‹ Mgr. Joseph-Octave Plessis [microforme]Chapitre 21 sur 44 · D ARE · texte numérisé non relu

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coopérateurs dans la vigne du père de famille. Durant ses luttes les plus pénibles, alors que sur ses traits se reflétaient les souffrances morales, la voix de quelqu'un des prêtres, qui lui étaient particulièrement attachés, suffisait pour ramener la sérénité sur son front et dissiper jusqu'aux dernières traces de l’orage. Ces amis intimes n'étaient pas nombreux ; mais on peut juger de leur valeur quand on sait ce qu’étaient les De Guise, les Girouard, les Desjardins, les Turgeon, les Perras, les Maguire, les Raimbault.

Lorsque le digne prélat pouvait, pendant quelques jours, oublier les inquiétudes el les soucis attachés à l’épiscopat, sa gravité cédait la place à une gaité franche ei presque enfantine.

C'était surtout pendant les quelques jours qu'il passait anuuellement au collége de Nicolet qu’il semblait secouer le poids de sa dignité et remonter le cours des années, afin de se rapprocher de la jeunesse. Le sourire sur les lèvres, il parcourait les rangs des étudiants ; il les connaissait

resque tous par leur nom; à chacun il adressait quelques paroles pleines de bienveillance et d'amabilité; il les interrogeait avec bonté, et s’il arrachait une réponse spirituelle à quelqu'un, il était le premier à en rire de tout cœur. Parfois il allait jusqu’à présider aux récréations de ces jeunes gens et à leur suggérer des

chants ou des jeux, qui lui rappelaient les amusements de ses premières années.

C'était un père rentré au sein de sa famille, après une longue séparation, et jouissant de la joie de ses enfants bien-aimés.

Au fond de son âme il y avait une forte dose de gaîté ; elle était comprimée ordinairement par les exigences de sa position, mais souvent elle débordait malgré tous ses efforts pour l’étouffer. Bien des fois, au milieu de solennelles cérémonies, il arrivait qu’une figure grotesque ou une franche balourdise d’un de ses assistants bouleversait sa gravité et lui imposait la rude tâche de refouler les mouvements d’un rire convulsif. C'était surtout durant le cours de la visite épiscopale que se présentaient le plus fréquemment les occasions, qui, malgré ses résistances, lui faisaient perdre son sérieux ordinaire dans l’exercice de ses fonctions ; cette propension à rire l’humiliait beaucoup, mais il ne la pouvait maîtriser, lorsqu'un objet ridicule ou une circonstance bizarre frappait tout à coup ses yeux.

Il avouait que bien des fois il ne s'était contenu qu'avec des efforts incroyables.

Dans une des paroisses récemment établies au nord de Montréai, il venait d’être reçu avec les honneurs militaires. Après son entrée solennelle dans l’église, comme il se détournait pour donner, de l'autel, la

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bénédiction à la foule, il s'arrête pendant

quelques instants sans pouvoir proférer une seule parole; lorsqu'il réussit enfin à se faire entendre, sa voix est brisée et semble à chaque instant prête à lui manquer.

—‘ Monseigneur est-il malade ? ” demande un des prêtres de la mission à M. Turgeon, alors secrétaire.—‘* Non,” répond celui-ci, qui comprenait la cause de l'embarras ; “ mais il a remarqué quelque chose qui le pos à rire.” Le prélat expliqua ensuite ’énigme : au milieu du peuple pieusement agenouillé, il avait aperçu une cinquantaine de jeunes gens, restés debout, affectant la tenue militaire, et portant à l’épaule des fusils de toutes les formes et de tous les calibres. Ces miliciens amateurs avaient entendu dire qu’un soldat sous les armes ne doit ni s’agenouiller ni se découvrir dans l’église ; aussi, ils se tenaient droits et couverts: les uns avaient sur la tête un chapeau de paille, orné de longues plumes de coq; d’autres portaient une toque bleue à large bordure blanche et surmontée d’un énorme pompon de laine. L’attitude et l’accoutrement de ces braves étaient si comiques, que l’évêque, en les apercevant, éprouva la plus grande difficulté pour comprimer le rire qui, malgré lui, montait à chaque instant sur ses lèvres.

Vers cette époque, les églises de la campagne renfermaient beaucoup de peintures détestables, dont quelques-unes étaient de véritables caricatures, plus propres à exciter

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la gaîté qu’à entretenir la piété des fidèles. Mgr. Plessis s’attachait à faire disparaître du lieu saint ces croûtes informes et à les reléguer dans les greniers ; mais il avait beau les proscrire, 1l en échappait toujours quelques-unes, qui semblaient chargées de venger leurs compagnes exilées.

Un premier jour de visite, le prélat, du.

haut de la chaire de Saint-François de Neuville, adressait son discours d'entrée à de nombreux auditeurs, fort attentifs aux paroles de leur premier pasteur. Pendant un des passages les plus sérieux du sermon, il se tourne vers le chœur et jette les yeux sur une toile barbouillée de vives couleurs ; il les détourne promptement, parce qu’il a reconnu un piége tendu à sa gravité ; puis malgré lui, il les reporte sur la malencon treuse peinture, qui semble le fasciner Vaincu, il s'arrête et plonge un regard:

dévorant au fond de ce ciel empourpré.

Quelle scène ! Une masse d'étoiles, le soleil et une moitié de la lune sont emportés sur les ailes grisonnantes d’un ange. C’est bien saint Michel, en habit ronge, pantalon bleu et belles bottes à l’écuyère ; l’archange s'élance vers la terre en héros de roman, tête haute et flamberge au vent, prêt à frapper d’estoc et de taille. De son lourd et épais talon, il va écraser le nez robuste de Lucifer, qui se prépare à le recevoir sur ses cornes, et répond à ses menaces par une grimace effroyable.

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