest — Lettre de lord Selkirk — Départ de MM. Provencher et Dumoulin
Sour la Rivière-Rouge — Etablissement d'une mission — • Igr Plessis se décide à passer en Europe — Motifs de som voyage — Biens du séminaire de Montréal — M. Lartigue.
Depuis qu'il avait pris possession du siège épiscopal de Québec, Mgr. Plessis avait fait reconnaître, par le gouvernement de la mère-patrie, une partie des droits dont la petite oligarchie du conseil exécutif essayait de priver l'église du Canada. Le ministère semblait disposé à réprimer les prétentions de quelques hommes à vues
étroites, qui avaient entrepris de proscrire le libre exercice de la religion catholique en ce pays. Ainsi la position de l'église de Québec était meilleure qu'elle ne Tavait jamais été. Cependant, il restait encore des améliorations importantes à introduire, pour assurer plus d'efficacité à Tadministration ecclésiastique. Dans le dessein d'obtenir ce résultat, qu'il regardait comme nécessaire pour le bien général de son troupeau, Mgr. Plessis songeait depuis longtemps à partager son immense diocèse en plusieurs vicariats apostoliques ; déjà des démarches avaient été faites pour aplanir les difficultés qu'ils craignait de rencontrer dans l'exécution de ce projet.
En '1816. M. Alexandre MacDonelL son vicaire général dans le Haut-Canada, se rendait en Angleterre, où il devait engager les ministres à favoriser la mesure proposée par révoque de Québec. Personne n'était jplus propre à réussir dans une mission si délicate,, que cet estimable ecclésiastique^ qui jouissait d'un grand crédit auprès du gouvernement britannique.
Au mois de juillet 1817, le saint Père séparait la Nouvelle-Ecosse du diocèse de QuébeCy érigeait cette province en vicariat apostolique, et préposait à la nouvelle division M. Edmond Burke, qui fut sacré à Québec en l'8t8, sous le titre d'éveque de Sion^ Vers la même époque lord Castlereagh engageait la coiar de Rome à ériger deux
autres vicariats apostoliques, formés l'un du Haut-Canada, Tautre du Nouveau- Brunswick, de l'île du Prince-Edouard et de celle de la Magdelaine.
Ce n'était encore là qu'une partie des divisions ecclésiastiques jugées nécessaires par Mgr. Plessis ; il désirait placer un évoque dans le district de Montréal, et un autre dans le territoire du Nord-Ouest.
Arrosé par les rivières qui se jettent dans la Baie-d'Hudson, le territoire du Nord-Ouest avait autrefois été visité par quelques jésuites qui, cependant, ne s'y étaient pas arrêtés ; * l'évangile n'avait pas encore été annoncé dans ces immenses régions ; le nom du vrai Dieu n'y était connu que des voyageurs canadiens et des métis, désignés dans la colonie sous le nom de Bois-Brûlés.
Avant de songera placer un évoque dans ces contrées, il fallait y envoyer des missionnaires. Pour préparer les voies, M. Tabeau, chapelain de l'Hôpital-Générai de Québec, fut chargé, en 1816, de se rendre au fort William, sur le lac Supérieur, et de continuer ensuite sa route jusqu'au lac Winnipeg, si les circonstances le permettaient. 11 ne put toutefois remplir la dernière partie de ses instructions, à
* En juin 1737, un des fils du célèbre découvreur Gauthier de la Verandrye fut massacré par les Sioux, dans un^ ile du lac des Bois ; avec lui furent tués le P. Auneau, jésuite, et vingt voyageurs canadiens.
cause des difficultés survenues entre la compagnie de la Baie-d'Hudson et celle du Nord-Ouest.
Au mois de mai 1818, deux missionnaires partirent pour se rendre à la Rivière- Rouge. MM. Joseph-Norbert Provencher et Sévère-Nicolas Dumoulin, nommés à cette pénible mission, étaient accompagnés de M. Guillaume-Etienne Hedge, ecclésiastique, qui devait remplir les fonctions de catéchiste. Toujours bienveillant, Sir John Sherbrooke leur avait remis une lettre générale de recommandation, adressée à tous les fonctionnaires publics et aux autorités locales. De son côté, lord Selkirk, qui résidait à Montréal, témoignait beaucoup de bonne volonté pour la mission, qu'il avait lui-même demandée avec instance à Tévêque de Québec, et pour laquelle il avait donné une grande étendue de terre, au centre de sa colonie, sur les bords de la Rivière-Rouge.
Dès Tannée 1816, il écrivait à Tévôque de Québec la lettre suivante, qui mérite d'être reproduite :
" J'ai été informé par M. MacDonell, ancien gouverneur de la Rivière-Rouge, que l'automne dernier il vous pria d'en voyer un missionnaire dans ce pays, pour procurer des secours spirituels à un grand nombre de Canadiens qui y sont établis, qui mènent une vie errante à la façon des sauvages, et qui ont contracté avec des
flUes sauvages des unions contraires aux règles. Je suis persuadé qu'un ecclésiastique zélé et intelligent opérerait un bien infini parmi ces gens qui ont presque entièrement
Êerdu le sentiment religieux. Je serais eureux de coopérer, selon mon pouvoir, à
une œuvre si belle
" J'ai été dernièrement informé que Votre Grandeur a formé le projet d'envoyer, l'été prochain, deux ecclésiastiques au lac Supérieur et au lac La-Pluie, vers le temps où les voyageurs employés par la compagnie du Nord-Ouest viennent de l'intérieur pour visiter ces postes.
" Comme ces gens ont aussi un grand besoin d'avis salutaires, je suis heureux d'apprendre qu'un tel projet a été proposé.
Cependant, s'il m'est permis d'offrir une opinion, je ferais observer que la résidence permanente d'un missionnaire à la Rivière- Rouge accomplira votre pieux dessein d'une manière bien plus efficace ; car de sa résidence ordinaire il pourra facilement visiter les postes de traite sur le lac La- Pluie et 1^ lac Supérieur, pendant le temps où les voyageurs y sont rassemblés ; d'un autre côté, un missionnaire envoyé du Canada pour visiter ces postes pendant l'été, ne pourrait rencontrer le corps nombreux de Canadiens errants, qui ne sont employés ni par la société du Nord-Ouest, ni par aucune autre compagnie, et qui, ayant renoncé à toute idée de retourner dans
leurs paroisses natales, ont plus particulièrement besoin de secours "
Ce fut lord Selkirk qui, le premier, donna à révoque de Québec des nouvelles certaines sur l'arrivée des deux missionnaires à leur destination, dans une lettre écrite en français et datée du dix-sept octobre
" Pendant le voyage que je viens de faire au Haut-Canada," disait-il, "j'ai eu le plaisir de recevoir des lettres de la Rivière- Rouge, qui m'ont annoncé l'heureuse arrivée de messieurs Provencher et Dumoulin.
Ces lettres, ainsi que le rapport verbal que j'ai reçu de M. De Lorimier, en arrivant ici, me marquent que les habitants et surtout les Canadiens, anciens voyageurs, avec leurs familles métisses, avaient témoigné la meilleure disposition à profiter des instructions des missionnaires, et que les sauvages aussi leur avaient témoigné ce respect qui donne lieu de croire qu'ils montreront aussi de la docilité
" J'ai ouï dire dernièrement," ajoutait-il, " qu'il y a quelque probabilité que le Haut- Canada sera érigé en diocèse séparé. Si ce démembrement doit avoir lieu, j'espère que la Rivière-Rouge restera encore dans le diocèse de Québec; j'aurais beaucoup de peine si cet établissement naissant ne restait pas sous la jurisdiction de Votre Seigneurie, sous laquelle il a été si heureusement commencé. Je me souviens
qu'à Québec, le printemps dernier, Votre Seigneurie a suggéré qu'à la longue ces pays éloignés devraient avoir un établissement indépendant; mais en attendant que la population ait pris cet accroissement, qui serait nécessaire pour supporter sans secours étranger un établissement séparé, il me paraît que tous ces pays sauvages devraient relever du diocèse de Québec plutôt que d'aucun autre, vu que les catholiques qui y sont répandus neparlent que la langue française, et que pour cette raison le Haut-Canada ne pourrait pas fournir de sujets propres à ce ministère...." M. Provencher, qui avait été nommé vicaire général, fixa sa demeure à la Fourche, sur la rive droite de la Rivière Rouge, à une petite distance de l'embou chure de TAssinibouane. M. Dumoulin remonta, Tannée suivante, à vingt-cinq lieues plus haut, et établit sa résidence à Pembina, près de la rivière du même nom.
*Les environs de ces deux localités étaient occupés par les familles de quelques Canadiens, qui avaient été employés à traiter avec les tribus de l'ouest. Accoutumés aux habitudes du pays, ces vétérans avaient épousé des femmes sauvages et commençaient à s'occuper d'agriculture; ils espéraient que la terre leur fournirait les moyens d^ajouter du i)ain et des légumes, à la viande que leur fournissait la chasse du bison dans les prairies.
Les ieunes métis étaient intelligents ; mais ils n'avaient encore reçu d'autres leçons religieuses, que celles qui leur étaient données par leurs pères, assez peu instruits eux-mêmes des vérités chrétiennes, après un séjour de vingt-cinq à trente ans dans ces pays de barbarie. Aussi, au sein de cette population à demi sauvage, l'ignorance était profonde, et le vice jetait de fortes racines. Heureusement, l'arrivée des missionnaires était ardemment désirée ; ils avaient été demandés à plusieurs reprises par les patriarches de la colonie, et la population tout entière les reçut avec satisfaction. Bientôt ils recueillirent des fruits précieux, eu ramenant au bercail les brebis égarées, et en déposant les semences de la foi dans le cœur des infidèles, qui entretenaient des rapports avec les catholiques.
Toutefois, si les consolations spirituelles étaient libéralement départies aux missionnaires, elles étaient achetées par eux au prix de nombreux sacrifices. Dans les premières années de leur résidence, ils eurent à souffrir de la privation de bien des choses qu'ils avaient jusqu'alors regardées connue étant de première nécessité.
Pendant le carême de 1819, qu'ils passèrent ensemble à la Fourche, ils n'eurent d'autres nourriture que quelques poissons Mancs, qu'il leur fallait manger sans sel, sans pain, sans légumes, sans aucun assaisonnement.
Dieu se plut à bénir les travaux de ces hommes apostoliques : leur petite chrétienté s'accrut rapidement ; des familles métisses arrivaient des profondeurs de Touest pour fixer leur résidence auprès de la cabane des robes noires, les mœurs s'améliorait, la religion faisait des conquêtes, et le aoyau d'une colonie catholique se formait graduellement sur les bords de la rivière î.ouge.
En 1819, on apprit à Québec que la fondation de cette importante mission de Taiest était un fait accompli. Deux prêtres caïadiens avaient réussi à planter la croix, à rentrée des immenses prairies qui s'étendent depuis le lac Winnipeg et les sources du Mississipi jusqu'aux montagnes Rocheuses ; au nom du Dieu Très-Haut, ils avaient pris possession de ce vaste territoire, où des centaines de tribus nomades vivaient courbées sous le joug du démon. D'autres missionnaires allaient être envoyés pour
E rendre part à l'œuvre d'évangélisation si eureusement commencée. Mais il fallait à l'Eglise naissante de la Rivière-Rouge un chef revêtu de pouvoirs suffisants pour l'organiser, la diriger et pourvoir aux besoins spirituels des pasteurs secondaires €t du troupeau. Dès lors il devenait urgent de placer ce territoire sous la conduite d'un évêque résidant.
Cette opération devait se coordonner arec la division générale du diocèse de
Québec, que Mgr. Plessis n'espérait obtenir qu'après de longues négociations dans les cours de Rome et de Londres ; car il n'avait pas encore été informé du succès qu'avait eu la demande présentée par M. MacDonell en faveur du Haut-Canada et dii Nouveau- Brunswick.
Dans des circonstances si embarrassantes, les membres les plus considérables du clergé canadien jugèrent que pour éviter des délais, l'éveque devait passer lui-môme en Angleterre, afin de s'entendre avec les ministres, sur la demande qu'il se proposait d'adresser au souverain pontife ; tous étaient persuadés qu'il obtiendrait d'heureux résultats s'il se présentait aux bureaux de Downing-street, où son nom était connu et respecté.
Avant de laisser Québec, au mois d'août 1818, Sir John C. Sherbrooke avait fortement conseillé à Mgr. Plessis de faire ce voyage, qu'il représentait comme devant être avantageux au Canada, à l'éveque de Québec et au clergé catholique. Tant de sollicitations, jointes aux puissants motifs suggérés par l'intérêt de la religion, l'emportèrent sur la répugnance qu'éprouvait le prélat à entreprendre un voyage beaucoup plus pénible et dangereux à cette époque qu'il ne l'est aujourd'hui. Dans un mandement donné après son retour, il explique les motifs qui l'avaient décidé à s'éloigner de son diocèse pour passer en
Europe. Il cite d'abord celui qu'il considérait comme le plus fort, la division de son diocèse. *
" Nos illustres prédécesseurs, " dit-il, " qui s'étaient occupés de cette grande oeuvre, y avaient trouvé des obstacles insurmontables. Leurs regards se portaient naturellement vers le district de Montréal, comme devant être, par sa population et par l'importance de sa ville principale, la première partie à démembrer. Dès l'année 1783, le clergé et les citoyens de cette ville avaient fait, à ce sujet, des démarches dont les preuves existent encore dans nos archives, et qui malheureusement étaient demeurées infructueuses. Cependant les îles et les bords du golfe Saint-Laurent se peuplaient de catholiques ; le Haut-Canada ajoutait à son ancienne population une accession d'émigrés, auxquels il fallait des secours plus présents que ceux que nous pouvions y porter nous-mêmes. Dans le Nord-Ouest s'établissait une mission qui donnait de grandes espérances, tant pour la conversion des infidèles que pour le retour à la piété et aux bonnes mœurs d'un grand nombre de mauvais chrétiens, dispersés sur une surface immense. Grâces â notre jeunesse et à une santé longtemps soutenue, nous avions parcouru plus de cinq cents lieues de territoire de l'est à
* Mandement du s décembre, 1822.
l'ouest, savoir depuis l'ile du Cap-Breton inclusivement, jusqu'à la rivière A-la- Tranche, dans le HautCanada ; et quoique ces excursions nous eussent porté plus loin qu'aucun de nos prédécesseurs, il s'en fallait de beaucoup- que nous eussions atteint l'extrémité d'un diocèse, sans bornes à l'ouest et au nord.
" Ce fut ce qui nous engagea, en 1819, à solliciter une division du toiit en cinq diocèses, dont le premier aurait été composé des trois districts de Gaspé, de Québec et des Trois-Rivières, le second des îles et provinces du golfe Saint-Laurent, le troisième du seul district de Montréal, le quatrième de la province du Haut-Canada, et le cinquième de tout le territoire arrosé par les rivières qui portent leurs eaux dans la Baie-James ou dans la Baie-d'Hudson. "
Ce plan avait été agréé et même en partie suggéré par la cour de Rome ; il s'agissait de le faire approuver à Londres pour toutes les lins civiles. En effet, les nouveaux évoques avaient besoin d'être reconnus de l'autorité civile, afin de pouvoir agir librement dans tout ce qui regarderait le temporel de leurs églises : l'érection des paroisses nouvelles, la division des anciennes, la construction des églises, l'acquisition des terrains requis pour les besoins des fabriques et une foule d'autres affaires de ce genre, dans lesquelles il faut bien souvent avoir recours aux tribunaux
ordinaires, devaient nécessairement être soumises à Taiitorité épiscopale. Or, si ces attributions étaient refusées à celle-ci dans les cours de justice, si Téveque n'était pas reconnu par la loi, le temporel des églises tomberait peu à peu mais inévitablement dans une confusion inextricable. De làPimportance que mettait Mgr. Plessis à faire reconnaître, par le gouvernement britannique, les évoques auxquels le souverain pontife accorderait des pouvoirs spirituels et la juridiction épiscopale.
A ce but principal du voyage de Tévéque de Québec se joignaient d'autres motifs d'un ordre secondaire : ainsi il souhaitait obtenir des lettres patentes d'amortissement pour le petit séminaire de Nicolet ; il voulait joindre ses représentations à celles de messieurs les Sulpiciens, afin de frustrer les projets des hauts fonctionnaires de la colonie, toujours désireux d'engager le gouvernement à s'emparer de la seigneurie de Montréal.
Quelques censitaires du séminaire de S.
Sulpice avaient refusé d'acquitter les droits dûs aux seigneurs ; plusieurs des membres du conseil exécutif jugèrent l'occasion favorable pour soulever de nouveau les prétentions de la couronne sur les biens de cette institution. Monsieur Ryland adressa une lettre, le 16 avril 1819, au colonel Ready, secrétaire du duc de Richmond, afin d'attirer l'attention du gouverneur sur la question.
"• Si vous considérez," écrivait-il, " la
Erodigieuse valeur que vont acquérir les iens de Saint-Sulpice par la confection du canal de LaChine, vous comprendrez, comme moi, de quelle conséquence il est d'affirmer et de déclarer les droits de Sa Majesté sur ces biens ; un protêt, j'en suis certain, en ouvrant les yeux du public sur la nullité des titres du séminaire, portera cette corporation à se confier à la libéralité de la couronne, et offrira ainsi au gouvernement le moyen de conclure un arrangement financier, au moyen duquel il sera délivré de l'obligation de recourir à la chambre d'assemblée pour obtenir des fonds pour la liste civile."
Sir John Sherbrooke avait été forcé, par la maladie, de renoncer au gouvernement de la province ; les Canadiens l'avaient vu partir avec chagrin. '' La province et le clergé," écrivait M. Roux, " font des vœux ardents pour son rétablissement. La religion, dans ce pays, lui a les plus grandes obligations. C'est bien le gouverneur qui l'a le mieux traitée et a fait le plus pour elle." *
Cet ami des Canadiens avait été remplacé par le duc de Richmond, qui prit les rênes du gouvernement le vingt-huit juillet 1818 ; c'était à ce dernier qu'étaient soumises les remarques de M. Ryland.
*" Lettre de M. Roux, 19 février 1818.
Au mois de mai 1819, M. Roux fit remettre au gouverneur un mémoire, à l'appui des droits du séminaire de Montréal sur les biens qu'il possédait dans la province lors du traité de cession. Cet appel à la justice excita l'indignation de quelquesuns des conseillers du duc.
" Comment," s'écrie M. Ryland, en parlant de M. Roux, ^^ ne pas contraster l'émigré pauvre, malheureux, suppliant, avec le prêtre fanatique et présomptueux, soutenu par les grands biens qu'il possède et par la
dangereuse influence dont il jouit M.
Roux et sa communauté ont remarqué la politique suivie par les deux derniers gouverneurs généraux, à l'égard des établissements catholiques romains dans la province. Pendant la durée de cet ordre de choses, ils ont vu un revenu de quinze cents louis attaché au titre d'éveque romain, sans que la couronne en ait retiré le plus
léger avantage; ils ont vu l'individu
qui possédait cette charge, appelé à occuper dans le conseil législatif un siège, d'où le roi lui-même ne peut le faire descendre.
Ils savent qu'ils retireront un grand avantage de la présence de ce personnage en Angleterre, où il a les moyens de se montrer avec splendeur ; ils se flattent que sa finesse, ses talents et ses professions affectées de
loyauté ne manqueront pas d'engager
les ministres de Sa Majesté à accepter toutes les mesures qu'il proposera.
" Ces gens ont graduellement exclu toute influence anglaise de la chambre d'assemblée, où ils sont sûrs qu'on n'admettra jamais de loi propre à encourager une population protestante Il faut trouver quelque
moyen d'introduire une représentation protestante dans la chambre d'assemblée, «oit par l'union des deux provinces, soit par une nouvelle division du Bas-Canada "
La position des amis de M. Ryland était moins gaie depuis qu'il ne leur était plus permis d'espérer qu'un jour ils dépouilleraient l'Eglise catholique de ses droits et de ses biens. Quel fanatisme de la part du clergé canadien, que de résister a leurs spoliateurs et d'en appeler à la justice du gouvernement britannique î Quelle honte pour les Prévost et les Sherbrooke d'avoir consenti à accorder aux habitants du pays, la liberté de conscience et le privilège d'être traités comme les autres sujets de l'empire !
Accoutumés à commander en maîtres dans leurs bureaux, imprégnés de préjugés religieux et nationaux, les anciens conseillers du général Craig traitaient de fanatiques et de rebelles ceux qui refusaient de courber la tête sous leur intolérance et leur despotisme. On ne doit donc pas être surpris s'ils regardèrent de fort mauvais œil le mémoire de M. Roux. Mais la masse 4e la population anglaise, dans la province, montrait des dispositions plus libérales, et
le gouvernement de la mère-patrie, comme on a pu le voir, était bien au-dessus de ce misérable esprit de chicane.
Cependant, comme il était important de contrebalancer l'influence qui s'exerçait auprès du ministre des colonies et qui tendait à dépouiller le séminaire de Montréal, messieurs de Saint-Sulpice députèrent M. Lartigue pour aller soutenir leur cause dans les bureaux de Downing-Streel. Les connaissances légales de ce prêtre éminent le rendaient très-propre à remplir une semblable mission ; il l'accepta volontiers et profita de l'occasion favorable qu'allait lui ofifnr la présence à Londres de Mgr.
Plessis. Connaissant l'influence du prélat auprès des ministres, il voulut en profiter pour l'intérêt de sa cause ; il se hâta donc de descendre à Québec, afin de traverser la mer sur le navire qui devait porter l'évoque et ses compagnons de voyage.