CHAPITRE XI
Arrestation de Xavier Cân, cate'chiste de Retord. — Démarches pour le délivrer. — Six jugements. — Romance mélancolique. — Un charpentier ingénieux. ' — Poésie d'un captif. — Lettres de Retord au prisonnier. — Martyre de M. Cornay. — 7° et dernière condamnation. — Martyre de Cân. — Drapeaux pris à l'ennemi.
E 19 avril i836, Retord appela son catéchiste Xavier Cân: « Va à Ké-chuong parler au maire Sf^yi qui est chrétien. Demande-lui si le P. Tuân ne pourrait pas passer un jour ou deux chez lui pour faire l'administration de la paroisse. Tu iras ensuite à Ke-vac et tu transmettras la réponse au père. » — Xavier Cân partit. Il alla trouver le maire qui lui donna une réponse affirmative, et se dirigea ensuite vers Ke-vac pour avertir le prêtre annamite.
Celui-ci n'y était plus, ayant appris que les païens connaissaient sa présence et voulaient l'arrêter, il s'était enfui. Ceux qui l'avaient poursuivi étaient encore réunis dans une maison à l'entrée du village « oubliant leur déception dans le vin ». Ils virent passer Cân.
— Où vas-tu ? lui crièrent-ils.
— Je passe mon chemin.
— As-tu quelque connaissance dans notre village?
— Oui, je connais particulièrement l'ancien chef de canton.
Ce chef était catholique, les païens devinèrent que Cân l'était aussi. Parmi eux se trouvait un ennemi personnel du chef de canton, il les excita: « C'est un ami de Tong Quan, arrêtez-le, s'écria-t-il. » Ils l'arrêtèrent, lui présentèrent des images et des croix qu'ils avaient volées et voulurent le forcer à les fouler aux pieds. Le jeune homme refusa. Les misérables prévinrent le sous-préfet, qui arriva à la tête d'une douzaine de soldats et fit jeter Cân en prison.
Le catéchiste écrivit alors à son père spirituelle récit de son arrestation et de sa détention, qu'il terminait ainsi :
« Je sais que le Seigneur m'a conduitsur ce champ de bataille pour combattre avec force et valeur. Je suis ici comme un bœuf entre les mains du boucher : ils feront ce qu'ils voudront de moi, ils assassineront ma chair à la manière qu'il leur plaira. Je ne regrette rien sur cette terre, je ne crains point l'ennemi, je ne redoute nullement la fureur des bourreaux. »
Retord avait une grande affection pour son catéchiste. Calme, bienveillant, avec cet air de dignité qui distingue les annamites intelligents, Cân était depuis quatre ans son factotum.
« Il m'a suivi partout depuis que je suisauTonkin, écrivait-il, il a habité avec moi dans les réduits humides et sombres, il a couru avec moi pendant les nuits dans l'eau et la boue des rivières et des marécages, il a partagé tous mesdangers, m'a soigné dans ma maladie -, il m'a aidé à apprendre la langue annamite, enfin il m'a assisté dans toutes les fonctions de mon ministère, à travers des difficultés et des privations sans nombre et sans mesure. Il était très ardent à prêcher les idolâtres, à encourager les chrétiens persécutés, à aller chercher et ramener au bercail les pécheurs endurcis. C'était mon grand commissionnaire, expéditif, obéissant, il allait promptement partout où je l'envoyais, loin ou près, la nuit comme le jour, dans les pays paisibles et dans les villes et villages que bouleversait la tourmente de la persécution religieuse. »
Son arrestation causa donc au missionnaire une peine extrême, il mit tout en œuvre pour obtenir sa délivrance. Aucune demande, aucun sacrifice ne lui coûta; ce fut une sorte de duel entre lui et les juges : de son côté, la générosité etThabileté; du côté des mandarins et des païens, tantôt l'acharnement et la cupidité, tantôt le laisser-aller et quelque pitié qui éveillaient l'espérance de la libération. Plus tard il raconta dans un mémoire d'une centaine de pages toutes les péripéties de la longue captivité du malheureux jeune homme.
Le spectacle n'est ni sans grandeur ni sans intérêt : Retord y apparaît avec tout son cœur et son initiative, Xavier Cân dans le charme de sa jeunesse et la splendeur de sa foi. En l'enlevant au martyre, Retord l'enlevait à la gloire et au bonheur. En avait-il le droit ? c'est une question qu'il se posa. Mais la question avait deux faces comme ces lithographies faites sur du papier plissé qui, selon le côté que
l'on examine, laissent apparaître le visage d'un roi ou celui d'un berger. Le côté pratique n'e'chappa point à Retord, il ne se perdait pas dans les abstractions. Du sommet des principes, il redescendait vite au terre-à-terre des conse'quences, pesait froidement les raisons et allait aussitôt de l'avant.
La condamnation de Cân était, aux yeux des païens, une défaite pour les catholiques, le signal d'une recrudescence de persécution, un excitant à arrêter d'autres chrétiens et puis, qui pouvait assurer de la persévérance du confesseur de la foi? « La palme du martyre est bien belle, mais elle est placée sur le sommet d'une montagne très élevée et très escarpée : le Calvaire, que tous ne gravissent pas. m
Il résolut donc de le sauver à tout prix, il lui prodigua les encouragements, il lui fit parvenir des secours, lui écrivit des lettres affectueuses et réconfortantes. Aupremier billet de Cân, il répondit par ces vers de Virgile et par ces paroles de l'Ecriture sainte :
Qiddqiiid erit, superanda omnis fortiina ferenda est, Macte animo, venerande puer, sic itur ad astra.
Sois fort et patient à braver les de'sastres ; Courage ! tes malheurs t'élèveront aux cieux.
« Esto foi^tis in bello cum antiqiio serpente^ et accipies coronam gloriœ : Sois fort dans la guerre contre l'antique serpent, et tu recevras la couronne de gloire. » Et, ajoutet-il, je lui promettais de ne point l'oublier ni devant Dieu ni devant les hommes. »
Il envoya la mère de Xavier vers les persécuteurs, la pauvre femme n'avait que ses larmes et l'argument était faible. Retord la fit accompagner par un catholique influent, qu'il munit d'argent. Les persécuteurs demandèrent trois cents ligatures, il les leur donna. Cette générosité les
excita : ils en demandèrent cent de plus, il les leur donna encore. Ils en exigèrent deux cents de plus, Retord se mit en devoir de les recueillir, il n'en eut pas le temps. Les Annamites n'ont pas inventé le te'le'graphe, ce qui n'empêche que chez eux les nouvelles vont avec une incroyable rapidité'. Le bruit de l'arrestation de Cân s'était répandu et le sous-préfet craignant d'être blâmé, s'il n'en référait à ses chefs, conduisit le captif à Hanoi chez le grand mandarin.
Le missionnaire redouta l'effet de cet interrogatoire solennel qui devait être accompagné de supplices. Le catéchiste prévit-il ces craintes? Sur son chemin il rencontra un chrétien et, se penchant vers lui, il murmura : « Allez dire au Père d'être tranquille; lors même qu'on m'écorcherait vif, j'espère, avec la grâce de Dieu, ne rien dire qui puisse lui susciter quelque embarras. »
Les inquiétudes étaient d'ailleurs sans fondement, le vice-roi refusa de juger l'accusé et ordonna au sous-préfet d'instruire la cause.
Il faut avoir suivi un procès annamite pour savoir ce qu'il peut faire germer de mensonges, de faux témoignages, de parjures, d'histoires fabriquées de toutes pièces, de concussions, d'exactions, etc.. Les accusateurs ne reculèrent devant aucune invention.
Une seule accusation tint debout et celle-là était vraie : la religion de Cân.
Le jeune homme était chrétien, donc il était coupable. Le juge lui intima l'ordre de marcher sur la croix, Cân
refusa ; il fut frappé, il refusa toujours. Supporter les coups n'e'tait peut-être pas la partie la plus rude de sa tâche, il devait se roidir contre les suggestions de ses compagnons de captivité.
Certains connaissaient un peu la religion catholique et ils disaient à l'inculpé :
« Insenséque tu es ! Saint Pierre n'a-t-il pas renié Jésus- Christ trois fois? Et en est-il moins un grand saint et le premier des apôtres? Veux-tu être plus saint que lui? Foule la croix aux pieds une fois seulement, tu t'en confesseras et en feras pénitence après. Ou crains-tu de descendre en enfer? j'y descendrai pour toi. Crains-tu le jugement de Dieu ? moi-même je te défendrai devant le tribunal suprême, je te permets de jeter tout le mal sur moi. Quels beaux effets résulteront de cette action ! Quelle gloire pour la religion ! Nous serons tous renvoyés absous, nos accusateurs seront condamnés à la mort ; qui osera dans la suite nous intenter procès? personne assurément.
« Lesprêtreset les catéchistes pourront aller et venir tout à leur aise dans nos environs sans que personne ose leur dire un mot. Au contraire, si tu t'obstines à ne pas obéir au mandarin, nous serons honteusement condamnés comme des criminels; les dignitaires de ton canton et de ta commune le seront aussi, et dans leur indignation ils accuseront les chrétiens. »
« Il a fallu, ajoutait Retord, que le Seigneur lui-même l'environnât pour soutenir sa faiblesse contre des ennemis si puissants. Il s'est toujours montré ferme comme un rocher au milieu des flots. »
Cân fut condamné à mort par le sous-préfet, mais le viceroi cassa la sentence « comme manquant de clarté dans l'énoncé des accusations », et le procès recommença. Une
seconde, une troisième, une quatrième sentence eurent le même sort.
Des recommandations et quelques barres d'argent donne'es à propos arrêtaient le glaive. A la prière de M. Retord, le pre'fet de Hung-hoa plaida pour le condamné, il n'obtint rien ou à peu près.
Cân continuait de souffrir courageusement. Il gardait son âme dans la paix, il nourrissait son esprit des plus hautes pensées de la foi, il disait à son père spirituel : « Vous devez plutôt vous réjouir de mes malheurs en voyant que le Maître du ciel m'a déjà accordé une partie de la grâce que vous lui demandez souvent vous-même dans la prière d'actions de grâces après la communion, quand vous lui dites : Plaise au ciel que je puisse souffrir la moj^t et répandre mon sang pour vous prouver, ô mon Dieu^ l'amour dont mon cœur est embrasé pour vous! Priez Dieu de me donner une grâce de patience et de force pour supporter avec courage la mesure de mes maux, car la chair en moi est bien faible, hélas !
« Je suis comme un navire qu'un typhon furieux jette sur des rivages inhospitaliers, engage dans des passes inconnues d'où il ne peut sortir ; et point de pilote, point de rameurs, point de capitaine, seulement une mer sans port, des flots courroucés et des écueils sans nombre! C'est pourquoi souvenez-vous de moi dans vos bonnes œuvres. »
Huit mois s'étaient écoulés depuis que le vaillant catéchiste était en prison et rien ne faisait prévoir son sort. Retord ne désespérait pas, mais il était inquiet. Qu'adviendrait-il?
Retiré près de ]\I. Jeantet, dans une petite paroisse adossée aux montagnes de Son-nam et presque inconnue des païens, il promenait à travers les montagnes solitaires sa
douleur et ses anxiéte's, et, comme il avait chanté en quittant la France, sur le pont du Cambacérès, il chantait dans les solitudes du Tonkin.
« Que j'aimais, s'e'crie-t-il, à faire redire mes chants aux échos de nos forêts ! Ecoutez quelques couplets de ma romance mélancolique :
Le ciel est noir et sans étoiles, Sur mer rugissent les autans, De mon esquif les faibles voiles Rompent sous la force des vents; De la mort l'ombre m'environne :
Je vois flotter son crêpe noir.
De l'éternité l'heure sonne :
Mourons! c'est le dernier espoir.
Cependant un charpentier de Son-mieng s'étaitavisé d'un stratagème; on le laissa faire.
Les chrétiens lui achetèrent une élégante boîte à thé en bois d'ébène, marquetée de nacre, il la prit partit pour Hanoi et se présenta devant le vice-roi.
Son discours ne fut pas un chef-d'œuvre de vérité, mais il est un modèle de style et d'habileté annamites :
« Salut profond, grand mandarin, vivez dix mille ans dans la prospérité la plus brillante, afin que nous puissions mendier quelques parcelles du superflu de votre bonheur et de vos vertus.
« Grand mandarin, vous êtes comme une lampe étincelante suspendue à la voûte du ciel qui éclaire jusqu'aux plus petits vermisseaux qui rampent sur la terre; vous êtes comme un nuage bienfaisant, élevé au haut de l'atmo-
sphère, d'où tombe sans cesse une pluie salutaire jusque sur les plus viles herbes des champs.
« Grand mandarin, j'ai une grâce à vous demander: Un de mes cousins, excellent charpentier, travaillait avec moi au service du roi et au vôtre. Mais, au second mois de l'année pre'sente, il me pria de le faire remplacer pendant quelque temps, car, dit-il, j'ai une petite terre que je veux aller labourer pour m'aider à nourrir ma mère. J'acquiesçai à sa demande. Quelques jours après son arrivée chez lui, lorsqu'il allait à Kè-Vac acheter un buffle pour labourer son champ, il fut arrêté près de ce village. Les accusateurs lui supposèrent des objets de la religion chrétienne, qu'ils ont sans doute volés aux chrétiens, et le conduisirent au mandarin du Huyên, qui le tient en prison depuis plus de huit mois et l'a fait inhumainement fouetter plusieurs fois.
« Grand mandarin, j'attends avec la plus grande impatience qu'il revienne travailler auprès de moi. Voilà plusieurs jours que son tour est venu, et, s'il n'arrive bientôt, je ne sais vraiment par qui le remplacer, car c'est incontestablement le plus habile de nos charpentiers. Grand mandarin, voulez-vous juger de son talent? Voyez la jolie boîte qu'il a faite dans sa prison, malgré ses inquiétudes, ses entraves et le manque d'outils. Grand mandarin, il vous en fait présent. Daignez l'accepter comme une marque de son attachement et du grand désir qu'il a de pouvoir bientôt venir travailler auprès de vous au service de Sa Majesté. »
Le mandarin général examina la boîte et, la trouvant fort belle :« Ne t'inquiète pas sur le sort de cet excellent charpentier, dit-il, j'en fais mon affaire. »
Quelques jours plus tard, en effet, le préfet portait une sentence que les Annamites appellent une sentence blanche.
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C'est un jugement en vertu duquel l'accusé est envoyé chez lui jusqu'à ce qu'on ait pu trouver des témoins pour le condamner ou l'absoudre.
On ne pouvait pas attendre une décision plus favorable; c'était la victoire, hélas ! la défaite approchait.
Cet arrêt irrita et inquiéta les accusateurs de Cân. S'il n'était pas condamné, eux le seraient peut-être. Leur expédient pour se tirer d'un mauvais pas est toujours le même : ils gagnèrent par des présents les mandarins, les greffiers, et tout fut mis de nouveau en question.
De sa prison, le catéchiste écrivait à M. Retord :
« Mon Père, je pense continuellement à vous. La nuit, je ne puis dormir; le jour, j'oublie de manger, dans l'impatience où je suis de vous voir. Mon pinceau épanche mes sentiments sur cette feuille de papier que j'enverrai vous visiter à ma place, vous faire entendre mes soupirs et vous saluer au commencement de cette année. Que le Père céleste répande la rosée d'en haut pour arroser et rafraîchir le jardin de votre cœur, afin qu'il produise beaucoup de fleurs odorantes dont je puisse, du fond de ma prison, flairer le doux parfum. »
Et le père répondit à celui qu'il appelait son fils, en lui annonçant que le sacrifice suprême était proche :
« Que la volonté du Maître du ciel est impénétrable ! Qui aurait cru qu'en t'envo3^ant, selon ma coutume, veiller aux intérêts de la religion, je t'envo3^ais à la mort ? Qui aurait pensé qu'au jour où tu partais joyeux pour un court voyage, tu me quittais pour ne plus revenir ? J'ai appris que les mandarins t'avaient condamné à la peine capitale ; cette nouvelle m'a causé tout ensemble une grande douleur et unegrande joie. ..Tes tribulations me désolent; la cangue me pèse plus qu'à toi ; depuis que tu es en prison, j'y suis
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aussi et j'en ressens toutes les horreurs ; mais la foi me console de toutes tes souffrances.
« Embrasse donc ta cangue avec autant de force et d'amour, que Madeleine les pieds du Sauveur : un jour elle sera change'e pour toi en une aure'ole lumineuse. Place tes pieds dans tes ceps avec autant de joie que les mandarins les leurs sur un duvet de roses, et pense qu'ils doivent te servir de degrés pour monter sur le trône immortel qui t'est pre'paré dans les cieux. Habite avec joie ta prison noire, songeant qu'elle est le vestibule des palais éternels. «
Ces correspondances étaient la joie du prisonnier; elles ne dissipaient pas cependant toutes ses tristesses. Le rayon de soleil qui pénètre à travers les barreaux d'un cachot allège peut-être les chaînes du captif, il ne les fait pas tomber. Cân avait ses heures d'abattement que reflètent les vers adressés à ses amis et que Retord a traduits :
« Qu'il est différent mon sort actuel de celui d'autrefois ! et quelle abondance de larmes cette triste pensée arrache de mes 3'eux.
« Le jour, mon cœur est dans l'abattement, en vo3'ant se développer devant moi la perspective d'une mer immense de misères ; et la nuit, ma douleurredouble en n'apercevant au ciel que des étoiles obscures et clairement semées. Les afflictions se succèdent dans mon âme comme dans les eaux d'un fleuve intarissable. Je vois devant moi passer les saisons comme la navette du tisserand, mais je ne vois point passer mes maux.
« Je suis comme une fleur fanée que les mauvaises herbes étouffent. Je suis comme un agneau éloigné du troupeau et que des loups dévorants se disputent.
« Je roule en moi-même mes pensées solitaires, et je me
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demande, en comptant sur mes doigts, combien d'anne'es encore? Je pousse des cris perçants vers le ciel. »
A ces accents de'sole's, les amis du captif firent cette forte et touchante réponse que leur dicta le missionnaire :
« Ah ! combien ton sort actuel vaut mieux que celui d'autrefois! Sèche tes larmes, il te sied mieux d'être dans la joie. Le jour, arme-toi de courage et rame avec force contre la fureur des flots ; et la nuit, ne détache point tes yeux du ciel : l'étoile polaire, guide des matelots, ne se couche jamais.
« Les afflictions passent comme l'eau des torrents, mais la vraie vertu reste immuable comme le rocher des montagnes. Après les saisons d'automne et d'hiver, les fleurs s'épanouissent au printemps, et le plaisir remplacera les maux.
« La force du Tout-Puissant s'est aussi fanée comme une fleur au jardin des oliviers ; souviens-toi que se faner comme lui, c'est fleurir. L'agneau divin a aussi été égorgé par des loups furieux sur le mont Golgotha ; rappelle-toi que mourir avec lui, c'est vivre. »
Pendant la captivité de Xavier Gân et de plusieurs autres chrétiens, un nouveau et plus grand malheur fondit sur la mission du Tonkin.
Jusqu'alors les édits de Minh-Mang n'avaient pas obtenu l'arrestation d'un seul missionnaire européen; une vengeance particulière fut plus puissante que les ordres royaux.
Un chef de pirates avait été chassé de la commune de
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Bau-no (i) et fait prisonnier; pour se venger il accusa ce village de donner asile à un prêtre européen. Les mandarins de la province de Son-tay, assez bienveillants, refusèrent de recevoir la plainte. Mais les Annamites ont l'imagination féconde, la femme du condamné imagina un stratagème et une calomnie qui, après les bruits répandus sur M. Marchand, avaient de grandes chances de réussir.
Pendant une nuit, elle enfouit des armes près du presbytère de Bau-no, puis, elle alla accuser le village d'être le foyer d'une insurrection fomentée par un missionnaire européen ; ce missionnaire était M. Cornay (2).
Les mandarins, qu'ils crussent ou non la chose vraie, ne pouvaient éluder une enquête; il paraît bien, d'ailleurs, qu'ils ne furent pas sans accorder quelque créance à l'accusation, et cependant qui fut jamais moins rebelle que ce bon et si doux père Cornay !
Le blocus de Bau-no futdécidé, et le 20 juin iSSy, quinze cents soldats, renforcés par trois cents païens, vinrent cerner le village et l'occuper militairement.
Le maire, un chrétien, fut sommé de livrer les armes et de nommer les chefs de la révolte. Naturellement il nia les faits, mais lorsque les païens apportèrent les piques et les lances qu'ils avaient cachées quelques jours auparavant, lorsque les mandarins ordonnèrent de le frapper, le malheureux avoua tout ce qu'on voulut et dénonça le missionnaire.
Celui-ci était à quelques pas de là, caché dans un épais buisson : le maire ignorant l'endroit précis, n'avait pu l'indiquer; mais les soldats commencèrent une battue générale et arrivèrent bientôt près du fugitif.
(i) Village de 5oo chrétiens.
(2) Né à Loudun le 12 mars i8og.
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L'apôtre a lui-même raconté les détails de son arrestation et des premiers jours de sa captivité :
« Quand je vis pénétrer dans mon buisson les longues lances, armées de fer, je sortis hors de ma cachette et me livrai aux soldats. On coupa aussitôt une liane, et pendant qu'on m'attachait les bras derrière le dos, je m'offris à Jésus garrotté.
« Conduit aussitôt devant le mandarin, j'}^ fus décoré d'une belle cangue. Après être resté longtemps exposé aux ardeurs du soleil, je m'assis et attendis patiemment ce qu'on ordonnerait de moi.
(( Vers les cinq heures, vo3^ant mon jeûne se prolonger, je demandai au mandarin un peu de riz, et il m'en fit donner trois cuillerées, qui furent toute ma réfection. Ainsi se termina cette première journée.
« On m'avait donné une mauvaise natte toute déchirée. Je m'assis dessus difficilement à cause de ma cangue, mais il me fut impossible de fermer l'œil pendant toute cette nuit. Le lendemain, on ôta ma cangue pour me faire entrer dans une cage provisoire, confectionnée à la hâte avec des bambous, à l'exception des quatre angles qui étaient en bois. Puis on se mit en marche. Arrivés au lieu de la couchée, les mandarins se retirèrent dans un temple, mais la cage resta en bas. Ce fut ainsi que je passai ma seconde nuit en plein air.
« Le jeudi, 22 juin, le convoi repartit au point du jour, pendant le trajet, je priais, je lisais, chantais et causais tour à tour, en sorte que tout le monde vantait ma gaieté. Ma marche, d'ailleurs, était en un sens fort pompeuse. Environ cent cinquante soldats me précédaient et autant me suivaient avec des mandarins en filets surmontés de dais.
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« Ma cage, portée par huit hommes et ombrage'e à l'aide de mon tapis d'autel, occupait le milieu. Ce fut ainsi qu'on arriva au relai d'une pre'fecture. Je fus de'posé devant un mandarin qui commença par me dire de chanter, parce que mon talent en ce genre e'tait déjà renommé. J'eus beau m'excuser que j'étais à jeun, il fallut chanter. Je déroulai donc toute l'étendue de ma belle voix, desséchée par une espèce de jeûne de deux jours et demi et leur chantai ce que je pus me rappeler des vieux cantiques de Montmorillon. Après cela on me donna à manger.
« Enfin, nous arrivâmes au chef-lieu de la province de l'ouest, dite Doai (i). Je fus déposé devant l'hôtel du gouverneur général et, là encore, pour obtenir à dîner, il me fallut chanter un couplet à la sainte Vierge.
« Bientôt parut la grande cage dans laquelle je devais définitivement habiter. Sorti de la première j'eus les bras liés, et de plus, je fus enchaîné. »
Instruit aussitôt de cette capture et interrogé sur ses projets à l'égard de M. Cornay, Minh-Mang répondit qu'il remettait le jugement aux mandarins.
Le 20 juillet, les interrogatoires commencèrent et se renouvelèrent uniformes et fastidieux ; on voulait absolument que le prisonnier s'avouât coupable du crime de rébellion.
« Non, répondait-il, ce n'est pas, et j'aime mieux souffrir tous les tourments que d'avancer une calomnie et de me sauver par un mensonge. »
Le 1 1 août, il reçut cinquante coups d'un rotin garni de plomb à l'extrémité, huit jours plus tard, on essaya de le le traîner sur la croix ; rapidement il la prit de ses deux
(i) A Son-tay.
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mains et la baisa pieusement ; il reçut 65 coups de rotin et l'on brisa trois verges sur sa chair.
Enfin, il fut condamné à mort par les mandarins et la sentence fut ratifiée par le roi.
Le pieux confesseur avait un extrême désir d'être fortifié par une dernière absolution et par la réception de l'Eucharistie; aucun prêtre n'ayant réussi à arriver Jusqu'à lui, il en exprima ses regrets par ces belles paroles :
« O mon Dieu! contrition pour confession, mon sang à la place de l'Extrême-Onction. Je ne me sens la conscience chargée d'aucun péché grave ; pour cela cependant, je ne me sens pas justifié. Mais Marie m'obtiendra la contrition et le sabre me fera l'onction. »
Il fut décapité le 20 septembre iSSy, à quelque distance de la forteresse de Son-tay. L'édit royal prescrivait de le couper en morceaux. Ce supplice, réservé aux criminels d'Etat, consiste à trancher d'abord les bras et les jambes, ensuite la tête et enfin à fendre le tronc en quatre. Par humanité, le mandarin commandant changea le mode d'exécution, et ordonna aux bourreaux de trancher premièrement la tête. Les membres furent coupés ensuite. Sur le lieu même de la mort, le courage du martyr reçut un premier et horrible hommage. Les Annamites croient que manger le foie d'un homme intrépide rend plus vaillant ; un des bourreaux arracha donc le foie de la victime, en mangea une partie, pendant que celui qui avait tranché la tête léchait son sabre rouge de sang... (i).
(i) Plus tard M. Retord fit peindre, par un Annamite nommé Thu, de Vinh-tri, des tableaux représentant le supplice de plusieurs martyrs, M. Cornay fut de ce nombre. Ce tableau de i^Sy de hauteur sur i'°ï'6 de largeur, est aujourd'hui dans la salle des Martyrs, au séminaire des Missions Etrangères; c'est celui que notre gravure reproduit en réduction exacte, sauf un point; ici la cage est en bambous, tandis que sur l'original les barleaux sont figurés avec un bois différent.