CHAPITRE VII
Le Tonkin à vol d'oiseau. — Administration. — L'enfance des Annamites. — Religions. — Le catholicisme. — L'odyssée d'une vocation. — La reconnaissance d'un roi. — Un chevalier annamite. — Un édit de persécution. — Maladie de Retord. — Désir d'apôtre.
ANS le plus reculé des villages de France, on rencontre des hommes au visage bruni, à l'allure martiale, la boutonnière ornée d'un ruban rayé jaune et vert; ce sont des soldats de l'expédition du Tonkin. Souvent ils parlent du pays lointain où ils ont failli mourir, couchés dans la rizière par la balle des Pavillons-Noirs, ou dans un lit d'hôpital par la maladie. Ils ont oublié leurs misères, ils ne se souviennent que des beautés et des richesses des contrées tropicales. Les littérateurs, les géographes, les impressionnistes, les ministres même se sont coalisés avec les soldats pour nous dire ce qu'est le Tonkin. Il nous paraît inutile de répéter leurs récits et leurs descrip-
tions; contentons-nous de les résumer dans une vue d'ensemble, dans un de ces tableaux à vol d'oiseau qui laissent apercevoir les hautes montagnes et les larges futaies, deviner les vallées, suivre les grands fleuves. C'est du village de Ke-Non que ce tableau peut être rapidement brossé.
Ke-Non est placé à peu près à l'angle occidental d'un triangle formé par Ninh-Binh au sud et Nam-Dinh à l'est; il est dominé par une colline de quelques centaines de mètres. De cette hauteur, le regard embrasse presque tout l'immense cercle de rizières que l'on appelle le Delta. De ce côté, aucun obstacle n'arrête l'œil plongeant dans les profondeurs de l'horizon : les bosquets succèdent aux bosquets, formés d'arbres toujours verts, croissant avec une rapidité décuplée sur ce sol riche et vigoureux; les cultures s'étalent, entourées d'un petit cordon de terre qui fait ressembler la plaine à un jardin sans fin. A travers les colonnettes grêles des aréquiers, au-dessus des massifs de bananiers, on aperçoit les énormes touffes de bambous, cachant les villages composés de petites maisonnettes en terre, que recouvrent de grandes herbes semblables à du chaume ou de longues feuilles de palmier d'eau repliées; les villes, que distinguent leur citadelle en briques rouge sombre et leurs pagodes aux toits recourbés; les fleuves, les rivières, les canaux qui apparaissent comme d'immenses lames d'argent sous l'éclatant soleil.
Au nord, se dressent les hautes montagnes des provinces de Lang-Son, de Cao-Bang, de Tuyen-Quang, où les gisements de houille attendent une exploitation intelligente.
A l'ouest, la grande artère montagneuse de la rive droite du Dai va se perdre dans les paj^s sauvages des Lao-chau.
Au sud, les montagnes du Thanh-hoa, courant du Laos
à la mer, complètent la barrière demi-circulaire qui emprisonne le Delta.
Au delà du Thanh-hoa, trop basses et trop éloignées pour qu'on les puisse apercevoir, les terres du Nghe-an et du Bo-chinh s'allongent jusqu'à la frontière de Cochinchine.
Dans ce Tonkin d'il y a soixante ans, ouvrez des routes plus nombreuses et plus larges, bâtissez des forts et des blockhaus sur quelques points, construisez, en partie à l'européenne, deux ou trois villes comme Ha-noï ou Haïphong, et vous aurez le Tonkin d'aujourd'hui.
La population a moins changé encore que l'aspect du pays. Elle a toujours ce type d'hommes petits, aux membres grêles, à la figure plate, aux yeux bridés, avec ces longs cheveux relevés en chignon ou flottant sur les épaules, tel enfin que nous l'avons vu à l'Exposition de 1889.
Depuis que nous avons conquis leur pays, les Annamites n'ont pas encore acquis toutes nos qualités, faut-il s'en étonner? Mais ils ont les leurs ; ils sont intelligents, imitateurs habiles, généreux, patients, capables de saisir très vite une situation et d'en profiter; ils possèdent bien quelques défauts, mais en vérité, s'ils n'en avaient pas, ils seraient trop différents de nous, ils sont indolents, médiocrement respectueux du bien d'autrui et fort peu amis de la vérité, à moins qu'elle ne leur soit utile.
On dit qu'ils sont enfants; Retord, quand il les eut vus de près, ajoutait : « L'enfance de ce peuple n'est pas celle de la vieillesse dont on ne peut attendre que la décrépitude et la mort; il est de nature à grandir vite et beaucoup, dès qu'il pourra jouir en liberté de l'influence catholique.
« Avec son intelligence et son activité, c'est, en somme, parmi tous les peuples d'Asie, un de ceux qui ont le
plus d'avenir et qui donnent les plus belles espe'rances à la religion » (i).
Un roi et des mandarins le gouvernaient et s'intitulaient, à l'exemple des Chinois, leurs voisins et leurs maîtres en philosophie et en administration, pères et mères du peuple. C'était le cas de re'péter qu'avec de tels parents il serait préfe'rable d'être orphelins; de même qu'en songeant à certaines fraternités, on aimerait mieux être fils unique (2).
Retord a étudié longuement cette administration de l'ancien Annam, que nous changeons un peu chaque jour. Cette étude a été publiée dans les Annales de la Propagation de la Foi. La voici, résumée en quelques lignes :
Le roi a un pouvoir absolu mais réglé par les lois, il a un conseil privé. Toutes les affaires générales sont confiées à sept ministères. Chaque arrondissement a trois mandarins : un juge pour les affaires civiles, un capitaine à la tête de trois ou quatre cents soldats et un professeur de langue chinoise. Un sous-arrondissement a deux mandarins : l'un cumule les fonctions judiciaires et militaires et l'autre préside à la direction des études. Chaque canton a son chef; chaque commune, son conseil. Ce sont tous ces chefs, ceux qui composent le conseil de village exceptés, que les Européens ont pris l'habitude de désigner sous le nom de mandarins, un mot capable d'exciter les méditations et les discussions des philologues.
Après l'exposé de l'organisation administrative, le missionnaire, comme le soldat qui aime à regarder ses ennemis
(i) Retord.
(2) Massimo d'Azeglio.
en face et à connaître leurs armes, jette un coup d'œil sur la religion ou plutôt sur les religions des Annamites.
Au premier rang est le culte du Ciel, dont le roi est le seul adorateur; ensuite le culte de Confucius, que les lettrés n'adorent pas comme un Dieu, mais seulement révèrent comme un saint, c'est le nom qu'ils lui donnent. Il existe des temples élevés en l'honneur de ce philosophe. Dans les écoles et dans les salles d'examen, on attache une tablette de Confucius que l'on salue souvent et devant laquelle on brûle de l'encens. Enfin, à certaines époques de l'année, déterminées par la coutume ou par l'ordre du roi, ses adeptes font des sacrifices en son honneur.
Un culte beaucoup plus général qui existait déjà dans les âges les plus reculés est celui des esprits tutélaires ; c'est le culte pratiqué par les communes ; il consiste à se réunir le i^'' et le i5 de chaque mois dans la pagode du village, pour y faire un festin et offrir à l'esprit protecteur une partie des mets que l'on dépose devant la tablette sur laquelle est inscrit son nom.
Le culte des ancêtres, pratiqué par tous les habitants, consiste à honorer les parents défunts, par des offrandes et des prosternations, aux funérailles et à certains jours anniversaires. Ce culte, simple souvenir de piété filiale entaché de superstitions, estobservéenpublic et dansl'intérieur des familles.
Un bouddhisme très mélangé de rites étrangers termine la série des religions professées indistinctement par tous les païens.
Le catholicisme s'était implanté au ^Tonkin depuis plus de deux cents ans; les premiers prédicateurs de l'Evangile, des Portugais, y arrivèrent en 1087. Ils y restèrent peu d'années, et leur œuvre disparut presque entièrement avec
yO MONSEIGNEUR RETORD
eux. Le premier grand convertisseur du Tonkin fut un Français, le P. Alexandre de Rhodes (1624).
La Société des Missions Etrangères entra au Tonkin (i) en 1666, ses prêtres s'y créèrent une situation solide ; ils établirent des séminaires, fondèrent des paroisses, instituèrent des communautés de Religieuses appelées Amantes de la Croix. Quelques années plus tard, en 1680, l'un d'eux, Lefebvre, fut délégué par Louis XIV pour porter au roi Le-hi-tông une lettre autographe et des présents.
Les missionnaires faisaient apparaître le drapeau de la France; c'était le drapeau blanc fleurdelisé, aujourd'hui, c'est le drapeau tricolore : mais est-ce à la patrie ou aux couleurs d'un pavillon que le cœur s'attache?
En 1678, le Tonkin fut divisé en deux missions, désignées, d'après leur position géographique respective, sous le nom de Tonkin oriental et de Tonkin occidental. En 1682, ces missions eurent chacune un évêque, François Deydier administra la première et Jacques de Bourges la seconde.
A la mort de Mgr Deydier, le Tonkin oriental fut confié aux Dominicains espagnols, et la Société des Missions Etrangères garda la partie occidentale.
Les années passèrent, les rois et les ministres bienveillants moururent, des persécutions éclatèrent, des prêtres et des évêques furent exilés, car on redoutait leur influence religieuse qui allait grandissant. Les proscrits partaient, accompagnés jusqu'au rivage par les mandarins chargés de les surveiller, et puis, en pleine mer, leur
(i) Le Tonkin fut confié à la Société des Missions Etrangères en lôSg et le premier Evêque vicaire apostolique fut Mgr François Pallu qui, empêché d'abord par les affaires générales de la Société et ensuite arrêté par les Espagnols de Manille, ne put jamais pénétrer dans la Mission dont il avait la charge. Il ne laissa pas cependant de s'en occuper activement soit en France, soit à Rome, en demandant et obtenant pour elle des ressources et des privilèges, et en donnant une très sage direction aux missionnaires.
petite barque virait de bord, voguait droit à la côte et de'barquait les infatigables apôtres.
Afin de ne pas se compromettre ou d'augmenter leurs revenus, les mandarins fermaient lesyeux,et l'évangélisation reprenait sa marche prudemment, dans la pénombre, même dans les ténèbres, elle s'étendait, s'étendait toujours comme la mer qui, à chaque vague, s'avance sur la plage.
A certaines époques, les Espagnols avaient été plus rigoureusement persécutés, eux disaient privilégiés, puisque dans leurs rangs ils avaient compté des mart3Ts.
Les prêtres des Missions Etrangères n'avaient jamais été frappés de condamnation capitale. Leurs évêques, très sages, très habiles, servis par des catéchistes d'esprit fort délié, avaient eu presque tous de longs règnes : Deydier fut vicaire apostolique de 1682 à lôgS, de Bourges resta 36 ans à la tête du Tonkin occidental; — Néez, 41 ans(i)-, — Reydellet, i5 ans; — Longer, 41 ans. Le cardinal Pie appelait les longs épiscopats « de grandes grâces », ils l'avaient été pour le Tonkin. Les traditions s'étaient formées, conservées, augmentées, elles constituaient une forte organisation. De cette organisation, M. Retord dira plus tard : « C'est une mécanique très habilement faite, une fois qu'elle a reçu une forte impulsion, elle marche presque toute seule, elle est, je crois, unique en son genre ; elle ressemble beaucoup à celle d'une communauté très stable mais sans vœux. »
Le personnel comprend l'évêque, les missionnaires, les prêtres indigènes, les séminaristes, les catéchistes, les employés de différents degrés, soit aides, soit domestiques; tous se dévouent et s'attachent au service de la mission pour
(i) 16 ans comme provicaire sans e'véque et 25 ans comme vicaire apostolique.
leur vie entière; ils se groupent en un seul corps qui porte le nom particulier et significatif de Maison de Dieu.
Le vicaire apostolique, chef de la mission, est naturellement le chef de ce personnel. Il a sur lui l'autorité de l'évêque, mais aussi une autorité analogue à celle d'un supérieur sur sa communauté, de telle sorte qu'il en peut disposer dans les temps, lieux, conditions, qui lui semblent bons.
Gomme toute communauté, la Maison de Dieu a un seul budget réunissant toutes les ressources de la mission : allocations de la Propagation de la foi et de la Sainte-Enfance, dons, revenus généraux, etc.
L'évêque administre et distribue ces ressources ordinairement de concert avec son conseil composé de missionnaires.
Au Tonkin on n'entend parler que de la Maison de Dieu. C'est à la Maison de Dieu qu'entre un jeune homme désireux d'être prêtre ou catéchiste, qu'un chrétien fait ses offrandes, qu'un missionnaire demande des secours ou de l'argent.
Tout appartient à la Maison de Dieu, tout y va, tout en sort, puisqu'elle fonctionne, dans ses grandes lignes du moins, comme une communauté.
Grâce à cette organisation, qui centralise toutes les ressources et permet à l'évêque de s'en servir selon les besoins des situations particulières bien connues et combinées avec l'état général, aucune force n'est affaiblie ou perdue; au lieu d'avoir des individus qui se meuvent plus ou moins habilement et selon leurs vues personnelles, des ressources employées pour des nécessités plus ou moins pressantes, on a un corps très uni, partant très résistant, sous un commandement unique, et dont tous les membres se prêtent une mutuelle assistance
En i832, le nombre des chrétiens s'élevait dans la mission française de 160.000 à 170.000.
On comptait, avant l'arrivée de Retord et de ses compagnons, 5 missionnaires: Jeantet(i), Masson (2), Marette(3), Molin (4), et Dumoulin-Borie (5). Il y avait une soixantaine de prêtres indigènes, plusieurs centaines de catéchistes, une trentaine de couvents avec 400 religieuses, fondées en 1670 par Mgr Lambert de Lamothe, qui leur avait donné le nom d'Amantes de la Croix. L'évêque se nommait Joseph Havard, il était vicaire apostolique depuis i83i. Son existence avait été une sorte d'odyssée à travers des situations très diverses.
IlétaitnéàThourie(6), en 1790, et avait essayé je ne sais combien de carrières avant de se consacrer à l'apostolat. Successivement professeur de mathématiques, séminariste, étudiant en droit, avocat stagiaire dans le cabinet de M. de Corbières, le futur ministre de la Restauration, il avait quitté le droit pour étudier la médecine, l'astronomie, la physique, la mécanique ; il réussissait à tout et ne se fixait à rien, aspirant sans cesse à un genre de vie différent. On eût dit un de ces marins qui voguent sur les flots d'un océan inexploré, à la recherche d'un port où ils puissent jeter l'ancre.
Ces continuels changements, ces études acharnées, n'avaientpas altéré sa foi, pas même diminué sa piété. Souvent il suppliait le ciel de lui faire connaître ce qu'il voulait de lui. Enfin, en 1818, Dieu l'appela d'une voix très haute et très ferme, et en 1822, il était au Tonkin. Il avait trouvé
(i) Du diocèse de Besançon, parti en 1819.
(2) Du diocèse de Nancy, parti de France en 1824.
(3) Du diocèse de Besançon, parti de France en 1828.
(4) Du diocèse de Meaux, parti de France en i83o.
(5) Du diocèse de Tulle, parti de France en i83o.
(6) Diocèse de Rennes.
le port, mais un port sans abri contre les vents du large et les tempêtes extérieures.
Le Tonkin était alors sous l'autorité d'un fils de Gia-long, un protégé des missionnaires et des Français. Grâce à Mgr Pigneau de Béhaine, vicaire apostolique de Cochinchine, et à une poignée de nos héroïques soldats ou marins volontaires, Gia-long avait reconquis le royaume de ses ancêtres, la Cochinchine. Il y avait ajouté le Tonkin et était mort en 1821, souverain de tout le pays, depuis les frontières de Chine jusqu'à celles du Cambodge.
Son fils Minh-Mang, un roi célèbre à la façon de Néron, craignait et détestait les Européens, plus particulièrement les Français, les seuls qui eussent fait du 4)ien à sa famille ; il voulait abolir la religion catholique dans ses Etats, chasser ou tuer tous les missionnaires. La reconnaissance n'est décidément que la vertu des bienfaiteurs, c'est encore plus vrai en Extrême Orient qu'en Occident.
On a dit qu'il fut intelligent, peut-être, mais intelligent à la manière des lettrés chinois et annamites, ne regardant que le passé, s'y attachant avec âpreté, incapables de chercher dans le présent des signes qui font prévoir et préparer l'avenir. Il fut surtout un esprit étroit, auquel son entêtement a donné quelque relief et sa perfidie un reflet d'habileté.
Bien des escarmouches précédèrent le grand combat qu'il voulait livrer. Il avait commencé par forcer au départ le consul de France, Chaigneau et son vieil ami Vannier, les deux seuls survivants des Français soutiens de Gia-long. Il avait refusé de recevoir une lettre de Louis XVIII, apportée par Bougainville, sous prétexte que cette lettre, écrite dans une langue étrangère, ne pouvait être comprise par aucun Annamite. Il avait commandé des actes superstitieux à des
mandarins chrétiens, par exemple de planter devant leur porte un Nêu, grande perche autour de laquelle sont trace's sur le sol, avec de la craie, un arc tendu et une flèche, en me'moire d'une grande victoire remportée par Bouddha sur le diable.
De temps à autre, il avait des mots sinistres contre le catholicisme. A l'un de ses officiers qui lui citait l'exemple des princes japonais noyant le christianisme dans le sang : « Laissez-moi faire, répondit-il, j'ai mon plan qui est bien meilleur. »
Ce plan fut bientôt connu. Il consistait en deux opérations principales : fermer absolument l'entrée du royaume aux nouveaux missionnaires, appeler à la cour ceux qui étaient déjà dans le pays et les mettre dans l'impossibilité de remplir leur ministère. Le roi espérait qu'en enlevant les pasteurs, le troupeau serait vite dispersé.
Quoi qu'en pensât Minh-Mang, son plan n'était pas d'un succès certam; il supposait trop facilement que les missionnaires ne pénétreraient pas dans ses Etats, il ne se rendait pas compte que l'indolence de ses sujets ne pouvait lutter avec avantage contre le zèle religieux. Surveillés ou arrêtés sur un point, les apôtres renouvelleraient, sur un autre, une tentative qui serait plus heureuse. La vénalité des mandarins devait aussi entrer en ligne de compte, l'amour de l'argent étant en eux bien plus fort que la haine. Pourvu qu'ils y missent le prix, les prédicateurs de l'Evangile étaient certains que, la plupart du temps, les gardiens des côtes et des ports fermeraient les yeux.
Le plan de Minh-Mang croulait donc comme un château de cartes. Dans leurs conceptions, les ennemis du catholicisme oublient toujours une chose, sans doute parce qu'ils en ignorent la valeur : la foi, qui veut et cherche avant tout
le salut des âmes, et pour l'obtenir, jette l'or sans compter, brave les pe'rils et se rit de la mort.
En 1825, le souverain annamite avait lancé un édit pour défendre l'entrée de nouveaux Maîtres de Religion dans son royaume. C'était la première partie de son programme. Ensuite, il appela les anciens à sa cour; c'était la seconde. Quelques missionnaires de Cochinchine, trop connus pour se cacher, se rendirent à cet ordre; ceux du Tonkin, à peu près ignorés, restèrent chez eux.
Le succès du plan était déjà compromis. Un vieux soldat de Gia-long, le vice-roi de Saigon, le fit échouer complètement. Il partit pour Hue, et noblement, comme l'eût fait un chevalier chrétien, il dit à son souverain : a Gomment ! nous persécuterions les maîtres européens, dont nous avons encore, à l'heure qu'il est, le riz entre les dents? Qui donc a aidé le feu roi à recouvrer ce royaume ? Il paraît que Votre Majesté a bien envie de le perdre de nouveau. Les Tay-Son ont persécuté la religion et ils ont été détrônés; le roi de Pegu vient de perdre la couronne pour avoir chassé les prêtres. C'en est fait du royaume, puisque le roi ne se rappelle plus les services des missionnaires, qui nous donnaient du riz quand nous avions faim, et de la toile quand nous étions nus et que nous n'avions rien pour nous couvrir. Est-ce que le tombeau du grand maître Pierre (i) n'est pas encore au milieu de nous? Non, tant que je vivrai, le roi ne fera pas cela ; que Votre Majesté fasse ce qu'elle voudra après ma mort. »
Minh-Mang ne répondit pas, le vieillard était de ceux que même un roi d'Annam écoute et ne frappe pas. Il sembla plutôt se rendre à ses conseils et laissa les missionnaires
(i) Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran.
retourner vers leurs chrétiens, mais il garda au cœur le désir de la vengeance.
Le vice-roi mourut, et bientôt, semblable à ces éclairs qui déchirent l'horizon et découvrent les menaces de la tempête, le premier grand édit de persécution fut publié le 6 janvier i833.
Répétant les calomnies vieilles de dix-huit cents ans, Minh-Mang accusait les prêtres de séduire les femmes et d'arracher les yeux aux malades, traitait les chrétiens « d'hommes ignorants, stupides, incapables de discerner entre ce qui convient et ce qui ne convient pas », et il concluait par ces injonctions :
« En conséquence, nous ordonnons à tous ceux qui suivent cette religion, depuis le mandarin jusqu'au dernier du peuple, de l'abandonner sincèrement, s'ils reconnaissent et redoutent notre puissance. Nous voulons que les mandarins examinent avec soin si les chrétiens, qui se trouvent sur leur territoire, se préparent à obéir à nos ordres, et qu'ils les contraignent de fouler, en leur présence, la croix aux pieds; après quoi, ils leur feront grâce pour cette fois. Quant aux maisons du culte et aux habitations des prêtres, ils devront veiller à ce qu'elles soient entièrement rasées, et dorénavant, si quelqu'un de nos sujets est reconnu coupable de professer ces coutumes abominables, il sera puni avec la dernière rigueur, afin de détruire dans sa racine la religion perverse.
« Ceci est notre volonté. Exécutez-la. »
Cet édit ne contenait qu'une partie de la pensée du souverain qui ajouta contre les missionnaires un article
y8 MONSEIGNEUR RETORD
secret où se de'voile sa ruse entière, qu'il a soin d'étayer sur des principes de sagesse humaine heureusement souvent mieux employés :
« Il est bon d'ailleurs d'agir dans cette affaire avec prudence, selon la maxime qui dit : « Si tu veux détruire une « mauvaise coutume, détruis-la avec ordre et patience » ; et cette autre qui dit : « Si tu veux extirper la race des « méchants, prends la cognée et frappe à la racine. » Suivons donc le conseil des sages, pour réussir certainement dans une affaire si importante.
« Nous ordonnons à tous les gouverneurs de province et à tous nos mandarins supérieurs :
« 1° De s'occuper à instruire sérieusement leurs infé- ,rieurs, qu'ils soient mandarins, soldats ou peuple, de manière qu'ils se corrigent et abandonnent la religion perverse.
« 2° De s'informer exactement de l'emplacement des églises et des maisons de religion dans lesquelles les maîtres réunissent le peuple, et de détruire tous ces édifices sans délai.
« 3° D'arrêter les maîtres de religion, mais en ayant soin d'user plutôt de ruse que de violence ; les maîtres européens, il faut les envoyer promptement à la capitale, sous prétexte d'être employés par nous à traduire des lettres ; les maîtres du pays, vous les retiendrez au chef-lieu de vos provinces, et vous les garderez strictement, de peur qu'ils ne s'échappent ou n'aient des communications secrètes avec le peuple, ce qui maintiendrait celui-ci dans son erreur.
« Vous, préfets et gouverneurs de province, conformezvous à notre volonté ; surtout agissez avec précaution et prudence, et veillez à n'exciter aucun trouble. C'est ainsi que vous vous rendrez dignes de notre confiance.
« Nous défendons de publier cet édit, de peur que la publicité n'amène des troubles. Dès qu'il vous sera parvenu, vous seuls devez en prendre connaissance. Obéissez. »
Cette instruction ne fut pas tenue si cachée que les missionnaires n'en eussent connaissance. Retord ne lut ni l'édit public, ni l'ordonnance secrète, il était couché sur un lit de douleur, brisé par les maladies qui accablent parfois les nouveaux débarqués.
« Quand Dieu nous éprouve, la langue chrétienne dit « qu'il nous visite ». Il visitait le missionnaire. « Durant deux mois, écrivait celui-ci à sa famille, je suis resté étendu non pas sur un lit, ni sur un grabat, mais tout simplement sur le plancher de ma cabane, luttant contre la mort, dont cependant la force de mon tempérament a été vainqueur. Je ne sais pas combien d'espèces de maladies j'ai essuyées, maux de tête affreux, épuisement de toutes mes forces, fièvre, dyssenterie, ulcère au visage (i). »
« Je suis allé jusqu'aux portes du trépas, je marchais à pas de géant, deux jours de plus me suffisaient pour franchir les contins qui séparent le temps et l'éternité. Mais Dieu a pris pitié de moi, il m'a arrêté, de sa main souveraine, sur le bord de la tombe que je voyais déjà s'entr'ouvrir (2). »
Lorsqu'il se releva, le Tonkin catholique était en feu, les ordres de Minh-Mang s'exécutaient, les fidèles démontaient pièce à pièce les églises, les maisons de prière, les couvents, les séminaires, ils enfouissaieni les crucifix, les images, les statues ; puis ils prenaient la fuite à travers les montagnes ou se renfermaient dans leur village sans oser sortir.
Les missionnaires d'Annam se cachaient où ils pouvaient,
(i) Lettre à ses parents, avril i833.
(2) Lettre à M. Chartier, 2 août i832.
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et quelques-uns furent arrêtés et jetés en prison. En Cochinchine, Gagelin fut condamné à mort et exécuté, Jaccard fut envoyé en exil dans les montagnes d'Ai-lao, La terre tremblait sous les pas des chrétiens, écrivait Retord, qui, la main encore brûlante de fièvre, ajoutait :
« Pour moi, je le dis tel que je le pense, j'ai désiré mille fois de pouvoir, comme ces zoophytes que l'on voit dans le golfe de Gascogne, être divisé sans mourir en une infinité de parties capables de former une immense armée sacerdotale, pour aller renverser dans tous ces lieux, avec le tonnerre de la parole divine, l'empire tyrannique du démon.
« Oh! qu'il me tarde de me jeter au milieu des périls! Comme mon sang bouillonne en pensant au salut du Tonkin ! »