‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 29 sur 54 · TOMBEAU SAUVAGE · texte numérisé non relu

TOMBEAU SAUVAGE

Lac-thô lui laissa les plus doux souvenirs qu'il redit en son langage d'une éloquence imagée :

« C'est chez les sauvages que j'ai éprouvé le plus de plaisir, franchissant leurs montagnes qui semblaient s'incliner sous nos bénédictions et sous nos pas ; traversant les déserts au milieu des herbes plus élevées que nos têtes; parmi les pierres et les buissons qui nous déchiraient les pieds; au travers de vallées profondes, sous l'ombre menaçante de leurs noirs rochers, dans le lit de leurs rivières limpides et fraîches, me fourvoyant dans l'épaisseur des

forêts, et m'enfonçant quelquefois dans la boue jusqu'aux genoux. Souvent, nous entonnions avec force un beau cantique ou un Laudate, et les échos de tous les environs répétaient à l'envi nos accents avec la plus sublime et la plus grandiose harmonie. De temps en temps, nous nous asseyions sur une pierre, près d'un ruisseau, sous l'ombrage d'un arbre antique, pour reprendre haleine, manger une orange et nous désaltérer avec l'eau qui coulait à nos pieds; les vieux et gros oiseaux des forêts semblaient se montrer sensibles à notre visite ; ils venaient sur les arbres d'alentour nous offrir l'hommage de leur présence, et nous réjouir par leurs cris perçants. »

Et, s'apercevant que cette façon de raconter son voj'^age est assez sommaire, il ajoute cette excuse, qui n'eût pas satisfait les géographes, mais suffisait à ses amis et peutêtre à quelques-uns de nos lecteurs :

« Vous me parlez de vos voyages en long et en large, à droite et à gauche, remarquez-vous, et vous ne m'avez pas encore dit quand et d'où vous êtes parti, par où vous avez passé, ni ce que vous avez fait dans vos courses pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. C'est vrai; mais un itinéraire tout hérissé de noms inconnus, serait pour vous sans intérêt. »

Il visita tous les districts de la province, restant un ou deux mois dans chacun, et y apprit de graves nouvelles de ses voisins, les missionnaires de Cochinchine.

Les peuples heureux n'ont pas d'histoire. Les missionnaires sont heureux autrement que les peuples. Pendant

le xix^ siècle, l'histoire religieuse d'Annam est très mouvementée, mais les apôtres ne s'en plaignent pas. Pour se consoler des tristesses de la terre, des emprisonnements, des exils, des massacres, n'ont-ils pas la certitude du ciel ! Le 6 juin 1846, Mgr Lefebvre, l'évêque délivre' l'année précédente par le commandant Cécille, était rentré en Cochinchine, accompagné d'un de ses missionnaires, M. Duclos. C'était le champ de bataille sur lequel il commandait; il ne pouvait l'abandonner.

En remontant la rivière de Saigon, il fut arrêté avec son compagnon. Duclos mourut en prison dans la capitale de la Basse-Cochinchine, et Mgr Lefebvre fut transféré à Hue. Le 6 août, il fut conduit au tribunal des causes criminelles. Quelle fut la stupéfaction de ses juges en reconnaissant leur prisonnier de l'année précédente ! Grande fut la colère du roi qui, dans le premier moment d'emportement, commanda de lui trancher la tête, sans autre forme de procès; la réflexion le ramena bientôt à des pensées plus modérées. Le procès suivit donc son cours régulier; mais craignant qu'un navire d'Europe ne vînt encore une fois réclamer le prélat, Thiêu-tri donna ordre d'accélérer l'instruction, en sorte que les [procédures et le jugement furent terminés en quinze jours.

La sentence fut conforme aux décrets toujours existants de Minh-Mang : l'évêque fut condamné à mort avec tout l'équipage de la barque qui l'avait amené en Cochinchine. Prudence est mère de sûreté, quelquefois aussi d'humanité. Thiêu-tri voyait trop souvent notre pavillon flotter dans les ports de son royaume pour décapiter un Français; il ne ratifia le jugement de ses mandarins qu'à l'égard du patron de la jonque, Matthieu Gam, et fit reconduire l'évêque à Syngapore.

Le gouverneur des Straits Settlements pria Mgr Lefebvre de ne pas chercher à rentrer en Gochinchine sans l'en avertir. C'était, lui disait-il, trop exposer une vie précieuse; il écrivit au gouverneur général des Indes pour demander que des navires de la station navale fussent envoyés en Annam afin d'obtenir l'entrée des prédicateurs de l'Evangile et la liberté du catholicisme.

En avertissant Mgr Lefebvre de cette démarche, il ajoutait gracieusement, qu'après la conclusion de cette négociation, il lui offrirait une canonnière pour le transporter sur tous les points de son vicariat.

Les Anglais étaient-ils guidés par l'humanité ou par l'intérêt? Voulaient-ils étendre leur commerce ou sauvegarder les missionnaires?

La psychologie n'a pas de balance pour les sentiments du cœur, d'aucuns s'en réjouissent parce que l'illusion reste plus facile, peut-être ont-ils raison

L'évêque se souvint qu'il était Français, il répondit noblement qu'il était très touché et très reconnaissant de ces offres; mais que, pour l'honneur de son pays, il avait toujours jusque-là refusé l'assistance des autres nations; « cependant, ajoutait-il pour adoucir ce qu'un refus absolu aurait eu de pénible, si dans trois mois la France ne fait rien en faveur du christianisme et de la civilisation en Gochinchine, nous pourrons accepter la protection d'une puissance qui, en de nombreuses circonstances, a déjà rendu aux missionnaires catholiques de généreux services. »

Au fond, c'était un refus poli, le gouverneur le reçut comme tel, et n'insista pas.

A son arrivée dans la province de Thanh-hoa, Mgr Retord connut ces incidents, les uns par les chrétiens, les

autres par des lettres de Macao.

Le renvoi de Mgr Lefebvre h Syngapore par ordre du roi et sur une de ses jonques était un fait extraordinaire; il retentit dans tout l'Annam, plus bruyamment encore que la délivrance des missionnaires par les vaisseaux français.

Catholiques et païens y virent décidément la fin de la persécution. Si des actes d'hostilité avaient lieu encore, ce n'étaient plus, pensait-on, que les derniers coups de feu tirés au soir d'un combat meurtrier.

« Eh bien, disait gaiement Mgr Retord à ses chrétiens, nous avons pris la liberté et maintenant on nous la donne. » Comme leur pasteur, les fidèles souriaient à l'espérance de jours meilleurs. Leurs réunions devenaient plus nombreuses et plus fréquentes, leurs fêtes plus solennelles.

Les mandarins fermaient ordinairement les yeux, non sans s'inquiéter cependant de ce que leur coûterait cette condescendance, si, par hasard, le roi et ses ministres changeaient d'avis.

Le chef de canton de Cua-bang, effrayé de la longue station de l'évêque et de ses prêtres sur son territoire, les pressa de partir. Peu écouté, il menaça et il fallut bien s'exécuter. La mer était grosse, le vent contraire, les missionnaires durent s'acheminer par terre.

« Nous fîmes la plus grande partie de cette route pendant la nuit qui était noire et pluvieuse, par des chemins bourbeux et glissants. Notre caravane se débanda, plusieurs de ses membres s'égarèrent; nous fûmes tous brisés de fatigue; enfin, après avoir péniblement erré sur les fleuves et par les montagnes de Ninh-binh, nous arrivâmes sains et saufs dans notre pieuse communauté de Vinh-tri. »

Moins heureux que leur évêque, plusieurs prêtres indigènes furent arrêtés ; le P. Tuân, au milieu de la ville de Nam-dinh, où il était allé visiter un malade, son rachat

coûta 25o ligatures; le P. Cam fut pris à Phuc-nhac le dimanche de Quasimodo, il fut condamné à mort avec sursis.

Thiêu-tri faisait grâce aux missionnaires français parce que, derrière eux, il apercevait le drapeau de France. Mais ses sujets catholiques, prêtres ou non, payaient le tribut de la prison, de l'exil ou du sang à sa tyrannie.

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