MISSIONNAIRES ET INDIGÈNES DU T O N K I N
les enfants ; distinction de famille entre les époux, ordre de naissance entre les frères, confiance mutuelle entre les amis ; telle est cette grande condition humaine dont la claire connaissance fait la religion de l'homme. »
Le second article : De la Droiture du Cœur, est plus intéressant; il pénètre dans le vif de la philosophie qu'avait adoptée Minh-Mang, du moins pour l'enseigner, car s'il fallait se servir de cet article comme d'une loi pour le juger, la sentence serait une condamnation sans appel.
« Oui, le cœur c'est tout l'homme ; s'il est droit, mille biens en jaillissent comme d'une source-, sinon, il devient le foyer de cent maux et il conviendrait d'être inattentif sur lui.
« Le grand empereur des cieux a imprimé, dans le cœur de tous, la religion naturelle : l'humanité, la justice, l'urbanité, la prudence, la fidélité, voilà en quoi elle consiste. C'est sur ces grands et sublimes principes que repose toute la vie humaine.
« Mon désir est que tous les citoyens de mes Etats aient toujours le cœur bon, car quoique les situations de chacun ne soient pas les mêmes, tous cependant se réunissent dans la recherche du bien. Que le riche donc ne soit point orgueilleux et arrogant, que le pauvre ne s'abandonne point au brigandage et à la félonie, qu'il n'ambitionne pas des richesses au-dessus de son rang, se consumant dans l'esprit du mal pour les acquérir. »
Le royal éducateur recommandait ensuite l'économie, les bonnes mœurs, l'instruction des inférieurs, l'attachement aux études.
Il attaquait ouvertement la religion chrétienne, « assemblage de faussetés auxquelles il ne faut point se laisser prendre; elle est de toutes la plus déraisonnable et la plus
immorale, car hommes et femmes y vivent dans un mélange confus, semblables aux animaux, commettent le crime à l'envi, sèment partout la désunion, se jettent stupidement dans les supplices de mort, détruisent le véritable enseignement et nuisentà la nature humaine. On ne doit point croire à une telle religion. Que ceux qui font état de parcourir le pays pour la préconiser l'abandonnent au plus tôt. »
Il promettait à la chasteté des femmes et des jeunes filles cette singulière récompense : « Peut-être leur établirai-je un asile particulier, peut-être leur donnerai-je un cadre où leurs noms seront écrits, afin que cela serve aux autres d'exhortations à suivre leur exemple. »
Retord trouvait étrange ce prédicateur couronné qui pratiquait si mal ses enseignements. Dans son indignation qui déborde, il met en regard les actes du roi et ses conseils, et il se sert de ce décalogue comme d'un repoussoir pour tracer le portrait de Minh-Mang.
Le portrait est sombre et dur, sans doute parce qu'il reproduit exactement le modèle :
« N'est-il pas curieux de l'entendre prêcher la pratique de toutes les vertus, lui, le plus grandj scélérat du royaume, de l'entendre commander la sobriété dans la table, lui qui s'enivre à chaque instant ; de l'entendre exhorter le peuple à la répression des passions impures, lui qui n'a que 700 femmes d'où lui sont nés 126 enfants actuellement vivants, sans compter ceux qui sont morts ; de l'entendre dire que le riche ne doit point opprimer le pauvre, le fort écraser le faible, lui qui écrase tout son
royaume sous une tyrannie de fer, qui sème partout la misère et la mort ; de l'entendre déclamer contre les marchands, lui qui veut le monopole du commerce, qui accapare par toutes les voies possibles les richesses de son peuple pour nourrir ses femmes, bâtir des palais à ses enfants; de l'entendre vanter la droiture de cœur, lui, le fourbe par excellence, qui n'agit que par ruse, ne parle que par amphibologie ; de l'entendre préconiser la libéralité à faire le bien, lui qui ne fait que le mal aux pauvres chrétiens, les plus fidèles de ses sujets, qui calomnie les prêtres à la face du monde.
« Ingrat ! il ne se rappelle pas que, sans le secours des missionnaires, son père serait mort de faim en errant dans les îles de la mer de Gochinchine. Serait-il roi sans les secours que Mgr d'Adran donna à son père pour vaincre les Tay-son ?»
L'instruction royale produisit peu d'effets : dans les villages chrétiens, les fidèles ne s'en occupèrent point ; dans les communes complètement païennes, « elle dormit sur un lit de poussière » ; dans les villages mixtes seulement, elle causa des ennuis.
A Ke-voi, les païens forcèrent les catholiques à aller chercher le Décalogue, chez le mandarin de l'arrondissement, avec le palanquin dont on se servait, en temps de paix, pour porter processionnellement la statue de la sainte Vierge.
A Bang-so, ils enfermèrent l'exemplaire du Décalogue dans un calice qu'ils avaient volé, le placèrent sur un autel entouré de cierges allumés et de bâtons d'encens, et, le bambou à la main, prêts à frapper, obligèrent les fidèles à se prosterner devant le décret royal.
Ailleurs, ils exigèrent des catholiques l'assistance régu-
lière à la lecture qu'ils en firent deux fois par mois. Ceux-là e'taient plus royalistes que le roi, car Minh-Mang n'avait ordonné cette lecture que quatre fois par an.
Tel fut le début de Retord au Tonkin : la maladie et les misères de la persécution. La maladie passa, la misère devint sa compagne assidue. Il ne la repoussa jamais, il la rechercha au contraire et la célébra malgré le poids dont elle oppresse le cœur et l'âme ; à cause de Jésus, le divin Crucifié, il l'aima passionnément et « l'amour ne sent jamais le fardeau, ne recule devant aucun labeur, embrasse plus qu'il ne peut et ne trouve rien impossible » (i).
(i) Imit. Liv. 3, ch. 5.