CHAPITRE IX
Les débuts d'une carrière apostolique. — « J'ai oublié le Français ». — Les plaisirs d'un apôtre. — Comment les Annamites ont appris à aimer la France. — Conversions d'un vieillard, d'un lettré, de plusieurs familles. — La reconnaissance. — Retord à ses filles spirituelles de Lyon.
|ous toutes les latitudes, l'existence de l'apôtre est rude, surtout à ses débuts ; elle impose tant de changements qui, presque tous, sont des privations : climat dévorant, langue inconnue, nourriture difficile, mœurs étrangères. Il n'y a qu'un moyen de s'habituer à tout et pour toujours, c'est de s'y habituer très vite en s'y jetant à corps perdu, ou mieux à plein cœur ; il faut se donner sans réserve à cette vie, en comprendre les jouissances qui sont grandes, en supporter les déboires bravement et sans trop les analyser. Retord fut de ceux qui prennent la carrière apostolique par ce côté, le véritable ; il ne s'arrêta pas à contempler les défauts des Annamites ou l'étrangeté de leurs habitudes; il n'ignorait pas que l'homme n'a qu'un rayon visuel restreint et que s'il regarde les défauts il ne voit guère les qualités.
Il se plia de suite aux coutumes, il se plongea dans l'étude
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de la langue, dans les travaux du ministère, il écouta les longues causeries de ses néophytes, démêlant aisément ce qui les frappe et les touche, s'intéressant à leurs besoins, à leurs peines et à leurs joies ; il concentra si bien ses facultés dans ce labeur qu'il en arriva à oublier quelque peu sa langue maternelle.
En 1884, Mgr Havard, en tournée pastorale, arriva à Son-Mieng où l'attendait notre missionnaire. Une singulière circonstance signala leur entrevue, « l'ardent Lyonnais était devenu muet ^).
« Eh ! comment, cher confrère, lui dit l'Évêque, êtes-vous donc fâché de me voir? Pourquoi ne répondez-vous rien?»
Et lui de demeurer silencieux; cependant son embarras perçait de toute part.
« Mais parlez donc, pourquoi gardez-vous le silence ? »
Enfin, au bout de quelques instants, il prononce ces quatre mots, assez mal articulés : « J'ai oublié le français. »
Le souvenir lui en revint vite, mais le fait prouve sa complète absorption dans la vie annamite. Il aimait cette existence, en effet, non seulement parce qu'elle était le devoir, mais aussi parce qu'il y trouvait des charmes ; le cœur et l'esprit s'unissaient à l'âme pour le faire jouir des nouveautés qu'il voyait, des événements auxquels il était mêlé, même des périls qu'il courait. « Pour faire quelque chose de grand, disait Mgr de Ségur, il faut avoir une passion au cœur. » Et la passion prend l'homme tout entier, ce que le sang y dépose et ce que la grâce y développe. Retord avait la passion du Tonkin et de l'apostolat, on le sent dans ses descriptions enthousiastes. Sa parole, alerte et vigoureuse, a tous les accents de la vérité, la rhétorique est loin, et si maintenant il lui fallait recomposer son
élégie « sur la terre étrangère », sans doute l'inspiration viendrait lentement ou plutôt elle serait autre. Quand l'homme célèbre la souffrance et épouse la misère, il ne sait plus se plaindre ni gémir ; tout lui sourit et il sourit à tout.
Lisez ces pages sur les plaisirs du Tonkin, et voyez combien le dévouement et la générosité du prêtre y brille, combien l'ardeur et la vaillance du missionnaire y resplendissent.
Plus d'un historiographe lui a emprunté cette lettre pour rendre les sentiments de son héros, lui seul l'a écrite, peut-être parce que seul il en éprouvait avec cette acuité les nobles et saintes impressions.
Elle est adressée à une pieuse chrétienne de Lyon, une de celles dont il avait été le confident et le directeur.
« Je vous dirai mes plaisirs, bien différents de ceux que recherche le monde, et que je n'échangerais pas avec les siens.
« Vous êtes sans doute étonnée que je me propose de vous parler de mes plaisirs ; Eh ! de quels plaisirs pouvezvous jouir, me direz-vous, si loin de votre patrie, sur un sol insalubre, dans un royaume païen, peuplé de voleurs et de malheureux, gouverné par un cruel tyran ; parmi des hommes dont les mœurs et les coutumes sont si différentes des vôtres, dans un temps de persécution sanglante, sous le soleil brûlant de la zone torride ? encore une fois, quels peuvent être vos plaisirs ? «
La réponse est facile, ses plaisirs sont tous les actes de son apostolat ; ce sont ses courses apostoliques dont il dit :
« Qu'elles sont belles ! Tantôt, semblable à un gros mandarin, je les fais mollement couché dans un filet recouvert d'une belle natte et porte' par deux Annamites. Dans ce filet et sous cette natte, l'œil du méchant ne peut me voir.
« Tantôt, heureux héritier de la barque de Pierre, je voyage sur les eaux des fleuves, qui sont très beaux ici et en très grand nombre, grâce à des inondations qui, pendant plus de quatre mois, couvrent entièrement le pays.
« Les païens, qui me voient voguer dans ma pauvre petite nacelle, croient que je vais comme eux à la pêche des poissons, quand je vais à celle des hommes.
« Le plus souvent, c'est à pied que je fais mes courses. Figurez-vous un individu dont la taille est de cinq à six pouces plus haute que celle de tous ceux qui l'environnent, une longue barbe cache presque son visage, un large turban enveloppe sa tête et un large chapeau de paille la couvre en entier; ses larges habits, d'une forme toute singulière, sont relevés jusqu'aux genoux ; ses pieds sont nus et sa main est armée d'un gros et noueux bâton : le voilà qui s'avance précédé d'une douzaine d'hommes armés de longues perches de bambous ; car c'est ainsi qu'il faut en user pour ne pas s'exposer à tomber entre les mains des brigands qui pullulent sur cette malheureuse terre annamite. »
Il relève ces expéditions par le souvenir des voyages de Jésus à travers la Palestine et la Samarie ; il puise dans la vision des apôtres, ses prédécesseurs, un sentiment de confiance qui double son bonheur, et puis, se comparant à eux avec une humilité qui ne manque pas de grandeur, il ajoute :
« Je suis là, il est vrai, comme un roseau fragile au
milieu des cèdres majestueux du Liban ; mais enfin j'y suis, ma place est marquée et mon nom écrit au milieu de tous ces prédicateurs de la bonne et grande nouvelle. »
Arrivé à la station chrétienne, il est accueilli par les fidèles qui se groupent autour de lui, le saluent, lui offrent les présents de leur pauvreté, du bétel, de l'arec, du thé. On cause, « je leur raconte des histoires sur la France ; je leur dis combien est grand dans ce pays le nombre d'évêques et de prêtres, comme les églises sont hautes, ont de belles colonnes et de pesantes voûtes en pierre; je leur parle de la multitude d'autels qui se trouvent dans ces églises, de leurs grosses cloches, du chant majestueux des offices, etc.; je n'oublie pas les pieux fidèles qui font l'aumône aux missions, qui leur envoient des chapelets, des croix et des médailles, et je rappelle aussi combien nous sommes obligés de prier Dieu pour eux.
« Ces braves gens sont enchantés de mes histoires; ils se disent entre eux : « Il paraît qu'on est bien heureux dans ce pays, puisque la religion s'y exerce si solennellement. » Hélas ! ils ne se doutent point que je ne lève devant leurs yeux qu'un coin du voile, celui qui cache le beau côté; mais cette partie qui dérobe à leurs regards les œuvres de crime et de mort de vos savants impies, je la laisse abaissée pour eux, comme elle devrait l'être pour toutes les générations. »
C'est dans ces entretiens que les Annamites ont appris à connaître et à aimer la France. Elle leur apparaissait si bonne, représentée par ceux à qui ils donnent le nom de Pères et qu'ils trouvent à chaque instant prêts à se dévouer pour eux !
Ils se sont longtemps imaginé que tous les Français ressemblaient aux missionnaires ; aux premiers jours de la
conquête de la Basse-Gochinchine, on voyait des indigènes venir trouver des officiers, dire leurs ennuis ou leurs espe'rances, demander des secours comme ils l'eussent fait à un prêtre ; des païens apportaient même leurs enfants à baptiser.
« Nous, nous sommes trop vieux pour changer de religion, disaient-ils, mais voici nos enfants, ils seront catholiques comme vous. »
Peut-être n'était-il pas nécessaire d'être grand clerc pour comprendre l'avantage que notre pays retirerait de ces dispositions; l'a-t-on compris? Le comprend-on mieux aujourd'hui ?
Sous couleur de liberté, ne rejette-t-on pas quelquefois des forces considérables? Sous prétexte d'équité, n'a-t-on jamais aidé les tyrans contre les victimes ? L'antiquité représentait la justice avec un bandeau sur les yeux, je voudrais que la justice moderne ouvrît les yeux très grands.
Les plaisirs des voyages, des réceptions, des conversations, ne font qu'effleurer l'épiderme, la joie de la conversion des pécheurs et des infidèles atteint l'être dans ses profondeurs, parce qu'elle est directement et absolument l'œuvre suprême de l'apôtre, partant, son grand bonheur.
« Quel plaisir d'en pouvoir convertir quelques-uns ! plaisir plus grand que celui du chasseur qui, après avoir franchi les montagnes et traversé les forêts, abat enfin la proie qu'il poursuivait avec tant d'ardeur; plus pur que celui du conquérant qui renverse une citadelle longtemps assiégée, ou qui prend une ville d'assaut! On voit aussi
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assez souvent quelques chefs de voleurs, ou bien quelques victimes du monde, qui, après avoir couru longtemps à travers les lieux âpres et désolés du crime, viennent se reposer, comme Augustin, dans la mélodie intérieure et ravissante de notre sainte religion.
« Ne vous scandalisez point de m'entendre dire qu'il y a des pécheurs parmi nos chrétiens ; comment en serait-il autrement, étant si destitués de secours spirituels, et en si mauvaise compagnie qu'ils le sont? Mais ce n'est que le petit nombre dont la conduite est répréhensible, la masse, comparée à celle des païens, présente un spectacle qui fait clairement comprendre combien la vraie foi change les hommes, combien elle est utile au genre humain, même pour cette vie présente. »
Au milieu même des persécutions, des païens bravaient le péril pour embrasser le catholicisme. Dans sa paroisse, Retord connaissait un vieillard septuagénaire et très malade, il lui envoya son catéchiste afin d'essayer de le convertir. Celui-ci se présente, s'informe de la santé, offre des remèdes, dit qu'il vient de la part du prêtre européen dont il fait l'éloge. Le vieillard écoute, il remercie. Le catéchiste parle de religion ; son interlocuteur ne soulevant pas d'objection, il continue, il insiste et le vieillard lui répond : « Revenez demain ». Le lendemain, il retourne et confère le saint baptême. Les deux fils du moribond, ses belles-filles, ses petits-enfants suivent son exemple. C'est une dizaine d'âmes sauvées.
Une autre conversion lui fut également une douce joie. Un lettréentend parlerdu catholicisme, il l'étudié, le trouve beau et veut l'embrasser, mais sa famille s'oppose à son dessein. Préférant à tout la vérité, il quitte les siens et se réfugie dans une chrétienté où il se fait maître d'école
pour vivre. Deux de ses élèves l'interrogent sur la foi, il les instruit, ceux-ci catéchisent leurs parents et tous reçoivent le sacrement de la régénération.
Minh-Mang pouvait lancer ses édits, emprisonner les fidèles, forcer les missionnaires à s'enfuir dans les forêts, à s'ensevelir dans des endroits obscurs, la grâce faisait son œuvre. Dieu veut la liberté de son Eglise, mais il a pour l'obtenir des moyens à lui seul connus. Il ne révèle pas sa puissance à tous les rois comme il le fit à Constantin, il s'insinue dans leurs Etats par les plus humbles de leurs sujets et devant leur nombre il faut bien un jour que la tyrannie s'incline.
Ces baptêmes, ces communions n'étaient relevés d'aucune splendeur: « Nous faisons la mission bien simplement, sans pompe, sans appareil, sans chant, sans cérémonie. Nous logeons dans une cabane, notre église est aussi une cabane appartenant à des chrétiens. Et voilà tout ».
Cependant il y avait des fêtes, de petites fêtes hélas ! qui se célébraient la nuit, comme dans les catacombes, parfois c'était la bénédiction d'un village.
«J'ai déjà fait deux bénédictions decegenre. Lapremière fois j'étais monté sur une barque, en surplis et en bonnet carré ; je fis le tour du village, et le bénis solennellement aux quatre points cardinaux. L'aurore commençait à paraître; une vingtaines de barques escortaient la mienne; tout était tranquille dans la nature, excepté le zéphir qui s'agitait dans les airs, et y répandait une agréable fraîcheur. La seconde fois, je fis cette bénédiction pendant la nuit : tout le village, chantant à demi-voix les litanies des Saints et celles de la sainte Vierge, marchait à ma suite, à la lueur d'un grand nombre de torches enflammées. Alors je bénis
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les maisons, l'eau du puits, et les buffles attachés près du chemin. »
Un autre jour ou plutôt une autre nuit, il célébra solennellement une messe de morts.
« Deux de mes catéchistes faisaient acolytes, trois autres, revêtus de chapes, chantaient au pupitre; seize cierges brûlaient sur le catafalque ; les fidèles des environs étaient venus en foule, dès la veille, pour y assister. Si vous saviez comme je fis retentir ma voix, quel bonheur c'était pour moi de pouvoir chanter sans contrainte les louanges du Seigneur ! »
Tels étaient ses plaisirs, dont l'énumération se termine par un hymne d'actions de grâces, car c'est toujours l'action de grâces qui jaillit de ses lèvres. Il est de ces natures fortes et loyales à qui la reconnaissance est facile; elles savent recevoir parce qu'elles savent donner.
« Oh ! que le Seigneur est donc bon ! que sa Providence est admirable ! Que les enfants de la terre s'attachent à ce monceau de boue, qu'ils se disputent à l'envi quelques grains de sable; pour moi, je ne veux que vous, ô mon Dieu ! et je me tiens content de la part que vous m'avez assignée. Prêcher l'Evangile aux pauvres , courir de cabane en cabane sur les pas de Jésus; oh ! que ce ministère est beau ! A d'autres le pénible état de faire retentir la parole sainte à l'oreille des grands, de la prêcher sous la voûte résonnante des basiliques riches et superbes, entourés d'un auditoire illustre et nombreux ; mais à nous la gloire de catéchiser le pauvre et l'ignorant sous sa case de paille. Que d'autres parcourent solennellement les provinces, précédés par la renommée qui proclame leur arrivée ; pour nous, notre honneur est de passer inaperçus dans les empires où le démon règne tyrannique-
ment, de ruiner sourdement son pouvoir en lui enlevant ses sujets. »
Le salut des chrétiens d'Annam est sa grande préoccupation. Il n'oublie pas cependant les âmes qui, pendant son vicariat de Lyon, se sont confiées à lui ; il les suit d'un regard attentif, presque inquiet, il les exhorte et les encourage.
Dans des lettres, que de pieuses chrétiennes ont conservées comme on conserve des reliques saintes et chéries, on peut lire les conseils qu'il donne, usant du langage familier d'autrefois, avec une onction qui n'exclut ni la vigueur ni l'entrain.
A l'une d'elles, devenue religieuse et missionnaire, il disait :
(c Courage, ma chère fille, soj^ez toujours bien détachée de vous-même et de tout, soyez ferme dans votre carrière ; plus de regard vers la France, regardez le ciel, cela vous suffit. Adieu dans le cœur de Marie, je vous écrirais un volume que je ne pourrais vous dire tout ce qui est dans mon cœur ni rassasier votre désir de lire les paroles de votre P. Retord; puissent ces deux mots vous rappeler ce que je vous ai dit si souvent, en tout et partout. Dieu seul et toujours Dieu seul, adieu! adieu! »
Aune autre dont il connaît l'ardeur, il se contente de ces mots significatifs : « Il faut poursuivre les âmes, chère Sophie, sans relâche, c'est le seul moyen de les arracher à la gueule du lion infernal. »
A une troisième, Euphrosine T... : « Ne craignez pas le démon, tuez-le à coups de croix et de patience, combattez
vaillamment comme un bon soldat et vous aurez aussi un jour votre petite couronne de gloire, votre petite croix d'honneur. »
En vérité, ce proscrit qui, caché dans une cabane, en butte à la misère et à la persécution, trouvait ces accents de piété, avait-il bien le droit de dire de lui-même :
« Quant à l'âme, ce pauvre père Retord est vraiment malheureux, il est dépourvu de presque tous les secours spirituels dans lesquels vous nagez à Lyon ; sermons, bons livres, bons exemples, belles cérémonies, tout lui manque.
« Aussi son âme est-elle sèche et aride comme une terre brûlée par le soleil ; elle est tiède et languissante comme une fleur à demi fanée ; elle se traîne, tombe et retombe dans le chemin de la vertu et recule plus qu'elle n'avance. Ah ! priez donc bien pour votre ancien père qu'il ne manque point la porte du ciel après avoir fait un si grand détour pour la rencontrer. »
PAYSAGE TONKINOIS
(Fac-similé d'un dessin indigène.)