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CHAPITRE XVI

Mgr Retord prend la liberté. — Changement de front. — Pacte avec la sainte Vierge. — Conduisez les Annamites par un fil. — En mission. — La journée d'un évêque missionnaire. — Confession des scélérats. — Espérances.

OYANT qu'on ne nous donnait pas la liberté, nous nous sommes avisés de la prendre ; nous nous sommes donc lancés à bride abattue et avons presque toujours agi comme si nous n'eussions rien à craindre. « Telle fut la grande parole de l'évêque missionnaire en 1843.

Tout homme a dans ses qualités ou dans ses défauts une dominante qui marque, d'un caractère spécial et toujours le même, ses paroles et ses actes. La dominante de Mgr Retord fut la force dans l'habileté.

Après avoir compris une situation, ce qu'il faisait très vite, il avait le don rare d'en savoir tirer parti sans hésitation, ni tergiversation. Le coup d'œil était juste et la main prompte.

Thieu-Tri accédant à la demande d'un capitaine français,

et ouvrant aux missionnaires les portes de leur prison, c'était Thieu-Tri moralement vaincu. Les Annamites vont assez souvent jusqu'à l'exagération, dans cette conclusion, que tout acte de prudence est un acte de faiblesse, et que tout acte de faiblesse est l'irrévocable preuve de l'anéantissement du pouvoir.

L'évêque avait de trop fréquents rapports avec eux pour ne pas connaître leur logique. N'en eût-il pas fait cent fois la remarque, qu'à ce moment, elle ne lui eût certainement pas échappé. Les mandarins et le peuple ne s'entretenaient que des Français, du commandant Lévêque, de ses matelots, de son navire ; ils ne se gênaient pas pour en dire du mal, mais leur dernier mot était pour s'étonner de leur puissance et pour l'admirer.

Avec les dispositions assez pacifiques de Thieu-Tri, les succès des Anglais en Chine, les concessions faites à l'Europe par l'Empire du Milieu, l'incident de Tourane prenait des proportions énormes. Si l'on savait en profiter, la situation des Tonkinois catholiques pouvait changer.

Sans doute, les anciens édits faisaient toujours loi, les prisons gardaient leurs confesseurs; sans être recherchées, les accusations contre les chrétiens continuaient d'être accueillies, et les dénonciateurs des prêtres indigènes ne cessaient pas de toucher la prime de leurs délations. Mais il n'y avait plus ou presque plus de martyrs et surtout on ne s'attaquait plus aux missionnaires européens. A quoi bon? puisque le roi les relâchait, et par là même subissait un échec.

Mgr Retord saisit le point précis de cet état de choses, et de suite il marcha de l'avant. Ce fut un revirement complet, un de ces changements de front qui dénotent une étonnante justesse de jugement et une force d'âme extraordinaire dans ceux qui les conçoivent et les ordonnent.

Jusqu'alors les missionnaires s'étaient dissimule's et les catholiques e'taient reste's dans l'ombre. Comme par un coup de baguette magique, les catacombes s'entr'ouvrirent, et e'vêque, missionnaires, prêtres indigènes, chrétiens, apparurent, célébrant solennellement leurs fêtes, élevant des églises, multipliant les réunions. Dans certaines contrées du Nord, le printemps succède brusquement à l'hiver; hier la neige couvrait le sol, aujourd'hui un tapis de verdure la remplace. Tel fut le spectacle que présenta la mission du Tonkin occidental (i).

L'évêque n'avait pas seulement compris la situation générale, il avait saisi le caractère des foules : « Remuez les masses, a dit de nos jours un homme politique, des fêtes, des chants, des rassemblements suffisent pour donner au peuple le sentiment de sa force. »

Retord trouva dans son cœur d'apôtre une inspiration

(i) Dans une lettre à la Propagande du 8 août 1844, Mgr Retord exposait l'état de son vicariat depuis le mois de janvier 1843 ; nous résumons cette lettre. Mort des cinq prêtres indigènes au mois de mars 1843 : Matthias Tân, 5o ans; le 21 décembre 1843, Pierre Thien, 80 ans; le 16 janvier 1844, Ninh, 78 ans ; au mois de mars 1844, Philippe Trac, 5o ans ; le 1 1 juillet, Jean Bac.

A cette époque, il y avait encore onze confesseurs de la foi en exil dans les prisons. Le P. Pierre Khanh, exilé en Cochinchine ; le P. Jean Chat, emprisonné à Ha-tinh ; le P. Laurent Tong, emprisonné à Ha-tinh et condamné à mort avec sursis ; le P. Joseph Duc, emprisonné à Quang-Binh, condamné à mort avec sursis ; le P. Thomas Trieu, arrêté une première fois, puis mis en liberté, fut arrêté une seconde fois, emprisonné à Hunghoa, condamné à mort avec sursis ; le séminariste Joseph Tu, arrêté à Phuc-nhac avec MM. Galy et Berneux, emprisonné à Nam-Dinh, condamné à mort avec sursis ; le séminariste Paul Tinh, emprisonné à Ha-noi, condamné à mort ; le catéchiste Pierre Nghia, exilé en Cochinchine ; un autre catéchiste, aussi appelé Pierre Nghia, condamné'à l'exil en Cochinchine ; le petit séminariste Hanh et le chrétien Xa Loc, condamnés à l'exil en Cochinchine.

En 1843 et les sept premiers mois de 1844, arrestation : d'un séminariste que les chrétiennes délivrèrent; de trois jeunes gens à Ngan-Sau, rachetés pour 240 piastres; de trois des principaux chrétiens de \^inh-tri, lorsque le mandarin de Nam-Dinh vint faire une perquisition; plusieurs prêtres activement recherchés, purent s'enfuir en laissant leurs ornements et les objets des cultes entre les mains des persécuteurs. {Archives des M.-E., vol. 697.)

qui le conduisit par la même route. Mais il mit le Ciel de son côté. Ce n'était pas en vain que, séminariste et jeune prêtre, il était allé se prosterner aux pieds de Notre-Dame de Fourvière ; son âme avait gardé en la Reine des Apôtres un ardent amour et une invincible confiance. Il fit avec elle un pacte filial, dont il a donné la teneur :

« Je vous ai dit : Marie, vous êtes ma mère et je suis votre enfant ; c'est pour la gloire de Jésus, le fruit de vos entrailles, que je veux travailler ; ce sont les âmes qu'il a rachetées de son sang que je veux retirer de la gueule du serpent infernal ; ce sont les brebis confiées à mes soins que je veux paître : pour cela je vais parcourir ma Mission dans tous les sens; j'irai dans les montagnes et dans la plaine ; je voguerai sur les fleuves et sur la mer; j'irai partout où il me sera possible de pénétrer, sans craindre ni les mandarins ni les fatigues ; je prêcherai à voix forte tous ceux qui voudront m'entendre ; et il faudra que vous me protégiez dans toutes mes courses apostoliques, car vous êtes ma mère et je suis votre enfant. Vous corrigerez mes imprudences si j'en fais, vous me retirerez du péril quand je m'y serai trop exposé, et cela ne vous coûtera pas beaucoup, vous êtes si puissante ! je vous confie mon sort, entre vos mains il sera mieux qu'entre les miennes. »

La Vierge sainte écouta cette prière. L'apôtre s'en alla à travers le Tonkin de jour et de nuit, près ou loin des mandarins, dans les villes ou dans les campagnes, il appela à lui des milliers d'hommes et jamais il ne fut arrêté. Les chrétiens hésitèrent d'abord un peu à entrer dans cette voie, si différente de celle qu'ils avaient jusque-là suivie. L'évêque leur eut bientôt expliqué que c'était la conséquence nécessaire de l'état actuel. Puisque le roi rendait la liberté aux Français, puisque les mandarins n'osaient plus

les arrêter, c'est qu'ils avaient peur. Pour les chrétiens, le moment de se montrer était donc venu. Peut-être même, car il ne redoutait pas la franche gaieté, leur répéta-t-il le mot du gascon : « Si tu recules, j'avance... »

Les Tonkinois ont l'esprit trop délié pour ne pas saisir de telles conclusions. Et, d'ailleurs, Retord n'eût guère toléré d'hésitation. Lorsqu'il voulait une chose, il la voulait bien, et lorsqu'il l'avait nettement formulée, il entendait qu'elle s'accomplît. « Conduisez les Annamites avec un fil, disait Mgr Cuénot, mais ne lâchez jamais ce fil. » Retord n'a pas formulé la théorie, il l'a pratiquée.

Les chrétiens savaient très bien à qui ils avaient affaire, la force et la bonté de leur chef ne leur avaient pas échappé. Ils ne lui refusèrent rien, ni leur temps, ni leur argent. L'évêque l'a dit, l'évêque le veut, et ils marchaient, moins encore par obéissance que par affection. Car, quoi qu'on en ait dit, ils ont l'affection vive et la reconnaissance vraie. Ils sentent très bien le degré de dévoûment que le missionnaire a pour eux, ils essaient d'y répondre.

Et quand je dis dévoûment, je ne parle pas uniquement de celui qui a inspiré au missionnaire d'abandonner parents et patrie, il y a si longtemps qu'on l'a dit aux néophytes et qu'ils le voient, ils ont fini par s'y habituer; mais de ce dévoûment qui consiste à se dépenser, par petits morceaux en quelque sorte, à les bien recevoir, à les bien traiter, à les écouter, à être généreux, à prendre intérêt à leurs affaires domestiques, sans négliger le soin de leur âme, à souffrir sans se plaindre les incommodités de leur pays, à admirer leurs coutumes, à connaître leurs gloires nationales et à leur en parler avec respect. A qui saura agir ainsi les Annamites seront profondément attachés, ils seront les fidèles de Dieu d'abord, les siens ensuite.

Telle e'tait la conduite de l'e'vêque vis-à-vis d'eux, aussi les maniait-il comme une pâte molle qui, sous son action, devenait résistante.

Il avait de'jà, les années précédentes, mais plus secrètement, parcouru la province de Nghé-An; il passa alors dans la province de Ninh-Binh, et inaugura en grand un nouveau système d'évangélisation. Il prit avec lui plusieurs prêtres européens et indigènes, et alla avec eux de paroisse en paroisse, appelant successivement au village principal les habitants des chrétientés voisines.

Ceux-ci arrivaient aussitôt, revêtus de leurs habits de fête, verts, bleus, rouges, noirs, à manches larges ou étroites, portant à la main de petits paquets de poissons secs et de riz cuit, qu'ils avaient enveloppés dans des feuilles de bananiers ou des écorces de palmier, et liés avec des cordes faites de filaments d'aréquier. Ils logeaient chez des amis, à l'église, au presbytère, pendant quatre ou cinq jours, qui étaient de grands jours, suivant leur expression, puisqu'ils commençaient avant l'aurore pour s'achever au milieu de la nuit suivante ; de saints jours, car on y priait le Seigneur de tout son cœur ; d'heureux jours, puisqu'on y retrouvait la paix de l'âme.

L'évêque a décrit ses expéditions apostoliques, participant à la fois d'un pèlerinage et d'une mission :

« Voici en peu de mots comment nous procédons :

« On élève une grande baraque en bambous et en paille ; on l'orne de tentures à l'intérieur, on y dresse un autel qu'on décore le mieux possible: c'est là notre cathédrale, c'est là que nos chrétiens se rassemblent le soir pour réci-

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ter leurs longues prières, pour faire le chemin de la croix, entendre l'instruction et la lecture que leur fait un catéchiste ; et tous ces exercices se prolongent bien avant dans la nuit. C'est là que le matin, bien avant l'aurore, ils se réunissent de nouveau pour entendre le sermon et la sainte messe, pendant laquelle des jeunes filles chantent à l'envi des prières correspondant à toutes les parties du saint sacrifice ; c'est là que nos néophytes venus de loin, couchent pendant la nuit et mangent durant le jour.

« Quant à nous, une partie de notre journée se passe à recevoir la visite des chrétiens, qui de toutes parts nous apportent, avec leurs présents, l'expression filiale de leurs respects et de leurs félicitations, nous exposent leurs misères, nous expliquent leurs différends; et nous les égayons par le récit de mille histoires pieuses, nous les réjouissons par le bon thé que nous leur faisons boire, nous les consolons dans leurs peines, nous les réconcilions entre eux et les ramenons à Dieu par nos exhortations et nos encouragements.

« Grande est la multiplicité des affaires qu'ils viennent nous soumettre, qu'il faut à toute force décider, grande aussi l'importunité de leurs demandes de chapelets, croix et médailles ; Dieu en soit encore béni. Je me fâche souvent très fort, j'enfle le son de ma voix, je prends un air rébarbatif; alors ils se taisent, mais si j'ai le malheur de rire sous cape tant soit peu seulement, aussitôt ils reviennent à la charge, et je ne puis les renvoyer qu'après avoir cherché dans le fond de mon coffre de vieilles médailles que je leur donne, et qu'ils reçoivent avec un contentement et une joie inexprimables. »

Ce que Mgr Retord racome en général de ses campagnes apostoliques, ses missionnaires l'ont détaillé. « Il était, nous

disent-ils, d'un grand sens pour re'soudre promptement les questions les plus délicates et les plus difficiles ; il savait allier admirablement la bonté du père avec l'autorité du supérieur; un seul mot de reproche faisait trembler tout le monde, et cependant les vieillards, les pauvres, les enfants, s'approchaient de lui sans crainte, toujours sûrs d'être bien accueillis » (i).

Ainsi se passait la journée. Bien peu d'hommes en ont d'aussi occupées; elle n'était cependant pas encore achevée.

Le soir, les catéchistes réunissaient et instruisaient les enfants de la première communion et les néophytes. Des jeunes gens étaient désignés pour faire la patrouille autour du hameau, d'autres pour maintenir l'ordre dans l'église.

L'évêque et les missionnaires entraient au confessionnal et y restaient jusqu'à minuit. Tout était alors en mouvement dans le village; on entendait prier, étudier, chanter, avec un merveilleux entrain, et Mgr Retord jouissait à plein cœur.

« Rien ne m'est plus agréable que de voir cet empressement de nos Tonkinois à s'instruire et à s'approcher des sacrements ; mais aussi rien n'est plus fatigant pour le corps que ces longues séances qu'il faut passer au confessionnal ; Dieu en soit béni. »

Les catholiques du Tonkin sont excellents, ils ont la foi robuste et le repentir facile. Mais ils venaient de traverser une terrible persécution, plusieurs d'entre eux avaient faibli, d'autres avaient conclu avec leur conscience des compromis d'une déplorable timidité. Ils avaient donc grandement besoin de ces ébranlements qui les jetaient palpitants au saint tribunal. Presque tous y venaient aisément, d'ail-

(i) Charbonnier.

leurs la confession ne les effraie pas, ils croient beaucoup à l'indulgence du prêtre et plus encore à celle de Dieu. Ils ne diraient point avec le poète :

Nos fautes... ont causé nos souffrances, Peut-être qu'en restant bien longtemps à genoux, Quand il aura béni toutes les innocences, Puis tous les repentirs, Dieu finira par nous.

Ils sont convaincus que Dieu commencera par eux.

Ils préfe'raient cependant l'absolution de l'évêque à celle des simples prêtres et délaissaient les trois ou quatre missionnaires présents dans l'église pour aller vers le vicaire apostolique.

Leur ardeur dégénérait même en tumulte : ils entraient précipitamment quatre ou cinq au confessionnal et, la place prise, il était impossible de la leur faire quitter.

Un soir à Ke-dam, afin de mettre un terme à cette obsession, Mgr Retord appela son diacre et lui murmura quelques mots. Interprète plus ou moins fidèle, celui-ci publia à haute voix, que les scélérats, les brigands, les voleurs, enfin ceux dont la conscience était chargée de tous les crimes, auraient seuls le privilège de se confessera l'évêque. Plus de cinquante personnes entourèrent aussitôt le saint tribunal, se disputant la primauté du rang, énumérant leurs titres à cette préférence, se faisant le plus noirs possible et se diffamant à l'envi pour obtenir la faveur d'être entendus de leur premier pasteur.

Le lendemain, la besogne de la veille recommençait. Parfois le catéchiste prévenait l'évêque que, dans cette paroisse, cinq ou six pécheurs endurcis ne voulaient pas aborder l'église ; et alors Mgr Retord prenait les grands moyens, de grands moyens qui eussent été petits, si la foi et l'affection ne les eussent soutenus.

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Il déclarait qu'à tel jour il bénirait le village, à tel autre jour, les petits enfants, qu'il célébrerait une messe pour la prospérité des chrétiens de la paroisse. « Mais, sachez-le bien, ajoutait-il, je ne veux point bénir les enfants de ceux qui refusent d'observer leurs devoirs religieux, ni offrir pour eux le saint sacrifice. »

La menace épouvantait plus que les sermons ou les reproches, elle frappait au cœur les malheureux dont la foi restait vivace malgré les défaillances ; leur désir de la bénédiction du Pasteur les amenait repentants à ses pieds. Si ce moyen ne réussissait pas, Mgr Retord en appelait à sa prière de prédilection, le chemin de la croix. Il prescrivait à la paroisse entière de le faire, et le succès couronnait ordinairement cette ferveur.

Aussi avait-il établi la pratique de cette dévotion dans toutes les paroisses de son vicariat. Hommes, femmes, enfants, tous savaient par cœur les réflexions sur chaque station : « Rien, disait-il, n'est plus attendrissant que d'entendre nos chrétiens réciter ces méditations dans leur langue chantante, sur un ton triste et doux et avec un merveilleux accord. Oui, leurs gémissements sur la cruelle agonie de Jésus, dans ces pays lointains et idolâtres, dans cette vallée d'exil et de larmes, sont encore plus touchants que ceux des enfants d'Israël sur les rives du fleuve de Babylone. »

S'il survenait une fête, les fidèles accouraient plus nombreux; l'évêque célébrait la messe en plein air, sur une estrade élevée à la hâte. D'interminables processions se déroulaient à travers le village et s'étendaient dans la campagne. L'Annamite aime les distractions bruyantes, les réunions nombreuses, les couleurs brillantes, tout l'apparat plus ou moins comique des drapeaux, tam-tams, sabres

et lances de bois doré; ce jour-là il rayonnait, prenant sa revanche des heures sombres et silencieuses de la persécution. Le complément indispensable de toute cérémonie, un grand festin que les invités s'offraient à eux-mêmes, terminait la solennité.

Certains détails auraient pu choquer des Français, excellents civilisateurs, empressés et généreux, mais comprenant difficilement que leurs pratiques ne peuvent et ne doivent pas être universelles.

(( Peut-être, leur disait Retord, voudriez-vous nous faire changer quelque chose dans nos cérémonies et nos habits religieux ? Dans ce cas, vous passerez ici pourun hérétique, on vous poursuivra comme un excommunié, car nos Annamites sont persuadés que la religion étant l'œuvre de Dieu, elle est immuable comme Lui et doit être aujourd'hui absolument comme dans les temps passés, et si on leur disait qu'en France il y a des diocèses où les prêtres ont dans un temps suivi le rit romain, porté le surplis, la barrette, le chapeau rond et la soutane sans queue, et dans d'autres ils avaient un rit particulier, portaient le rochet, le bonnet carré, le chapeau tricorne et la soutane à queue, ils en seraient grandement scandalisés; ici on peut bien perfectionner et embellir ce qui existe déjà, ce que les anciens ont établi, mais il faut le faire avec prudence et comme insensiblement, sans toucher aux anciennes choses. «

Après deux ou trois semaines écoulées dans ces travaux qui régénéraient une paroisse, l'évêque pliait sa tente et la portait ailleurs. Le départ était touchant, pénible

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aussi par l'émotion des chrétiens. « C'était une explosion de larmes et de soupirs. » Tous pleuraient en le suivant bien loin du village, traversant les champs, roulant dans les fossés, courant dans l'eau jusqu'aux genoux, répétant mille fois leurs adieux, joignant les mains ou s'agenouillant dans la boue pour baiser encore l'anneau épiscopal. Des groupes de 25 à 3o hommes l'accompagnaient jusqu'à la paroisse voisine. La torche allumée en main, car on voyageait surtout la nuit, les chants ou les prières sur les lèvres, ils formaient une sorte de cortège triomphal, et les païens, que leur marche éveillait, disaient avec un respect mêlé de crainte : « Voilà le roi de la religion qui passe » (i).

Ranimés par cette audace heureuse, fortifiés parla prière et la grâce, les Annamites ne redoutaient plus rien. Cette hardiesse n'empêchait cependant pas plusieurs d'entre eux d'employer de ces petits expédients dont l'humanité ne se débarrasse jamais complètement : ils prévenaient les chefs de canton et les mandarins inférieurs, que peut-être dans telle semaine ils feraient une fête religieuse et leur en demandaient humblement l'autorisation. Si ceux-ci accordaient bénévolement, les solliciteurs les en remerciaient avec de profondes inclinations ; s'ils avaient l'air de menacer, ils ajoutaient une ou deux barres d'argent à leur prière et le traité de paix était signé.

L'évêque jouissait du présent, il avait confiance en l'avenir :

[i) Il serait trop monotone de suivre pas à pas Mgr Retord; mais comme plusieurs de nos lecteurs désireront peut-être savoir l'itinéraire de son voyage, nous donnons, d'après une de ses lettres datée de janvier 1846, les principales stations de sa visite pastorale. Travaux apostoliques à Ke-non, visite à Ke-dam, à Ke-suy, à Lang-doan, à But-dong, à Hoang-nguyen, à Bai-vang, à Ke-luong, à Tan-do, à Ke-tru, à Ke-la, à Yen-duyen, à Tachbich, à Phung-quang, à Ke-set, à Son-mieng, à Nam-xang. Retour à Ke-non. (Archives des M.-E., vol. 6g3, p. 827-860.)

« Déjà, disait-il, notre navire qui avait été démâté, qui avait vu périr son pilote et décimer son équipage, notre petit navire qui faisait eau de tous côtés, et dont le naufrage paraissait inévitable, le voilà radoubé; son équipage est au complet, capitaine, officiers, matelots, rien n'y manque; ses mâts et ses voiles sont remis en état; tout le pont, réparé à neuf, est couvert de passagers mieux aguerris. Il est vrai, la tempête souffle toujours; mais dégagé des récifs et des écueils les plus dangereux, le vaisseau est lancé en haute mer, où il lutte avec avantage contre les flots et les vents.

« Les choses étant ainsi, et protégés de Dieu comme nous le sommes^ secourus par les prières et les aumônes des pieux associés de l'Œuvre de la Propagation de la foi, je défie la persécution de nous exterminer, dût-elle y employer vingt ou trente années de rage. Et non seulement je la défie d'anéantir l'Eglise annamite, mais même je l'avertis, qu'avec la grâce Dieu, j'espère tous les ans grossir notre troupeau de plusieurs centaines de néophytes, pris dans les rangs du paganisme. Ainsi donc courage, confiance et prière ! »

Les gouverneurs des trois provinces de Nghe-An, de Ha-noï et de Nam-Dinh essayèrent bien de s'opposer à ces manifestations, ou tout au moins de faire croire à leurs administrés qu'ils voulaient les empêcher : ils lancèrent un édit contre les catholiques. Celui de Nam-Dinh vint bloquer Vinh-tri, mais il se contenta d'emmener trois chrétiens.

Deux prêtres indigènes furent arrêtés, des villages bloqués,Les P. P. Masson et Barbier durent changerde demeure pendant quelques jours. Puis, tout retomba dans le calme. A la façon des projectiles qui manquent leur but, l'édit fit

quelque bruit et excita quelques mouvements suivis d'une complète immobilité. Plus que jamais digne du titre de roi de la religion, l'évêque continua ses travaux.

Il termina l'anne'e 1844 à Bai-vang, où il avait un séminaire, et le jour de Noël, il fit une ordination de quatorze lévites.

Beaucoup de païens s'étaient glissés parmi les fidèles pour jouir de ce pieux spectacle. « Ces journées, disait Retord, sont pour l'âme des journées de vie et de joie, mais de mort pour le corps. Point de repos pendant le jour, ni de sommeil pendant la nuit; on oublie presque de se nourrir, ou si l'on mange, c'est sansj appétit et presque rien. Vivent les travaux! avec eux le temps passe inaperçu comme un songe, il fuit avec plus de vitesse que l'éclair, les années finissent lorsque à peine on les croyait commencées. Notre vie n'est qu'un souffle.

« Croiriez-vous que je suis déjà vieux, moi qui, il n'y a que deux jours, étais encore enfant? Si vous en doutez, venez voir mes cheveux et ma barbe qui commencent à blanchir, et vous serez convaincu. »

Peut-être aurait-il pu ajouter cette pensée d'une reine :

« que les cheveux blancs sont comme l'écume qui frange la

vague après la tempête ». Il préférait cette parole d'homme

d'action : « C'est égal, vieux ou jeunes travaillons toujours

jusqu'à la mort avec le même courage et la même joie. »

En transcrivant ces dernières lignes, un souvenir personnel se glisse sous ma plume. Le 21 septembre 1890, au Séminaire des Missions Etrangères, le cardinal Richard, archevêque de Paris, venait de sacrer deux évêques missionnair es(i), et en leur faisant ses adieux, il leur dit

(i) Mgr Kleiner, évêque de Mysore, et Mgr Mutel, vicaire apostolique de la Corée,

cette parole des grands serviteurs de l'Eglise et des âmes : « Messeigneurs, travaillons, travaillons jusqu'à la mort (i). »

(i) Voici le nom de tous les membres du cierge' de la mission du Tonkin occidental en 1844. — 2 évêques : Mgr Retord, vicaire apostolique, Mgr Gauthier, coadjuteur. — 6 missionnaires : Masson, premier provicaire général, Jeantet, second provicaire général, Simonin, Taillandier, Barlier, Titaud, — 76 prêtres indigènes (avec la date de leur ordination). (1801) André Doan, Pierre Ly. (1804) Joseph Hoan. (1806) Etienne Hien, Pierre Ninh, Paul Thanh. ri8o8) Thomas Lâm. (1810) Jean Quyèn, Pierre Khanh, Pierre Triêm. (181 3) Pierre Tuyên, J.-B. Hiên, Marc Cung, Laurent Tang, Pierre Tân. (1817) Jean Duyèt, Pierre Kim, Thomas Chiêu, Benoît Daong, Pierre Tien, Jean Huy. {1818) Benoît Thanh, Benoît Thuong, Paul Toan, Augustin Khâm. (1823) Paul Phô, François Tin, Luc Hoa, Jérôme Trach, Pierre De, F.-X. Sung, André Mau, Pierre Cân, Pierre Thach, Benoît Daong, Jean Nghia. (1827) Paul Thê, André Linh, Pierre Luu, Pierre Thao, Jean Duc, Paul Viôm, Pierre Dong, Paul Hô, Pierre Ly. (i83o) Jean Thiêu, Thaddée Lang, J.-B. Tu. (i835) Jérôme Tuân, Dominique Trinh, Pierre Thâp, J.-B. Hô, Thomas Triêu, Paul Hanh. (i838) Alexis Thuc. (184°) Pierre Dinh, Jacques Liêm, Augustin Vân, Jean Chat appelé aussi Phac, J.-B. Nghi. (141) Pierre Chuyên, Paul Dieu, Jean Chat, appelé aussi Chân, Pierre Huy. (1842) Sylvestre Khâm, Mathias Câm, Jacques Truc, Paul Cat, F.-X. Chân, Ange Xuyen, Joseph Nhân, Antoine Xuân. (1843) Pierre Viôt, Marc Dièn, Sylvestre Phuong. (1844) André Thuong, Mathias Tué. {Archives M.-É., vol. 697.)

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