CHAPITRE XVIII
A travers le Tonkin. — Arrestation de M. Titaud. — Le Roi de la religion. — Un mandarin qui ne comprend pas le Pater. — Les bonzes. — Les conversions. — Ke-non. — Repos.
|es visites pastorales se succédèrent. En trois ans, Mgr Retord parcourut presque toutes les paroisses du Tonkin occidental, depuis l'extrémité de la province de Son-tay jusqu'à celle du Thanh-hoa. Aguerris par l'habitude et par le succès, les Annamites continuaient à lui faire d'éclatantes réceptions.
Il se hâtait de les raconter à ses amis, toujours en verve dès qu'il s'agissait de parler de ses chrétiens.
« Nous partîmes pour Ke-luong vers la fin de janvier. Il faisait froid, c'était la nuit, et la nuit était noire ; mais quand, au plus fort des ténèbres, nous arrivâmes près du terme de notre voyage, l'obscurité se changea soudain en un jour brillant.
« Toute la paroisse de Ke-luong était venue à notre rencontre avec des torches allumées et je ne sais combien de dizaines de barques; les jeunes gens, fiers de leur musique et de leurs tambours, escortaient notre nacelle et faisaient un épouvantable vacarme ; les femmes et les filles suivaient à quelque distance, en chantant des cantiques. C'est ainsi que nous arrivâmes à notre collège, passant triomphalement au milieu des villages païens, dont les habitants sortaient tout ébahis, pour voir celui qu'ils appellent le roi de la religion.
« Au début de nos travaux, tout paraissait froid ; mais bientôt il se fit un ébranlement, le pays s'électrisa et nous fûmes accablés d'ouvrage ; nous prîmes tant et de si gros poissons que nos filets rompaient. »
C'est bien là le zèle apostolique, centre de lumière et de chaleur qui, autour de lui, ne laisse rien froid ou obscur; il brille sans cesse dans les actes et dans les paroles de l'évêque. Le travail évangélique est sa passion enflammée par le désir du salut des âmes, il le désire toujours et l'accomplit partout où il le rencontre. On a écrit cette parole très vraie :
« Il faut donner toute sa mesure pour avoir le droit d'être quelqu'un... » mais on ne donne sa mesure que dans une situation adéquate aux qualités.
Grâce à une égalité parfaite, à une exacte justesse de proportions entre son caractère et son état. Retord, simple prêtre ou évêque, fut le type du missionnaire.
Il en eut, pendant sa carrière, aux jours calmes ou troublés, l'indomptable ardeur, les invicibles espoirs, la bonté de cœur, la fermeté d'àme, la souplesse d'esprit, car il était trop pratique pour être absolu. Il avait des habiletés dont il ne perdit jamais l'occasion de se servir ; car, suivant son expression, il « s'allongeait comme un serpent qui se glisse sans bruit sous les feuilles, et une fois arrivé au lieu désiré, il se redressait peu à peu comme un dragon qui lutte à découvert contre les obstacles. »
Mais qu'il fût reçu royalement par ses fidèles ou obligé de se cacher pour éviter les mandarins, il restait lui-même, et sans qu'il eût besoin de se hausser par un eftbrt de volonté, il était à la hauteur de toutes les situations.
Il vient de nous dire son arrivée à Ke-luong ; voici maintenant une alerte à Phung-quang, dans la province de Hanoi, et, dans ces deux récits, ne sentez-vous pas que l'homme est maître de lui parce qu'il est à sa place ? « Nous étions là quatre missionnaires. Nos effets étaient déjà plies et partis, lorsque vers dix heures du soir, tandis que M. Titaud (i), un prêtre annamite et moi, étions à prendre une tasse de thé, tout à coup on nous annonce que le chef du canton, païen quelque peu suspect, est près de notre gîte avec une dizaine d'hommes armés de baguettes de gros tambours et qu'on ignore leurs intentions.
« C'est bien ; nous barricadons l'entrée de notre cour, nous parlons baset nous continuons de boiretranquillement notre thé. Soudain on frappe à coups redoublés à notre porte, on l'enfonce, la troupe fait irruption dans notre paisible retraite, et nous de nous lever au plus vite, et de fuir chacun de son côté, sans avoir le temps de prendre con-
(i) Du diocèse du Puy, parti de France le 14 décembre 1842, mort le 39 janvier 1860.
seil. Je passe comme un fantôme par une porte de derrière, ' je saute comme un chevreuil par-dessus un mur de huit pieds, et je cours dans un autre quartier du village.
« Mais que devint M. Titaud ? He'las ! il fut pris. Les femmes s'apprêtaient à livrer un combat pour le délivrer; ce qu'ayant soupçonné notre brave chef de canton, il fit conduire son prisonnier en lieu sûr, au milieu des païens.
« Mais à la nuit, un petit orage et une forte averse firent rentrer tous ces païens chez eux, et quand la pluie eut cessé, je me glissai tout doucement entre les haies de bambous, je traversai les champs de riz, et m'en fus, accompagné d'une quinzaine d'hommes, jusqu'à Ke-set, belle chrétienté à une lieue de la capitale du Tonkin. Je ne voulais pas partir avant de savoir si M, Titaud pourrait être délivré ; mais les chrétiens, qui pensaient même à m'emporter de force, me prièrent de m'éloigner sans délai, afin que, n'ayant plus rien à craindre pour moi, ils fussent plus libres d'agir efficacement en faveur de mon confrère.
« En partant, je laissai deux de mes catéchistes, avec un certain nombre de barres d'argent, pour traiter du rachat du captif.
« Qu'arriva-t-il ? C'est que, dès le lendemain, à sept heures, je vis venir à moi M. Titaud, porté mollement dans un filet, tout joyeux et content de son aventure. Pendant la nuit on avait tant travaillé, tant supplié ce brave chef, qu'à la fin son cœur fut si touché, si ému, et surtout si enchanté de la petite somme de seize barres d'argent qu'on lui glissa tout doucement dans la main, qu'il consentit à laisser aller notre cher confrère en paix. »
Après avoir payé en argent, les chrétiens payèrent d'audace ; ils dénoncèrent le chef de canton au mandarin supérieur comme ayant, sans raison aucune, violé un domicile
et accepté plusieurs barres pour rendre la justice. L'accusation disait la vérité, mais elle ne la disait pas toute. Le mandarin sut pourtant à quoi s'en tenir; il resta muet, les lèvres fermées par une chaînette d'argent ; il fit même rendre cinq barres à l'évêque et cinq aux chrétiens.
Cette fuite mystérieuse et ce procès gagné accrurent encore la réputation de Mgr Retord; elle était déjà grande, mais une fois en train de modeler une statue, le peuple ne s'arrête plus, son imagination n'est pas un moule de bronze immuable et fermé.
Tous les païens savaient l'existence de l'évêque, ordinaiment les chefs des villages qu'il visitait lui faisaient demander l'autorisation de le saluer; il les recevait, les interrogeait, leur parlait longuement dans la langue des lettrés qu'il possédait à merveille ; il avait beaucoup d'entrain et de gaieté et ce grand air de supérieur qu'il abandonnait aisément avec ses missionnaires, mais qu'il conservait toujours en présence des païens. Ce n'est pas qu'il voulût poser, défaut des natures faibles, mais il savait que la forme est une force et, dans sa difficile existence, il n'avait aucune force à négliger.
Dans ces causeries, souvent il s'agissait de la France. Depuis que les commandants Lévêque et Cécille étaient apparus dans la rade de Tourane, c'était une question d'actualité. Parmi ses auditeurs, il n'était pas sans trouver d'anciens soldats de Gia-Iong qui avaient connu les officiers français, et ceux-là étaient les plus ardents à interroger,
sans doute parce qu'alors la joie de la conversation se doublait de souvenirs revenant plus vivaces, peut-être aussi, interprétation moins haute et aussi vraie, parce qu'ils pouvaient parfois faire la demande et la réponse.
Il les laissait tous très libres, certain d'être prêt à satisfaire leurs curiosités. C'est en effet ce qui avait lieu. La facilité et la rapidité de ses répliques les suprenait et les charmait : « Voyez, disait un chef de village, je suis le premier arithméticien des environs : je lui ai proposé plusieurs calculs, il a pris sa plume, et les a faits tout de suite sans la moindre erreur; à son tour il m'a proposé deux problèmes seulement, et je n'ai jamais su les résoudre. »
Une éclipse totale de lune qu'il prédit plus d'un mois à l'avance acheva de leur donner de sa science une opinion extraordinaire; il n'était pas sans sourire un peu de ses auditeurs et ne se croyait pas tenu envers eux à un grand rigorisme. Un mandarin, sous-préfet ou préfet, vint le voir. Use présenta selon toutes les règles de l'étiquette annamite, petits présents, saints, discours; l'évêque écouta attentivement, plus attentivement encore que de coutume, semblait-il. Lorsque le discours fut achevé :
« Vous êtes un habile lettré, lui dit-il ; vous venez de me parler avec une incomparable élégance. »
Le mandarin joignit les deux mains et s'inclina, très flatté.
« Je suis heureux de vous avoir entendu, continua Retord; vous m'avez dit de très belles choses. »
Et, immédiatement, il répéta le discours.
Le mandarin le regardait ébahi, sa figure jaune et ridée s'éclairait d'étonnement et d'admiration. En réalité c'était un vrai tour de force, car le discours avait été long et passablement obscur.
« Seigneur, fit-il, je ne suis qu'un ignorant auprès de vous, il est plus difficile de répéter un discours que de le faire.
— Eh bien, ajouta l'évêque, voulez-vous répéter le mien ? » Et avec une imperturbable gravité, il lui récita le Pater
en latin. Naturellement, l'Annamite ne comprit pas un seul mot.
« Seigneur, dit-il, veuillez me pardonner, je ne pourrai jamais; vous êtes le premier lettré du royaume.
— Alors, fit bonnement l'évêque, parlons d'autre chose. » Les religions d'Extrême Orient revenaient souvent dans
ses conversations avec les païens. Il avait étudié le bouddhisme dans les ouvrages chinois et ne se faisait pas faute de dire ce qu'il en savait. Il questionnait d'abord et exposait ensuite, n'oubliant pas de multiplier les objections. Les Annamites ne sont pas grands logiciens théoriques, l'eussent-ils été d'ailleurs que leur cause était trop mauvaise et leur adversaire trop solide, pour qu'ils ne fussent pas bien vite désarçonnés.
Les bonzes n'ignoraient pas ces joutes; en général ils n'ont pas au Tonkin, contre les missionnaires, la haine de beaucoup de leurs collègues du Japon et du Thibet. La science de l'évêque le grandissait à leurs yeux. Un de leurs chefs le voulut voir; les païens l'en dissuadèrent.
« Comment paraîtrez-vous devant cet homme ? lui dirent-ils. Il est le roi de la religion dans ce pays, et dans toutes ses actions et ses paroles il a le ton et les manières d'un supérieur, il exerce l'autorité d'un maître qui ne connaît pas d'égal. Vous serez donc obligé de vous asseoir au-dessous de lui, vous le premier bonze des environs, ce qui sera déjà pour vous, aux yeux du public, la marque d'une honteuse infériorité ; et de quoi causerez-vous avec
ce chef des chrétiens? vous ne lui direz rien qu'il ne sache déjà; vous ne lui ferez aucune question à laquelle il ne puisse répondre sur-le-champ ; tandis qu'il vous parlera de mille choses que vous ne connaissez nullement, et vous fera une foule d'objections auxquelles vous resterez sans réponse. »
Ces réceptions de païens et ces entretiens avec eux n'étaient qu'un moyen, le but était de les convertir. C'est le grand labeur, le plus rude et le plus doux, celui qui dilate le cœur de l'apôtre, exalte son âme, lui rend ses fatigues légères et lui fait oublier ses misères. « Croyez-le, s'écriait un missionnaire, ce n'est pas une petite tâche de défricher un sol si étranger à la culture de la foi et de faire de chaque individu en particulier un bon chrétien solide dans ses croyances, ferme contre l'éventualité toujours menaçante de la persécution officielle ou officieuse, armé intérieurement contre le paganisme qui constamment fait l'assaut de son âme. »
Ces paroles sont profondément vraies. Dans un pays païen, tout est païen, non seulement lésâmes, mais le sang, l'atmosphère, le sol ; le démon, depuis si longtemps propriétaire tranquille, s'est attaché à tout, même à la nature physique; il semble avoir donné aux hommes un double péché originel ; aux choses, une force particulière de résistance.
Tel est l'obstacle qui revêt des formes multiples, étranges, impossibles à imaginer et souvent à comprendre; il est fait extérieurement de politique, de commerce, de reli-
gion ; il s'appuie sur les hommes et sur les choses ; malgré tout, il est renversé, non pas tout d'un coup, non pas tout entier; il n'y a pas de chemin de Damas pour les peuples comme pour les individus, mais il l'est jour par jour, pièce à pièce, et sur la terre infidèle, l'Eglise de Dieu s'accroît, elle s'élève plus grande, plus riche, plus imposante par les travaux des ouvriers apostoliques.
Directement et par eux-mêmes cependant les missionnaires convertissent peu, mais sans eux, presque aucune conversion ne s'opérerait. Gomment donc se font-elles ? Par la grâce de Dieu. Mais encore? Par la direction que le missionnaire imprime à ses catéchistes et à ses chrétiens; par les encouragements qu'il leur donne, par la fermeté avec laquelle il les maintient. Une fois lancés en avant, ceux-là marchent avec ardeur; ils s'attaquent aux païens faciles ou récalcitrants; ils ont pour les convaincre des arguments qu'aucun théologien ne découvrirait ou ne donnerait parce qu'il les trouverait mauvais, mais qui frappent les infidèles en plein cœur.
Mgr Retord a, sur ce sujet, une page où il raconte sa méthode. Les jeunes recrues la doivent méditer, car elle est le fruit de l'expérience d'un vieux capitaine pour qui l'ennemi n'a plus de ruses inconnues :
« J'annonce publiquement à nos chrétiens que celui qui convertira un idolâtre obtiendra une médaille ou une croix; je les exhorte à rechercher ceux des païens qui sont de leurs connaissances, de leurs amis ou de leurs parents, à leur parler de l'Evangile et à leur prêter des livres religieux ; je prends des informations sur les païens des environs qui donnent quelque espoir de succès, et j'envoie tantôt des catéchistes, tantôt des chrétiens, hommes et femmes, leur prêcher nos vérités saintes.
« A l'église, je fais faire des prières pour la conversion des infidèles; et bientôt on m'en amène quelques-uns, puis d'autres, et d'autres encore; je les place dans une famille qui les nourrit à mes frais, et je mets un catéchiste auprès d'eux pour les instruire jour et nuit. Bientôt le bruit s'en répand, et d'autres païens demandent d'eux-mêmes à se faire chrétiens.
« Quand j'ai une dizaine d'adultes bien instruits et éprouvés, je leur fais préparer à chacun un habit blanc; le jour du baptême venu, j'annonce la cérémonie aux chrétiens chez lesquels je me trouve; je fais conduire mes catéchumènes à l'église au son de la musique; je les baptise solennellement; le lendemain je les confirme et leur donne la sainte communion; ensuite je les gratifie d'un chapelet et d'une médaille, et ils s'en vont joyeux et fervents comme des anges. Dès ce moment ce sont des prédicateurs qui annoncent la religion aux autres païens, et nous amènent d'autres conquêtes. »
Après ces travaux, l'évêque retourna au séminaire de Ke-non. Il se plaisait dans cette maison paisible, « au milieu de vastes enclos entourés de hauts et magnifiques bambous, traversés par une petite rivière sur laquelle on peut glisser en barque jusqu'à la mer, entrecoupés d'étangs, parsemés d'orangers, de manguiers, de papayers, de pamplemousses ». Il aimait, surtout à la tombée de la nuit, à se promener dans les allées spacieuses « où l'on peut causer, prier, rêver sans être aperçu des méchants, ni distrait par aucun bruit, si ce n'est par le chant des oiseaux ».
Qui a vécu ces heures du soir en Extrême Orient ne les oubliera jamais ; les hommes ont cessé leurs travaux, on ne les entend et on ne les voit plus, et alors commencent ces musiques étranges des pays chauds : les bourdonne-
ments des insectes, les glissements d'aile des oiseaux qui regagnent leur nid, les bramements des grands cerfs, les froissements secs des herbes de la plaine sous la brise qui s'élève, et, effrayant dans son acuité très claire, le cri de chasse du tigre, ce roi toujours redouté de la jungle asiatique. Peu à peu la nuit s'avance, doucement lumineuse sous le resplendissement du ciel austral ; enfin les brumes montent, légères d'abord, puis épaisses, ressemblant à un brouillard intense, le repos est complet.
Mgr Retord, l'homme actif, jouissait parfois de ces moments de repos, rares exceptions dans sa vie.