‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 18 sur 54 · MARTYRE DE M. CORNA Y · texte numérisé non relu

MARTYRE DE M. CORNA Y

ET LE TONKIN CATHOLIQUE iSq

La mort de M. Cornay faisait présager celle de Xavier Cân. Une septième sentence, en effet, le condamna à être étranglé.

Retord ne s'avoua pas encore vaincu. Il s'adressa à un chrétien influent du Tonkin oriental, ami du grand mandarin de Hâ-noi ; il tendit la main à son évêque, sollicitant quelques barres d'argent pour tenter un dernier effort. Mgr Havard les lui envoya avec ces gracieuses paroles:

« J'aime à faire, à un Lyonnais dans le besoin, les honneurs de l'argent envoyé par les bonnes âmes de Lyon. »

Ces derniers efforts furent inutiles. Cân était irrévocablement condamné. Le P. Retord n'avait plus qu'à le préparer au dernier grand sacrifice. Il pria l'un des prêtres annamites d'aller lui porter le viatique du voyage, et il retraça en ces termes l'entrevue suprême du condamné et de son consolateur :

« O sainte religion, que tu es admirable, lorsque tu pénètres inaperçue jusque dans les noires ombres des cachots païens ! C'est ici que tu es unique, et que l'humanité mandarine et la philanthropie philosophique n'ont point de ruses pour te contrefaire.

« D'une part, voyez ce prêtre qui passe silencieusement les cinq portes delà prison à travers les mandarins et leurs soldats, couvert de mauvais habits, à la suite d'un médecin en honnête tenue, innocent stratagème de la charité pour donner à croire que le supérieur était le domestique et l'inférieur le maître, équipage et ordre ingénieux attirant toutes les interrogations sur le médecin qui répon-

dait hardiment et savamment d'après son art et évitait au prêtre l'occasion de mentir ou d'être découvert.

« D'autre part, voyez au fond d'un fétide et obscur cachot le jeune confesseur de la foi qui se relève pesamment de dessus la claie formant sa couche, il s'avance les genoux tremblants, les reins courbés, les pieds écorchés par les ceps, le cou déchiré par une lourde cangue de six pieds qui pèse jour et nuit sur ses épaules depuis douze lunes, et que deux soldats soutiennent aux deux extrémités, de crainte que le prisonnier, dans sa faiblesse, ne succombe sous le poids. Il se glisse vers un endroit retiré de la prison, où le geôlier nous avait promis, pour dix ligatures, de le faire conduire, au Jour et à l'heure marqués, pour être visité par un médecin de ses amis et régler en même temps quelques affaires spéciales.

« Bientôt tout est fini : le captif retourne dans son cachot, heureux de son sort ; le prêtre revient chez lui. joyeux d'une si belle œuvre. »

Après avoir donné au futur martyr cette grande consolation, M. Retord lui écrivit :

« Quel honneur les mandarins t'ont décerné! En te condamnant au supplice des prêtres, ils t'ont fait prêtre à leur manière. La corde ne t'était pas légalement réservée : les lois la passent au cou de ceux-là seulement qui sont revêtus de la dignité sacerdotale. Courage donc, mon fils!,.. Devenu un spectacle aux anges et aux hommes, tu fais l'orgueil des uns et l'admiration des autres; ton nom sera porté jusque par delà les mers; ta renommée durera longtemps encore, après que celle de tes persécuteurs sera tombée dans le néant de l'oubli... Jette ton âme dans les bras du Seigneur, crucifie toute ta chair avec celle de Jésus; ne pense qu'à ce bon Maître, ne désire que lui être

réuni dans le ciel. Je le prie souvent pour toi, et si mes faibles prières sont exauce'es, les consolations célestes descendront dans ton cœur comme une fraîche rosée sur une terre brûlée du soleil. Car ne crains pas que Je t'oublie Jamais; autrefois Je t'appelais mon serviteur, dès à présent Je ne te donnerai plus que le doux nom d'ami, et Je prendrai soin de toi comme d'un autre moi-même. »

Cân put une dernière fois exprimer à son père ses sentiments d'affection et de piété. Il y a un charme singulièrement pénétrant dans ces derniers entretiens; les roses ont un plus doux arôme quand elles vont se flétrir; ainsi en est-il des mourants qui souvent exhalent dans leurs suprêmes paroles le meilleur parfum de leur âme :

« Mon Père, Jour et nuit, Je pense à vous, et toujours en sentant d'abondantes larmes couler de mes yeux. Vous êtes mon directeur pour le corps comme pour l'âme; vous prenez soin de moi comme un bon père qui est toujours plein de sollicitude pour son enfant.

« Le 20 de la 5^ lune, on a ajouté à ma chaîne une Jolie petite cangue de deux coudées et demie de long avec quatre chevilles de fer aux deux extrémités, et dont le poids Joint à celui de ma chaîne à dix-neuf grandes boucles, est à peu près égal à cinq ligatures (environ dix livres). Pendant la nuit, on me met aux ceps ainsi que les autres prisonniers; le Jour, on me laisse plus libre qu'eux.

« Telles sont, mon Père, les grâces que le bon Dieu m'envoie chaque Jour. Oserais-Je me plaindre de sa bonté? Les gens du monde ressemblent à l'araignée qui s'arrache les entrailles pour former un filet avec lequel elle prend péniblement un vil moucheron. Moi, Je veux tâcher d'imiter les vers à soie qui s'arrachent aussi les entrailles, mais c'est pour construire un beau cocon dans lequel ils s'envelop-

pent pour mourir, d'où ils renaîtront en brillants papillons, et dont ils paieront les services de ceux qui les ont nourris. »

Le martyre du vaillant chrétien eut lieu le 20 novembre 1837.

Sur le lieu même du supplice, il eut à combattre contre les suggestions de ceux qui voulaient l'arracher à la mort par l'apostasie :

(c Tu peux vivre encore, s'écria le chef militaire, tu peux vivre encore, tu n'es ni voleur, ni rebelle, ta sentence n'est point irrévocable, fais un pas sur la lettre Dix (i) et j'irai parler en ta faveur. »

Xavier Cân répondit : « Ma résolution est inébranlable, faites ce que vous avez à faire. »

Le mandarin donna un ordre, les bourreaux tirèrent la corde, puis montant sur les épaules du confesseur de la foi et faisant un brusque mouvement, ils lui brisèrent le cou.

Les souffrances du catéchiste de M. Retord étaient finies, son bonheur éternel commençait.

En écrivant le récit du martyre, comme il avait écrit la captivité, Retord jetait sur lui-même un regard de tristesse : cette mort lui apparaissait si belle !

« Ne répandrai-je pas aussi mon sang pour la foi ? Ne serai-je pas aussi appelé à combattre dans l'arène des martyrs ? Qu'ils sont heureux ceux qui tombent sur le champ de bataille! «

De sa cabane, il levait les yeux vers le ciel et, s'adressant au jeune homme couronné de l'auréole brillante, il disait :

« O âme de mon cher élève, nouvellement jetée toute brûlante d'amour aux pieds du Souverain Juge, à genoux

(i) Les païens désignent ainsi la croix.

devant le trône de l'Agneau, au milieu de la brillante cohorte des martyrs, intercède pour moi auprès du Dieu des armées, pour moi autrefois ton père spirituel sur la terre, que je sois ferme dans les jours de la tempête comme le rocher des îles au milieu des flots, que je porte ma croix avec joie et courage, comme toi, jusqu'à mon dernier soupir. »

Et comme si cette douleur avait remué toutes les tendresses de son âme et les avait fait monter à ses lèvres, il s'écriait :

« Et toi France, ma belle patrie, toi grande Église de France, mère de la petite et pauvre Église annamite, soutiens ta fille qui succombe.

« Un lion furieux l'étreint et la déchire de ses griffes meurtrières, la terrifie par ses rugissements sauvages : elle est aux abois, elle tombe ! Église de France, soutiens ta fille !

« Toi, surtout, Église des martyrs et des aumônes, Église de Lyon, ma mère à moi et à laquelle je tiens toujours par toute la force de mon cœur, montre-toi fidèle à ton ancienne renommée; marche, selon ta coutume, à la tête de tous les bienfaiteurs des malheureux.

« Nous ne te demandons pas les biens de tes enfants, mais seulement les miettes qui tombent de ta table. »

Après cette mort glorieuse, l'affection de M. Retord pour son disciple devint une sorte de culte. Il lui avait élevé un petit monument au milieu du jardin où reposaient ses restes vénérés, et il aimait à venir faire sa retraite annuelle, à se retremper près des reliques du héros,

« J'ai souvent pris un grand plaisir, dit-il, en me promenant dans ce jardin, à entendre le chant des prières que nos chrétiens récitaient sur la tombe de mon bien-aimé

catéchiste-, je me sentais fier d'avoir formé un tel jeune homme, et de penser qu'autrefois, encore sur la terre, il m'appelait son père, et que maintenant, dans le ciel, il est mon protecteur. Moi aussi, je venais tous les jours m'agenouiller sur la pierre qui recouvre sa cendre, et lui demander de m'attirer à lui tôt au tard, avec les fidèles qui me sont confiés. »

Mais ce culte solitaire ne lui suffit pas, il voulut le faire partager, il envoya quelques reliques du martyr, à l'Archevêque et au Grand Séminaire de Lyon, au curé de Saint- Georges, au curé de Renaison, et appuyé sur sa croix comme il l'eût été sur la garde d'une épée, il disait :

c( Messieurs, les guerriers envoient ordinairement à leur patrie les dépouilles et les drapeaux qu'ils ont pris sur l'ennemi. Je n'ai pas moi-même remporté de victoire complète ; je suis encore sur le champ de bataille, sans savoir si je serai vainqueur ou vaincu. Mais un jeune soldat, qui combattait sous mes ordres, a triomphé seul de toute la force du tyran et de ses ministres ; il est mort en vrai héros, et je vous envoie quelques-uns de ses trophées glorieux. »

Dieu lui-même, semble-t-il, voulut qu'aucune gloire ne manquât à cette mémoire chérie et aucune joie à ceux qui la vénéraient : onze ans plus tard, un des juges qui avaient condamné Xavier Cân se convertit. Ne voit-on pas quelquefois, sans qu'aucune main les ait semés, des lis germer et fieurir sur les tombes des saints ? (i).

(i) Nous ne pouvons faire entrer dans le cours de notre récit tous les détails de l'histoire de la mission signalés dans les lettres des ouvriers apostoliques, nous en mettrons quelques-uns en notes :

Mgr Havard signale, dans une lettre à la Propagande du 20 janvier i838, la mort de cinq prêtres indigènes décédés en iS'iy, André Nguyên, Joseph Binh, Luc Hoa, Ignace Liêm, Pierre Nghia « optimi operarii in vineâ Domini : excellents ouvriers de la vigne du Seigneur », et décédé au commencement de i838, le P. Pierre Nhuê, âgé de 80 ans. {Archives M.-E. vol. 6g6, p. I.)

INTERROGATOIRE DE MGR DUMOULIN-nORIE

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