CHAPITRE XXI
Mort de Thiêu-Tri. — Avènement de Tu-Duc. — Lettre de Mgr Retord à
Louis-Philippe.— Edit de persécution (août 1848) à Ke-bang. — Trompeur trompé. — L'Evêque assiégé.
ME vie humaine, si humble soit-elle, ressemble toujours à un flambeau. Quand elle s'éteint, on s'aperçoit bien vite de sa fin à l'ombre qui s'ac-
croît.
Thiêu-Tri, qui ne se classe pas parmi les grands perse'cuteurs, mourut le 4 novembre 1847, emporté par la débauche et par une fièvre soudaine qu'aggrava la honte de la défaite de Tourane. L'ombre allait s'accroître, enveloppant les chrétiens et les missionnaires d'Annam.
Mais, comme aux soirs des longs cre'puscules, la nuit ne se fit pas tout d'un coup.
Les mandarins annamites ne songèrent point à ces enseignements des départs suprêmes qui laissent vides les places les plus hautes ou les plus petites, ils ne virent qu'une occasion de nouer ou de briser des intrigues et de faire triompher le prince dont ils espéraient recevoir plus d'honneurs et plus d'argent.
Leurélufut le second fils du défunt, au préjudice de l'aîné Hoang-Bao. En montant sur le trône, il prit le nom de Tu- Duc (postérité vertueuse) « mais, dira plus tard Mgr Retord, la religion ne vit pas de preuves de cette vertu ».
Le nouveau roi donna un décret d'amnistie dont les chrétiens profitèrent largement. Les condamnés à mort furent seuls exceptés de cette faveur.
Ce début fit concevoir de larges espérances.
Tu-Duc était, disait-on, plus intelligent que son père et paraissait mieux disposé en faveur de la religion; on se racontait à l'oreille, que souvent son père jlui avait recommandé de cesser la persécution et de donner la paix aux disciples de Jésus-Christ, puisque aussi bien il faudrait finir tôt ou tard par en venir là; le jeune prince s'était fait lire, dans les Annales du royaume, le récit des services rendus à sa famille par Mgr d'Adran et les missionnaires européens, et il en avait paru touché; on s'attendait, d'un jour à l'autre, à voir paraître l'édit qui rendrait aux fidèles la liberté dont ils avaient joui sous le règne de Gia-long.
Mgr Retord se demanda si les bonnes intentions que l'on prêtait au souverain ne pourraient être mises à profit. Directement par les missionnaires ? Non, sans doute; ils étaient toujours proscrits, et, d'ailleurs, un roi d'Annam ne traite pas ainsi avec un étranger. Mais puisque Louis-Philippe et
son gouvernement avaient donné des ordres à leurs amiraux pour surveiller la politique religieuse des Annamites, et, si besoin en était, pour prêter assistance aux ouvriers apostoliques, serait-il impossible de s'adresser à eux et de solliciter leur appui ?
Le chef du Tonkin occidental avait, presque sous ses yeux, l'attitude de l'Angleterre protégeant ses nationaux les armes à la main ; pourquoi la France n'agirait-elle pas de même ?
D'ailleurSj si le succès ne couronnait pas sa tentative, la démarche n'était pas compromettante. Mgr Retord adressa donc à Louis-Philippe une lettre réservée et prudente, ne sortant ni du caractère, ni des attributions d'un Evêque missionnaire. En résumé, il disait qu'un acte diplomatique, caché sous l'apparence d'un acte de politesse, lui semblait devoir être plus fécond en résultats que les apparitions rapides et passagères des navires français qui terrifiaient un moment les Annamites, mais leur jetaient au cœur la haine qu'engendre l'orgueil blessé (i). Voici cette lettre :
A Sa Majesté Louis-Philippe, Roi des Français.
Sire,
« La renommée de la haute sagesse de Votre Majesté, de sa gloire et de la bienveillante protection qu'elle accorde aux missionnaires français répandus dans les différentes parties du monde, est depuis longtemps parvenue jusqu'à nous. C'est elle qui, bien souvent, a ranimé notre espérance et consolé nos cœurs au milieu des cruelles épreuves par lesquelles il a plu à la divine Providence de nous faire
{ï) Archives des M . E., vol. joS, p. iio.
passer : c'est elle qui aujourd'hui nous donne la hardiesse de lui adresser cette lettre pour implorer son secours en faveur des malheureux chrétiens confiés à nos soins.
« Votre Majesté connaît la terrible persécution qui, depuis si longtemps, désole l'Eglise annamite. Cependant, depuis la mort du tyran Minh-Mang, elle avait beaucoup ralenti ses rigueurs. Le successeur de ce prince semblait enfin avoir compris l'injustice et l'inutilité de l'effusion du sang des prêtres et des chrétiens; en conséquence, nous jouissions, dans bien des endroits, d'une assez belle tranquillité. Nous pouvions nous livrer aux fonctions de notre saint ministère. Tous les ans, nous avions la consolation d'instruire et de baptiser bon nombre d'infidèles. Malgré plusieurs vexations locales, la religion, non seulement ne tombait pas en ruine, mais encore faisait des progrès et réparait les pertes passées, lorsque, au printemps de l'année dernière, lapersécution se ralluma soudain, danspresque toute l'intensité de son ancienne fureur, Votre Majesté sait à quelle occasion.
« Le monarque annamite déchargea sur nous et nos chrétiens tous les traits de sa vengeance en lançant successivement, contre la religion et ses ministres, trois décrets de persécution pleins de calomnies et de blasphèmes ; puis, le 4 novembre, il tomba tout à coup sous la main de la mort, comme un nouvel Antiochus. Son second fils, prince âgé de 18 ans, protégé par la faction de trois ou quatre des principaux mandarins de la cour,^ lui a succédé sous le nom de Tu-Duc, au préjudice de son fils aîné. Le prince déshérité est dans une grande irritation etnemanque pas de partisans parmi les mandarins.
« A la fin de cette année, ou vers le commencent de l'année prochaine, le nouveau roi annamite doit venir dans la
capitale du Tonkin pour y recevoir l'investiture de son ro3^aume de la part des députés de l'empereur de Chine. On le dit d'un caractère doux et modéré. A son avènement au trône, il a fait condonation au peuple d'une année entière d'impôt.
« Il a accordé une amnistie générale à tous les prisonniers non condamnés à mort, mais il continue le système de persécution contre la religion chrétienne, inventé par son aïeul et renouvelé par son père, et nos malheureux chrétiens jettent toujours vers la France et son roi des regards d'espérance.
«Tel est, Sire, l'état actuel des choses dans ce pays. Nous avons pensé faire une chose agréable à Votre Majesté en le lui exposant avec simplicité et précision, parce qu'il nous semble fournir des circonstances très favorables pour obtenir du gouvernement annamite la liberté de religion si longtemps désirée, et acquérir à la France une gloire et aussi des avantages politiques qu'une puissance rivale et jalouse semble ardemment convoiter.
« Mais quels moyens conviendrait-il d'employer pour le bon succès d'une affaire de cette importance? Sire, votre haute intelligence, votre expérience consommée vous les feront facilement découvrir. Il ne nous appartient pas, à nous ministres des autels, de formuler aucune pensée làdessus. Nous nous permettrons néanmoins de dire une chose àVotre Majesté : c'est que, d'après le rapport de plusieurs mandarins, si le brave commandant Lapierre n'obtint pas, l'année dernière, la concession de ses demandes, c'est uniquement parce que la lettre qu'il envoya au roi annamite n'était pas une lettre du roi de France. Car, d'après l'étiquette de la cour de Cochinchine, le roi ne doit répondre qu'à un roi; entrer en correspondance avec un
simple commandant étranger, c'est trop s'abaisser; accorder ses demandes, quelque justes qu'elles soient, c'est témoigner trop de faiblesse.
« Sire, Votre Majesté sera bien étonnée peut-être de recevoir cette lettre de notre part, c'est le seul désir de contribuer au bien de la religion, à la tranquillité de nos chrétiens et à l'honneur de la France, en procurant à Votre Majesté l'occasion d'une action aussi glorieuse pour elle devant les hommes que méritoire devant Dieu, qui en a été le motif. C'est la bonté bien connue de votre cœur qui nous en a donné la pensée. Nous osons espérer que vous la recevrez avec bienveillance et que Votre Majesté profitera des occasions favorables pour étendre jusque sur nous l'influence salutaire de sa haute protection. »
Nous sommes avec le plus profond respect, de Votre Majesté, les très humbles et très dévoués serviteurs,
f Pierre André, évêque d'Acanthe, vicaire apostolique du Tonkin occidental.
f Charles Hubert, évêque de Pentacomie, coadjuteur,
au nom de tous les autres missionnaires. Au Tonkin occidental, le 28 mars 1848.
L'évêque écrivait cette supplique le 28 mars 1848. A cette date, Louis-Philippe avait quitté la France, et le gouvernement provisoire de Lamartine et de Ledru-Rollin siégeait aux Tuileries. Les missionnaires ignoraient ces changements qu'on est convenu d'appeler des révolutions, comme la marche des astres.
La lettre arriva pendant le mois d'octobre au Séminaire des Missions Etrangères, où elle resta. Nous l'y avons retrouvée, et nous l'avons citée pour montrer le désir de conciliation qui anime les missionnaires et la modération dont ils font preuve.
Lorsque Retord apprit la révolution de février, il ne s'attrista ni ne s'inquiéta. Il aimait la patrie, il devait la servir même à son dernier jour, mais la politique... Il ne disait pas comme un publiciste de nos jours qu'il était doué de trop d'esprit pour avoir une opinion politique; la boutade est spirituelle, la réponse de Retord fut apostolique :
« Je serais bien embarrassé de vous dire si je suis républicain ou monarchiste. Toute ma joie est d'être un simple missionnaire, toute mon ambition est de travailler au salut du troupeau confié à mes soins, d'en accroître le nombre et d'en perfectionner les vertus. Cela suffit à ma conscience et à mon bonheur. Oh! combien je me trouve le cœur content et léger, quand je pense que je ne touche à la terre que par le bout des pieds ! que je n'ai rien à voir dans toutes les questions politiques qui bouleversent les royaumes, font des milliers de malheureux, perdent une infinité d'âmes! que je n'ai rien à prétendre dans ces places, ces dignités, ces traitements dont la convoitise fait le tourment de tant d'autres, et dont la possession ne satisfait personne! »
C'était, on le voit, toujours le même désir de sauver les âmes, toujours cette grande passion, que rien n'affaiblissait, ni la maladie, ni les persécutions, ni l'inutilité des efforts. D'ailleurs il pouvait, en ce moment, lui donner à peu près libre carrière.
Tu-Duc était presque entièrement absorbé par les préparatifs de son couronnement et de la réception qu'il voulait faire aux ambassadeurs chinois.
« On ne saurait croire, quelles charges énormes le voyage de ces étrangers fait peser sur le pays. Il a d'abord fallu bâtir des palais tout le long de la route et sur le bord des fleuves, pour les recevoir, eux et leur suite; construire des barques élégantes et en grand nombre, pour les transporter lorsqu'il leur plairait d'aller par eau; creuser des canaux dans certains endroits pour allonger leur route, et par là leur faire croire que ce royaume est d'une immense étendue.
« Au passage des Chinois, ordre était donné au peuple d'accourir en foule, en grands habits de fête, avec des présents en abondance, et un air joyeux et content, pour leur donner à penser que ce pays est le plus riche, le plus heureux et le plus peuplé qu'ils aient jamais vu.
« Ces ambassadeurs avaient de nombreux domestiques; trois ou quatre cents soldats les accompagnaient, armés de sabres et de piques de bois, pour prouver qu'en pays annamite les terribles et valeureux Chinois n'ont pas besoin de véritables armes pour se faire craindre et respecter.
« Quand ils voyageaient à pied, le peuple était obligé de les porter en palanquin, avec tous leurs bagages, tous les comestibles apprêtés pour leurs repas, et des sacs de terre chinoise, sur lesquels ils dormaient pendant la nuit et se tenaient assis ou couchés pendant le jour, afin de
pouvoir respirer continuellement la bonne odeur du pays natal.
« Or, je vous le demande, quelles dures corvées pour ces pauvres gens que d'avoir sur les épaules tant de monde et tant d'effets, au milieu des plus fortes chaleurs de l'été! Et, malgré cela, messieurs les Chinois affectaient le plus superbe mépris pour les Annamites. »
Le monde officiel était en fête, les ouvriers apostoliques également, et l'évêque ordonna plusieurs prêtres indigènes.
Parmi les choisis, on en remarquait un, appelé Tinh, déjà illustre par ses longues souffrances ; il avait été cinq fois condamné àmort, il avait porté huit ansla chaîne et sept ans la cangue, il avait subi vingt à trente flagellations, et l'exil pendant une année. Compris dans l'amnistie, il était revenu dans la mission, comme un vaillant athlète qui a remporté autant de victoires qu'il a livré de combats.
Il fut élevé au rang de ministre des autels : ce n'était que justice, puisque Dieu l'avait déjà placé au nombre des confesseurs.
Retord repartit ensuite pour aller à la peine, lui disait à la joie. Il donna une mission au nord du vicariat, dans la paroisse de Song-Chay, composée de 4.500 âmes, disséminées à travers plus de trente villages.
Il était là depuis quelques jours, lorsqu'on lui fit dire que le m.andarin, averti de sa présence, se disposait à l'arrêter. C'était le 28 juin, veille de saint Pierre ; les chrétiens arrivaient par centaines pour célébrer la fête du premier chef de l'Eglise et souhaiter celle de leur évêque.
« Quel sujet d'anxiété et de consternation pour nos chers néophytes, écrivait celui-ci, si nous avions été obligé de partir! mais enfin le grand saint Pierre paraît s'être intéressé à nous. C'est du moins la persuasion de tous ces bons
montagnards. Bientôt le ciel se charge d'énormes nuages noirs; la nuit vient, nuit ténébreuse s'il en fut jamais ; des éclairs redoublés sillonnent l'horizon en tous sens; des coups de tonnerre, aussi majestueux que terribles, éclatent et rebondissent d'écho en écho dans la profondeur des vallées avec un fracas épouvantable; la pluie semble tomber comme au déluge. En moins de deux heures les fleuves s'élèvent de dix pieds, les ponts sont emportés sur toute la ligne, les gorges sont remplies par l'eau des torrents, par les quartiers de roche et par les arbres déracinés que le courant entraîne. Or, avec un pareil temps, on conçoit que le mandarin ne pensa pas même à sortir de chez lui, et que nous pûmes en toute liberté chanter la messe de saint Pierre. Aussi nous le fîmes avec un merveilleux élan. Mais que nos voix étaient faibles auprès de celle du tonnerre qui continuait de résonner sur nos têtes! »
Quelques semaines plus tard, ce n'était pas un souspréfet qui menaçait de saisir l'évêque et ses prêtres, le coup partait de plus haut.
Tu-Duc prenait place dans les rangs des persécuteurs. Il publiait (août 1848) contre le catholicisme un édit contenant ces dispositions :
« La religion de Dato (i), déjà proscrite par les rois Minh- Mang et Thiêu-Tri, est évidemment une religion perverse; car, dans cette religion, on n'honore pas ses parents morts; on arrache les yeux des mourants, pour en composer une eau magique dont on se sert pour fasciner les gens; de plus, on y pratique beaucoup d'autres choses superstitieuses et abominables.
« En conséquence, les maîtres européens, qui sont les
(i) De Jésus.
plus coupables, seront jete's à la mer avec une pierre au cou. On donnera une récompense de trente barres d'argent à quiconque pourra en prendre un.
« Les maîtres annamites sont moins coupables que les premiers ; on les mettra à la question pour voir s'ils veulent apostasier; s'ils refusent, ils seront marqués au visage et exilés dans les endroits les plus malsains du royaume.
« Les gens du peuple qui suivent cette religion perverse et qui ne voudraient pas apostasier, sont de pauvres idiots et de misérables imbéciles séduits par les prêtres. Il convient d'en avoir pitié; c'est pourquoi, le roi, dans son grand amour pour son peuple, ordonne qu'ils ne seront plus punis de mort, de l'exil ou de la prison; les mandarins se contenteront de les châtier sévèrement, puis on les renverra dans leurs familles. »
Il fallait davantage pour effrayer les chrétiens tonkinois et leur évêque. Ils répondirent à l'édit par la solennité de leurs cérémonies religieuses; les mandarins, achetés ou bienveillants, se turent. Retord resta trois mois à Ke-bang avec Schœffler, Legrand et une quarantaine de catéchistes.
« Jour et nuit le village était rempli d'étrangers; on n'y entendait que la voix des prédicateurs, des fidèles chantant leurs prières, et des enfants étudiant le catéchisme. Tous les chemins qui aboutissent à Ke-bang étaient couverts d'une foule compacte qui accourait, non seulement de tousles points du district, mais encore deXu-Thanh,de Ha- Noi, et de la mission des Dominicains; dans cette multitude se mêlaient beaucoup de païens qui venaient, les uns
pour demander à se faire chrétiens, les autres pour se donner le plaisir de nous voir.
« Nous étions donc là au vu et au su de tout le monde ; païens et mandarins, petits et grands, tous étaient comme fascinés, et personne ne parut songer à la somme promise à ceux qui nous arrêteraient; personne n'a cherché ni à nous prendre ni à nous dénoncer.
« Tous nos chrétiens étaientémerveillés et croyaient qu'il y avait quelque chose de miraculeux dans cette grande paix dont nous jouissions. Au commencement, chacun tremblait et pensait qu'il ne tarderait pas à nous arriver une mauvaise aventure, ou du moins que nous serions obligés de prendre bientôt la fuite; mais, à la fin, voyant que notre tranquillité n'était point troublée, tous s'enhardirent, et vous auriez dit que nous étions en plein pays catholique. )>
Il n'en fut pas de même à Vinh-tri. Le chef du canton vit une excellente mine à exploiter dans cette réunion de missionnaires qui eut lieu quelques semaines plus tard. Leur créer des embarras, pour se faire ensuite payer ses services, tel était son plan. Il amena donc le mandarin de la sous-préfecture jusqu'au milieu de l'église, sous prétexte d'une petite promenade; c'était dire aux chrétiens : « Préparez-vous à délier bientôt les cordons de vos bourses. •>
Le mandarin fut courtois pendant sa visite :
« Je sais, dit-il, qu'il y a ici trois Européens; mais mon intention n'est pas de leur faire du mal; d'ailleurs je le voudrais que je ne le pourrais pas ; cette troupe de femmes qui me suit partout, me les aurait bientôt arrachés des mains. »
Quand les notables du hameau allèrent porter au chef de canton du riz et quelques ligatures :
« C'est bien peu de chose pour une affaire si importante,
dit-il; vous avez trois missionnaires européens chez vous; si vous voulez que je les y laisse en paix, il me faut trente taëls d'argent. »
Les chrétiens eurent beau se prosterner jusqu'à terre, et employer toute leur éloquence pour exciter sa compassion, il ne voulut rien entendre.
L'Evêque avait deviné sans peine la ruse, il refusa d'entrer en pourparlers.
« C'est un homme au cœur double, dit-il aux chrétiens; sous main il nous suscite du mal, pour nous mettre dans la nécessité de l'employer ensuite à le guérir, et se donner la réputation de nous rendre des services, tout en nous tirant le sang des veines. C'est ainsi qu'il en a agi à mon retour de Xu-Nghê(i) etdeXu-Thanh (2). Il faut que ce commerce finisse et que je cesse de me laisser mettre le pied sur la gorge. Ainsi, 15e donnez pas une sapèque au mandarin du Huyên, ne dites pas un mot au chef de canton ; pour nous, continuant de rester ici, nous attendrons l'événement. Si le petit mandarin vient pour nous prendre, nous nous jetterons en barque, et passerons sur la province de Ninh-Binh; s'il nous faut perdre de l'argent, j'aime mieux que ce soit auprès du grand mandarin; car il vaut mieux, dit l'adage tonkinois, se noyer en pleine mer comme un gros navire, que dans l'huile d'une petite lampe comme un vil moucheron. »
Les Annamites approuvèrent ; seuls, ils n'auraient pas osé, mais avec l'Evêque, ils se sentaient braves.
Un mois se passa dans le silence. Enfin le chef de canton, soupçonnant qu'on pouvait bien avoir traité sans lui, dénonça la présence des prêtres européens et la prétendue
(i) Nghê-an.
(2) Thanh-hoa.
vénalité du sous-préfet. Il en résulta une visite domiciliaire que Mgr Retord et ses compagnons déjouèrent par la fuite.
Après avoir erré trois jours et trois nuits sur le fleuve, le vicaire apostolique et M. Schœffler abordèrent au village de Ke-nâp. Il y avait là un asile où les proscrits s'étaient souvent réfugiés et que l'on croyait ignoré. Malheureusement, il était connu.
Il fut entouré, toute retraite fut coupée, et le mandarin averti.
L'Evêque s'était rarement trouvé dans une situation aussi critique. Le bruit se répandit même qu'il était arrêté. En quelques heures, la nouvelle parvint à Vinh-tri. Un frisson de colère secoua la population; hommes et femmes se précipitèrent sur la route de Ke-nâp, prêts à livrer bataille aux satellites, aux soldats, au mandarin, à quiconque les empêcherait de délivrer leur chef.
Les catholiques du village les avaient prévenus; mais, préférant la ruse à la force, les uns avaient engagé des pourparlers avec les païens; d'autres, par une issue mal gardée, s'étaient glissés jusqu'aux missionnaires, et, à la faveur de la nuit qui approchait, ils les avaient fait doucement sortir. Silencieux, courbés, presque rampants dans les hautes herbes, l'Evêque et les prêtres avaient franchi Le cercle des assiégeants.
Arrivés dans la rizière, ils aperçurent une troupe qui débouchait dans le village et une seconde qui s'éparpillait dans la campagne. Qui était-ce ? Des amis ou des ennemis ? En fuyant, allaient-ils se jeter dans le péril? Ils s'arrêtèrent et s'assirent sur quelques mottes de terre. Une voix s'éleva demandant une barque, c*était la voix d'un catéchiste. Les fugitifs la reconnurent : ils étaient sauvés. Les centaines
d'hommes qu'ils apercevaient e'taient les séminaristes et les catholiques de Vinh-tri.
De l'autre côte', et tout près de Ke-nâp, le sous-pre'fet accourait avec des soldats; il e'tait trop tard.
« Ge fut un grand bonheur pour le mandarin et pour nous que nous ne fussions pas tombés entre ses mains, car on l'aurait mis en pièces pour nous en arracher, et cela nous aurait suscité une bien terrible affaire. Nous redescendîmes le fleuve en barque, et le lendemain soir, nous revînmes dans notre communauté. Quant au sous-préfet, furieux d'avoir manqué sa proie, il mit à la cangue et en prison le maître de la maison où nous avions trouvé asile, ainsi que le maire du village de Ke-nâp, les fit frapper de quelques dizaines de coups de rotin pour savoir où ils avaient mis les cinq barres d'or, les dix barres d'argent, le bâton d'or et le bonnet d'argent (i) qu'il prétendait que je leur avais donnés. « Faites-moi apporter ces trésors, leur disait-il, et je vous rends aussitôt à vos familles. Que voulez-vous faire de tant de richesses ? Pourquoi voulezvous me les cacher ? Est-ce que je ne sais pas tout ce qu'il en est? » Vous pensez bien que je n'avais pas donné une obole à ces pauvres gens. Enfin, après bien des prières, des allées et des venues, et après lui avoir donné la somme de deux cent cinquante ligatures, le mandarin mit nos deux hommes en liberté. Avec tous les frais, cette affaire nous occasionna une dépense de trois cents ligatures. »
A Hoa-lac, quelques mois plus tard, il y eut bataille et l'issue fut malheureuse.
Les catholiques étaient allés offrir des présents au sous-
(i) C'est ainsi qu'il désignait la crosse et la mitre.
préfet pour obtenir la permission de faire bénir le village par un prêtre.
Les dons furent bien reçus et la demande accordée. Mais, au milieu de la nuit, le mandarin arriva avec une trentaine de païens et pénétra dans la maison qu'habitait le prêtre, afin de l'arrêter. Celui-ci s'enfuit, et les néophytes, indignés de la perfidie du mandarin, se mirent à crier aux voleurs I aux brigands ! battirent le chef et sa troupe, les lièrent tous, et, le lendemain matin, les livrèrent au gouverneur de la province en demandant justice. « Les malheureux, dit Mgr Retord, cette justice, ils la paieront cher! »
Ils la payèrent de leur tête ou de leur fortune. Plusieurs d'entre eux furent condamnés à mort, d'autres se ruinèrent pour racheter leur vie.