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CHAPITRE VIII

Débuts de l'apostolat. — En district à Son-Mieng. — La persécution et les mandarins. — Vive la misère ! — Le Décalogue de Minh-Mang,

'est un beau Jour que celui où, parvenu à michemin de la vie, tout voile levé', toutes incertitudes de'posées, le front serein et le cœur à l'aise, l'homme a le secret de Dieu sur lui et asseoit sa tente où il achèvera de vivre » (i).

Retord voyait enfin luire ce beau Jour; il avait 3o ans la vie apostolique s'ouvrait toute grande devant lui ; les travaux à faire étaient immenses, les pe'rils sans nombre , toutes les forces vives de l'âme, du cœur, du corps, allaient être en jeu; mais il e'tait fait pour le combat, il avait la bravoure, le sang-froid, l'initiative, la prudence, la persévérance, il avait la grande et grave piété qui donnait à toutes ses qualités la trempe de l'acier.

Minh-Mang jetait le gant au catholicisme, il appartenait aux missionnaires de le relever. C'était la lutte de la puissance matérielle et de la puissance spirituelle. A qui reste-

(i) Lacordaire.

rait la victoire ? Le roi et les mandarins lancèrent leurs satellites et leurs espions sur tous les chemins de l'Annam à la recherche des chrétiens et plus encore des prêtres indigènes et des missionnaires européens. A cette guerre, tantôt brutale, tantôt perfide, ceux-ci répondirent par l'habileté dans la fuite, par le courage dans les souffrances. Avant de raconter les péripéties de leur existence, jetons un coup d'œil sur l'organisation de l'Eglise qu'ils défendent.

La mission du Tonkin est divisée en districts, subdivisée en paroisses et en chrétientés. Chaque district contient trois ou quatre paroisses formées de vingt à trente chrétientés et dirigées par un prêtre indigène ; il est gouverné par un missionnaire, qui a autorité de direction et d'inspection sur les prêtres annamites. On pourrait, sauf le nom, comparer le missionnaire à un archiprêtre visiteur qui a des curés de canton pour vicaires.

Ce mode d'administration très simple et très serré a le double avantage de mettre toute la mission entre les mains des Européens, plus actifs, plus vigoureux, plus instruits que les Annamites, et de faciliter la transmission des ordres de l'Evêque. De plus, un conseil composé des délégués des chrétientés fonctionne dans chaque paroisse ; il n'est pas sans analogie avec nos conseils de fabrique, mais il jouit de pouvoirs plus étendus. Il a un président, un vice-président et un trésorier, chargés, sous la direction du curé, de veiller au bon ordre, au bien général, et d'administrer les affaires temporelles de la paroisse ; il recueille les contributions en argent ou en nature que les chrétiens s'imposent pour la construction, les réparations de l'église paroissiale et l'entretien du culte.

Si quelque différend s'élève entre chrétientés ou entre

fidèles sur des 'affaires particulières, ce conseil a, du consentement de tous et de par les coutumes du pays, le droit et le devoir de régler la question à l'amiable, s'il est possible.

Chaque chrétienté a également à sa tête un notable âgé et honnête, qui doit avoir l'œil sur tout ce qui se passe et faire valoir les champs que la chrétienté consacrée l'église. Le principal devoir de ce notable, que l'on appelle Ong Trîun^ est de s'informer des malades et d'aller chercher le prêtre pour leur administrer les sacrements.

Son-Mieng fut confié à M. Retord, district très vaste, qui s'étendait depuis les portes de Ha-noï et le fleuve Rouge jusqu'aux montagnes naissantes de My-îuong : il comprenait les paroisses actuelles de Ke-tru, Ke-sai et Ke-loi et renfermait plus de dix mille catholiques.

La persécution y régnait comme partout et l'espionnage y était à l'ordre du jour. « Naturellement, on avait peur surtout des mandarins, espèce de brigands illustres, les plus dangereux de tous ; ils ont partout leurs hommes ; tantôt ce sont des émissaires secrets habillés en mendiants, qui parcourent les villages, examinant s'ils n'apercevront point quelque signe de la religion de Jésus, écoutant s'ils n'entendront point réciter quelques prières; tantôt ce sont des huissiers qui viennent exiger le paiement des impôts et dont les regards plus que profanes sont aussi très à craindre 5 souvent ce sont des régiments de soldats qui vont à la recherche des voleurs ou des ennemis. »

En face des mandarins, les chrétiens se faisaient tout petits et s'efforçaient, pour ne pas être arrêtés, de gagner les chefs de canton, les chefs de village, les satellites.

L'argent était leur grand argument, il sonnait toujours juste, mais il fallait le renouveler souvent. « Les manda-

rins aiment Targent et n'aiment que cela, disait le nouveau missionnaire; en extorquer de toutes les manières, c'est là leur métier ordinaire ; pourvu qu'on leur en donne beaucoup, on est soudain sans crime à leurs yeux, mais ce n'est pas pour longtemps. Avec de l'argent on enchante, on endort pour quelques jours seulement ce monstre persécuteur ; bientôt il se réveille plus furieux que jamais et hurle de nouveau : la mort ou de l'argent ! »

Lorsque les fidèles étaient ruinés, ils devaient se résigner à l'alternative de fuir ou d'être emprisonnés. D'aucuns fuyaient, d'autres préféraient la prison : ils s'y montraient ordinairement braves et confessaient le nom de Jésus-Christ dans les supplices et parfois dans la mort.

Les moins soupçonnés ou les plus vaillants offraient un asile au missionnaire. Ils venaient le chercher de nuit, ils le conduisaient à pied ou en barque, par des sentiers écartés ou de petits arroyos perdus, tremblants au moindre bruit, prêts à la première alerte à se jeter dans la rivière ou dans les champs de cotonniers. Pendant ce temps, des enfants, moins compromettants que des hommes, étaient postés le long du chemin ou à l'entrée du village et faisaient le guet. Quand l'apôtre était arrivé, on l'enfermait bien vite dans une chambre retirée, entre deux cloisons; on lui préparait à la hâte un abri plus sûr encore, en creusant dans le jardin une fosse, dont on recouvrait l'ouverture de broussailles. C'étaient les jours héroïques, ceux qu'avaient connus les prêtres de la primitive Eglise, seulement les catacombes n'étaient plus creusées dans ces pierres blanches ou brunes du sol de Rome, elles l'étaient dans les boues du Tonkin.

Le proscrit demeurait plus ou moins longtemps dans

chaque asile, selon la surveillance exercée et les craintes conçues, tantôt une nuit, tantôt plusieurs semaines.

Quatre mois après son arrivée à Son-Mieng, Retord avait déjà habité huit à dix refuges. Il le disait gaiement et pieusement, car ces deux sentiments s'unissent toujours chez lui, étoiles brillantes et gracieuses qui n'apparaissent jamais l'une sans l'autre.

« L'ami lyonnais est dans un trou, environ depuis un mois. Toutes ces belles et grandes fêtes de Noël, il les a passées seul avec ses deux domestiques, dans une petite et vieille cabane, dont le principal mérite est de lui donner toute liberté d'étudier l'astronomie, à travers les lucarnes de son toit délabré, sans qu'il ait besoin de quitter la natte sur laquelle il est couché.

« Au milieu de mes misères, j'ai le bonheur de pouvoir tous les jours adorer de bien près le bon Jésus, qui tous les matins, longtemps avant l'aurore, descend dans ma cabane ; quelques Annamites, aussi simples que les bergers, lui rendent leurs devoirs, et un pauvre missionnaire qui n'est point roi, qui n'est point mage, mais qui est aussi venu de bien loin, lui offre le sacrifice de sa vie. »

Aucun prêtre du Tonkin n'était mieux partagé. Rouge, le compagnon de route de Retord, était dans une caverne obscure de 4 pieds et demi de large et de 9 de long. Il n'y resta pas longtemps, en 7 jours, il changea cinq fois de demeure, et vit, pendant 84 heures, soixante soldats errer autour de son refuge.

Un compatriote de Retord, récemment arrivé au Tonkin, Charrier, écrivait :

« Depuis cinq à six jours, nouvelles sur nouvelles; le mandarin, chef du PhUy veut bloquer les environs, pour saisir un homme que vous connaissez bien et qu'il n'aime guère : il a su qui j'étais, dit-il, et il en veut à ma peau. Je ne suis ici qu'à la pointe de l'épée, et absolument parce que je ne sais où aller. J'attends tout de la Providence : j'ai cependant envoyé un de mes hommes à la découverte ; si je trouve un trou, je m'y mettrai. »

Quatre cent cinquante hommes entourèrent Vinh-tri, où était caché Mgr Havard, et passèrent à deux pas de lui.

« Telle est la vie des missionnaires, s'écriait le P. Retord, comme les pèlerins, ils sont sans cesse en voyage ; comme les patriarches, aujourd'hui ils plantent leur tente ici, demain ils la plient pour aller la poser ailleurs; enfin, comme Jésus leur maître, ils peuvent dire : Les oiseaux ont leurs nids, et les renards leurs tanières; mais nous, nous n'avons pas où reposer nos têtes. Cependant ce genre de vie a des charmes pour moi. Vivent les misères et les croix ! trêve avec les plaisirs du monde : c'est là ma devise favorite.

« Oui, que toutes les heures de ma vie soient tristes et pleines d'afflictions, peu m'importe, pourvu que l'instant de mon dernier soupir soit doux et favorable.

« Ne croyez cependant pas, cher confrère, que nos misères soient extraordinaires : il est vrai, le calice qu'il faut boire est amer en lui-même, mais Jésus et Marie y répandent souvent avec abondance le lait et le miel ; parmi les épines dont notre carrière est semée, il y a toujours quelques belles roses spirituelles. »

Vivent les misères et les croix ! c'est la première fois que

cette parole glisse sous sa plume, elle y reviendra souvent ; il l'aimera jusqu'à en faire sa devise d'évêque, jusqu'à la chanter avec enthousiasme :

Comme jadis Virgile, Du printemps chantez les bienfaits ; Moi, je choisis, pour exercer ma rime,

Un sujet plus sublime :

C'est la misère et ses divins attraits. ,

Je verrai l'Univers comme un songe éphémère Comme une ombre légère, S'enfuir dans la nuit du néant, Je te le jure, ô charmante misère,

A mon heure dernière, En ton honneur, j'entonnerai des chants.

Arrière! ô plaisir insultant 1 Pour moi, les seuls objets capables de me plaire, M'attendent au Calvaire, Près des pieds de Jésus souffrant.

Car de la mort les plus cruels supplices Font toutes mes délices :

Souffrir, pour moi, c'est être triomphant.

Avec les peines, cet amour de la souffrance s'accroît et s'échauffe :

« Je commence à être familiarisé avec la misère, désormais je l'ai prise pour mon épouse ; jusqu'à la mort je pense vivre avec elle, et voilà pourquoi je ne la crains plus. »

Lorsqu'on entre dans l'église basse d'Assise, on s'arrête, saisi d'admiration et de pieux respect, devant une grande fresque de la voiite. Le Christ est debout, avec ce calme radieux qui illuminait sa face divine pendant les quarante derniers jours de sa vie sur la terre : il présente à l'humble François la main d'une jeune fille, et François met au doigt de la vierge l'anneau nuptial, gage d'une éternelle alliance.

Cette belle fiancée est couronnée de roses et de lumière; ses yeux sont doux et sa bouche riante, mais son vêtement

est grossier et en lambeaux ; ses pieds sont déchirés et sanglants. Elle marche dans les épines et sur les cailloux aigus d'un chemin âpre|et difficile. Les enfants du siècle l'outragent; ils lui jettent des pierres avec des injures, ils l'accablent de malédictions et de coups.. . C'est la très sainte pauvreté chrétienne...

Lorsqu'on élèvera, à Son-Mieng, une de ces belles églises orgueil du chrétien d'Extrême-Orient, je voudrais qu'à l'exemple des Franciscains d'Assise, les Missionnaires du Tonkin fissent peindre une fresque qui représenterait l'alliance de leur grand évêque Retord avec la misère ennoblie par l'amour de Dieu.

Que pouvait Minh-Mang contre de tels hommes ?

Il n'omettait rien cependant pour s'assurer la victoire. Le i5 juillet i834, il publia une instruction royale assez longue et qui paraît être l'exposé de son système religieux. Il la divisa, comme le Décalogue qu'il connaissait, en 10 articles. Il la bourra d'idées philosophiques empruntées aux Chinois, et qui ne manquent ni de vérité ni de sagesse, d'opinions religieuses fausses que ne renieraient pas nos déistes, et, naturellement, d'injures contre le catholicisme.

Le P. Retord en envoya la traduction à ses amis de France. Le premier article : De la Condition Humaiîie^ n'est guère qu'un commentaire de rhétorique sur cette idée émise au commencement de la pièce :

« O hommes, la nature de la condition humaine, c'est ce qu'il faut d'abord connaître : relation politique entre le prince et les peuples ; union de sang entre les parents et

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