CHAPITRE XVII
L'année 1845. — Retour du P. Charrier. — Lettres de Mgr Retord à ses amis de France. — Un souvenir de la famille Zacharie. — Appel aux séminaristes de Lyon. — André Castex. — La vaccination. — Reprise des travaux. — Les concours. — Deux pères Charrier.
^ES années ressemblent à des boîtes à surprise ; on ne sait jamais ce qu'elles renferment avant de les avoir ouvertes.
L'année 1845 débuta par une joie. Un des anciens prisonniers de Hue, un des missionnaires délivrés par le commandant Lévêque, rentra au Tonkin : le P. Charrier, le compatriote de Mgr Retord.
« C'était le guerrier revenant victorieux d'une longue et
périlleuse campagne, l'athlète de la foi auquel un seul coup de sabre a manqué pour en faire un illustre martyr. »
La réception eut lieu à Hoang-Nguyen (i), elle fut quasi royale. A la nuit tombante, un courrier accourut annonçant que le P. Charrier approchait. Des hourras répétés saluèrent la nouvelle, et la torche d'une main, la rame de l'autre, cinquante hommes s'élancèrent sur leurs barques et voguèrent à sa rencontre. Les élèves achevaient la décoration du collège, dépeçaient un buffle pour la fête du lendemain, accordaient leurs guitares, essayaient leurs tambours. Retord a laissé parler son cœur en racontant ce retour :
« Une vigie, montée sur un arbre, embrassait l'horizon pour signaler l'approche de la flottille lumineuse. Elle l'a aperçue. Le voilà ! Aussitôt M. Titaud, le P. Ligne (2) et moi, nous nous avançons jusqu'aux portes du village : « Eh ! Monsieur le Saint, arrivez donc vite. » — « Ah ! dit-il, c'est donc vous. » Et il descendit à terre.
« Comme nous nous embrassâmes fortement ! Comme nos cœurs étaient inondés de joie ! A ce moment, nos élèves entonnent le Te Deiim^ le tambour bat, la musique joue, nous allons à l'église, où nous chantons d'une voix de tonnerre le Laudate Domimim, et où je donne solennellement la bénédiction pontificale. »
Le missionnaire arrivait de Lyon en ligne directe, une ligne qu'il avait mise dix mois à parcourir; mais qu'étaient ces dix mois pour celui qui avait quitté la France en i83i ? Les causeries furent longues, l'arrivant avait tant de questions à poser et de réponses à faire : le Tonkin, les chrétiens, le roi, son ancienne paroisse et puis les parents, les
(i) Source jaune.
[p.) Un prêtre indigène dont Mgr Retord traduit le nom.
amis de l'évêque qu'il avait visités. Il était allé à Renaison,
à Saint-André d'Apchon, il avait prêché à Saint-Georges,
à Notre-Dame de Fourvière.
« Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance ! »
Retord respirait un parfum du pays ; la vision d'un passé très cher se dressait devant lui ; et puis, à travers les années, les choses et les hommes s'embellissent, comme les couleurs à travers les prismes.
Personne ne l'avait oublié, il en fut ému. Ces affections qui le suivaient depuis 14 ans sur la terre étrangère lui semblèrent plus douces. Lui aussi les avait conservées, car il y avait place pour tous les nobles sentiments dans sa large poitrine. Il le dit en termes émus :
« Que je vous remercie de penser à moi ! J'en suis ravi, je ne sais rien de meilleur, et je voudrais mieux vous exprimer ma joie et ma reconnaissance : vous me connaissez assez pour deviner tout, tout ce qui remplit mon cœur. »
Il mêle à son merci la pensée du ciel, qui seul fait les souvenirs bons et durables, recommandant aux prières de tous sa mission, ses chrétiens, lui-même.
« Ames pieuses de Lyon, vous mes anciens amis, mes enfants spirituelles de Saint-Georges, soyez le Moïse qui prie sur la montagne d'Horeb, les mains élevées vers le ciel; nous, dans ces plaines asiatiques, nous serons les guerriers qui combattent contre les ennemis du peuple de Dieu. Oh ! que vous avez à Lyon une belle montagne d'Horeb, et combien il fait bon prier sur son sommet ! Que de grâces en découlent par les mains de Marie, par l'intercession de Notre-Dame de Fourvière ! »
Il avait pour exhorter à la piété des mots charmants que n'eût pas désavoués saint François de Sales.
« Déjà il me faut vous dire adieu. Eh bien oui, adieu jusqu'au revoir dans le ciel. Conservez bien la robe blanche de la pureté et le large chapeau de l'humilité et le grand châle de la charité et la belle ceinture de la vigilance. Que votre lampe ne s'éteigne pas. Ne perdez pas de vue Jésus et la croix, Marie et ses douleurs. Grimpez toujours courageusement pour arriver jusqu'aujhaut du Calvaire et là mourir avec Jésus, pour ressusciter et vivre éternellement avec Lui. Adieu encore. »
En causant ainsi des jours d'autrefois, des amis petits et grands, les réminiscences lui reviennent en foule ; il les rappelle d'un ton si enjoué, que l'on se demande, en lisant quelques-unes de ses lettres, si c'est bien le grand évêque Retord, le roi de la religion catholique au Tonkin, qui parle ainsi. Oui, c'est lui, pourquoi pas ? A-t-il perdu le droit d'être bon et doux parce qu'il est grand ?
« Je me souviens bien clairement de ma dernière visite à la famille Zacharie. Je vous charge aussi de l'aller voir pour moi, vous regarderez si la coche que je fis au rouet •existe encore, car dans ma dernière visite, accompagné de M. Cheynet, je fis cette entaille, en disant: « Quand je <( serai loin d'ici et qu'on verra cette marque, on dira : c'est « M. Retord qui a fait cela quand il était à Saint-Georges ; « il était bon enfant, mais qu'il était donc farceur! Pauvre « M. Retord, où est-il maintenant ? »
Et cette autre lettre, écrite à un jeune homme qu'il avait connu enfant et qui, devenu séminariste, avait voulu se recommander à ses prières :
« Tu me demandes si je me souviens de Berthet, du petit Berthet, le fils du boulanger du Pont-Neuf à Saint-Georges. Oh ! oui, je m'en souviens fort bien, et si j'étais peintre je pourrais, sans le voir de nouveau, en tracer un portrait
très ressemblant ; bien entendu que je ne le peindrais pas teLqu'il est maintenant, un grand M. Berthet sous-diacre et peut-être même prêtre, parce qu'il doit avoir beaucoup changé en hauteur, en largeur, en grosseur, mais je le peindrais tel qu'il était autrefois, un petit Berthet à figure ronde et rouge, aux yeux noirs très éveillés, avec des cheveux qui frisaient mal. »
Un regret suit l'évocation de la figure enfantine, regret qu'il n'exprimerait plus aujourd'hui, car Lyon est noblement représenté au Séminaire des Missions Etrangères :
« S'il vous plaisait de ceindre l'épée des forts et de venir combattre dans nos rangs, ce serait une chose très excellente; mais il paraît que vous avez trop peur d'être martyr et d'aller au ciel de bonne heure. Gomment se fait-il que le séminaire de Lyon, qui autrefois fournissait plusieurs sujets pour nos missions, n'en fournit plus maintenant ; avez-vous donc tous dégénéré de vos ancêtres? Comment ! parmi les jeunes prêtres de Lyon, pas un ne s'est offert pour accompagner M. Charrier à son retour au Tonkin! »
Oh ! le Tonkin, c'était tout son amour, il aurait voulu multiplier le nombre de ses apôtres, il se dévouait corps et âme à son salut. Les lettres à ses amis de France ne détournaient pas son regard du champ de bataille, d'ailleurs elles lui prenaient si peu de temps! à peine quelques heures de la nuit.
Les rares survivants, parmi ses compagnons d'armes, nous racontaient, il y a une quinzaine d'années, qu'après ses longues journées de prédication ou de confession, vers onze heures ou minuit, l'évêque prenait sa plume, et avec une rapidité prodigieuse, il écrivait sans s'arrêter, d'une écriture large et régulière, huit à dix pages qu'il terminait par un superbe paraphe. Il ne se contentait pas de raconter,
les nouvelles de sa mission, il y ajoutait les événements les plus intéressants de la mission des Dominicains espagnols, qui sans lui eussent été inconnus en France. C'est ainsi que, pendant son séjour à Macao, il avait fait le récit du martyre des PP. Thrach et Hoa, plus tard il écrira le martyre de Mgr Diaz, le pillage de deux grandes paroisses du Tonkin central, Bui-Chu et Ngoc-duong. Beaucoup de ces lettres étaient publiées dans les Annales de la Propagation de la foi ; et ceux qui ont aujourd'hui l'âge de vieillard se souviennent encore du frisson qu'elles faisaientcourir dans leurs veines, soulevant l'enthousiasme, excitant le courage, jetant dans l'âme les plus nobles ardeurs.
De nombreuses vocations apostoliques ont germé et grandi à la lecture de ces pages, que l'on dirait, suivant une expression forte et vraie, « écrites avec du sang d'apôtre et de martyr ».
Il tenait beaucoup, en effet, à donner aux Annales la primeur des nouvelles des missions; il s'en exprimait en ces termes :
« C'est dans les Annales de la PropagatioJi de la Foi que doivent paraître en premier lieu les documents importants et les nouvelles intéressantes des missions ; l'intérêt de votre œuvre admirable, la pieuse avidité des associés, la gloire de l'apostolat, la reconnaissance des missionnaires pour les bienfaits signalés qu'ils reçoivent de vous, le veulent ainsi. Pour ces motifs, chaque fois que j'ai écrit ou que j'ai eu entre les mains des lettres ou des relations que j'ai pensé pouvoir intéresser et édifier vos fervents associés, je vous les ai adressées directement ou par l'ititermédiaire de notre Séminaire de Paris. «
Quelques mois après M. Charrier, arriva de France un
jeune missionnaire du diocèse de Toulouse que Mgr Retord aspirera plus tard à nommer son successeur, André Gastex (i). Mais, hélas ! au lieu de lui laisser son manteau, il devait, entre deux sanglots, graver son épitaphe par ces simples mots d'une éloquente concision ;: « Enumérer ses qualités éminentes serait tracer l'idéal d'un apôtre. »
Sur la demande de l'évêque, Gastex avait apporté du vaccin. Les Annamites ignoraient ce préservatif d'une maladie qui, chaque année, faisait parmi eux d'effrayants ravages. A certaines époques, la moitié des enfants mouraient de la variole. La première inoculation se fit à Hoangnguyên et eut un plein succès. L'opération fut enseignée aux prêtres indigènes et aux catéchistes et pratiquée dans les villages ; le remède se propagea rapidement.
« Je ne saurais vous dire, écrivait le vicaire apostolique, à combien d'enfants nous avons déjà inoculé le vaccin; chaque jour il nous en vient de grosses troupes. L'empressement que mettent les parents à nous apporter leurs enfants et la confiance qu'ils ont en cette opération sont quelque chose d'élonnant, aussi j'espère que nous pourrons annuellement sauver un tiers des générations naissantes. »
Le bienfait fut immense ; il doit être compté parmi les services que les missionnaires ont rendus au Tonkin. Qui se le rappelle?
De Hoang-nguyen, où il avait goûté tant de joies, Mgr Retord repartit pour ses courses apostoliques, pendant que M. Gharrier retournait à son ancienne paroisse. Le cœur très aimant de l'évêque eut alors la plus charmante définition de la séparation: « G'est le devoir qui vous jette vous et votre bonheur loin l'un de l'autre. »
^i) Parti de France le 10 mars 1845.
2io MONSEIGNEUR RETORD
Prenons la liberté ! e'taitplus que jamais son mot d'ordre. Il venait d'apprendre qu'en Cochinchine Mgr Lefebvre, emprisonné, avait été délivré par l'intervention du commandant français Cécille. Dans ces conditions, il était bien évident que les mandarins seraient moins que jamais disposés à arrêter les prêtres français.
Les visites pastorales, avec leurs fêtes, leurs processions, leurs réunions de fidèles, continuèrent donc plus nombreuses, elles eurent lieu cette fois dans la province de Ha-nôi.
Pendant les fêtes religieuses avaient lieu les célèbres concours pour la récitation du catéchisme.
Ces concours remontent au moins à la première moitié du xviii^ siècle ; ils avaient été institués pour achever l'étude de la doctrine catholique en entretenant l'émulation ; un peu négligés pendant les grandes persécutions de Minh-Mang, ils recommencèrent plus solennels.
Ils étaient fixés au dimanche, et pour y prendre part les chrétiens arrivaient dès le samedi. Le lendemain, jour du concours, chaque paroisse se groupait, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, autour d'un poteau portant sur une large affiche le nom de chaque chrétienté.
A un second poteau plus élevé était appendu un placard écrit en grands caractères chinois, proclamant les beautés du catholicisme, la nécessité et les avantages de l'étudier, et rénumération des différents prix, croix, médailles, chapelets qui seraient décernés aux vainqueurs.
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Au milieu de l'assemblée e'tait dressée une estrade pour les candidats et des sièges pour les catéchistes examinateurs.
« Lorsque tout est prêt, raconte l'évêque, des jeunes gens vont chercher la table sur laquelle sont placés les prix, et l'apportent solennellement, au son de la musique, au lieu du concours. Alors les examens commencent. Toutes les chrétientés passent chacune à leur tour; les hommes d'abord, puis les garçons, les femmes, les filles, les enfants ; ils viennent par pelotons s'asseoir sur les nattes qui leur sont préparées; là ils doivent répondre, sans la moindre faute, à trois ou quatre demandes du catéchisme prises au hasard, et résoudre trois objections, ou donner trois explications sur quelques points difficiles.
« Or ces objections, déterminées d'avance, ne sont pas les mêmes pour chaque division.
« Si le groupe qu'on interroge répond bien à tout, on l'en félicite par quelques coups de cymbale et de tambour ; s'il se trompe, un notateur marque la faute; et à la fin de la journée, lorsque tous ont subi leur examen, et qu'on a compté les bons et les mauvais points, les prix sont distribués selon le mérite des candidats. »
Malgré la bravoure que leur inspirait l'évêque, les Annamites, nous l'avons dit, n'étaient pas sans redouter que l'éclat de ces fêtes n'amenât la compromettante visite des mandarins ; aussi s'avisaient-ils parfois de stratagèmes qu'ils inventaient avec une facilité surprenante et qu'une morale bien sévère oserait seule condamner. Le retour du père Charrier leur fournit une occasion dont ils se hâtèrent de profiter.
A l'arrivée de leur premier pasteur dans une paroisse, les chefs allaient trouver le mandarin :
« Grand homme, lui disaient-ils, notre père, M. Char-
rier, ce missionnaire renvoyé en Europe par le roi les années précédentes, est revenu nous visiter. »
Peut-être y avait-il quelque malice dans cette prudence, et, tout au fond de leur cœur, les chrétiens éprouvaient-ils une certaine jouissance en prononçant ces mots « le missionnaire renvoyé par le roi est revenu nous visiter ». Qu'il saisît ou non l'intention, le mandarin restait impassible et répondait avec nonchalance :
« Eh bien, qu'il vous visite ; ce n'est pas moi qui chercherai à l'arrêter de nouveau; à quoi bon? il faudrait encore le conduire à Huê, puis le roi d'Europe enverrait encore des navires le réclamer; ce qui ne servirait qu'à nous susciter des embarras, ainsi qu'à notre jeune prince, et cela sans aucun profit pour personne. »
Dans le district visité par M. Charrier, les fidèles racontaient la même histoire qui, cette fois, était véridique. Il y avait ainsi deux pères Charrier, le vrai et le faux, protégés par le même argument. Un paratonnerre suffit parfois à protéger plusieurs demeures.
Pendant ce temps, le second provicaire général de la mission, M. Jeantet, réchauffait la piété des chrétiens par l'établissement d'une confrérie de la Sainte-Vierge et du Sacré-Cœur, et par une association littéraire dont le règlement était divisé en douze articles, « autant d'échelons, disait l'auteur, qui aideront les associés à monter au ciel. »
Les principaux articles obligeaient les associés à réciter, chaque jour, la Salutation angélique et deux invocations des litanies de la sainte A^ierge : Refuge des pécheurs^ et Reine conçue sans pe'ché; chaque semaine, de plus longues prières en l'honneur de Marie, à se confesser et à communier deux fois par an, à prier pour les défunts, à se
réunir une fois par an en assemble'e générale, et enfin à pratiquer toutes les œuvres de zèle et de charité compatibles avec leur situation. Mgr Retord approuva les projets du saint missionnaire, pria Rome de les bénir, et bientôt il eut la joie de voir sa demande agréée et l'œuvre prospère.
IDOLES BOUDHIQUES t MUSICIENNES DE LA COUR CELESTE