CHAPITRE XII
Le P. Retord, caractère et style. — Désir de vengeance d'un apôtre. — Nouvel édit de Minh-Mang. — Refuges des missionnaires Gauthier. Jeantet, Charrier, Retord. — Un apostat. — Des martyrs. — Mgr Havard nomme ses successeurs et meurt. — Martyre de Mgr Dumoulin-Borie. — Retord évêquè d'Acanthe et vicaire apostolique du Tonkin occidental.
L est des natures marquées du sceau des belles chimères ; elles se brisent aux durs contacts de JiHl la réalité. »
Ces natures ne sont pas faites pour la vie apostolique, il y a cinquante ans encore moins qu'aujourd'hui. Que l'on regarde la situation des missionnaires du Tonkin en i838,que l'on imagine quatre ou cinq prêtres français, jetés au milieu de dix millions d'Annamites païens, commandant à 70 prêtres indigènes, à 400 catéchistes, à 170,000 chré-
tiens, en butte à une perse'cution sans trêve et sans merci, forcés, pour sauver une existence nécessaire à leur œuvre, de vivre comme des malfaiteurs, se cachant à peu près à tous les regards, obligés, par devoir de situation et de conscience, de donner l'impulsion à une armée dispersée, faible, quelquefois démoralisée : qu'aurait fait un poète ou un rêveur dans ce milieu? Il eût été brisé.
Vue de loin, dans le vague de l'avenir, sous l'auréole de la sainteté, la souffrance est belle ; de près, elle est très méritoire et très dure. Regardez l'homme qui souffre, ses traits se contractent et se déforment, il n'est impassible qu'à la condition de se raidir contre l'impression qui le frappe, c'est-à-dire d'être très fort et très maître de lui-même. Retord avait cette force. Enthousiaste de sa vocation qu'il aimait pour elle-même et pour les âmes qu'il gagnait à Dieu, il avait dans l'ordinaire de la vie un calme imperturbable. Ce n'était pas le calme extérieur, ressemblant à de la froideur, mais le calme de la volonté qui ne faiblit pas. Grâce à cette vigueur morale et non à une tension continuelle, il ne s'effrayait jamais et s'étonnait très peu, mais il ne se concentrait pas à la façon de ceux qui croient nécessaire d'être silencieux pour être dignes ; il causait volontiers et beaucoup, souriant et joyeux. Après six ans d'apostolat, les paroissiens de Saint-Georges eussent reconnu leur vicaire, libre dans son allure, affable dans sa parole, avec la maturité que donnent l'âge et l'expérience d'une vie mouvementée.
Son style, nous l'avons vu souvent, reflète bien les qualités de son caractère, il est brillant et hardi, il a des images vives, avec des phrases d'une grande douceur; l'écrivain ne cherche jamais la repartie piquante, mais il dit clairement sa pensée sans ambages ni tergiversations. S'il ne va
pas toujours assez vite au but, c'est que les mots viennent trop abondants sous sa plume; il ne les retient pas, on pourrait même croire qu'il se complaît dans cette abondance, il me semble plutôt qu'il écrit avec tout son être, et que tout son être est ainsi fait. Qu'il parle de malheur ou d'espérance, la même fermeté apparaît, ne fléchissant jamais, ardente dans sa douleur et dans ses joies, adoucie quelquefois par une mélancolie plutôt vibrante qu'attristante et cependant à cette époque, que de sujets d'amertume !
Au commencement de l'année 1 838, Minh-Mang expédia 40 crucifix, qu'il avait fait lui-même fabriquer, au gouverneur de la province de Nam-Dinh, nommé Trinh-Quang- Khanh. Il y joignit l'ordre de les placer aux portes de la ville afin d'obliger les chrétiens à marcher dessus.
Le gouverneur s'empressa d'obéir; les fidèles ne pouvaient se tromper sur la signification de cette mesure, elle annonçait la persécution. Aussi ceux de Nam-Dinh et des environs prirent la fuite, d'autres se préparèrent à les imiter.
Ces craintes ne furent pas vaines.
La persécution sévit avec plus de violence que précédemment, pillant, rançonnant, emprisonnant, condamnant à mort.
Le missionnaire contemplait ce douloureux spectacle; il le retraçait dans son horreur, mais l'on dirait que la vivacité de ses couleurs enlève quelque chose de sombre à la réalité.
« Oh ! qu'il est triste le sort de l'Eglise annamite ! Assise sur les ruines de ses temples, comme autrefois le prophète Je'rémie sur les ruines de l'infortune'e Jérusalem, elle est faible, abattue, tremblante ; elle est chargée de chaînes, méprisée et haïe, en butte aux calomnies les plus affreuses. Sur sa tête, à chaque instant la foudre gronde; sous ses pieds, l'enfer rugit ; devant elle, l'avenir est noir et la fait frissonner d'horreur. Voilà l'Eglise annamite aujourd'hui, telle que le roi Mmh-Mang l'a faite. »
En face de ce spectacle, la faiblesse serait tombée abattue, la vigueur se relève, et ce n'est pas uniquement la vigueur humaine, faite de chair et de sang, non, le prêtre s'adresse à Dieu avec la liberté de ceux qui ont l'habitude de lui parler, il lui expose ses désirs et ses ambitions. Il voudrait la vengeance, mais la meilleure des vengeances n'est-elle pas de pardonner, et la plus belle victoire de faire de son ennemi un serviteur dévoué du Christ ? Retord le dit dans une prière :
« Vous, mon Dieu, qui n'avez point laissé impuni autrefois le sang de vos Prophètes, ni les outrages faits à votre peuple, ni les blasphèmes lancés contre vous, vous tirerez vengeance du sang de vos prêtres injustement répandu, et des persécutions suscitées contre votre Epouse : le feu de votre colère embrasera ce nouvel Assur, ou peut-être, et bien mieux encore, ô mon Dieu! vous toucherez le cœur de celui qui vous persécute, car vous êtes le Dieu des miséricordes; et alors nous dirons avec le Prophète : « Chance tons des hymnes au Seigneur, peuples de la terre, parce « qu'il a fait|des choses magnifiques » : Caiitemus Domitio^ quoniam magnijîce fecit.
« Donc, je ne me décourage point; que je vive ou que je meure, je suis à Dieu : il porte mon nom écrit dans ses
mains, il ne m'oubliera jamais. O espérance, que tu es douce dans l'exil! belle fleur, le fruit que tu produiras sera de'licieux, puisque le parfum que tu re'pands est de'Jà si suave. »
Les miséricordes de Dieu sont grandes, elles ont cependant leurs heures que tous n'entendent pas sonner. Retord implorait la conversion de Minh-Mang, et le roi s'endurcissait dans sa haine; en i838, il lança des édits plus terribles :
« Qu'on frappe sans pitié, écrivait-il aux mandarins, qu'on torture, qu'on mette à mort ceux qui refusent de fouler aux pieds la croix ! qu'on sache que ce refus les constitue en état de rébellion : qu'on prenne donc, sans autre forme de procès, une hache, un sabre, ou un coutelas, tout ce qui se trouve sous la main, pour exterminer ces aveugles et ces endurcis, sans qu'il en échappe un sjul... »
A cette nouvelle, la consternation fut grande parmi les chrétiens, l'effroi universel. La peine de mort, portée contre ceux qui oseraient donner asile aux missionnaires, refroidit le zèle des plus dévoués et personne, ou à peu près, ne consentit les recevoir.
Ils s'enfuirent donc au loin, dans les forêts et les montagnes où quelques fidèles, au péril de leur vie, leur apportaient la nourriture. Gauthier (i) s'ensevelit dans une solitude si profonde, pendant quatre mois, que lorsqu'il en sortit, « il ressemblait à un mort qui, par miracle, aurait brisé la pierre de son sépulcre».
Jeantet, blessé à la jambe, fut transporté sur les épaules des chrétiens jusqu'au pied des montagnes. Arrivé là, il dut gravir lui-même la pente abrupte : à moitié chemin,
(i; Arrivé au Tonkin en i836.
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ses forces le trahirent, dans cette extrémité, il se traîna vers un fourré, s'y glissa et dit à ceux qui l'accompagnaient :
« Retournez chez vous ; si Dieu veut que je sois arrêté, qu'au moins je le sois seul. «
Charrier changea plusieurs fois de retraite, toujours harcelé par un ennemi qui semblait devenir plus ardent à poursuivre sa proie, à mesure qu'elle lui échappait.
« Si je suis pris, écrivait-il à M. Retord, j'espère que Dieu mettra dans mes veines quelques gouttes du sang des martyrs lyonnais, il me semble déjà y être. »
Retord resta plus longtemps à son poste, passant de Ke-voi à Son-mieng et à Tan-dô ; néanmoins, il dut aussi prendre la fuite et errer plusieurs nuits sans savoir où se fixer. Enfin il découvrit au milieu des broussailles un vieux hangar sous lequel on avait entassé les colonnettes et les claies d'un couvent que les religieuses avaient démonté pour qu'il ne fût pas pillé par les persécuteurs. Il se pratiqua dans ce réduit une petite cellule « où il restait aussi immobile que les soliveaux poudreux qui l'entouraient)). Les chrétiens lui élevèrent ensuite une petite cabane sur six colonnes de bambou : il y demeura deux mois. Il y data une lettre écrite à ses sœurs qu'il encourageait par ces mots :
« Oh! mes sœurs, qu'il fait bon souffrir pour Dieu! qu'il est doux de porter la croix sur les traces teintes du sang de Jésus-Christ! la vie est courte: lors même que nos misères s'amoncelleraient comme une montagne, le vent des derniers jours les dissipera comme un grain de poussière. »
Il alla ensuite partager le refuge de M. Jeantet. Cet asile lui fut doux.
« Je puis, disait-il, épancher mes chagrins dans le sein de l'amitié, car avec un cœur gai et content, il n'est pas de
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solitude qui ne s'embellisse et ne reflète, comme notre âme, une image des cieux. »
Ces douceurs n'étaient pas sans amertumes, car de bien douloureuses nouvelles arrivaient presque chaque jour au missionnaire.
La persécution faisait des martyrs, des apostats aussi. Il y a toujours des soldats qui désertent le champ de bataille. Quand il faut signaler la fuite d'un chef, la honte et l'amertume sont plus vives.
Un prêtre indigène, Duyêt, renia sa foi.
En vain ses compagnons de captivité l'exhortent et l'encouragent, il demeure insensible :
« Vois ta tête, lui disait le prêtre Dominique Hanh, en présence même des mandarins, vois ta tête, elle est déjà chauve, ou à peine couverte de quelques cheveux blancs; combien espères-tu vivre encore? et tu abandonnes ton Dieu, pour quelques jours d'une vie qui t'échappera bientôt! et tu couvres notre état de honte, pour le plaisir d'un roi cruel ! tu affliges ainsi l'Église qui t'a nourri et élevé, pour te faire l'ami du démon qui veut te perdre ! »
« Père, ajoutait un soldat, prisonnier comme lui, si nous, hommes du monde et soldats du Roi, faisions ce que vous faites, ce serait sans doute un crime énorme, mais qui étonnerait peu chez des gens grossiers, ignorants et coupables de plusieurs autres péchés, comme nous; mais vous qui êtes instruit, et qui avez instruit les autres pendant tant d'années, qui leur prêchiez qu'il faut plutôt mourir que de commettre un péché mortel; vous qui avez abandonné le
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monde depuis votre enfance, vous, fouler aux pieds la croix de Jésus-Christ! »
Tout fut inutile. « D'où lui vint une telle lâcheté' au jour du combat, un tel endurcissement de cœur à de si pressantes remontrances? se demande Retord en signalant cette chute, hélas! des mêmes causes qui, de tout temps, ont causé la perte de tant d'âmes; de l'orgueil de l'esprit, de l'irrégularité des mœurs, et de l'amour des biens de ce monde. »
On ne pouvait dire mieux, et en moins de mots, la genèse de toutes les infidélités. Cette désertion, cependant, ne fut que momentanée, la foi était trop profondément ancrée au cœur du prêtre, pour ne pas vaincre un jour la faiblesse. Duyêt reconnut sa faute, il fît pénitence et mourut en consolant ceux que naguère il avait attristés.
Sur d'autres points de l'Annam transformé en arène sanglante, la bataille se continuait ardemment : les évêques espagnols, Hénarès (i) et Delgado (2), les premiers qui avaient béni Retord à son arrivée au Tonkin, donnèrent noblement leur vie, le P. Fernandez (3) les suivit bientôt, des prêtres indigènes, des catéchistes, de simples chrétiens, moururent en braves (4).
Ils ne saluaient pas César comme les gladiateurs antiques, ils se mettaient à genoux, levaient vers le ciel des mains et
(i) Mgr Hénarès fut décapité le 25 juin i838.
(2) Mgr Delgado mourut en prison le 12 juillet i838. François Chieu, un de leurs catéchistes, fut décapite' le 25 juin.
(3) Le P. Fernandez fut décapité le 24 juillet.
(4) Egalement dans la mission du Tonkin oriental furent arrêtés, décapités ou moururent en prison : le P. Vincent Yen (3o juin i838), le P. Thuân (juillet), les PP. Dominique Hanh et Bernard Due (i" août), le P. Joseph Vien (21 août), et plusieurs autres parmi lesquels les martyrs de Ke-mot.
Ces arrestations amenaient de nouveaux rescrits prescrivant la recherche des missionnaires et accordant des récompenses aux espions et aux délateurs. Ces rescrits sont datés des mois de juin, juillet et août.
des bras suppliants : « Seigneur Père, Maître du ciel et de la terre, nous te livrons notre vie pour que tu nous pardonnes nos fautes. «
Il y eut des actes d'héroïsme merveilleux, humainement incompréhensibles. Quand on a mesuré la faiblesse des Orientaux et qu'on les contemple stoïques dans des supplices qu'un mot leur ferait éviter, on reste stupéfait. — Ici, c'est une femme qui se présente au juge pour souffrir à la place de son mari; — là un fils qui reçoit les coups destinés à son père; — ailleurs, un enfant qui va dire au mandarin : « Grand homme, donnez-moi un coup de sabre, afin que je m'en aille dans ma patrie. — Où est-elle, ta patrie? — Elle est au ciel. — Où sont tes parents? — Ils sont au ciel, je veux aller auprès d'eux; donnez-moi un coup de sabre pour me faire partir. »
Peut-être aussi y a-t-il dans ces actes des enseignements autres que ceux qui peuvent édifier les chrétiens.
La grâce divine n'est pas le seul moteur de l'homme, et en admirant cette énergie et cette vaillance, il est bon de se dire que la souplesse des Annamites n'est pas toute leur nature. Il y a dans les lianes des principes invisibles de résistance, elles fléchissent mais elles ne se brisent pas et, quand elles trouvent un appui, elles montent très haut. Pourquoi la France, aujourd'hui maîtresse du Tonkin, ne serait-elle pas cet appui vigoureux qui aiderait les Annamites à s'élever ?
L'évêque du Tonkin occidental, xMgr Havard, s'était réfugié dans les montagnes de Bach-bat (i), et errait d'un asile à l'autre. Il fut saisi de la fièvre et se coucha pour ne plus se relever. Autour de lui, on espérait la guérison : on
(i) Province de Ninh-Binh.
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la souhaitait si vivement. Lui ne s'illusionnait pas sur son état : « Cette fois, je vais mourir, disait-il, mais je ne regrette pas de perdre la vie dans une persécution si fatale à nos églises. » Paroles de saint qui a l'espoir que son trépas attirera les miséricordes divines sur son peuple !
Il prit donc ses dernières dispositions : ayant depuis longtemps reçu de Rome le pouvoir de se choisir un coadjuteur, le 2 juillet, il écrivit ces lignes : « J'établis par ces présentes M. Pierre Borie(i), pour me succéder sous le titre d'évêque d'Acanthe, jiixta Brève Sanctœ Sedis; et en cas de mort dudit Pierre Borie avant d'avoir reçu la consécratiou épiscopale, M. Retord me succédera sous le même titre. J'établis, en outre, M. Retord, pour provicaire général de la partie extérieure de ce vicariat, jusqu'à ce que mon coadjuteur et successeur en ait autrement disposé.
« Les présentes dispositions n'auront lieu qu'en cas de ma mort et non autrement. »
Trois jours après, il expira, assisté par des prêtres indigènes. « Voilà assurément une mort apostolique, s'il en fut jamais : mourir à cinq mille lieues de sa patrie et de ses proches, dépourvu de tout, au milieu de quelques pauvres néophytes, dans une chétive cabane couverte en paille, sur un petit treillis de bambou recouvert seulement d'une mauvaise natte; mourir sans avoir pu rencontrer un seul missionnaire européen, pour en recevoir quelques paroles de consolation; mourir encore à la fleur de l'âge, brisé par les sollicitudes du plus pénible ministère, par les tribulations de la plus affreuse persécution, n'est-ce pas mourir en apôtre ? »
Ainsi parlait Retord, se demandant si cette mort ne
(i) Pierre Dumoulin-Borie, né le 20 février 1808 à Cor, petit village du diocèse de Tulle, partit pour les Missions le 4 novembre i83q.
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serait pas aussi la sienne. En effet, une circonstance exceptée, elle devait l'être.
En se nommant deux successeurs, Mgr Havard avait été bien inspiré. Quelques semaines après sa mort, avant même d'avoir reçu la nouvelle de son élévation à l'épiscopat, M. Dumoulin-Borie était arrêté. Il s'était caché dans les dunes au bord de la mer; il fut trahi.
Une nuit, vers deux heures, il entendit ceux qui le poursuivaient s'approcher de sa cachette. Il jugea inutile d'attendre qu'ils vinssent jusqu'à lui.
Il souleva le sable qui obstruait l'entrée de la grotte et marchant vers eux, il les salua de cette parole, souvenir et écho de la parole du Roi des martyrs : « Qui cherchezvous ? » Dumoulin-Borie était de haute taille. En le voyant dans l'ombre, surgir de terre et leur apparaître brusquement comme un gigantesque fantôme, les soldats s'arrêtèrent muets de surprise. Le missionnaire ne faisant aucun mouvement, ils s'enhardirent et lui intimèrent l'ordre de s'asseoir en signe de soumission.
Il obéit. L'obéissance est le premier degré du Calvaire. Il fut conduit dans la prison de Dong-hoi, chef-lieu de la province du Quang-Binh où il trouva deux prêtres indigènes, les PP. Diem et Khoa.
Le premier, bon vieillard de 77 ans, avait été fort effrayé par l'appareil des supplices étalé devant lui, et avait fait quelques réponses indiscrètes, capables de compromettre plusieurs chrétiens. Le missionnaire le réconforta, lui donna des conseils de prudence qu'il suivit exactement et, dès lors, il supporta courageusement les plus dures épreuves.
Les trois prêtres furent amenés devant le tribunal ; dans le premier interrogatoire, le 3 août i838, le mandarin leur proposa l'apostasie.
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« IMieux vaut cent fois la mort, répondit M. Borie. »
Questionné sur les villages qu'il avait habités, il refusa d'abord de les déclarer, mais sur la menace que son élève Pierre Tu allait être impitoyablement frappé, il donna les noms de deux ou trois paroisses dans lesquelles il avait demeuré à son arrivée au Tonkin, ayant soin de ne citer que les maisons des personnes mortes, et de confondre les dates.
Pendant ses trois mois de captivité, il fut mis une fois à la question et reçut trente coups de rotin.
Le juge lui ayant demandé s'il souffrait beaucoup, il répondit :
« Je suis de chair et d'os comme les autres, pourquoi serais-je exempt de la douleur; n'importe, avant comme après la torture, je suis également content. »
Mais chose rare, le mandarin incapable de comprendre l'énormité de sa demande sacrilège, insistait pour le faire apostasier. Un de ses interrogatoires se termina par ce dialogue :
<f ... Demain, nous vous appliquerons cent coups de rotin.
« — Quand vous m'en feriez donner troiscents j'y consens; mais la seule chose que je désire de vous, c'est de ne mettre à la question aucune personne du peuple.
« — Vraiment, vous êtes un grand lettré d'Europe et non pas un maître de religion ! Vous ne voulez pas parler maintenant, mais supposons que le roi vous mande à la capitale ; là, un grand feu est allumé, les tenailles sont rougies au feu et votre chair arrachée par lambeaux : pourrezvous l'endurer et vous taire?
« — Mandarin, quand le roi me mandera, je verrai ; je n'ose présumer de moi-même à l'avance. »
MGR DUMOUHN-BORtE
(Extrait des Missions Catholiques.)
Dans toute la procédure, rapportent les actes du martyre, Mgr Borie montra une telle fermeté unie à tant de prudence et d'affabilité, que les païens, dans l'ardeur passagère mais sincère de leur admiration, s'écriaient :
c( Ce maître a vraiment un cœur fait pour enseigner la religion ; si par la suite il veut nous instruire, nous embrasserons sa doctrine. »
Ce fut pendant ces jours de douleur que le missionnaire reçut les lettres de Mgr Havard, qui le nommaient vicaire apostolique du Tonkin occidental avec le titre d'évêque d'Acanthe.
Mais le bourreau trancha cette tête destinée à recevoir l'onction des pontifes.
Le 24 novembre, le mandarin annonça au captif sa condamnation à mort, et son exécution immédiate avec celle des PP. Diem et Khoa.
Mgr Borie écouta silencieusement la lecture du décret royal, puis gravement il se leva et prononça ces paroles :
<( Mandarin, depuis mon enfance, je ne me suis encore prosterné devant personne, mais aujourd'hui je remercie le mandarin de la faveur qu'il me procure et je lui en témoigne ma reconnaissance par cette prosternation. »
Et il s'agenouillait.
Emu de cette grandeur d'âme, le madarin bégaya quelques mots pour refuser cet héroïque hommage.
Les trois condamnés furent immédiatement conduits au supplice. — Un mandarin qui avait toujours. fait preuve de malveillance à l'égard des confesseurs rencontra le cortège et dem.anda à Mgr Borie si à cette heure il craignait enfin la mort.
a Je ne suis point un rebelle ni un brigand pour la craindre, répondit le martyr, je ne crains que Dieu.
ibO MONSEIGNEUR RETORD
Aujourd'hui c'est à moi de mourir, demain ce sera le tour d'un autre. »
— Quelle insolence ! s'écria le mandarin en lançant une imprécation ; qu'on le soufflette.
Dans les rangs pas un soldat ne bougea, mais, par délicatesse de cœur ou de conscience, Mgr Borie fit dire à l'insulteur que si sa réponse avait pu l'offenser, il lui en demandait pardon.
Le supplice des deux prêtres annamites fut prompt, celui
de Mgr Borie, long et horrible. Le bourreau, très attaché
au prisonnier, s'était enivré pour se donner le courage de
sa triste besogne, et d'une main mal affermie portait ses
coups à faux ; le premier atteignit l'oreille et descendit
jusqu'à la mâchoire inférieure qu'il entama; le second
enleva la chair du haut des épaules. Le troisième fut mieux
dirigé, mais il ne fit point tomber la tête qui ne fut tranchée
qu'au septième coup.
Quot plagis laniatus Cœlo tôt radiis nites.
Oh oui ! chaque empreinte du fer meurtrier est devenue un rayon de la couronne céleste qui orne pour l'éternité le front du saint missionnaire.
La mort de Mgr Borie avait eu lieu avant sa consécration épiscopale. Ainsi que l'avait spécifié Mgr Havard, Retord devint donc chef du Tonkin occidental et évêque d'Acanthe. Le bâton pastoral, échappé de la main d'un vicaire apostolique expirant, était tombé dans le sang d'un martyr. Retord le ramassa par dévoûment plus encore que par obéissance. Pouvait-il refuser la mitre lorsqu'elle s'imposait à son front comme une couronne d'épines?