CHAPITRE VI
Macao. — La procure. — Une procession portugaise. — En jonque chinoise. — Salut, terre chérie.— Un débarquement mystérieux. — Deux évéques espagnols. — Pater, jam eflugimus omne periculum. — La genèse d'un apôtre.
A plus belle partie d'un voyage est l'arrive'e. Ainsi pensaient les missionnaires en approchant de la petite cite' de Macao, le point terminus de leur grande navigation sur le Cambacérès.
Jusqu'à la fondation de Hong-Kong, Macao fut l'entrepôt unique entre la Chine et le reste du monde. Que de rêves on bâtit alors sur ce point infiniment petit, converti en
phare des mers de Chine, appelant à lui les navires qui venaient du bout du monde, de'chargeant et emmagasinant leurs cargaisons, puis les relançant, comme les rayons divergents d'un foyer de lumière, vers de lointains parages, avec les produits encore si recherchés de l'Empire du Milieu.
Bien plus qu'un phare commercial, Macao était un phare apostolique, d'où rayonnait vers l'Extrême Orient païen la lumière de l'Evangile ; c'est de Macao que partaient la plupart des missionnaires pour pénétrer en Indo-Chine ou en Chine.
Chaque congrégation de missionnaires était représentée dans cette ville par un prêtre, désigné sous le nom de procureur, intermédiaire obligé de l'Europe et des pays évangélisés, même des missions entre elles.
La Société des Missions-Etrangères y avait fixé un de ses prêtres en 1732. C'était son procureur général en Extrême Orient. On croirait peut-être qu'au milieu des Portugais catholiques, celui-ci vivait paisible et honoré. Il avait, au contraire, subi plus d'un orage. Sous l'influence d'ambitieuses visées, toujours appuyés sur leurs prétendus droits de patronage, dont ils se refusaient à reconnaître la nullité, les Portugais avaient suscité de nombreux ennuis aux prêtres français, et l'intervention du Pape et de notre diplomatie n'avait pas toujours sauvé les procureurs de l'expulsion.
Avec le temps les esprits s'étaient calmés. Au xix^ siècle, les gouverneurs de Macao inquiétaient moms les procureurs des Missions-Etrangères et les missionnaires auxquels ils donnaient l'hospitalité.
Retord eut donc toute facilité de visiter la ville et les églises dont les cérémonies religieuses l'intéressèrent. Il raconte ainsi celle du Vendredi Saint :
« Après l'office du matin, on travaille avec activité à élever un Calvaire au milieu du chœur; on l'orne de draperies, de fleurs, de verdure; au milieu on plante une croix à laquelle est attachée un Christ de grandeur naturelle; à ses pieds sont trois statues figurant Marie et les saintes filles de Jérusalem; le tout est isolé par un grand rideau noir. Le soir on prêche la passion ; lorsque l'orateur est près de finir, on tire brusquement le rideau, le peuple frappé s'attendrit, le prédicateur s'anime ; bientôt on ôte à Jésus sa couronne d'épines, on met autour de son front un bandeau ensanglanté, on le descend tout doucement de la croix; beaucoup de femmes pleurent; le prédicateur parle toujours; on enveloppe le Christ dans un suaire, on le porte ensuite par les rues, étendu sur un riche brancard; les trois statues qui étaient au pied de la croix suivent, de petits enfants richement habillés marchent à la tête de la procession, ayant en main les différents instruments de la passion, on tient les bannières renversées, le clergé chante d'une voix basse, traînante et lugubre; après lui viennent les soldats avec leurs tambours revêtus d'une toile noire, marchant d'un pas lourd, et exécutant une musique triste et plaintive. »
M. Retord se disposait à partir pour la Cochinchine; mais les circonstances ne permettant à aucun missionnaire de pénétrer dans ce pays, il reçut du procureur général sa destination pour le Tonkin.
S'il était facile d'entrer à Macao et d'y vivre, il était difficile de pénétrer au Tonkin.
Pour y introduire les ouvriers évangéliques, on s'adres-
sait aux matelots chinois, plus braves et moins expose's que les Annamites aux vengeances du roi et des mandarins. Mais encore était-il impossible de se confier au premier venu. Il fallait un homme courageux et honnête, car le me'tier de contrebandier était dangereux, et la trahison eût été si facile. Quand on avait trouvé le patron désiré, on lui proposait un marché, qu'il acceptait souvent, refusait quelquefois, et faisait toujours payer très cher, de 5oo à 2,000 francs.
M™^ de Sévigné s'étonnait qu'un ouvrier se hasardât sur le toit d'une maison pour gagner quelques sols : « Mais, Madame, il faut bien vivre, même en s'exposant à mourir ». Les Chinois étaient de cet avis; ils risquaient leur tête pour acheter du riz.
Les traversées étaient longues et pénibles. Le missionnaire quitta Macao le 28 juin pendant la nuit ; car il ne fallait pas même s'embarquer de jour, dans la crainte des espions. Il avait trois compagnons de route : Rouge et Suât allaient au Tonkin ; Cornay, au Su-tchuen, où il devait se rendre en remontant le Fleuve Rouge. Retord a raconté son voyage sous une forme pittoresque qui ne révèle pas l'ennui :
« Pour aller de Macao au Tonkin, il faudrait tout au plus quatre jours à un navire européen ; eh bien, nos Chinois en ont mis vingt-cinq ! On dirait vraiment que leur plus doux plaisir est de jeter et de lever l'ancre. A tous les ports, à toutes les terres qu'ils rencontrent, il faut s'arrêter quelque temps. Tantôt c'est à cause du vent, qui est ou trop fort ou trop faible, ou contraire ; tantôt c'est la mer qui est trop basse, il faut attendre la marée ; ou bien c'est un courant qui empêcherait de suivre une route directe; d'autres fois c'est un pilote qu'il faut prendre ou remettre à terre. Souvent c'est pour faire un sacrifice à la pagode et jeter les
sorts; alors on brûle du papier, on fait des saluts à la terre, à la mer, aux mats du navire, et de grandes prostrations à la pagode; on allume des bougies ; on place sur diffe'rents points de la barc^ue de petits morceaux de bois qui brûlent lentement ; on sonne de la cymbale.
« Si M. Genod eût été avec nous, quel beau tableau il aurait pu faire de notre habitation de vingt-cinq jours ! quels beaux coups de pinceau pour peindre ces deux grands mâts à demi pourris, supportant chacun une grande voile de paille, montée sur des perches de bambou, et soutenue par des cordes de rotin; il lui eût été assez facile de représenter au juste la carène de la somme ; mais ses yeux placés sur le devant pour diriger sa marche, comment aurait-il pu en rendre la vivacité ?
« C'est surtout l'intérieur de notre appartement qui aurait offert un beau coup d'œil à l'observateur attentif. Il aurait vu à fond de cale, dans un mélange mystérieux de lumière et de ténèbres, d'abord de l'eau dormante mal recouverte par quelques planches ; puis un tas de sable, un tas de pierres, un tas de cordes ; ensuite une quinzaine de caisses superposées; parmi tous ces objets, quelques crapauds, beaucoup de rats, quantité de cancrelats; en haut, des lézards et des araignées grosses comme de petites noix. En regardant bien à travers toutes ces belles choses, il aurait aperçu quatre personnages qui auraient fixé son attention; l'un étendu sur une natte, se tournant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, pour ne pas trop s'écorcher les membres ; l'autre assis tristement sur une caisse, comme saint Siméon Stylite sur sa colonne ; celui-ci debout contre la lucarne, pour respirer un air plus frais ; celui-là un livre à la main, pour charmer ses ennuis : et si on eût expliqué à ce spectateur attentif que ces quatre espèces d'hommes
étaient des missionnaires français, assure'ment il nous aurait plaints et nous aurait crus malheureux.
« Et moi aussi, un jour, je me suis presque cru malheureux : c'e'tait le dimanche de la fête du Saint Sacrement. Oh ! que ce jour me paraissait triste quand je pensais à cette brillante fête que j'avais ce'le'brce, à pareille époque, à Lyon : « O Seigneur! si aujourd'hui, comme autrefois, vous êtes porté en triomphe au milieu des fidèles français, ah! bien qu'éloigné de mes compatriotes par un espace de 6,000 lieues, donnez-moi votre bénédiction du haut de vos sacrés autels, afin qu'elle m'aide à supporter patiemment les croix de cette vie. »
« Le Seigneur écouta ma prière : j'ouvris, comme par hasard, le livre de l'Imitation, et à la première page je lus les paroles suivantes : « Mon fils, ne te laisse pas briser par les travaux que tu as entrepris pour moi ; que les tribulations ne t'abattent jamais ; mais qu'en toutes circonstances ma promesse te fortifie et te console. »
Bien des âmes chrétiennes ouvrent, elles aussi, à l'heure de l'affliction, ce livre admirable, et, comme le missionnaire attristé, elles y trouvent force et consolation. De ces pages, plus encore que de certains sachets d'Orient, s'exhale continuellement un parfum qui fortifie toutes les faiblesses : c'est le parfum de Dieu.
Lorsque les martyrs descendaient dans l'arène, ils saluaient leurs juges, leurs bourreaux, l'instrument de leur supplice : « O croix, ô bonne croix, s'écriait saint André, honorée par le supplice de Dieu, ô croix longtemps désirée, passionnément aimée, persévéramment demandée,
rends-moi à mon Maître. » La terre d'Annam était l'arène des missionnaires, Pierre Retord la salua avec le même enthousiasme.
Le 1 1 juillet i832, en vuedescôtesduTonkin, il s'e'criait :