‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 21 sur 54 · M .- J= JJ · texte numérisé non relu

M .- J= JJ

(i) Le prêtre Jacques Nam, né dans la commune de Dong-bien, province de Thanh-hoa ; les chrétiens Antoine Dich, né à Vinh-tri et Michel Mi, son

ces pensées hardies, ces images gracieuses ou vives, ces

grands coups d'ailes auxquels nous ont habitue' les lettres à

ses amis; ce sontdes rapports simples, sobres et clairs (i).

La première, datée du 23 juin iSSg, comprend 40 pages

gendre, né à Vinh-tri (Nam-Dinh), et maire de cette commune, furent arrêtés ensemble le 2 juillet et et emprisonnés à Nam-Dinh; ils confessèrent généreusement la foi et furent décapités le 12 août i838.

(i) Afiyi de montrer Vimportance et la longueur des lettres de Mgr Retord, nous donnons le titre des paragraphes de la première qu'il écrivit, sous la date de fin décembre i83S, elle contient i32 pages in-folio.

Relation des affaires religieuses qui ont eu lieu, en i838, dans le royaume annamite et spécialement dans la partie extérieure du Tong-King.

Coup d'oeil sur la fin de l'année dernière. Bruits alarmants. — Le mandarin général de Nam-dinh fait fouler la croix. — Arrestation d'un catéchiste du Tong-King oriental. Lâche chute. — Instruction royale du 14 mai à l'occasion de l'affaire du catéchiste Van-lan. — Nouvelle ordonnance du roi. Nouvelles déclarations de Van-lan. Grande agitation. — Nouvelles arrestations. Nouveau décret du roi au sujet des missionnaires dénoncés. — Blocus et pillages. Perte d'un envoi de Macao. Nouvelles arrestations. Mot curieux d'un mandarin. — Affaire d'un de nos clercs. Grandes dépenses et chutes à cette occasion, — Nouvelles arrestations. Décret du roi. — Péril imminent que court M. Charrier. Retraite profonde de M. Gauthier. Tribulations de MM. Jeantet et Retord. — Nouvelles arrestations. Apostasie. Entrevue touchante, — Martyre de Mgr de Fesseiten et de son catéchiste Van-chieu. — Affaire d'un vieux prêtre du Tong-King oriental et martyre d'un autre prêtre du même vicariat. — Nouvelles arrestations en Quangbinh et en Nam-dinh. — Terrible catastrophe de notre mission dans la mort de son vicaire apostolique. — Courte notice sur la vie de Mgr Havard. — Mort de Mgr de Mellipotame et du vénérable Pierre Tuan, prêtre indigène, — Analyse des décrets royaux rendus à l'occasion du R. P. Fernandez et du vénérable Pierre Tuan, etc, — Martyre du R. P. Joseph Fernandez, provicaire général du Tong-King oriental. — Nouvelles arrestations dans la Haute-Cochinchine. Mort de M. Candalh, missionnaire apostolique, — Martyre des RR. PP. Dominique Hanh et Bernard Due, prêtres annamites du Tong-King oriental. — Glorieux combats de MM. Jacques Nam, Antoine Dich et Michel Mi. — Sentence des vénérables confesseurs Jacques Nam, Antoine Dich et Michel Mi. — Martyre et funérailles des vénérables Jacques Nam, Antoine Dich et Michel Mi. — Arrestation et martyre du R, P. Joseph Vien, prêtre annamite du Tonkin oriental, — Arrestation d'un de nos prêtres annamites avec deux de ses élèves et leur condamnation à la mort pour la foi. — Lettre de M. Retord à ces trois confesseurs, courte notice sur chacun d'eux. — Nouveaux blocus et nouveaux martyrs. — Terribles ravages d'une tempête. Glorieux martyre de M. Jaccard et d'un jeune élève Cochinchinois. — Arrestation et apostasie d'un de nos catéchistes. Nouvelles vexations. Trois nouveaux martyrs. Courte notice sur les trois vénérables prêtres dont nous venons de rapporter le glorieux martyre, — Terrible blocus. Saisie de livres religieux. Mort de M. Vialle. Nouveaux martyrs. — Affaire des soldats confesseurs dont il a été parlé au second paragraphe. Lettre intéressante de l'un d'eux, — Sentence portée contre ces trois soldats. Lettre et aumône que nos chrétiens leur envoient. Lettre de remerciement de leur part. — Conclusion de l'affaire des trois soldats. Statistique.

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et répond à 69 questions posées par la Propagande sur l'état du vicariat du Tonkin occidental.

Toute la situation de la mission sY reflète : les pouvoirs de l'évêque, les qualités des missionnaires, le pays, les ressources, la statistique, la valeur des chrétiens, l'héroïsme des martyrs, la cruauté des bourreaux; les édits de Minh- Mangy sont résumés avec une concision qui n'omet aucun point important.

La forme de ces rapports vaut le fond, ils sont écrits en latin avec une grande pureté, les mots importants sont soulignés, les idées et les faits principaux forment des paragraphes particuliers, et du commencement à la fin, rien ne sent la contrainte, le travail laborieux ou hâtif. L'évêque a-t-il écrit sur des notes préparées d'avance et bien classées ? Peut-être, mais à coup sûr, avec la facilité d'une intelligence lumineuse.

La partie de son premier rapport, la plus intéressante pour nos lecteurs, nous paraît être celle qui traite du nombre et de la valeur des chrétiens, d'autant qu'elle a l'avantage d'exposer en quelques lignes, l'état de la mission du Tonkin, au moment où Retord en prenait le gouvernement.

On y retrouvera des noms que depuis dix ans nous avons pris l'habitude de lire dans les journaux, dans les livres des voyageurs de l'Indo-Chine, dans les revues de géographie; ce qu'ils ont eu de barbare ou d'étrange pour nous a disparu, maintenant qu'ils appartiennent à la France.

(f Le nombre des chrétiens de ce vicariat est d'environ 170.800, ils sont répandus dans i.3oo chrétientés ou villages. Tous suivent le rite latin de la sainte mère Eglise catholique, apostolique, romaine. S'il y a quelques diversités, elles sont de peu d'importance et pour la plupart

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elles tirent leur origine des privilèges conférés par le Saint- Siège.

Le nombre des chrétiens de chaque province est estimé comme il suit : « Dans la province de Quang-binh, les chrétiens sont au nombre de 17.617, de caractère un peu léger et changeant, et c'est une des raisons de l'arrestation de Mgr Borie et des PP. Vincent Diêm et Pierre Khoa prêtres indigènes.

a Dans les deux provinces de Ha-tinh et de Yen-tinh naguère Nghe-an (i), le nombre des chrétiens s'élève au chiffre de 45.364 ; on dit que ce sont les meilleurs de tous. Cette année ils ont supporté une grande persécution qui dure encore.

« Dans le Thanh-hoa, les chrétiens sont environ iS.ooo. Ils passent pour simples, mais ignorants.

« DanslaprovincedeNinh-Binhon compte 22.5oofidèles.

« Dans les cinq départementsde la province de Nam-dinh qui appartiennent à ce vicariat, on compte 16. 1 14 fidèles. Ils sont instruits, mais quelque peu insouciants.

« Dans la province de Ha-noi ils sont au moins Sg.Soo. Ceux qui demeurent dans la partie méridionale n'ont point la ferveur désirable, ils sont troublés bien souvent par de faux frères ; ceux du nord sont plus vigoureux, mais encore un peu timides.

« Dans la province de Son-tay,ily a environ iS.ooo fidèles bons et mauvais, sans caractère bien tranché.

« DanslesdeuxautresprovincesdeHung-hoaet deTuyenquang, nous comptons très peu de catholiques, tout au plus trois ou quatre mille.

« Jedoisavouer que noschrétienssont loin d'être parfaits,

(i) Cette province a repris le nom de Nghe-an.

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mais pourrait-on s'en étonner en considérant les temps agités qu'ils traversent et l'absence de secours spirituels qu'ils ont à supporter ? «

Il termine par un exposé des moyens indispensables pour augmenter le nombre des fidèles et améliorer l'état de leur âme. Ces moyens se résument en un : « la paix », la paix que le monde, et surtout le monde païen, ne veut pas donner : « O Seigneur, donnez votre paix et nous serons sauvés. » Le salut était bien éloigné.

Minh-Mang venait d'imaginer un apostolat païen : « l'apostolat par les maîtres d'école ». La chose vaut la peine d'être notée pour nous Français de i8c)3... Le maître d'école devait faire venir chez lui tous les chrétiens, leur enseigner une doctrine imaginée par le roi et leur commenter le décalogue, ce fameux décalogue que beaucoup avaient oublié, mais dont l'auteur se souvenait toujours.

On consulta l'évêque sur la conduite à tenir, il connaissait trop bien la situation et le caractère des persécutés et des persécuteurs pour hésiter, il répondit :

« Refusez hautement d'abord, et quand vous ne pourrez autrement, payez les maîtres d'école pour qu'ils se taisent. » Ainsi fut fait.

L'Europe tressaillait au récit de ces luttes sans trêve et sans merci ; avec certains prophètes très myopes, hélas! qui proclamaient les batailles religieuses à jamais finies, elle s'étonnait de voir en plein xix^ siècle se renouveler les actes qui avaient ensanglanté et illustré les premiers âges

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de l'Eglise. Peut-être serait-elle moins surprise, maintenant qu'elle a son expérience personnelle.

Le chef de la catholicité ne s'étonnait pas, son prédécesseur avait été exilé, son arrière-prédécesseur était mort en prison sur la terre étrangère; les vicaires de Jésus-Christ combattent toujours, puisqu'ils remplacent le Maître, ils font ce qu'il a fait. Egalement ils exhortent et encouragent : Grégoire XVI loua les martyrs d'Annam, et grava le nom des plus braves dans ses lettres apostoliques (i).

« A nos fils bien-aimés, les fidèles du Christ, qui habitent les vicariats apostoliques du Tonkin et de la Cochinchine.

« Grégoire pape, seizième du nom.

« Chers fils, salut et bénédiction apostolique. « Les nouvelles récentes qui Nous sont venues de vos contrées, très chers fils en Jésus-Christ, Nous ont causé tout ensemble une vive douleur et une grande consolation. Nous avons appris, en effet, que la persécution des païens contre les fidèles du Christ continuait, multipliait même

ses ravages Ne vous laissez pas effrayer par la courte et

légère épreuve de la tribulation, sachant qu'elle prépare en vous un poids immense de gloire.

« Considérez aussi les illustres exemples de vos chefs : afin de remplir dignement leur devoir de pasteurs, ils n'ont pas hésité à donner leur vie pour vous. Si donc il s'en est trouvé parmi vous, qui, comme nous l'avons appris avec une extrême douleur, ont été saisis d'une trop grande terreur à la vue des tourments, et ont été assez impies pour rougir de confesser le Christ devant les hommes. Nous les exhortons et conjurons de laver dans les larmes de la péni-

(i) Le bref est du 4 août iSSg.

tence un crime si détestable, et d'implorer avec ardeur leur pardon de la divine miséricorde

« Pour vous, nos très chers fils, qui avez eu horreur de commettre un pareil forfait, ne vous laissez pas décourager par la gravité de vos souffrances, car c'est le dessein providentiel du très sage et très clément Modérateur des choses, que ceux qu'il entoure d'une prédilection particulière, soient éprouvés par de nombreuses et diverses adversités. Regardez le ciel; à ceux qui combattent avec courage est réservée la couronne de l'immortalité; les jours de votre lutte seront courts, mais la félicité qui vous attend est éternelle, comme celle de Dieu même. »

Le Pape terminait par ces paroles d'espoir : « Vous n'êtes pas voués pour jamais à cette atroce persécution -, un jour viendra que, délivrés de vos alarmes, et comme échappés à cette furieuse tempête, vous rendrez en paix un culte au vrai Dieu, et vous lui adresserez d'éternelles actions de grâces pour le calme enfin rétabli. « Tels les pilotes habitués à la tempête voient, dans le lointain, invisible à tous, le point bleu qui annonce les beaux jours. Bien des tempêtes devaient encore éclater avant que le petit point bleu envahît le ciel de son azur.

Ces encouragements n'étaient pas encore parvenus au Tonkin qu'un nouvel édit frappa les populations de terreur. Il enjoignait à tous les chrétiens d'élever des temples domestiques pour y offrir des sacrifices aux ancêtres et des pagodes publiques pour sacrifier aux idoles. Cette érection

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devait s'achever en une année (i). « C'est un arbre de mort que l'ennemi du genre humain vient de planter au milieu de mon troupeau, s'écriait Retord ! Puisse-t-il ne porter que les fruits du martyre!... »

Ces fruits fu^ent nombreux; parmi les choisis, deux prêtres annamites, les PP. Thi(2) et Dung(3) furent mis à mort le 21 décembre 1889, à Ha-noi « à l'endroit même, rappelait Mgr Retord, où deux ans auparavant mon cher catéchiste Xavier Cân a obtenu la même couronne ».

Le P. Khoan et deux catéchistes furent emprisonnés. « J'ai des combats à soutenir ici, disait un chevalier à son fils, mais si les Sarrasins te font prisonnier, j'irai partager ta prison. » Retord lui aussi soutenait d'autres luttes et ne pouvant aller partager la captivité de ses fils, l'adoucissait par ses exhortations. Craignant cette fois que son courrier ne fût arrêté et sa lettre prise, il mêla aux consolations religieuses les axiomes les plus élevés de la philosophie chinoise :

« Je viens d'apprendre que, par ordre du roi, les Mandarins vont livrer à votre constance un nouvel assaut. Je ne doute pas de votre victoire dans ce combat, comme dans les précédents. Dieu est avec vous, qui oserait donc être contre vous ? Cependant pour vous rendre le triomphe plus facile, permettez que je vous adresse quelques mots d'exhortation : s'ils sont superflus pour ranimer votre courage, peut-être ne me seront-ils pas inutiles pour avoir part à vos mérites.

(i) Le texte entier de cet édit est dans les Annales de la Propagation de la Foi. Tome XIII, page 263.

(2) Né à Ke-so, province de Ha-noi en 1763.

(3) Dung, qui après avoir été arrêté une première fois changea son nom en celui de Lac, né dans la province de Bac-ninh, fut ordonné prêtre par Mgr Longer, le i5 mars 1823.

« Qu'ils sont grands ces mérites acquis par vous dans l'ombre des cachots ! et quel malheur si, dans un instant de faiblesse, vous veniez à perdre ce qui vous a coiite' de si longues souffrances, ce qui doit aboutira un bonheur sans fin ! Tenez-vous toujours debout dans le sentier du ciel, où la main de Dieu lui-même vous a placés.

« Plutôt mourir, a dit un philosophe, que d'abandonner « ce qui est conforme à la raison. Dans la bonne comme dans « la mauvaise fortune, le sage se tient debout, sans s'incliner « ni à droite ni à gauche pour chercher un appui. Quand il « rencontrerait la mort sur son chemin, l'homme vertueux « ne s'écarterait pas de la voie qu'il a jusque-là suivie. » Persévérez donc dans votre inébranlable fidélité... Il est écrit dans les livres chinois : Mieux vaut mourir avec gloire que vivre dans la honte. Or, voyez les apostats : à quelles insultes, à quelle ignominie est dévouée leur existence ! Au contraire, le monde entier répète les louanges de ceux qui meurent pour la foi : les martyrs sont comme une trompette céleste dont tous veulent entendre les mélodieuses fanfares. Les apostats restent dans ce monde comme des troncs d'arbres desséchés, que la hache coupera bientôt pour en nourrir le feu de l'enfer ; mais le sang des martyrs est comme une rosée du soir, qui rafraîchit le jardin de l'Eglise et lui communique une nouvelle fécondité... Je vous écris ce peu de paroles à la hâte : puissent-elles être pour vous comme un vent favorable qui vous conduise doucement vers les rivages de la patrie ; puissentelles être comme un bouquet de fleurs odoriférantes, dont le parfum remplisse vos cœurs de joie au moment du dernier combat ! Je vous salue respectueusement, baisant vos cangues et vos chaînes, et vous priant de ne m'oublier jamais. »

Cependant ces arrestations faisaient des vides sensibles dans les rangs, il était nécessaire de les combler au plus vite et de remplacer ceux qui tombaient. Retord n'étant pas encore sacré ne pouvait ordonner de prêtres et par suite des circonstances, il n'avait aucun consécrateur à sa portée; les deux évêques espagnols du Tonkin oriental étaient morts martyrs, Mgr^ Cuénot, le seul évêque présent en Cochinchine, était à plusieurs centaines de lieues, errant dans les villages des côtes du Binh-Dinh ou du Phuyen, on ne savait trop où. L'évêque de Macao apparaissait le seul consécrateur possible. Aller le trouver, impliquait un voyage de plusieurs centaines de lieues et de plusieurs mois, et ce qui était plus difficile, il fallait sortir du Tonkin et y rentrer.

Mais l'hésitation n'était pas permise lorsque la vie de la mission était en jeu.

Retord essaya donc de partir, il ne se faisait illusion sur les dangers qu'il allait courir.

« Je serai peut-être pris par les pirates, englouti par la tempête, arrêté par les mandarins qui me couperont tout simplement la tête ; il arrivera ce que le bon Dieu voudra, rien ne m'épouvante. »

Rien ne l'épouvantait lui, mais les autres...; les patrons de barque, annamites ou chinois, ne voulaient pas prendre d'européen à leur bord, car s'ils étaient surpris avant de lever l'ancre, c'était la mort ; s'ils étaient dénoncés et revenaient plus tard au Tonkin, c'était la mort.

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Enfin, après six mois de recherches, un catéchiste découvrit un chinois et fit marché avec lui, le prix du voyage fut fixé à 1. 000 francs.

c( Je sortis donc secrètement de ma retraite, écrit le vicaire apostolique et, après quatre nuits de marche, j'arrivai à l'endroit convenu, sans autre accident que de nombreuses chutes dans la boue, à travers les mauvais chemins et au milieu des ténèbres.

« A peine notre frêle esquif fut-il sorti des hautes herbes où il se tenait caché, que l'on aperçut deux grandes barques mandarines qui se dirigeaient sur nous, paraissant venir à notre poursuite. Mes gens effrayés se précipitèrent sur les rames, et travaillèrent quelques moments avec une telle activité, qu'ils échappèrent aux mandarins et les laissèrent bien loin derrière eux. »

En arrivant près de la jonque chinoise on vit qu'elle était à l'ancre, et rien ne faisait prévoir qu'elle fût en partance. Retord y voulut monter, le capitaine l'en empêcha et d'un ton froid, mais péremptoire, il lui dit : « Trois fois j'ai demandé à ma mère la permission de te conduire et trois fois elle me l'a refusée. » Or, cette mère n'était autre qu'une idole, adorée, sous le nom de Ba-cung-chua, comme la divinité tutélaire des navigateurs. Sur toutes les barques on lui dresse un autel où sa statue, sceptre en main et couronne en tête, est placée sur un socle, environnée de cierges rouges, de fleurs, de mets et d'encens. Le matelot chinois l'avait consultée par les sorts, et les sorts ayant été défavorables,

il refusait de mettre à la voile ; un ancien Romain n'eût pas été' plus superstitieux.

Aucune sollicitation ne put vaincre cette obstination, et Retord dut retourner à son asile.

« Je reprenais tristement le chemin de mon ancien gîte, quand tout à coup s'éleva un vent si violent qu'il fut impossible à notre petite barque de tenir la mer. On aborda près d'un village chrétien dirigé par les révérends pères de l'ordre de saint Dominique, et qui n'est pas éloigné du port. J'y demeurais tout le jour, dans une chambre fort obscure, la nuit je redescendais pour essayer, malgré l'orage, de rentrer dans ma mission. Ce ne fut qu'au cinquième Jour que, la mer étant moins agitée, nous pûmes atteindre les bords opposés, près du département de Ninh-Binh.

« Là, dans le lieu le plus solitaire, au pied des montagnes, un de mes élèves m'attendait depuis sept jours, couché dans les hautes herbes qui couvrent ce rivage. Un chrétien m'apporta secrètement, dans une feuille de bananier, du riz cuit et deux œufs de cane. Cette nourriture avec un peu d'eau de pluie fut pour moi un repas délicieux.

« Vers minuit, je sortis doucement du milieu des herbes, accompagné de deux élèves et de deux chrétiens, dont l'un formait notre avant-garde et l'autre nous suivait, portant mon petit bagage dans un panier. Nous étions arrivés près de l'endroit où le père Joseph Fernandez fut arrêté l'année dernière, lorsque nous aperçûmes, à quelque distance devant nous, des hommes assis sur le bord du chemin. « Attendez, me dit notre conducteur, je vais voir ce que c'est. » Mais, à peine eut-il fait quelques pas, que nous entendîmes crier d'une voix terrible : Coupons la tête à ces scélérats, coupons la tète à ces scélérats. Aussitôt nous rebroussons

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chemin, courant à perte d'haleine, jusqu'à ce que les forces nous manquent entièrement. Je sentais mes genoux battre l'un contre l'autre, et, malgré l'appui d'un gros bâton, j'avais de la peine à ne pas tomber de lassitude. Nous pensions que c'étaient les satellites, ce n'étaient heureusement que des propriétaires qui couraient après les voleurs de leurs buffles. »

Quelques mois plus tard, il conclut un second contrat avec un autre Chinois, et se mit en route le 19 janvier 1840, au milieu de la nuit. Douze jours après, le i^'" février, il arrivait au petit village de pêcheurs où la jonque stationnait. Le Chinois tenait parole, mais le missionnaire, serré de près par les mandarins, guetté par les espions, était dans l'impossibilité d'aller le rejoindre.. Il attendit quatre jours ; puis se hasarda, passa presque sous les 3^eux des mandarins, gagna la jonque qui cingla vers la haute mer.

Contrarié par les vents, le voyage dura quarante-six jours. Mais à Macao, quelle allégresse ! C'était la liberté, les amis, la famille des Missions Etrangères, c'était le culte catholique dans toutes ses splendeurs, plus belles après une longue privation. Qu'elles étaient loin les cabanes du Tonkin et ces messes, dites à la dérobée, entourées par les fidèles tremblant d'être surpris !

« J'éprouvais ce qu'éprouve à son réveil un homme qui sort d'un songe plein d'inquiétude et d'angoisse, ce que sent le poisson jeté sur le sable, lorsqu'il rentre dans une eau fraîche et limpide, et l'oiseau longtemps captif, lorsqu'il reprend son vol dans les libres espaces de l'air. »

Il n'}^ avait pas alors d'évêque à Macao, Mgr Retord reprit la mer pour aller chercher aux Philippines la consécration épiscopale. Il la reçut le 3i mai 1840. « Ce fut, a-t-il dit, le jour le plus mémorable de ma vie, parce que jamais

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je ne reçus tant d'honneurs de la part des hommes et tant de grâces de la part de Dieu. « Ces honneurs ne le troublèrent point, et ces grâces lui firent envisager l'avenir sous son vrai jour.

La croix lui était apparue dans son enfance, étendant les bras sur une montagne qu'il essayait de gravir, la croix est pour les chrétiens le symbole de la misère qu'il avait prise pour épouse, il voulut donc pour blason de sa noblesse épiscopale les deux croix entrelacées de saint Pierre dont il avait reçu le nom au baptême, et de saint André qu'il prit pour second patron en souvenir de la paroisse de sa vieille etchère tante, et de son oncle Deschavannes : Saint-André-d'Apchon; il y joignit cette devise qui résumait les ardeurs de son âme d'apôtre : Fac me criice inebiHari. Faites que je m'enivre de la croix.

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