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CHAPITRE XIX

Le Lac-thô. — En route. — Réception. — Joies chez les sauvages. — Au bord de la mer. — Nouvelles de Cochinchine. — Mgr Lefebvre arrêté et mis en liberté. — Générosité anglaise. — Retour de Mgr Retord à Ke-non. Prêtre indigène condamné à mort.

|uR les limites qui séparent le Tonkin du Laos, s'étend une zone intermédiaire : le Lac-thô. Ce ne sont plus les plaines marécageuses du Delta, sillonnées en tous sens par les arroyos, les canaux et les rivières, mais un labyrinthe de montagnes qui se perdent sans fin les unes dans les autres, des ravins retentissant du bruit des cascades, des forêts séculaires coupées de sen-

tiers mystérieux et, çà et là, des liameaux cachés dans les vallées ou suspendus au flanc des montagnes.

Le pays est habité par des tribus distinctes des Annamites. En 1846, il renfermait environ quinze cents chrétiens gouvernés par un prêtre annamite. Un seul évêque les avait visités : Mgr Havard. Un seul missionnaire européen, M. Rouge, avait essayé de planter sa tente parmi eux. Mais en voulant creuser un sillon, il avait creusé sa fosse; il était mort en arrivant, brisé par la fièvre, la souveraine impitoyable des montagnes tonkinoises.

Retord ne reculait pas plus devant la maladie que devant les persécuteurs ; il avait fait le sacrifice de sa vie aux chrétiens, il partit donc joyeux pour cette région malsaine. Il se fit accompagner de deux missionnaires, les PP. Legrandet Titaud; de trois prêtres annamites et d'une vingtaine de catéchistes : une véritable expédition apostolique qui devait infailliblement jeter en mouvement toute la contrée.

Après avoir donné un ^coup d'oeil aux paroisses de la lisière des montagnes dans la province de Son-tay, ils descendirent le fleuve pendant quelques jours, mirent pied à terre au village de la Grotte de l'Eau, puis ils prirent la route du Lac-thô.

La nuit était obscure, le chemin plein de boue, de cette boue épaisse et grasse sur laquelle le pied glisse à chaque pas, l'air chargé de miasmes humides. L'évêque bientôt fut à bout de forces; il monta dans un filet et, quelques heures plus tard, il arrivait au village de la Pierre du Toit. C'était près de là, à Lao-ca (la grande fatigue), que dix ans auparavant était mort M. Rouge, le compagnon de Mgr Retord de France au Tonkin. La coïncidence frappa douloureusement les missionnaires. Les analogies donnent si facilement naissance aux pressentiments.

Cependant un peu de repos suffit au voyageur qui, le surlendemain, s'enfonça de plus en plus à l'ouest, et après avoir laissé M. Titaud à Lao-ca, se fixa au centre de la mission du Lac-thô, dans une plaine longue et étroite parsemée de vingt à vingt-cinq hameaux.

« Nous étions brisés de lassitude, nous et notre suite, nous avions marché par des sentiers difficiles, remplis de fange et de cailloux; nous avions traversé je ne sais combien de torrents, gravi de nombreux coteaux et éprouvé tour à tour le brûlant soleil de la plaine et l'humidité des forêts. Il fallut l'empressement de la foule et la joie peinte sur tous les visages de ces braves gens, pour nous faire oublier le poids du jour. »

L'enthousiasme était à son comble parmi les habitants qui se précipitaient vers leur pasteur.'

« Cependant, qu'avions-nous qui pût motiver un tel concours? Rien, assurément. Nous étions nu-pieds, avec de pauvres habits retroussés jusqu'aux genoux et serrés fortement à la ceinture, un bâton à la main, et rien de plus, rien, si ce n'est le nom de ceux qui évangélisent la paix. »

Après le cérémonial obligé des visites qui amena aux pieds du pasteur toutes les classes de la population, sans excepter les chefs idolâtres avec leurs nombreuses familles, commença l'œuvre sérieuse d'apostolat.

Pour en perpétuer les fruits, Mgr Retord fit signera tous les anciens, même au grand chef païen du village, un plan de réforme sur les mariages, sur l'usage du vin trop fréquent au Lac-thô et sur quelques autres points de sage administration.

Il s'achemina ensuite vers le sud. Mais le bruit de sa présence s'était répandu au loin dans les montagnes et des tribus lointaines accouraient pour le saluer :

« Où donc, demandaient-elles dans leur langage expressif, où donc est le roi de la religion, celui qui fait tomber la pluie et qui commande au ciel la sérénité', celui sur le passage duquel les animaux s'arrêtent et se prosternent ? » Hyperbole d'enfants non civilisés, mais qui révèle la grande idée qu'ils avaient de l'évêque.

Retord était déjà loin, il se dirigeait vers la province de Thanh-hoa, sur les bords de la mer. Cette expédition du

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