MARTYRE DU VENERABLE MARCHAND
(Extrait des Missions catholiques.)
Minh-Mang choisit pour le faire mourir le plus cruel supplice du code annamite : les cent plaies.
Lorsqu'on visite, au séminaire des Missions Etrangères, la Salle des Martyrs, on voit parmi les peintures appendues au mur, le tableau qui représente, sans art et sans perspective, mais avec une terrible réalité, la mort du missionnaire.
Marchand est attaché à un poteau, il est nu, couvert de plaies, levant les yeux au ciel avec une suprême expression de souffrance. A ses côtés, des bourreaux, armés de couteaux et de tenailles froides ou rougies au feu, déchirent ses membres, et taillent dans sa chair vive. Pour obéir à l'ordre du roi, ils devaient lui faire cent blessures, mais avant l'exécution complète, la nature épuisée succomba et l'âme du martyr s'envola vers Dieu, le 3o novembre i835.
La tête fut tranchée et promenée à travers tout le royaume. « Quand elle passa dans notre paroisse, écrit Retord, un frisson glacé saisit tous les cœurs. »
Les chefs de la rébellion subirent le même sort. Cependant la vengeance de Minh-Mang n'était pas satisfaite et ses craintes n'étaient pas calmées. Il envoya des espions au Tonkin rechercher les parents des rebelles jusqu'à la troisième génération.
Missionnaires et chrétiens, ignorant le but de ces perquisitions, tremblèrent de voir s'élever une nouvelle persécution, et ne se rassurèrent qu'après avoir appris de source certaine qu'ils n'étaient pas directement menacés. Cette sorte d'accalmie fut signalée par une confession publique de Minh-Mang. A l'exemple des empereurs de Chine et des rois ses prédécesseurs, il s'humilia devant son peuple en faisant l'aveu de ses fautes.
La Fontaine a quelque part un apologue qui rappelle
cette comédie royale. Le lion y joue le rôle du roi d'Annam.
Sa Majesté Très Païenne, comme l'appellent les missionnaires, en s'accusant d'avoir irrité le ciel, avait grand soin de ne pas mettre le doigt sur la plaie, elle avouait ses peccadilles, mais ne disait mot de sa tyrannie, de ses injustices et de ses cruautés, surtout elle se gardait d'examiner sa conduite envers les chrétiens. Avoir versé le sang des saints ne lui paraissait pas l'occasion du plus léger scrupule.
La trêve religieuse ne dura pas longtemps.
Dans les mers de Chine, quand un navire a le malheur de rencontrer un typhon, après avoir subi le premier effort de la tempête, il trouve presque toujours, au centre du tourbillon, une zone tranquille et se croit sauvé ; mais ce n'est qu'un répit de quelques heures, le cercle fatal l'enserre encore de tous côtés, l'orage rugit autour de lui ; il ne peut échapper qu'en traversant de nouveau la zone des vents en fureur, heureux, quand ses agrès, brisés dans la première lutte, lui permettent de tenir tête aux vents déchaînés et de soutenir ce second effort de la tourmente, presque toujours le plus terrible. Ainsi en fut-il pour l'Annam catholique.
Le 25 janvier i836, Minh-Mang revêtit de sa sanction une nouvelle requête des mandarins contre les missionnaires.
Cette pièce se terminait ainsi :
« Tout prêtre européen pris sur un navire chinois abordant dans le royaume sera mis à mort.
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« Tout prêtre européen saisi dans l'inte'rieur du pays sera puni de mort.
« Seront punis de la même peine ceux qui les cacheraient chez eux.
(( Tous les officiers publics dans le territoire desquels un de ces prêtres sera de'couvert, seront punis de mort, parce qu'ils n'auront pas fait les recherches ne'cessaires pour les saisir. »
La mort, la mort, ne dirait-on pas le coup sec du couperet de la guillotine frappant la tête du condamné ? La mort... la mort...
Les missionnaires recommencèrent leur existence de proscrits.
Retord, toujours dans la paroisse de Son-Mieng, était maintenant habitué à ces édits du souverain, aux ordres des mandarins, aux recherches des soldats, aux trahisons des espions. Il avait appris leur guerre et il était de l'avis de Jaccard, que le canon annamite gronde souvent sans blesser.
Il s'assura deux ou trois refuges, puis se mit à parcourir son district, prêchant et confessant avec le sang-froid et l'ardeur d'un homme qui jouit de la liberté.
« Qui peut mourir n'est jamais faible j), a dit Bossuet. Retord en faisait l'expérience. L'acceptation qu'il avait faite de la mort doublait sa tranquillité. Ce n'estpas qu'il dédai-' gnât les précautions ; il voulait bien le martyre s'il était arrêté, mais il entendait ne pas se faire arrêter. C'était l'ordre d'ailleurs et le devoir. Le chef se devait à ses soldats : il fallait d'abord qu'il leur apprît à combattre contre le démon et contre les persécuteurs ; s'il était fait prisonnier, il leur montrerait l'exemple du courage.
Du confessionnal ou de ses cachettes, ayant à ses ordres
des catéchistes et des chrétiens à peu près exactement informés des projets du sous-préfet et du préfet, des marches et des contremarches des soldats, il surveillait ses ennemis. Quand les poursuivants étaient à l'est, il partait pour l'ouest; s'ils s'avançaient vers le nord, il descendait au sud. Il essayait d'apprendre à ses chrétiens à ne plus trembler et il y réussissait parfois, car il maniait les Annamites avec une merveilleuse aisance ; il était joyeux, habile, hardi, il n'hésitait jamais sur le choix des moyens pratiques, il démêlait les écheveaux les plus embrouillés avec une sûreté de coup d'œil qui ébahissait ses fidèles. « Oh ! disaient-ils, le Père est très fort. » — Etre très fort pour les Annamites, c'est être très habile. Mais si l'habileté se double de l'énergie et du calme, ils admirent sans réserve : sous un tel chef, ils accompliront tous les exploits.
Il y a bien quelques exceptions. Où n'y en a-t-il pas ? Les exceptions confirment la règle... comme les coups d'Etat brisent la légalité en raffermissant le droit ! Parmi ses 10.000 chrétiens, le missionnaire en comptait quelquesuns qui ne se sentaient pas la vocation du martyre. Plusieurs ne se contentaient pas de l'éviter par la fuite, ils apposaient leur signature au bas d'actes officiels afin de se soustraire à la prison.
On le leur avait sévèrement défendu, leur disant que c'étaient là des billets d'apostasie, ils avaient respectueusement écouté et si bien compris qu'ils avaient cherché le moyen de tourner la défense, de se mettre en règle avec le père spirituel et le mandarin, avec le ciel et la terre, Dieu et le diable. Les uns prétendaient y avoir réussi, en donnant une feuille de papier blanc avec leur signature au bas. « Puisqu'il n'y avait rien d'écrit, disaient-ils, ils n'avaient rien signé. » Les expéditionnaires de la préfecture rem-
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plissaient les feuilles de la formule prescrite par les mandarins et les envoyaient à Hanoi et à Hue', où on les enregistrait comme autant de preuves de l'apostasie des néophytes.
Souvent aussi, les chefs de paroisses traitaient l'affaire avee les chefs de canton ou avec les mandarins inférieurs. Ensemble, ils fabriquaient des pièces qui n'avaient aucune signification. Il y était dit que les deux ou trois signataires de la déclaration étaient les seuls chrétiens du village et qu'ils étaient très soumis aux lois.
Ce ne fut pas à ces subterfuges cependant que l'Eglise Tonkinoise dut son salut, mais bien à sa solide organisation, à la vaillance et au nombre de ses fidèles. Lorsque les mandarins virent 160.000 catholiques devant eux, ils reculèrent. Cette tactique a sauvé plus d'un parti près de la défaite. On frappe la faiblesse, on respecte la force. Cette fois encore, les persécuteurs se contentèrent d'argent ; pour quelques barres, ils consentirent à être sourds et aveugles. Mais, la razzia finie dans un village, ils en attaquaient un autre, poursuivant avec plus d'âpreté les prêtres indigènes et les missionnaires, parce que leur rachat rapportait une plus grosse somme ; heureusement ces recherches étaient parfois déjouées même par des infidèles.
Unespion ayant dénoncé la commune de Ke-dam, qui cachaitun prêtre annamite, le mandarin arrivaau petit jour et fit cerner le village. Le prêtre célébrait la messe, un des assistants entendit le piétinement de la troupe, il regarda et vit briller les sabres à travers les arbres des jardins. « Les soldats, » fit-il. Lediacrequi servait la messe se précipita vers l'officiant. « Nous sommes bloqués, lui dit-il à voix basse, coulez-vous sous l'autel et quittez les ornements. » — Le prêtre obéit, l'antipendium retombe sur lui, une minute
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plus tard il sort portant le costume annamite ordinaire et se perd dans la foule.
Il e'tait temps, les soldats entraient; ils déclarèrent tous les assistants prisonniers et les emmenèrent au pre'toire ; un païen, très lie' avec le prêtre arrête' et encore inconnu des magistrats, résolut de le délivrer. Il rendit visite au mandarin et lui raconta qu'un de ses amis, nullement chrétien, avait été enveloppé dans la razzia, et qu'il sollicitait sa liberté pour des affaires extrêmement pressantes.
L'explication était donnée avec tout le sérieux désirable ; le païen y mettait cet incomparable accent de conviction qui trompe les Européens, mais ne donne pas le change aux Annamites. Le mandarin l'écouta avec le plus grand flegme, et quand il vit briller plusieurs barres d'argent entre les mains de son interlocuteur: « Je comprends, lui dil-il, mes soldats ont été maladroits, il n'est pas juste que l'innocent soit confondu avec les coupables. « — Et, sur cet aphorisme digne d'un sage antique, il donna l'ordre de délivrer le prisonnier.
Le Père Retord lui aussi fut recherché. Il avait alors à Tan-Dô, une cachette assez sûre. C'était une fosse profonde de deux mètres, ayant une prise d'air par un tube de bambou dont l'extrémité était dissimulée sous une touff"e de joncs. Au mois d'avril i836, trois cents hommes traversèrent le village. Plusieurs heures avant leur arrivée, Retord fut prévenu. Il attendit encore quelque temps : il voulait bien des précautions, mais il n'en voulait pas trop. Quand les soldats approchèrent, il descendit dans la fosse et y
fit une méditation sur la mort dont il parle en ces termes: « Oh! oui, me disais-je alors, cette vie n'est qu'une ombre le'gère, elle se flétrit avec les rêves de bonheur, comme les feuilles de la vigne et du figuier. Aujourd'hui je suis étendu vivant dans le sépulcre, mais demain on m'y jettera et je serai mort. Il est donc bien vrai que cette vie n'est autr-e chose qu'un peu d'espace entre un berceau et une tombe, autre chose qu'un chemin fort court, dont les cyprès tracent les bords... Et toi, monde orgueilleux, qu'estu? sinon un désert aride, où l'on jette sa tente en courant; un vaste cimetière, où, de toutes parts, s'élèvent des cris de douleur... O mort ! toi seule es désirable : les insensés te regardent comme le voile qui couvre l'affreuse nuit du néant; mais pour moi tu es le fanal de feu qui brille au bout de l'horizon du monde, pour m'introduire dans l'éternité.... O mort ! ils sont heureux les amis du Seigneur, qui s'endorment doucement dans tes bras : accompagnés de leurs bonnes œuvres, comme de joyeux moissonneurs chargés des fruits de la moisson, ils se reposeront éternellement de leurs fatigues : Beaii moj^tiiî qui in Domino moriuntur. »
Il appelait loyalement et hardiment la mort, et cependant que de vie, que d'ardeur débordante! et comme on le comprend mieux enfiévré de travail et bataillant sans trêve ni repos, que couché sur un grabat ou captif dans un sombre cachot !
Ce fut au milieu de ces tribulations qu'il apprit la mort d'un de ses compagnons de voyage de France au Tonkin, François Rouge, enlevé par la fièvre à Lao-ca, sur la lisière des montagnes. Il eut, pour raconter cette trop courte carrière, des accents d'une infinie douceur, et pour saluer une dernière fois cet ami, une belle et pieuse pensée de
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poète: « Ah! donnez, donnez-moi du moins des lis et des fleurs pourprées, pour que je les re'pande à pleines mains sur la tombe de ce saint Prêtre, sur cette tombe ignorée, cachée avec soin dans un lieu solitaire, de crainte que le mandarin ne vienne exhumer ses cendres, et trouver, dans le tombeau d'un mort, une raison d'État pour persécuter les vivants. »
Et puis tout de suite il se redressait, plein d'une virile énergie, appelant les braves au combat; dans ses lettres, si fortes et si enthousiastes, nous ne connaissons pas de page plus vibrante :
« Voilà comme la vie des Missionnaires s'en va vite : ils passent comme le messager qui porte à pas rapides des nouvelles pressantes, comme la flèche qui fend l'air et tend à son but; mais ce but c'est l'éternité ! M. Suât est mort il y a trois ans ; M. Molin a péri sous les eaux d'un fleuve ; un Prêtre annamite a eu la tête tranchée; M. Gagelin a été étranglé; le P. Odorico est mort en exil ; M. Rouge a succombé sur les montagnes; M. Jaccard meurt lentement dans un cachot ; M. Marchand !!!.... et voilà, je le répète, comme les Missionnaires passent vite !...
« Quels sont les hommes hardis qui viendront maintenant pour les remplacer, pour remplir, comme dans un jour de bataille, les vides de ceux qui tombent, et pour combattre avec ceux qui restent? Oh ! qu'il nous vienne donc de France des athlètes robustes, fervents et courageux: ils trouveront ici du travail, et un terrain immense à défricher ; ici des travaux, des fatigues, des croix, des périls, et aussi la mort ; mais qu'est-ce que tout cela quand il s'agit de gagner des âmes?
« Oh! oui, qu'ils viennent : les fils de lumière seraient-ils moins braves que les enfants de ténèbres?... Prêtres de
Jésus-Christ, les méchants nous ont dit en face que nous avions dégénéré de la vertu de ceux qui nous précédèrent; eh bien ! prouvons à tout l'univers, par nos actions, qu'ils ont bassement menti. »
En vérité, n'est-ce pas le clairon de la bataille sonnant la charge des âmes ? Et quand on songe que l'homme qui écrivait ces lignes, vivait à S.ooo lieues de sa patrie, que sa tête était à prix, qu'à chaque heure il bravait la mort, on se sent pénétré d'une admiration profonde et l'on se demande si le mot d'héroïsme est trop grand pour qualifier un tel caractère et une telle vie.