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CHAPITRE XXII

L'amitié. — Mgr Retord, sa famille, ses amis. — Le grand Evoque d'Acanthe à Louis Berger, sa boîte à bétel. — Trop orgueilleux pour demander. — Comment se fait une prière. — Consolations, — La volonté de Dieu. — L'Immaculée Conception.

EPosoNS-nous un instant de ces re'cits de travaux et de périls dans la lecture de quelques pages charmantes e'crites par Mgr Retord à ses amis de France. Ne pas montrer comment il aimait serait laisser dans l'ombre un des traits saillants de sa riche nature.

L'amitié est l'accord parfait deschoses divines et humaines dans la bienveillance et la charité. » C'est la parole d'un païen de génie; voici celle d'un prêtre catholique :

« L'amitié est l'union libre et désintéressée de deux âmes dans l'amour du bien » (i).

Quelle définition eût adoptée Mgr Retord ? La seconde sans doute, lui eût paru plus chrétienne. Il a écrit quelque part les qualités qu'il voulait à ce sentiment très doux, très pur, très fort, auxquels plusieurs croient peu et que certains ne goûtent jamais.

« La vraie et bonne amitié, qui règne entre les vrais amis, doit être sincère, c'est-à-dire exister au fond du cœur; constante, ne jamais se démentir dans aucune épreuve ; religieuse, fondée sur des motifs divins. »

Pour déterminer ainsi les caractères de l'amitié, il n'avait qu'à étudier celle qu'il avait vouée à ses amis; elle était restée immuable, telle qu'elle s'était formée de 1828 à i83i ; ni le temps, ni l'espace ne l'avaient affaiblie. Ce n'est pas à lui que l'on aurait pu appliquer la parole de l'égoïsme, triste comme beaucoup de choses vraies : « Loin des yeux, loin du cœur. »

Ces amis, des jeunes gens, des enfants, autrefois ses pénitents, étaient, pour la plupart, devenus pères et mères de famille. Jeune prêtre, il s'était attaché à eux, de cette affection sacerdotale, chaude, sainte et dévouée, incompréhensible pour quiconque n'a pas touché et secouru les âmes. Lorsque, caché au fond d'un souterrain, retiré dans sa paillote de Vinh-tri ou de Ke-non, il apprenait leurs malheurs et leurs peines, vite il prenait sa plume et leur adressait quelques lignes de consolation.

Plus souvent encore il écrivait à sa famille, il avait un mot particulier de gaîté et de piété pour chacun de ses parents, frères, sœurs, tantes, oncles, cousins, cousines,

(i) L'abbé Riche.

leur serrant la main, les embrassant, parlant à chacun d'eux de ce qui l'intéressait le plus. Il savait bien qu'alors c'était de lui surtout qu'il devait les entretenir. Sa mission, sans doute tous s'y intéressaient, mais le frère chéri et illustre, l'ami fidèle, voilà le vrai sujet qui faisait battre le cœur et monter les larmes aux yeux. Aussi ces lettres portent-elles un cachet tout spécial de bonté et de simplicité. On dirait une de ces causeries faites pendant une veillée d'hiver, lorsque, après les premiers épanchements et les émotions du revoir, le voyageur s'assied au foyer, raconte les incidents de son existence sur la terre lointaine, interroge sur les faits petits ou grands qui se sont passés pendant son absence.

L'Evêque ne disparaissait pas complètement dans cette correspondance, mais il restait dans une sorte de pénombre ; c'était l'ami surtout qui parlait, ayant pour tous des mots délicats, des mercis d'une douceur charmante. Les lettres qu'on lui adresse sont « un beau parterre où il respire la suave odeur des plus belles et des plus odorantes fleurs », « des mines fécondes d'émotions vives et tendres », — <c des oasis fleuries », — « des mondes de souvenirs gracieux et touchants. » — « Elles font battre mon cœur avec violence, couler mes larmes. »

Et cette autre parole :

« Je sais bien, que le souffle doux et frais de la brise du soir qui, sous la zone torride, s'élève tout à coup après un calme long et brûlant, n'est pas plus agréable au marin que ne l'a été votre lettre pour moi. »

Sa manière de rehausser les petits souvenirs qu'il envoie est curieuse. A propos d'une boîte à bétel et à tabac qu'il expédie à son ami, « son très cher et très ami » Louis Berger, il écrit :

« Je VOUS annonce une bonne nouvelle, c'est une longue lettre de votre ami d'Asie, il vous envoie une boîte à bétel et à cigares.

«Oh! comme vous allez être heureux et content! Je gagerais bien un bon cent de marrons et une bonne cruche de bière que vous en perdrez l'envie de dormir au moins pendant une nuit et le désir de manger au moins pendant un repas.

« Or, cette boîte est semblable à celle de 1845, c'est la même forme, la même grandeur, les inscrustations en nacre offrent aussi les mêmes peintures.

« Si je vous donnais l'explication détaillée des peintures et des incrustations en caractères chinois dont elle est ornée, je vous intéresserais sans doute beaucoup, mais je ne veux pas le faire, je veux voir si dans toute la ville de Lyon vous pourrez trouver un seul savant qui puisse le faire, je crois pouvoir vous en défier, et cela seul, je veux dire la difficulté d'en expliquer les peintures et les inscriptions, cela seul sera une preuve bien authentique qu'elle vous vient de votre grand ami d'Asie.

« On dira : cette boîte n'a pas été faite en France, ni en Europe, car ni l'empereur de Russie, ni le roi de Prusse, ni la reine d'Angleterre, ni le roi des Français n'en ont de semblable, elle ne peut venir que de Chine ou des royaumes voisins. Or dans ce pays il n'y a que Mgr Retord qui soit capable d'avoir envoyé une telle boîte à Louis Berger.

« De plus quand on verra mon cachet qui est dedans avec mon nom et le vôtre, quel est l'incrédule qui pourrait douter de son authenticité?

« Mais quel usage ferez-vous de cette boîte quand vous l'aurez reçue? Vous la laverez bien, la frotterez bien, l'es-

suyerez bien, vous mettrez dedans votre petit couteau, les ciseaux et dé de votre femme, puis vous la placerez sur votre cheminée, et lorsque des amis viendront vous voir, et que, l'apercevant, ils la prendront dans leurs mains, l'examineront, l'admireront et vous diront: « Oh! oh! Berger, mais vous avez là une boîte superbe, dans tout Lyon elle n'a pas sa pareille, où l'avez-vous prise ? d'où vous vient-elle? Alors, assis gravement sur votre chaise et d'un air bien magistral, d'un ton bien imposant, vous vous mettrez à pérorer disant : « Cette boîte me vient de plus de 6,000 lieues, elle a été fabriquée sous la zone torride, elle a passé sous la ligne équatoriale, c'est mon grand ami, ancien vicaire de Saint-Georges, avec lequel j'ai chanté plusieurs beaux motets, plusieurs beaux Credo, c'est l'évêque d'Acanthe, le célèbre vicaire apostolique du Tonkin, dans l'Indo-Chine, qui m'en a fait cadeau; c'est sa boîte à bétel et à cigares. » Vous continuerez sur ce ton au moins pendant un fort quart d'heure, et vous verrez comme vos auditeurs ouvriront de grands yeux et comme ils vous trouveront heureux de posséder une telle boîte; comme ils seront jaloux de n'en avoir pas une semblable. Ensuite, pour prix de la leur avoir laissé voir, vous leur direz de réciter au moins cinq bons Pater et cinq bons Ave pour moi. »

Quand il craint que sa correspondance semble pâle ou froide, il s'en excuse par quelques mots d'aimable piété :

« Une méthode pour que cette lettre, toute insignifiante qu'elle est, vous devienne néanmoins très précieuse : avant

de la lire prenez une bonne dose de résignation à la volonté de Dieu ; en la lisant, parfumez-vous l'esprit avec l'encens de l'amour divin; après l'avoir lue, enflammez-vous un peu le cœur de charité pour la conversion du nombre immense de païens répandus dans toute l'Asie, de commisération pour nous et nos chrétiens persécutés depuis si longtemps; et à ces trois choses : résignation à la volonté de Dieu, amour divin, charité pour le salut des âmes, joignez une sainte vie et de ferventes prières à Jésus et à Marie. Après cela soyez sûrs que nous nous trouverons un jour dans le ciel. »

Les missionnaires sont parfois un peu frères quêteurs; le moyen de ne pas tendre la main quand on est pauvre et entouré de pauvres ! Retord ne sollicite rien : « Je suis un de ces pauvres honteux qui n'osent rien demander, ou, si vous aimez mieux, un de ces orgueilleux qui ne veulent point passer pour pauvres. »

Si ses lettres renferment de doux parfums d'amitié, elles contiennent aussi des trésors de piété. N'est-ce pas de belle et grande piété que ces lignes sur la prière ?

« Comment avez-vous pu croire que j'allais vous envoyer une prière que vous me commandez, presque comme les négociants commandent des pièces de soie aux fabricants tisseurs ? est-ce que les prières se commandent ?

« Elles tombent naturellement du cœur embrasé d'amour, comme les fruits trop mûrs tombent de l'arbre qui les a produits, elles jaillissent par jets, comme les eaux d'une source abondante, mais sans aucun effort et sans aucun commandement; et puis vous savez bien que ce ne sont pas les formules de prières à Marie qui sont le plus nécessaire, c'est la dévotion, une dévotion fervente, persévérante et pleine de confiance envers cette bonne Mère qu'il faut pour être ses enfants chéris et mériter sa protection. »

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La pitié, ou mieux la compassion est une forme de l'affection, elle se penche pour relever, pleure pour consoler, se donne pour fortifier, eh bien, n'est-elle pas tout entière dans ces lignes vibrantes de tendresse pieuse et vraie que l'homme et le prêtre ont en même temps dicte'es :

« J'ai reçu votre bonne lettre de mai 1849. Ah ! comme je l'ai lue avec avidité, une fois, deux fois, trois fois même ! et combien sa lecture m'a ému, touché, attendri, vivement intéressé ! Pauvre Mariette , me suis-je dit, comme elle a été criblée par l'adversité, les peines et les douleurs ! comme elle a été éprouvée dans le creuset des souffrances et des larmes ! la mort d'un mari religieux et chéri, et de deux mères tendres et pieuses, puis cinq enfants à nourrir pour elle seule, il y avait là de quoi abattre les plus forts courages et faire pousser de longs gémissements ; mais Mariette ne s'est point découragée, elle ne s'est point laissée abattre par la douleur; la forteresse de son cœur s'est trouvée bâtie sur le roc de la foi en présence de Dieu; les vents ont soufflé, les pluies sont tombées par grosses averses, son cœur et son âme n'ont point été renversés. Oh ! comme votre fermeté, votre patience, votre résignation m'ont édifié ! avec quel plaisir j'ai vu que vous vous souveniez toujours bien du petit mot de votre ancien père : Dieu seul ! petit mot qui dit tout et qui vaut plus que bien de gros livres; et l'autre parole : courage, ma fille, l'orage passera. Oui, oui, non seulement l'orage qui vous a agitée, mais tous les autres orages qui pourront venir vous accabler pendant le cours de votre pèlerinage sur la terre passeront, comme des ombres, comme des songes; tenez-vous attachée à Dieu seul; tous les malheurs de ce monde vous deviendront légers et augmenteront votre bonheur dans le ciel; tenez-vous toujours au pied de la

croix de Jésus seul, et vos pleurs, mêlés à ceux de Marie, à ceux de Magdeleine, au sang de Jésus, vous seront doux et suaves, et deviendront pour vous, dans cette vie, une source intarissable de mérites, et dans le ciel un torrent de joie, une brillante couronne de gloire. »

Et ce dernier mot, qui sera la grande consolation de la pauvre femme éplorée, parce qu'elle pleure plus encore sur ses morts que sur elle-même :

« Vous voulez, ma chère ancienne fille, que je me souvienne de vous dans mes prières et saints sacrifices : oh ! oui, je me souviendrai de vous, soyez-en assurée, car vous savez combien j'aimais votre famille, vous surtout, ma fille en Jésus-Christ, et pour vous prouver que je l'aime encore, je vais, dès demain et les jours suivants, dire quatre messes pour tous les membres de votre famille, deux pour les morts et deux pour les vivants, pour votre mari, mon ancien enfant de chœur, et en particulier, je me souviendrai souvent de vous devant Dieu. »

C'est dans une lettre à une de ces âmes affligées qu'il dira le principe de sa vie spirituelle moins pour satisfaire une pieuse curiosité que pour aviver une ferveur que la souffrance alanguit.

« Vous saurez comprendre ce seul mot, dans lequel est renfermée toute l'histoire de ma vie intérieure et extérieure, publique et privée, ce grand mot, c'est celui de Jésus dans le jardin des olives : 7ion mea poliintas, sed tua fiât, que votre volonté, ô mon Dieu, soit faite et non pas la mienne, dans toutes les circonstances heureuses ou malheureuses, dans la santé comme dans la maladie, dansles succès comme dans les revers, en temps de paix comme en temps deguerre, à la vie comme à la mort, que votre volonté soit faite, ô mon Dieu. Dieu seul, Dieu seul et sa volonté sainte, Dieu seul

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et sa gloire en tout et partout : voilà le grand mot qui résume ma vie, qui coupe courtà toutes mes misères et qui rétablit de suite la paix et la tranquillité dans mon âme, lorsque le démon ou le monde voudraient y jeter le trouble. »

La volonté de Dieu, il ne veut qu'elle, mais encore la veut-il à la façon des hommes forts qui savent que Dieu leur a donné intelligence et activité. Il met d'abord en pratique le proverbe : « Aide-toi, le ciel t'aidera, » puis cette parole, qui est la dernière : « Mon Dieu, que votre volonté soit faite. »

Notre récit serait incomplet si, en parlant de ses sentiments intimes, il passait sous silence son amour pour la Vierge sainte ; nous avons vu le pacte filial qu'il avait conclu avec elle, voici maintenant la lettre qu'il écrivait au souverain Pontife Pie IX pour affirmer sa foi en l'Immaculée Conception :

« Déjà j'avais éprouvé une grande consolation en déposant aux pieds de Grégoire XVI, d'heureuse mémoire, mes vœux personnels sur ce même objet, ceux de tout le clergé et de tout le peuple fidèle confiés à ma sollicitude ; je demande qu'il me soit permis de réitérer ici mes très humbles prières. Le Saint-Siège m'ayant accordé, ainsi qu'à mon clergé, la faculté de prononcer ouvertement et publiquement le mot Immaculée à la Préface de la Conception de la sainte Vierge, il ne manque plus qu'une chose pour rendre notre joie parfaite; c'est que Votre Sainteté veuille bien définir, comme doctrine de l'Eglise catholique, que la Conception de la Bienheureuse Vierge Marie a été entièrement immaculée et exempte de toute tache originelle ; c'est aussi ce que je ne cesserai de demander de toute mon âme et de tout mon cœur. »

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