‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 10 sur 54 · BAIE D ALONG · texte numérisé non relu

BAIE D ALONG

« Salut, terre chérie, vers laquelle nous sommes venus de bien plus loin que la reine de Saba vers Salomon! c'est ici que nous devons trouver notre portion d'héritage, et le calice que le Seigneur destine à ses amis : Tu es pars hœreditatis meœ et calicis ?7iei. Salut, vigne du père de famille, encore couverte d'épines et de fruits d'amertume ! ah! s'il nous était donné de l'enrichir de bons plants et de bons ceps! Salut, champ de bataille où il nous faudra, jusqu'à la mort, lutter contre le prince des ténèbres, pour planter la croix de Jésus sur ses autels brisés ! Salut aussi à vous, saints Patrons et Anges tutélaires de ces lieux, saints Martyrs qui nous avez précédés dans la carrière apostolique! Ah! soyez nos aides et nos guides dans les sentiers teints de votre sang que nous allons parcourir. »

6o MONSEIGNEUR RETORD

Le moment le plus périlleux du voyage était venu. Il fallait descendre à terre sans être aperçu des douaniers, des espions et des païens. L'arrestation d'an prêtre européen entrant en Annam eût été suivie pour lui d'un long emprisonnement, peut-être de la mort, pour les chrétiens, d'un redoublement de persécution.

Le patron de la jonque chinoise avait choisi son point de débarquement sur les côtes du Tonkin oriental que sans doute il connaissait mieux ou qu'il savait moins surveillées.

Un canot se détacha pour aller prévenir les chrétiens. Le lendemain, une barque de pêcheurs croisait à quelque distance de la jonque, elle était montée par deux hommes, une femme et un enfant. Les Chinois la hélèrent, elle s'approcha : « Vous êtes les chrétiens? — Oui. » Et pour le prouver ils se signèrent, et montrèrent leur scapulaire et leur chapelet.

A la nuit tombante, les quatre missionnaires, coiffés du turban et du grand chapeau à larges bords, revêtus de la tunique annamite, quittèrent la jonque chinoise et passèrent sur la barque annamite.

« Là, nous nous étendîmes les uns presque sur les autres (i), et sans rien dire, sans oser nous remuer et regarder où nous allions, nous nous laissâmes conduire comme des enfants. Nous voguons ainsi pendant environ deux heures, après lesquelles notre barque s'arrête, les deux hommes sortent, et nous laissent seuls avec la femme et le petit jeune homme. Où sommes-nous ? je n'aperçois plus la mer, la terre est à nos côtés ; nous sommes à l'embouchure d'un fleuve. Où vont nos hommes ? Ils reviennent une heure

(i) Lettre de Mgr Retord.

ET LE TONKIN CATHOLIQUE 6l

après dans un bateau avec quatre hommes vêtus de blanc, dont l'un e'tait un prêtre.

« Tous entrent dans notre barque, et l'on continue à remonter le fleuve. On rame avec force, et nous nous enfonçons de plus en plus dans l'inte'rieur des terres. Plusieurs hommes sur le bord du rivage nous regardent attentivement, et semblent se pre'parer à nous demander quelque chose.

« A peine avons-nous mis le pied à terre, qu'ils nous escamotent avec une adresse merveilleuse ; sans aucune ce're'monie, ils nous font coucher dans leurs filets, et nous emportent en courant, par je ne sais quelle route, jusque dans une grande maison de paille, entoure'e de plusieurs autres, avec lesquelles elle semblait plutôt former un petit village que l'habitation d'un particulier. Là nous trouvons des rafraîchissements tout préparés ; une dizaine d'hommes nous servent, une autre dizaine sèchent, avec de grands éventails, la sueur qui nous baigne, et plusieurs autres nous regardent et ^rient de tout leur cœur en voyant que nous ne savons pas nous asseoir et manger comme eux; bref, ils étaient contents de nous voir, et nous d'être avec eux. Quel plaisir de trouver, si loin de sa patrie, des hommes qui vous aiment sans vous avoir jamais connus ! O beauté, ô puissance de la foi !

« Cependant, le bruit de l'arrivée de quatre Pères européens se répand dans le village, qui était tout chrétien ; on vient nous faire des visites en règle. Les religieuses d'abord, qui sont au nombre de trente, députent onze d'entre elles pour nous présenter leurs hommages et nous offrir quelques fruits ; des hommes les suivent avec le chef du village à leur tête, puis les femmes, avec leurs enfants sur les bras. Tous s'assirent sur des nattes au milieu de la cour, et nous

firent par trois fois le grand salut, qui consiste à porter le front jusqu'à terre. »

De ce petit village, ils allèrent à la résidence des évêques espagnols : Mgr Delgado, et son coadjuteur, Mgr Hénarès, deux futurs martyrs.

Depuis 200 ans, les missionnaires espagnols et français travaillent ensemble au Tonkin ; ils ont vu les bons et les mauvais jours, ils s'aident avec tout le dévoûment d'une charité fraternelle : leurs évêques, leurs prêtres, leurs fidèles ont porté les mêmes chaînes. « Nous avons tant souffert ensemble! voilà l'hymne de l'amitié» (i). C'est cet hymne que chantent d'une commune voix Espagnols et Français.

Lorsque les missionnaires quittèrent les évêques, ils reçurent d'eux ce conseil : « Vous êtes encore jeunes, vous pouvez faire beaucoup de bien, si vous savez agir avec prudence et ménager vos forces. Pères, adieu jusqu'au ciel, priez pour nous. »

Ils partirent la nuit « comme des oiseaux nocturnes. L'heure que l'homme de crime choisit pour opérer l'œuvre du démon est aussi celle que les missionnaires choisissent pour accomplir l'œuvre de Dieu. »

Ils voyagèrent pendant deux nuits, à travers les fleuves et les canaux du Deha, et passèrent inaperçus devant deux prétoires.

«J'admirais la ruse de nos conducteurs (2); ils avaient posté près de l'habitation du premier mandarin une barque de pêcheur, à qui ils avaient donné le mot. Quand nous approchâmes, cette barque nous accosta, se mit devant nous pour nous masquer, en faisant semblant de pêcher, tandis

(i) Perreyve.

(2} Leure de Mgr Retord.

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que nous, longeant le bord opposé du fleuve, nous filâmes tout doucement, tout doucement.

« Pour passer près du second mandarin, on avait pris une autre précaution : Mgr Havard avait obtenu du grand mandarin chrétien de la province qui avoisine celle où est notre collège, qu'il envoyât à notre rencontre un petit chef militaire, aussi chrétien, afin que si on nous interpellait en route, sa présence et ses paroles pussent nous protéger et éloigner de nous tout mauvais soupçon. Nous ne fûmes pas aperçus.

« Le matin, à mon réveil, j'entendis mon catéchiste me dire : Pater^ jam effugimiis omne periculwn. Père, nous avons évité tout danger. »

Ce récit n'évoque-t-il pas l'idée d'un rêve?

Vingt-cinq jours de navigation sur une jonque chinoise, à la merci d'un équipage païen, un débarquement mystérieux, un voyage plus mystérieux encore au milieu d'inconnus, une réception touchante, des dangers courus avec calme, évités avec bonheur. C'était la vie apostolique d'autrefois, elle n'était pas sans charmes et d'aucuns la regrettent, tandis que d'autres se contentent de l'admirer.

Le 19 juillet, à 6 heures du matin, les nouveaux apôtres entraient au collège de Vinh-Tri, et tombaient dans les bras de leur évêque, Mgr Havard.

Ici finit ce que nous pourrions appeler avec le P. Lacordaire « la genèse » du missionnaire, « c'est-à-dire la suite des choses qui ont formé son corps et son âme et l'ont préparé pour la fin providentielle qu'il devait librement accomplir. Tout homme a sa genèse particulière, proportionnée à son service futur dans le monde, et dont la connaissance seule peut bien expliquer ce qu'il est » (i).

(i) Lacordaire, Vie de saint Dominique, c. ii.

Par la date de sa naissance, Retord, en entendant le re'cit des événements révolutionnaires, s'est familiarisé, avec les dangers et les malheurs qui l'envelopperont et l'accableront pendant sa vie apostolique. Par sa condition de famille, il a connu pratiquement la rude vie de l'humble enfant du peuple, obligé de travailler dès ses premières années ; les misères physiques, les privations n'auront pour lui rien d'effrayant ni de nouveau, ne les aura-t-il pas rencontrées dans la petite maison paternelle? Par les oppositions qu'il a vues se dresser d'abord et ensuite se dissiper devant sa vocation, il a appris à ne pas s'effrayer des obstacles, à les vaincre par la patience, à compter toujours sur Dieu. Dans ses trois années de vicariat à Lyon, il s'est formé à conduire les hommes et à les servir. Puis sont venus le séjour au séminaire des Missions-Etrangères, un long et périlleux voyage qui ont donné à l'âme sa trempe définitive. La Providence ne s'était pas pressée avec lui *: c'est ainsi qu'elle traite ses privilégiés, comme les artistes leurs plus belles œuvres.

PAYSAGE TONKINOIS

(Fac-similé d'un dessin de peintre annamite.)

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