‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 31 sur 54 · MERIDIONAL · texte numérisé non relu

MERIDIONAL

Catéchistes

Elèves catéchistes

Religieuses Amantes de la Croix.

Paroisses

Chrétientés

Chrétiens 184.220

C'est appuyé sur une statistique analogue, qu'en 1843 il avait demandé la division de sa mission en deux vicariats apostoliques. Le premier devait être formé des provinces du Nord et de l'Ouest et conserver son nom de Tonkin occidental; le second, composé de deux provinces du Sud, Nghe-An et Ha-Tinh et de l'arrondissement du Bo-Chinh, serait désigné par l'appellation de Tonkin méridional. Cette division ainsi projetée et préparée avait ses racines jusque dans le passé historique de l'Annam, puisque cette partie du Tonkin ne relevait pas des pouvoirs administratifs de Hanoi.

Elle fut décrétée par une bulle du 27 mars 1846.

Le coadjuteur deMgr Retord, Mgr Gauthier, fut placé à la tête du Tonkin méridional (i).

(i) Le Tonkin méridional eut : 4 missionnaires, 35 prêtres indigènes, 69 séminaristes, 75 catéchistes, 290 élèves catéchistes, 220 religieuses, 19 paroisses, 345 chrétientés, 66. 35o chrétiens.

Voici la statistique des paroisses du Tonkin méridional, adressée à la Propagande le 28 juillet 1844, par Mgr Retord :

NOMS DES PAROISSES

NOMBRE DE ANNEE DU CHRÉTIENS RECENSEMENT

Da-ngang 3.214

Lu-dang 3.373

Dan-sa 5. 000

Côn-nam 3. 118

Huong-phuong .. 2.000

Ngan-sau 5.067

Dinh-cau 1.889

Ke-dong 4.835

Ke-Nhim 4.636

Trai-le i.o35

NOMS DES PAROISSES

NOMBRE DE ANNEE DU CHRÉTIENS RECENSEMENT

Van-tac 1.800 1842

Tho-ki 1.900 1842

Thanh-chuong... 3.i36 1842

Da-dung 5.i3o 1842

Ke-don 2.547 1842

Lang-doai 5. 000 1842

Ke-trau 2.045 1843

Dong-thanh 3.229 1842

Thuan-ngai 5.248 1842

Total 64.232 chrétiens qui augmentèrent de quelques milliers jusqu'en 846, année de la division.

Mgr Retord restait le chef de ce grand Tonkin occidental auquel il avait infusé une vie nouvelle.

Il possédait environ deux fois plus de territoire, de chrétiens, de prêtres indigènes, de catéchistes et de religieuses que son ancien coadjuteur (i).

(i) Sept provinces en totalité ou en partie : Thanh-hoa (la Fleur verte), Nann-dinh (le Midi fixe), Ninh-binh (la Paix), Ha-noi (l'intérieur du Fleuve), Son-tay (les montagnes de l'Ouest), Hung-hoa (le Progrès continu), Tuyenquang (la grande Source),

3 missionnaires, 58 prêtres indigènes, 207 catéchistes, 254 séminaristes, 682 élèves catéchistes, 453 religieuses, 29 paroisses, 83 1 chrétientés 117.870 chrétiens. — Il avait 8 séminaires : Ke-non, Hoang-nguyen, Vinhtri, Bai-vang, Trang-nia, Ke-luong, Ke-la, Lang-doan.

Voici la statistique des paroisses du Tonkin occidental, adressée à la Propagande, dans une lettre du 28 juillet 1844, par Mgr Retord :

NOMS DES PAROISSES

NOMBRE DE ANNEE DU CHRÉTIENS RECENSEMENT

NOMS DES PAROISSES

NOMBRE DE ANNEE DU CHRÉTIENS RECENSEMENT

So-kien 3.244

Ke-non i.5oo

Ke-dam 2.980

Nam-xang. ... . .. 3. 818

Ke-beo 3.024

Bai-vang 5.3oo

Ke-sô 2.63o

Ke-vôi .... 3.375

Son-mieng 6.235

Yen-duyen 5.067

Ke-bac ... 2.719

Bau-no 3.989

Yen-tap 4.186

Song-chay 3.962

Cua-bang 2,428

Ke-tran 3.687

Ke-ngo 4.916

Than-phu 2.67g

Phuc-nhac 10.600

Thong-xuan 1.598

Bach-bat 3.482

Lac-thô 2 . 000

Ngoc-hao 4 000

Vinh-tri 3.284

Yen-loc 3.i58

Ke-trinh 5.019

Ke-bang 6.298

Ke-sông 2.757

Dông-chuôi 5.041

Total 110,548 chrétiens en 1844; augmentation de 7.322 en 1846.

II n'est peut-être pas sans intérêt de savoir quelles étaient les recettes et les dépenses de la mission, petits détails de ménage que l'on aime aujourd'hui.

En 1847, 16.264 f""' furent envoyés de France au Tonkin occidental 16.264 »

Les honoraires de messes des missionnaires s'élevèrent à . . 2.816 »

Les offrandes des chrétiens à 2.938 )>

Les prêtres indigènes, en honoraires de messes ou en offrandes, reçurent 1 5.562 »

Les religieuses, par leurs travaux, apportèrent à la communauté 3.646 »

Le total des ressources était donc de

A peine sépare' de son premier coadjuteur, Mgr Retord crut prudent d'en nommer un second. Il choisit le plus ancien missionnaire du Tonkin : Charles-Hubert Jeantet, qui commençait sa 28^ année d'apostolat, très pieux, d'une activité modérée, d'un tempérament robuste, ayant passé la plus grande partie de sa vie apostolique à diriger le séminaire de la mission : « C'est notre tailleur de pierres »,

On ne peut pas dire que ce fût trop, pas môme beaucoup. L'argent est le nerf de toute guerre : de celle que les hommes se font entre eux et de celle qu'ils font au diable.

Le registre des dépenses e'tait tenu avec la même régularité et le même ordre que le registre des recettes. 11 est facile de nous rendre un compte exact de l'emploi des ressources.

En tête du registre, sont inscrites les pertes, ainsi résumées :

Les voleurs nous ont pris 25 taëls d'or chinois récemment

envoyés de Macao sur la fin de 1846; cet or valait. . . . 3. 460 »

Le second article ne diffère du premier que par la quantité et la nature des objets : Les voleurs nous ont pris en argent et en objets ditTérents la valeur de 345 »

Certains casuistes, ennemis des Chinois, prétendraient que le troisième article n'est pas en rapport avec le second : En intérêts dans nos échanges avec les Chinois 800 »

Vient ensuite l'énumération des sommes dépensées dont voici les principales :

Pour présents aux mandarins, entretien des prisonniers, aumônes, enterrements, baptêmes d'enfants de païens, nourriture de catéchumènes pendant leur instruction, secours à quelques chrétientés pour se libérer de superstitions . . . 2.865 »

Pour impression de livres 2.961 »

Les voyages des courriers à Macao ou dans l'intérieur de la mission ont exigé 370 »

Les réparations ou les constructions des collèges et des presbytères ont demandé 339 "

Evidemment on n'a pas construit de palais.

Les dépenses des prêtres indigènes se sont élevées à i6.i58 »

Celles des religieuses à 5.388 »

Au total, on a dépensé 53, 661 fr., et l'évoque, rapporteur du budget, écrit en note au bas de la page : « En comparant les recettes aux dépenses, on voit que cette année la mission a éprouvé un déficit de 12.435 fr. »

Pour supporter ce déficit, le Tonkin faisait comme les particuliers : il empruntait tantôt aux Annamites, chrétiens ou païens, tantôt aux Chinois, et payait un intérêt plus ou moins élevé, selon la catégorie de ces divers créanciers.

Ce qui résulte de plus clair de cette comptabilité est évidemment la pauvreté dans laquelle tous vivaient, depuis l'évoque et les missionnaires jusqu'aux simples écoliers. Même avec le bon marché des vivres qui existait alors au Tonkin, des prodiges d'économie étaient nécessaires.

disait Retord, par allusion aux prêtres qu'il formait, « véritables pierres du sanctuaire. » Des cent et quelques prêtres dont il acheva l'éducation, quarante furent martyrs.

La consécration épiscopale fut un événement.

Aussi loin que les catholiques du Tonkin remontaient dans leur histoire, ils ne voyaient nulle fête aussi brillante. Mgr Retord en avait été l'organisateur et, sous sa main, tout prenait de vastes proportions.

« Elle a duré plus de trois heures, dit-il. Nous étions là deux évêques sans compter le nouvel élu, deux missionnaires européens, plus de vingt prêtres indigènes, plus de cent élèves latinistes, tous en chape et en surplis, tous chantres ou officiants : il y avait tambours et musique au grand complet, et au moins dix mille chrétiens réunis, sans compter un grand nombre de païens. Après le sacre, nous avons donné un banquet à tout ce monde ; et il a fallu pour cela dresser 1.900 tables de six convives chacune. Un tel repas nous aurait causé une bien forte dépense, si les présents apportés par les chrétiens, à cette occasion, n'avaient suffi ou à peu près pour couvrir tous les frais. Enfin, à la nuit, tout s'est terminé par un feu d'artifice de la fabrique de nos élèves, feu d'artifice précédé et suivi de pétards au fracas terrible et de nombreuses fusées au vol audacieux. »

Il était alors question d'ériger en diocèses les vicariats apostoliques de l'Asie et de leur donner une constitution définitive, en les organisant par groupes qui formeraient autant de provinces ecclésiastiques. En vertu d'un décret

de Rome, des mesures pre'paratoires avaient déjà e'te' prises pour la tenue d'un concile, qui devait réunir à Hong-Kong tous les évêques missionnaires de l'Extrême-Orient.

C'eût e'te', moins l'autorité et le nombre, une image des premiers conciles, reproduite au xix^ siècle et au bout du monde idolâtre. Comme à Nicée, les évêques présents auraient été, pour la plupart, des survivants de la persécution ; quelques-uns mêmes auraient pu montrer les stigmates des tortures et l'empreinte des fers.

Malheureusement, il y avait cette différence entre les deux époques, que les mauvais jours étaient passés pour les anciens Pères, tandis que les modernes, aussitôt leurs sessions closes, seraient rentrés dans leurs catacombes, pour y continuer leur rôle de proscrits et y retrouver leurs chances de martyre.

Or, dans ce vaste projet d'organisation qui embrassait toute l'Asie orientale, depuis le Gange jusqu'à la mer du Japon, la part faite au vicaire apostolique du Tonkin occidental était des plus considérables. Elevé à la dignité de métropolitain, il aurait eu pour suffragants les huit évêques du Tonkin, de la Cochinchine, de la presqu'île de Malacca, de Siam et de Birmanie.

Mgr Retord vo3^ait bien des difficultés à la réunion projetée.

« Cependant, ajoutait-il dans son obéissance au chef de l'Eglise, si elle a lieu et si j'y suis appelé, je m'y rendrai, parce que, dans le serment que j'ai prêté le jour de mon sacre, il y a ces paroles : Vocatus ad synodiim, ibo; parce que toutes nos vues et idées particulières doivent céder devant le Saint-Siège lorsqu'il ordonne, propose ou conseille quelque chose qui leur est contraire ; parce que, si le concile se tient, ce ne sera pas sans une disposition spéciale

de la Providence, dont nous ne devons pas entraver les mystérieux desseins. »

La réunion n'eut pas lieu, les circonstances étaient trop critiques pour permettre aux évêques d'Extrême-Orient d'abandonner leurs postes. Rome a la ténacité et la patience qui, chez elle, s'élèveraient au génie, si elles n'étaient les conséquences de sa foi ; elle ajourna, sans l'abandonner, son projet de créer des diocèses dans les pays de missions.

Il y a six ans, elle les a créés dans l'Inde ; il y a deux ans,

au Japon La Chine et l'Indo-Chine auront évidemment

leur tour.

Après le sacre de Mgr Jeantet, Mgr Retord recommença ses courses apostoliques : le soldat qui a fait la grande guerre supporte avec peine la vie de garnison.

Il emmenait toujours avec lui quelques prêtres européens, préférablement des jeunes ; il voyait à ce système un avantage considérable. « Pour un missionnaire nouvellement arrivé dans un pays dont il n'a aucune expérience, c'est un point très important de se former une bonne règle de conduite dans ses rapports avec les prêtres indigènes et les chrétiens, d'adopter un système de mission parfaitement en harmonie avec les méthodes des confrères plus anciens, afin qu'entre tous les ouvriers il y ait union d'efforts, identité de vues et uniformité d'action. Alors on agit comme une armée rangée en bataille, avec un ordre imperturbable et un courage invincible. »

Ces expéditions avaient toujours les mêmes caractères de simplicité de la part de l'Evêque et des missionnaires,

d'enthousiasme et de solennité de la part des populations.

D'aucuns rêvent les apôtres évangélisant sans or ni argent, au milieu des peuples, vivant dans la misère et la pauvreté; d'autres les désirent entourés d'éclat. A ces derniers, Retord répondait :

« Je vois que c'est mon équipage que vous voudriez faire changer. Vous n'aimez pas mon beau turban de soie, mon énorme chapeau de paille et mon gros bâton noueux; vous croyez qu'en voyageant pieds nus et le pantalon retroussé jusqu'aux genoux, je n'ai guère l'air d'un bon pasteur. Pour être un bon pasteur, serait-il nécessaire d'avoir de brillants galons d'or, de belles boucles d'argent, des laquais en livrée, des chevaux fringants et un magnifique carrosse ? Où avez-vous vu que cet attirail splendide fût nécessaire pour gagner des âmes à Dieu et aller chercher dans le fond des forêts la brebis égarée? »

Il débuta par la paroisse de Dong-chuôi, qui, depuis la persécution, ressemblait plus à un village païen qu'à un village catholique. En quelques semaines, il le transforma :

« Nous étions comme dans une mer paisible où l'on vogue à pleines voiles, poussés par une brise forte et favorable. Nous y fîmes à peu près ce que nous voulûmes : instructions particulières par nos catéchistes dans les différents villages, prédications journalières à l'église, grande affluence aux exercices de piété, confessions pendant une grande partie du jour et de la nuit, réconciliations et arrangements de procès, messe pontificale à Pâques avec tambours et musique, chœur de chantres nombreux et foule immense d'assistants, concours public de doctrine avec solennelle distribution de prix, conversions de pécheurs en tous genres et en masse. »

A l'exception de quatre ou cinq obstine's, tous les habitants revinrent à une ferveur exemplaire et soutenue.

« Telle est l'action de la grâce quand elle tombe quelque part, concluait l'Evêque, les déserts les plus arides se couvrent de fleurs odorantes, et les ronces mêmes se chargent de beaux et bons fruits. »

Il se préparait à partir pour Ke-bang et Ke-trinh « comptant sur un long avenir de jours sereins » lorsque des bruits sinistres se propagèrent arrivant jusqu'à lui : « Notre étoile pâlit, des nuages sombres se lèvent à l'horizon. »

On racontait que des vaisseaux français, en rade de Tourane, avaient coulé cinq jonques royales. Pour se venger, ajoutait-on, Thieû-tri avait lancé un décret de persécution. Le mandarin fit prier l'Evêque de quitter au plus tôt son territoire.

Retord n'aimait pas à fuir, il commençait d'ailleurs à prendre l'habitude d'aller toujours de l'avant. Il fit bonne contenance et le jour de la Pentecôte il chanta une Messe pontificale, à laquelle assistèrent plusieurs milliers de personnes. C'était sa manière de combattre à visage découvert ; « mais le lendemain, plus moyen de tenir contre la tempête qui grondait dans le lointain. Il nous fallut promptement plier nos voiles, et au lieu d'aller en avant vers Ké-bang, nous virâmes de bord pour reculer tout doucement, au milieu des ténèbres de la nuit, jusqu'à Ké-non, notre point de départ. »

Les nouvelles du combat de Tourane et de la colère du roi n'étaient que trop vraies ; que s'était-il donc passé?

Au mois de mars 1847, ^^ commandant Lapierre vint au nom du Gouvernement français réclamer la sécurité de nos nationaux et la liberté religieuse pour les chrétiens

d'Annam. Le roi fit attendre sa réponse plus d'un mois; pendant ce temps, il rassemblait secrètement des troupes ; un grand mandarin, accompagné de deux mille soldats, s'était rendu à Tourane, soi-disant pour faire honneur aux Français. Le projet était d'inviter nos compatriotes à un festin, d'entourer la salle du banquet de plusieurs centaines de soldats, et d'égorger les étrangers à la fin du repas ; puis, avec cinq gros navires tonkinois armés à l'européenne et une centaine de jonques, de cerner à l'improviste les deux navires barbares au milieu de la rade, de les incendier et de les couler bas sur place, et ainsi il ne resterait pas trace de l'expédition.

Ce plan avait plus d'une chance de réussir; il fut déjoué par la fidélité des chrétiens ; un des catéchistes de la mission exposa sa vie pour faire parvenir à bord des navires un billet latin, dans lequel il dénonçait le complot; nos compatriotes, ainsi prévenus, se tinrent sur leurs gardes et refusèrent l'invitation; les mandarins, déçus et furieux, essa3^èrent alors d'exécuter la seconde partie de leur dessein ; ils entourèrent les deux vaisseaux pour y mettre le feu; ils furent reçus comme ils le méritaient, à coups de canon; en moins de deux heures, la flotte annamite fut détruite et coulée bas.

Deux des futurs gouverneurs de Cochinchine, MM. Rigault de Genouilly et Lafont, firent, ce jour-là, leurs premières armes contre les Annamites, le premier, comme lieutenant de vaisseau, le second, comme aspirant de marine.

Après le combat, les matelots mirent des canots à la mer pour secourir leurs adversaires qui s'étaient jetés à l'eau; « cela, disait Mgr Retord, a donné aux indigènes une trèsjgrande idée de la modération autant que de la force

des Français. Ici tout le monde loue leur générosité et regrette beaucoup qu'ils aient abandonné si vite la partie. — Le lendemain, ils ont mis à la voile .

« Cette affaire a grandement irrité le roi contre les mandarins, les Français et la Religion. Déjà il a fait couper la tête aux officiers échappés à la défaite. Il exerce aussi, comme il peut, sa haine contre nos compatriotes; n'en ayant pas à sa disposition, il en fait peindre, puis il fait tirer des coups de fusil sur ces portraits, qu'il fait ensuite couper en trois, se flattant ainsi de les avoir taillés en pièces. »

L'amusement était plus enfantin que royal; il ne suffit pas à Thiêu-Tri.

Le 6 juin, il lança un édit foudroyant, du moins dans la forme; il interdisait à tous les Européens de mettre le pied sur le sol annamite, et, s'ils violaient sa défense, chacun devait leur courir sus et les tuer comme des bêtes fauves. Il fixait le prix de la tête des missionnaires, à trente barres d'argent. Le chiffre trente serait-il fatidique ? Judas avait vendu son maître trente deniers.

Retord resta silencieux à Ke-non pendant un mois et demi; le temps des grandes fêtes était passé, « à moins, écrivait-il à ses sœurs, qu'on n'en inaugure bientôt une plus belle. L'arène des martyrs est ouverte, le sabre du bourreau est de nouveau tiré, aiguisé, levé et prêt à frapper; la paix dont nous avions joui ces dernières années n'était qu'une fausse paix, semblable à celle qui précède la tempête, semblable au sommeil du tigre dont le réveil est d'autant plus terrible qu'il a dormi plus longtemps.

ET LE TONKIN CATHOLIQUE 2'jb

« J'avais même comme perdu l'espoir de devenir un peu saint, mais voici quelques jours que Je l'ai retrouvé, c'està-dire que j'espère pouvoir attraper encore une petite couronne de martyr. »

On accuse les missionnaires de désirer le martyre, et on leur en fait un crime, y ajoutant le reproche d'imprudence et d'exaltation. L'accusation est vraie : les lettres de Retord sont des témoins suffisants et il y en a des centaines d'autres, écrites de Chine, de Gochinchine, de Corée. Mais les reproches sont faux, car près de ce désir, plus haute et plus forte, une pensée surgit, celle du devoir.

Or, le devoir est de fuir, de se cacher, d'échapper aux espions, aux satellites et aux mandarins, le devoir est de se conserver pour diriger et affermir les catholiques. Alors le désir reste enfoui dans le cœur, s'exhalant seulement dans la prière ou dans les épanchements intimes, comme un parfum réservé. Le devoir est le souverain maître, on lui obéit.

Les ordres de Thiêu-Tri ne furent pas rigoureusement exécutés. Les mandarins, épouvantés de la première révélation du pouvoir de la France, s'attendaient à voir nos soldats revenir, et, malgré leur orgueil, ils commençaient à comprendre qu'ils auraient de la peine à nous résister. La crainte était le commencement de la sagesse; elle est partout un grand éducateur.

Attentif au courant, comme le pilote expérimenté. Retord regardait les événements. Quand il vit que le calme n'était troublé qu'à la surface, il se rendit au nouveau séminaire de Ban-phet(i), dans les montagnes de But-son,

(i) Le séminaire de Ban-phet avait 3j élèves divisés en deux classes : les autres séminaires étaient : Ke-vinh, 5 classes, ii5 élèves; Ke-non, 2 classes, 56 élèves; Lang-doan, 2 classes, 37 élèves; Hoang-nguyên

et recommença ses prédications. L'essai ayant réussi, il redescendit peu à peu dans la plaine, continuant ses courses comme par le passé, quoique avec moins de bruit et de solennité.

Cette année-là, l'inondation était extraordinaire, les tombeaux, les talus, les routes disparaissaient, et le toit des maisons restait seul visible, ressemblant de loin à un rocher, refuge des naufragés. Retord admirait ce spectacle comme il avait admiré l'Océan : « Les champs sont une mer, où un navire de douze cents tonneaux pourrait facilement voguer, et les villagessontautant de petites îles verdoyantes qui semblent sortir des eaux. De tous côtés on voit des barques, petites et grandes, qui se croisent en divers sens; les unes vont à l'église, c'est l'heure de la messe; les autres au marché. Moi-même je prends un grand plaisir à faire tout seul une petite promenade le long des haies de bambous, sur une nacelle qui ne peut porter qu'un homme, et que je fais glisser sur l'eau avec la rapidité d'une flèche, au moyen de deux avirons. Parfois je fais assaut de dextérité avec quelque fort rameur, et ordinairement j'emporte le prix. » C'était un souvenir des jours de canotage sur le Rhône et la Saône, malheureusement, l'inondation qui est ordinairement la fortune du Tonkin en fut cette année la ruine, parce qu'elle dura trop longtemps, et anéantit la récolte. « Du matin au soir, nous sommes entourés de pauvres qui viennent faire retentir à nos oreilles ces cris lamentables : « Père, je n'ai pas un seul grain de riz à manger, Père, je « meurs de faim. »

La peste aggrava la famine.

L'évêque ouvrit sa bourse aux catholiques et aux païens.

2 classes, 41 élèves; total, 5 séminaires et 280 éléyes, {Arch . M.E. vol. 703, p. 44-)

Dieu, qui récompense un verre d'eau donné en son nom, donna à l'apôtre la seule récompense qu'il ambitionnait : des conversions, des retours à la foi, des communions ferventes. Six cent vingt-cinq boudhistes embrassèrent le catholicisme, neuf mille huit cent vingt-quatre enfants de païens furent régénérés dans les eaux du baptême.

Il envoyait ces chiffres en France avec un cri de reconnaissance :

« Vous le voyez, la moisson est assez belle pour une année d'orage. Vivent Jésus et Marie ! Ce sont eux qui nous soutiennent dans les combats, les tribulations, les craintes et les angoisses. Naturellement nous devrions être écrasés, brisés, engloutis par tant d'épreuves, par de si longues adversités, par de si fortes tempêtes; et cependant, toujours nous surnageons sur les vagues, toujours nous nous redressons sous les coups de vent. Oui, vivent Jésus et Marie! leurs yeux nous voient, leurs cœurs nous aiment, leurs souffrances nous consolent et nous fortifient : qu'ils soient loués et bénis à jamais! (i) »

(i) Autres Faits importants en 1846 et 1847. —Arrestation du P. Camà Phuc-nhac, il est condamné à mort avec sursis. Seconde arrestation des PP. Dat et Truc. Arrestation et délivrance des PP. Thao et Ban. Vexations de chrétiens, principalement dans les provinces de Son-tay et de Ninh Binh. Conversion du mandarin Trac. Arrestation et délivrance du P. Tuân. Arrestation du P. Huong. Arrestation et condamnation à mort avec sursis du P. Tuyèn,

CORTÈGE d'un GRAND iMANDARIN

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