CHAPITRE XXIII
L'Asie est la perle du monde. — Le choléra au Tonkin. — Dévoûment des catholiques. — Peur des autorités annamites. — La Sainte-Enfance. — Le Jubilé. — La révolte de Hoang-Bao, frère du Roi — Edit de perse'cution.
lEu a fait le cœur de l'homme assez grand pour que toutes les nobles affections y trouvent place. Mgr Retord aimait les siens et il le leur disait dans ce langage simple et bon que nous venons d'entendre ; près de cette affection une autre s'élevait plus forte et plus ardente, appartenant tout entière au Tonkin, C'est à ce pays qu'il avait donné sa vie et on ne la donne pas sans son cœur ; aussi parle-t-il avec enthousiasme de « cette seconde patrie », « de cette contrée à laquelle il est rivé, » « de cette terre promise », a de ce grand et superbe royaume que la Providence lui a offert », et quand il a épuisé toutes les louanges en l'honneur du Tonkin, il s'écrie: « L'Asie est la perle du monde, le Tonkin en est le diamant. »
C'est en ces termes que l'amour parle de ce qu'il aime. Aussi les années 1849 et i85o furent-elles d'autant plus
3o6 MONSEIGNEUR RETORD
douloureuses pour l'Evêque que les maux qui accablèrent sa mission furent plus grands. Le choléra désola le royaume avec une exceptionnelle violence.
On évalua à près d'un million le nombre des victimes. Dans le Vicariatapostoliquedu Tonkin occidental, les pertes des chrétiens s'élevèrent à 9,225 morts. Mgr Retord luimême fut atteint. Douze de ses prêtres et 24 catéchistes ou séminaristes furent emportés.
Devant le terrible fléau, les mandarins s'enfermèrent dans leurs prétoires, le chef de l'Etat se tint comme" muré dans son palais ; espions, délateurs, satellites disparurent. La place publique resta aux disciples de Jésus-Christ, dontja charité et le dévoûment furent à la hauteur des circonstances et rappellent l'épisode de la peste d'Alexandrie, au milieu de la grande persécution de Dioclétien.
On vit les proscrits de la veille et du lendemain passer leurs jours et leurs nuits au chevet des païens délaissés par leurs parents, recueillir les orphelins abandonnés, transformer leurs maisons en hôpitaux et, pour prix de leur héroïque dévoûment, ouvrir le ciel à un grand nombre d'âmes. Le prêtre, ce privilégié de l'échafaud, circula librement, offrant aux mourants les derniers secours de la religion et les consolations de son ministère. Caché sous les espèces eucharistiques, le Sauveur Jésus s'en alla, sur la poitrine de l'apôtre, porter de village en village et de cabane en cabane, aux malheureux frappés par le fiéau, le gage d'une vie meilleure et de l'éternelle résurrection.
Dès le commencement de l'épidémie, Mgr Retord prescrivit des prières publiques; les païens épouvantés, loin de chercher à troubler les chrétiens, étaient les premiers à se recommander à eux; ils les conjuraient d'ensevelir leurs morts, qui gisaient abandonnés dans les champs, sur les
ET LE TONKIN CATHOLIQUE Soy
chemins, au premier endroit venu, car les cercueils manquaient, et la mort ne laissait pas le temps d'en fabriquer. Rien n'arrêta la solennité des funérailles, et l'on vit, dans les paroisses, défiler, la croix en tête, le cortège des fidèles chantant leurs prières, les prêtres revêtus de i'étole et du surplis, conduisant les défunts à leur dernièredemeure selon les rites de la liturgie catholique.
A ce fléau, se joignirent les horreurs de la famine, une de ces redoutables famines comme on les connaissait en France, avant la liberté commerciale et la facilité des communications.
Les malheureux assiégèrent les portes des presbytères, implorant la pitié de ceux qu'ils avaient persécutés. Les victimes secoururent leurs bourreaux : c'est la doctrine du Christ, elle fut noblement pratiquée. Grâce à la charité des fidèles qui apportèrent d'abondantes aumônes, le séminaire de Vinh-tri nourrit à lui seul 400 pauvres par jour pendant plusieurs mois.
Parmi ces malheureux que décimaient deux fléaux, les enfants résistaient naturellement moins que les autres. C'était une moisson d'âmes à cueillir. Par ses lettres pastorales, Mgr Retord avait plusieurs fois stimulé l'ardeur de son clergé et le zèle des fidèles en faveur du baptême des enfants. En cette grave occasion, il leur rappela ses anciennes prescriptions et leur expliqua l'œuvre de la Sainte-Enfance établie en France ; il alla même jusqu'à frapper d'une amende quiconque n'obtiendrait pas un certain résultat qu'il indiqua.
Le fait est curieux et jette un jour nouveau sur l'administration épiscopale et sur le caractère des Annamites : il dénotait l'autorité incontestée du chef et l'habitude de l'obéissance des subordonnés.
3o8 MONSEIGNEUR RETORD
Nous traduisons cette lettre :
« Le baptême des enfants de païens à l'article de la mort est une prédication brève, mais efficace. C'est une bonne œuvre très grande, elle nous acquiert de nombreux mérites devant le Seigneur du ciel, elle est très utile à notre âme.
« Il y a des prêtres qui sont ardents à cette œuvre, ils sont dignes d'éloges; chaque année, dans leur paroisse, on baptise six à sept cents de ces enfants. C'est bien. Mais il y en a d'autres qui, dans leur paroisse, en baptisent à peine une centaine. C'est peu.
« Cette différence vient de ce que ces derniers n'envoient pas leurs catéchistes et leurs écoliers, à la recherche des enfants, qu'ils ne stimulent pas le courage de leurs chrétiens, particulièrement des médecins, des sages-femmes, des notables, des veuves, des religieuses. C'est pourquoi, à partir de cette année, tout curé qui, dans sa paroisse, n'aura pas baptisé au moins 200 enfants d'infidèles, sera mis à l'amende, il paiera autant de fois cinq tien (1) qu'il lui manquera de baptêmes d'enfants pour parfaire le nombre 200. Il donnera cet argent à la communauté, ou bien célébrera des messes pour un chiffre d'honoraires égal à la somme qu'il devra. »
L'évêque compléta cette lettre pastorale par les recommandations suivantes :
« Je veux vous parler aujourd'hui de l'achat des enfants de païens que vous baptiserez et élèverez ; vous augmenterez ainsi le troupeau du Seigneur Jésus.
« Au Royaume de France, une association a été fondée, elle prie et donne de l'argent dans ce but.
(i) Environ cinquante centimes.
ET LE TONKIN CATHOLIQUE Sog
« Chaque enfant offre une sapèque de France par mois, et, l'année dernière, le total de l'argent re'uni a atteint le chiffre de 3o fois dix mille ligatures (i). C'est une admirable association.
« En Annam, ceux qui sont en dehors du catholicisme font inscrire leurs enfants sur le registre communal, pour qu'ils mangent le riz et la chair des sacrifices, qu'ils adorent Bouddha, les génies tutélaires et le diable, ce qui les conduira en enfer.
« Les chrétiens d'Occident font entrer leurs enfants dans l'association de la Sainte-Enfance, pour qu'ils deviennent des saints et aident à sanctifier les enfants des pays infidèles.
« Cette année, il sera facile d'acheter de nombreux enfants à cause de la famine, c'est pourquoi le Maître (l'Evêque) décide d'envoyer à chaque prêtre en district une barre d'argent; à chaque professeur des séminaires, 3o ligatures; à chaque couvent de religieuses, 20 ligatures (2)
« Lorsque MM. les Curés auront reçu cette lettre, ils enverront une circulaire à toutes les chrétientés de leur paroisse, pour leur rappeler les indulgences accordées par le Saint-Siège à ceux qui baptisent des enfants d'infidèles, pour leur faire connaître l'association de la Sainte- Enfance et les secours qu'elle nous donne, — les exhorter à acheter les enfants des païens malheureux, — engager les catholiques à contribuer par leur argent à l'achat des enfants. «
(i) Environ 3oo,ooo francs.
(2) On comptait alors 20 couvents de Religieuses amantes de la Croix : Lang-bac, 20 Religieuses. Chieu-ung, i2.Yen-tap, 16. Bau-no, 11. Ke-vôi, 29. Ke-nghe, 18. Bai-vang, 25. But-dong, 17. Pho-da, 17. Ke-dam, 3o. Ban-phet, 24. Ke-suy, 27. Ke-uoi, 3o. Ke-bang, 28. Ke-vinh, 35. Yèn-moi, 29. Bach-bat, 26. Ke-tran, 12. Ke-dan, 19. Ke-ben, 8. Total : 43 1 Religieuses. (Arch. M.^E. vol. 703.)
Ces encouragements et ces secours donnèrent un nouvel essor au baptême des enfants.
En 1849, leur nombre avait été de q,64g.
En i85o, il fut de 12,765.
Et en i852, il s'éleva à i5,2i6.
L'élan fut d'autant plus facile à imprimer à toute la mission, qu'en ce moment, elle était renouvelée dans sa ferveur par le Jubilé que Pie IX avait accordé l'année précédente, en actions de grâces de son heureux retour à Rome.
L'Evêque avait expliqué à son peuple le motif de cette insigne grâce, il n'avait pas perdu l'occasion de mettre en relief l'action de la France :
« Une bande de révoltés se sont imposés dans la ville de Rome. Ils ont fait une peine extrême au Souverain Pontife, voulant le forcer à gouverner selon leurs caprices; le Saint- Père a abandonné sa ville capitale.
« La nation française, indignée de cette injure faite au chef de l'Eglise, envoya une armée de vingt mille hommes qui prit Rome, vainquit et dispersa les rebelles, rétablit la paix et la stabilité, puis reconduisit le Pontife chez lui.
« Alors le Saint-Père a ordonné à tous les chrétiens de prier, d'implorer la protection de Notre Très Sainte Dame la Vierge Marie, de Monsieur Saint Pierre, de Monsieur Saint Paul et de tous les saints, afin de détruire le mal et d'accorder une paix solide et durable. »
Après avoir annoncé le Jubilé, Retord l'organisa.
Son plan fut celui d'un administrateur et d'un apôtre, simple et hardi. Il assigna des époques successives à chaque paroisse pour l'ouverture des exercices, ordonna à cinq, six, sept prêtres de se réunir ^au jour fixé, sur un même point, pour répondre à l'empressement des fidèles.
Il avait récemment reçu de France trois nouveaux missionnaires : Néron, Bonnard, Charbonnier, deux tuturs martyrs et un futur évêque.
Il les prit avec lui, pour les former et pour l'aider, puis, radieux de pouvoir encore donner libre [carrière à son prosélytisme, il s'élança à travers le Tonkin :
« Vous ne sauriez croire, écrivait-il, quel bien immense ce jubilé a produit pour le|salut des âmes. AKé-vinh, nous étions dix confesseurs, et cependant nous ne pouvions suffire au travail. Mes confrères sont partout dans le ravissement.
« L'un d'eux, M. Castex, m'écrit : « Je vous avoue que « je ne connaissais pas encore la force et l'abondance des «"grâces d'un jubilé. Quelle foule! quel empressement! « quelle ferveur pour approcher du saint tribunal ! quelle « patience pour attendre quatre ou cinq jours avant de « pouvoir passer! Ce n'est plus nous qui allons à la « recherche des pécheurs pour les prendre dans les filets « de saint Pierre; ce sont eux qui se jettent sur nous, qui « nous pressent de manière à ne pouvoir leur échapper ni « le jour ni la nuit. » — Et l'Evêque ajoute : « Je suis émerveillé des fruits de salut que ce temps de grâces a produits : des apostats insignes, des endurcis, qui avaient résisté à toutes les exhortations précédentes, se sont convertis sincèrement et d'eux-mêmes. Plusieurs païens aussi sont venus se faire instruire. »
Un coup de foudre arrêta cet élan.
3l2 MONSEIGNEUR RETORD
Le 2 1 mars i85i, le roi publia un nouvel cdit de persécution.
Que s'était-il donc passé? Tu-Duc, nous l'avons dit, avait, de par la volonté des mandarins, supplanté son frère Hoang-bao, dans la succession au trône.
Le prince déshérité n'avait pu se résigner à sa déchéance. Avec le secours de quelques mécontents, il essaya de se révolter et tenta d'entraîner les chrétiens dans son parti, en leur promettant non seulement de donner la liberté religieuse, mais encore d'embrasser lui-même le christianisme.
Il est peu probable qu'il eût tenu parole, car c'était un homme sans intelligence et sans caractère; quoi qu'il en soit, la tentation n'en était pas moins délicate pour des proscrits, mis depuis vingt ans hors la loi par le gouvernement de leur pays. Les catholiques consultèrent leurs pasteurs, qui leur répondirent de se confier uniquement en Dieu et de se tenir en dehors des intrigues de la politique. A l'exemple des fidèles de la primitive Eglise, les fidèles d'Annam préférèrent rester les sujets soumis d'un roi persécuteur, plutôt que de se révolter contre le pouvoir établi.
Mgr Pellerin, le vicaire apostolique de la Cochinchine septentrionale, sondé par des émissaires de Hoang-bao, fit cette simple et noble réponse :
« Les chrétiens ne détrônent pas les rois. Même dans les temps de persécution, ils sont partout et toujours des sujets fidèles; vous apprendrez ce qu'est leur fidélité, si vous régnez un jour. »
: ill
ET LE TONKIN CATHOLIQUE 3l5
Les rois d'Annam ont-ils jamais su cette belle parole?
La conspiration de Hoang-bao fut découverte : les conjurés les plus influents furent décapités, le prince fut condamné à être coupé en cent morceaux, mais son frère commua cette peine en une réclusion perpétuelle dans une prison construite pour la circonstance.
Ce châtiment épouvanta le condamné, qui profita d'un moment d'inadvertance de ses gardes pour s'étrangler avec les rideaux de son lit.
Son cadavre fut déposé dans un cercueil ordinaire et le roi le fit enterrer sans aucune cérémonie. Des domestiques creusèrent une fosse d'une profondeur double des fossesordinaires, et, lorsque le corps y fut descendu, on la combla avec des pierres que l'on recouvrit de quelques pelletées de terre. Cette inhumation est, en Annam, le comble de l'ignominie.
Les chrétiens étaient restés absolument étrangers à cette échauflfourée, leur fidélité fut traitée comme l'eût été leur rébellion. Le premier ministre de Tu-Duc les accusa d'avoir trempé dans le complot et le persuada aisément à son maître.
Un conseil extraordinaire fut assemblé, et de ses délibérations sortit un édit (i) qui sej'terminait par ces conclusions :
(i) 21 mars i85i. Un édit analogue du i3 février i85i avait été publié dans la province de Quang-duc (Mission de Cochinchine septenirionale).
Autres Faits importants en 1848, 1849, i85o. — 1848 : Blocus de Ke-Ioi, fuite de M. Titaud. Arrestation et délivrance du P. Huy. Alerte de Mgr Jeantet et de M. Legrand. Mort de trois prêtres indigènes, les PP. Cuyên, Ninh, Thanh. Ordination de douze prêtres indigènes. — 1849 • Arrivée de M. Schœffler, Néron, Charbonnier. Mort de 4000 chrétiens, de 43 hommes de la maison de Dieu, de 18 religieuses, frappés par le choléra.
Ordination de quatre prêtres indigènes. Visite des paroisses de Bai-vang, Dong-chuoi, Ke-bang, Yên-lôc,Ngoc-hao. — i85o : Arrivée de M. Bonnard. Ordination de huit prêtres indigènes. Arrestation et délivrance du P. Dien; cette délivrance coûte 1200 fr., fournis : 240 par la mission et le reste par les chrétiens. Continuation du choléra et mon de huit prêtres indigènes, de
3l6 MONSEIGNEUR RETORD
« Voici quel a été l'avis de notre ministère : les prêtres européens doivent être jetés dans les abîmes de la mer ou des fleuves, pour la gloire de la vraie religion.
« Les prêtres annamites, qu'ils foulent ou non la croix aux pieds, seront coupés par le milieu du corps, afin que tout le monde connaisse quelle est la sévérité de la loi.
« Après avoir examiné ces dispositions, nous les avons trouvées très conformes à la raison.
« En conséquence nous ordonnons à tous nos mandarins de mettre ces instructions en pratique, mais secrètement et sans les publier.
« Ainsi donc, si dorénavant des prêtres européens viennent furtivement dans notre royaume, pour en parcourir les provinces, tromper et séduire le cœur des peuples, quiconque les dénoncera ou les livrera aux mandarins, recevra huit taëls d'argent, et, déplus, la moitié de la fortune des receleurs du prêtre; l'autre sera dévolue au fisc.
« Quant aux receleurs, petits ou grands, peu importe qu'ils aient gardé l'Européen chez eux longtemps ou peu de jours, ils seront tous coupés par le milieu des reins et jetés au fleuve, excepté les enfants qui n'ont pas encore atteint l'âge de raison ; ceux-ci seront transportés en exil au loin.
« Telle est notre volonté, respectez-la. »
nombreux séminaristes et cate'chistes. Reconstruction d'une partie du séminaire du Ke-vinh.