‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 35 sur 54 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Arrestation de M. Schœffler. — Récit de son martyre, par Mgr Retord. — En avant. — Quand combattrai-je dans l'arène. — Le vice-roi du Tonkin. Lettre apologétique de Mgr Retord au vice-roi. — Le P. Cam.

Nî missionnaire français, Augustin Schœffler (i), âme très douce et d'une angélique piété, était en prison depuis près d'un mois, lorsque l'édit de Tu-Duc fut publié. Il avait été arrêté le i*"" mars dans la province de Son-tây, à quelques centaines de mètres de la paroisse de Bau-nô.

Cette région était alors infestée par les rebelles et les pirates, et une police]spéciale avait été créée pour mettre fin à leurs brigandages. Le missionnaire français fut dénoncé au chef de cette police

Il en fut averti et résolut de changer d'asile : les chrétiens l'aidèrent, mais cro3^ant que les païens ne mettraient leur projet à exécution que pendant la nuit, ils jugèrent prudent de faire partir le prêtre pendant le jour. Comment

(i) M. Schœffler, né à Mittelbronn en 1822, partit pour le Tonkin au mois d'août 1847.

3l8 MONSEIGNEUR RETORD

les espions connurent-ils ce dessein? Toujours est-il

qu'ils l'apprirent et dressèrent une embuscade.

La route de Bau-nô au hameau que voulait gagner le proscrit, court par un sentier tortueux au milieu des monticules déserts, elle est bordée de buissons et de touffes de bambous. Des satellites furent disséminés derrière les arbres et dans les ravins, avec ordre de se saisir de tous ceux qu'ils ne connaîtraient pas personnellement.

Un prêtre indigène et deux élèves, compagnons de M. Schœffler quittèrent les premiers Bau-nô, allant en éclaireurs. Tout d'un coup, ils sont assaillis. De chaque buisson sort un soldat qui se jette sur eux et les fouille. La custode, les saintes huiles et un livre de prières sont trouvés.

Evidemment, l'opération commençait bien, ces hommes étaient les disciples de l'Européen, celui-ci allait bientôt paraître. Les satellites reprirent leur poste d'observation.

Leurs prévisions étaient justes. Quelques heures plus tard, Schœffler passa et immédiatement il fut entouré et garrotté. Son martyre 'commençait.

Il s'en réjouit, car il l'avait vivement désiré : « Je ne sais ce qui m'adviendra, mais le pire qui puisse m'arriver, c'est de recevoir un petit coup de sabre, et vous savez combien ce verre de sang offert à mon Sauveur me causerait

de peine Hélas! je crois bien quemes péchés feront que

je manquerai cette circonstance si belle. »

Cette humilité monta jusqu'à Dieu.

Mgr Retord a raconté toutes les péripéties du martyre de son missionnaire, comme il avait narré le détail de la mort des prêtres et des chrétiens.

L'écrivain qui aura l'honneur et la joie d'écrire l'histoire de l'Eglise du Tonkin, n'aura qu'à suivre l'Evêque, à

le copier plutôt, car où trouver dans le calme du travail l'ardeur et la vie qui éclatent dans ces pages ?

Avant de livrer le prisonnier aux mandarins supérieurs, le chef de la police du canton offrit au captif de se racheter, exigeant pour la rançon une barre d'or et cent barres d'argent. Le missionnaire affirma qu'il ne les possédait pas et ne pourrait les recueillir. Le chef fut inflexible:

« Eh bien, fit le prisonnier, puisque vous demandez absolument cette somme pour mon rachat, délivrez mes quatre disciples : eux seuls savent où ils pourront la prendre. »

La réflexion parut juste, et les quatre prisonniers furent mis en liberté.

Dans cette même nuit, le prêtre annamite emprunta une dizaine de barres et il les apportait comme un acompte, sauf à faire des billets avec caution pour le reste de la somme, dont il serait impossible d'obtenir remise, quand, avant d'arriver au village où était le captif, il rencontra des chrétiens qui en revenaient. Ceux-ci l'avertirent de la mauvaise foi du chef de la police résolu à l'arrêter de nouveau, à garder l'argent et à livrer M. Schœffler aux mandarins.

Le prêtre revint sur ses pas, et il fit bien, car les chrétiens étaient exactement renseignés.

Le missionnaire fut donc livré aux grands mandarins de Son-Tây, et subit, en leur présence, un interrogatoire judiciaire sur son nom, sa patrie, son âge, sa condition, la raison de sa présence au Tonkin, sur ce qu'il avait fait depuis son arrivée, les villages qu'il avait habités et les lieux qu'il avait parcourus. On le somma de dire à qui appartenaient les objets religieux trouvés sur lui et sur ses catéchistes; on lui demanda si, avant de venir dans ces contrées, il savait que la religion chrétienne y était strictement défendue.

L'accusé répondit à toutes les questions, excepté à celles qui auraient pu compromettre les catholiques.

Dans un second interrogatoire, le 5 mars, il fit les mêmes réponses. Le grand mandarin dressa immédiatement son rapport en y joignant la sentence de mort pronon7 cée par les juges.

Près de deux mois s'écoulèrent avant que Tu-Duc ratifiât le jugement, il le signa seulement à la fin du mois d'avril. Il était ainsi conçu :

« Malgré la sévère défense portée contre la religion de Jésus, le sieur Augustin, prêtre européen, a osé venir clandestinement ici pour la prêcher et séduire le peuple. Arrêté, il a tout avoué avec vérité. Son crime est patent. Que le sieur Augustin ait la tête tranchée et jetée dans le fleuve ! »

L'exécution eut lieu le i^'' mai.

Quand le moment de quitter la prison fut venu, le jeune missionnaire jeta au loin ses sandales pour aller plus légèrement et plus vite à la mort. Il s'avançait comme un triomphateur au milieu de ses gardes et de ses bourreaux, le visage riant, la tête haute, tenant dans ses mains sa chaîne relevée et récitant d'ardentes prières.

Arrivé au lieu du supplice, le martyr se mit un instant en prière, à genoux sur le bord d'un champ, et offrit à Dieu le sacrifice de sa vie, puis il prit dans ses mains un petit crucifix qu'il portait sur lui, et le baisa trois fois avec une tendre émotion. Sur l'invitation du bourreau, il quitta sa tunique, rabattit sa chemise sur ses épaules avec aisance et promptitude.

L'exécuteur lui ayant lié les mains derrière le dos, il s'agenouilla, les yeux vers le ciel, et dit :

« Faites promptement ce que vous avez à faire. »

C'étaient les paroles du Sauveur à Judas.

Le bourreau tremblait, et au troisième coup de sabre seulement l'apôtre consomma son sacrifice.

Sa tête fut jetée au fleuve et resta engloutie. Son corps, emporté par les chrétiens, fut enterré dans une paroisse voisine (i).

Le Séminaire des Missions-Etrangères possède dans la salle des Martyrs la planchette sur laquelle est écrit l'arrêt de mort de M. Schœffler et un tableau refvrésentant son martyre; c'est la reproduction de celui que Mgr Retord adressa à la Propagation de la Foi : pieux objets que le Vicaire apostolique aimait à envoyer parce qu'ils étaient comme des souvenirs et des trophées.

L'arrestation et la mort du missionnaire jetèrent un voile de deuil sur les fêles jubilaires. Un frisson de terreur courut du Sud au Nord du Tonkin catholique et les fidèles se demandèrent, non sans anxiété, si la lutte sanglante allait recommencer.

L'Evêque ne leur laissa pas le temps de s'affaiblir dans cette pensée : « En avant, toujours en avant! » était son invariable tactique. Après quelques jours de silence, il reprit ses prédications et ses courses, relevant les courages, renouvelant les énergies, ranimant l'essor. Sa confiance était contagieuse. Près de lui, les chrétiens qui tremblaient avantson arrivée, devenaient résolus. Sa présence, croyaientils, était un talisman.

(i) Il fut d'abort enterré sur le lieu même du supplice et placé sous la garde des soldats qui y tirent sentinelle tout le reste du jour et la nuit suivante ; il ne fut emporté par les chrétiens que dans la nuit du 2 au 3 mai.

« Vous demanderez peut-être, écrivait-il, comment, malgré ces ordonnances publiques et ces édits secrets, malgré ces espionnages et cette exécution de l'un de vous, malgré ces blocus de village, ces exactions d'argent, ces dangers de toute espèce, ces sollicitudes et ces alertes de tous les jours, comment avez-vous pu faire les exercices du Jubilé avec tant de fruit? Ah! c'est là le mystère de la Providence. Lorsque le temps est devenu mauvais, après l'arrestation de M. Schœffler, le mouvement était imprimé à la roue, elle a continué de tourner, bien qu'avec un peu moins de vitesse. Au lieu de travailler plusieurs ensemble, nos prêtres se sont dispersés un à un dans chaque chrétienté, pour agir avec moins d'éclat, mais non avec moins de succès. Pour nous, après nous être blottis un instant derrière le buisson, pour laisser passer le gros de l'orage, nous avons repris nos travaux apostoliques, comme si nous avions eu la certitude que le feu de la persécution s'était entièrement éteint dans le sang de notre confrère. Dieu a béni nos efforts et secondé notre audace; nos chrétiens se sont montrés plus fervents, plus dociles, plus courageux que jamais. »

En vérité c'était bien de la grande guerre, celle qui se fait à visage découvert en donnant de toutes ses forces contre l'ennemi, et en la contemplant on se prend à admirer, à aimer plus vivement encore le capitaine qui sut la conduire, y initier ses soldats, et faire d'eux, comme il le disait, « de vieux grenadiers rompus aux combats ». Tout en travaillant, il rêvait, il rêvait cachots et martyre. Le martyre lui apparaissait si beau : jeune missionnaire, il l'avait désiré; évêque, presque vieillard, il le souhaitait encore, davantage peut-être, avec l'ardeur d'une foi grandie par la souffrance et d'une piété avivée par les grâces de Dieu.

Il y a des hommes qui ne croient pas qu'un être puisse désirer le martyre. — Pourquoi donc ? Parce que le martyre c'est la mort. — Ainsi répondent-ils.

Mais le désespéré désire la mort, il la cherche, et parfois il se la donne. Ce que fait le désespoir est-il impossible à l'amour? D'ailleurs, le martyre n'est pas la mort, il est le témoignage du sang en l'honneur de Jésus- Christ, il est la victoire instantanée sur le monde, la conquête certaine du ciel, la vie suprême obtenue sans délai. Et voila pourquoi le missionnaire peut aspirer au martyre et pourquoi il le convoite. Nous l'avons déjà dit, nous le répétons encore, parce que l'Evêque y revient souvent.

Il suffit de lire ses lettres écrites aux condamnés pour deviner ses vœux; les simples billets adressés à sa famille et à ses amis les révèlent plus clairement :

« J'aime mieux avoir la tête coupée par le glaive que d'être jeté dans la mer pour être la proie des poissons. Rien n'est beau comme un coup de sabre qui fait couler tout votre sang pour Dieu et en témoignage de la religion ; l'eau m'en vient à la bouche toutes les fois que j'y pense, mais je crains bien que ce soit là un bonheur dont je sois trouvé indigne; d'autres, bien plus jeunes que moi, sont choisis pour le coup de sabre, et moi je suis toujours laissé de côté comme un mauvais fruit, comme un vieil instrument de rebut dont on ne sait plus que faire. »

Et ailleurs :

« La perspective de l'échafaud est un aiguillon de plus, car il n'est pas de rosée qui féconde le sol comme le sang d'un martyr. »

Ailleurs encore :

« Il pourrait se faire que je sois bientôt arrêté et envoyé

au ciel avec un coup de sabre. Ce serait vraiment le plus grand bonheur qui pût m'arriver. »

On comprend qu'anime' de tels sentiments, il s'émeuve de la mort de Schœffler, comme la harpe résonnant sous la brise qui frappe ses cordes, il vibre lui aussi sous l'émotion qui l'agite, et de son cœur s'échappe ce chant (i) :

Quand combattrai-je dans l'arène Contre la rage du tyran?

Quand verrai-je à mes pieds la chaîne, Autour de mon cou le carcan?

Mes amis sont couverts de gloire Et moi je ne puis que gémir.

Je veux pour gagner la victoire Mourir, mourir, mourir 1

Je veux rendre ce sol fertile.

Arracher ces épais buissons; Je veux que ce terrain d'argile Se couvre de hautes moissons.

Mais pour activer la nature Le travail n'est pas suffisant, Il faut, pour l'orner de verdure, Mon sang, mon sang, mon sang 1

Du mondain l'insensé délire Au plaisir borne ses souhaits.

Mais, ô Jésus, sous ton empire, Vers la croix sont tous mes attraits.

De Jésus que l'amer calice Abreuve mon dernier soupir, Que je succombe dans la lice Martyr, martyr, martyr !

Au fond de son cloître, une Carmélite eut l'occasion de lire ce chant, elle y répondit en envoyant à Mgr Retord un cantique et la promesse de prier chaque jour pour la Mission du Tonkin Occidental.

(0 II fui composé après la mort de M. Schœffler, et non après celle de M. Bonnard, comme on l'a plusieurs fois écrit.

Il lui écrivit aussitôt :

« Jamais rien ne s'est vu de si merveilleux dans le monde : un e'vêque d'Acanthe, au Tonkin, et une sainte religieuse du Carmel, en France, tous les deux poètes, chantant les souffrances, les croix, la mort et le martyre, le ciel et l'éternité d'un bout du monde à l'autre, et tous les deux missionnaires d'une même mission au fond de l'Asie, sans jamais s'être vus ni rencontrés un instant dans ce monde; ce qui ne les empêche pas de s'aimer très sincèrement devant Dieu; en vérité, c'est admirable. »

A certaines fêtes, les aspirants du Séminaire des Missions-Etrangères chantent les strophes composées par Mgr Retord, et c'est alors qu'elles saisissent au cœur, car on sent que pour tous ces Jeunes gens, animés du souffle apostolique, elles ne sont pas un son des lèvres, un enthousiasme de poètes, mais qu'elles expriment la réalité des choses : il y a sept années à peine, en effet, vingt-trois de ceux qui les avaient chantées versaient leur sang sur la terre infidèle ; et combien d'autres les avaient précédés conquérants de cette mort glorieuse...

Etait-ce le désir du martyre qui inspirait à Retord son étonnante confiance? Etait-ce la certitude de son prestige? Etait-ce la résignation à la volonté divine? Un mélange de ces trois sentiments peut-être. Mais il ne redoutait rien, il voyageait quand besoin en était, même le jour s'il le jugeait à propos; il traitait avec les mandarins, leur écrivait, leur envoyait des présents, en recevait d'eux ; il ne craignit pas,

après la mort de M. Schœffler, d'adresser au vice-roi du Tonkin, Thuong-giai, une demande de grâce et une apologie du catholicisme.

Thuong-giai fut un des rares mandarins dont les missionnaires eurent à se louer. D'une intelligence très éleve'e, il était fort estimé de Tu-Duc et lui avait rendu d'éminents services; cœur généreux et caractère fort doux, il avait les sympathies du peuple.

Il avait imaginé, ou plutôt, il avait remis en vigueur un genre de conscription assez singulier. Il enrôlait les prisonniers pour combattre les rebelles et les pirates, gens qui ne se distinguent pas toujours facilement les uns des autres.

Parmi les captifs qu'atteignait ce mode de recrutement, se trouvait un prêtre indigène, le P. Cam, emprisonné depuis longtemps; Retord écrivit au vice-roi pour lui demander sa liberté ; il fit la lettre en caractères chinois, mais sur papier européen, avec sa signature en français et la timbra du sceau épiscopal ; autant de signes d'authenticité.

Il débutait hardiment en proclamant son double titre de proscrit et d'étranger. L'âme de Thuong-giai était assez haute pour comprendre ce langage :

« Grand Mandarin, quel est celui qui ose s'adresser à vous en toute franchise et toute vérité, à vous qui êtes investi de la confiance du roi, et qui êtes revêtu d'une des plus hautes dignités de l'empire? C'est un étranger, un Français, chef de la religion chrétienne dans ce pays où il réside depuis vingt ans, contre les lois du royaume. N'est-ce pas l'excès de la témérité que d'oser se révéler si ouvertement à vous qui pouvez légalement le mettre à mort ?

<( Non, grand Mandarin, ce n'est pas de l'audace, c'est de la confiance en vos vertus : elles me sont bien connues, et par les bienfaits que vous avez répandus sur les chré-

tiens, et par les louanges que partout j'ai entendu le peuple vous donner.

« Nous sommes, il est vrai, des criminels devant la loi du pays ; mais vous savez bien, grand Mandarin, que, dans la réalite', notre vie entière est vouée au bonheur des hommes et à la pratique de la vertu. J'espère donc que vous écouterez avec bienveillance les paroles que je veux vous adresser avec simplicité, sans art, et sans ombre de mensonge. »

Après ce début, il exposait la situation et les qualités du P. Gam, prisonnier, malade, mais « déterminé à souffrir mille morts plutôt que d'abandonner sa religion. Or, de tels hommes sont, pour nous, précieux comme l'or le plus pur; nous les aimons parce qu'ils souffrent persécution pour la justice, nous les vénérons à cause de leur inébranlable fermeté. Je ne doute pas, grand Mandarin, que vous ne soyez aussi plein d'estime pour des caractères d'une si constante énergie et d'une si invincible patience -, car ce sont là des vertus que vous possédez vous-même à un haut degré.

« Maintenant, ce prêtre doit aller, ainsi que les autres prisonniers, combattre les brigands chinois. Certes, c'est là une guerre d'utilité publique, et qui n'est nullement contraire aux principes de notre religion ; et ce prêtre serait bien déterminé à servir le roi dans une chose si juste, si cela lui était possible ; mais, étranger à tout exercice militaire, jamais ses mains n'ont manié les armes ; de plus, c'est un vieillard faible et maladif; c'est pourquoi j'ose vous prier, grand Mandarin, d'avoir pitié de son âge, et de l'exempter de suivre les troupes sur le théâtre des combats.

« Homme simple, doux et instruit, il pourrait, si vous le preniez à votre suite, vous être utile en beaucoup de

33o MONSEIGNEUR RETORD

circonstances, ou bien encore s'il vous était possible de le renvoyer dans sa patrie, pour y passer en paix le reste de ses Jours, nous vous en rendrions d'éternelles actions de grâces. »

Après l'exposé de ces motifs qu'un Annamite lettré devait juger très forts, l'évêque en appelle à l'expérience, à la science et à la justice du grand mandarin sur le sort des chrétiens. Il reprend, dans une énumération rapide, les accusations portées contre eux, il y répond en quelques mots, puis il cherche la raison et les résultats des persécutions. Quelle utilité l'empire annamite en a-t-il retirée ? Est-il parvenu à détruire le christianisme? Nullement. Est-il plus prospère ? Non.

Passant à cette qualité d'étrangers et d'agents politiques qui forme la base de beaucoup d'inculpations contre les missionnaires, il s'écrie avec une éloquence qui double la vigueur de ses raisons :

« Quant à nous, prêtres européens, notre but n'a rien de politique, rien qui ait rapport aux affaires de ce monde. Nos vues sont plus élevées et plus pures. Nous venons ici pour sauver les âmes de l'esclavage du démon.

« Nous ne sommes les envoyés d'aucun roi d'Europe, nous sommes les ambassadeurs du Maître du Ciel, pour annoncer aux hommes le salut qu'il a donné au monde : c'est là notre sublime mission, et nous l'accomplirons jusqu'au bout malgré tous les périls, malgré tous les supplices. Rien donc n'est plus inutile et plus injuste que la cruelle persécution dont la religion chrétienne et ses ministres sont depuis si longtemps l'objet et les victimes. »

Et aussi gracieusement que noblement, il termine par ces paroles :

« Vous le savez bien, grand Mandarin; aussi vous effor-

cez-vous d'en adoucir les rigueurs dans tous les lieux soumis à votre juridiction ; vous êtes vraiment pour nous, partout où vous passez, comme un frais ombrage contre les ardeurs d'un soleil brûlant, ou comme un vent léger du matin après une nuit d'orage.

« C'est pourquoi j'ai osé vous écrire cette lettre, en vous priant de voir si, dans votre prudence, vous pourriez obtenir du roi quelque adoucissement aux maux qui nous accablent. La confiance que le prince a en vous, votre influence sur les autres mandarins, vous donnent toute puissance pour améliorer notre sort. Nous vous serons éternellement reconnaissants de l'avoir tenté, et le Maître du Ciel que nous servons ne manquera pas de vous en récompenser avec largesse. »

Le vice-roi comprit ce langage, il exempta le P. Cam du service militaire, il le laissa libre d'aller où bon lui semblerait, et l'on vit, pendant que la persécution désolait le royaume annamite, un prêtre connu de tous prêcher l'Evangile et administrer les sacrements dans la ville de Ha-nôi, être reçu chez le gouverneur, baptiser et enterrer solennellement un de ses enfants.

Plus tard, l'évêque obtint d'autres faveurs, entre autres l'érection d'un village chrétien en commune indépendante.

Thuong-giai fit plus encore. Averti par le P. Cam de l'arrestation d'un catéchiste, il envoya sur-le-champ le prêtre avec un peloton de soldats pour se saisir des païens persécuteurs.

« N'est-ce pas là une chose admirable, disait Retord, un prêtre qui est censé prisonnier pour la foi et qui va avec des soldats, de la part des mandarins, pour arrêter et mettre à la cangue ceux qui veulent encore nous persécuter. »

PAYSAGE TONKINOIS

(Fac-similé d'un dessin de peintre annamite.)

Page 1