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CHAPITRE XXV

Les anniversaires. — i" Mai. ^ Lettres de Mgr Retord à M. Bonnard, prisonnier pour le Christ. — La sépulture d'un martyr. — Une prière exaucée.

j'ES anniversaires sont des jours privile'giés, ils apportent avec eux un parfum du passé, ils rappellent les joies, plus souvent les douleurs ; toujours une page de la vie profondément gravée dans l'âme. Mais lorsque, de nouveau, ils nous donnent bonheur ou souffrance, l'émotion devient plus vive, les fibres du cœur résonnent avec plus d'acuité sous le second coup qui les frappe.

. Le 1 ^^ mai 1 85 1 , Schœffler mourait martyr.

Le i^"" mai i852, Bonnard entrait à son tour dans l'arène sanglante, et, noblement, versait son sang pour Jésus- Christ.

Premier mai ! par deux fois, quelle gloire

Pour toi, mission du Tonkin !

Deux martyrs d'éternelle mémoire Surgissent brillants de ton sein.

Bien doux le parfum de tes plages Au loin poussé par les zéphyrs !

Ah I que j'aime voir tes rivages Empourprés du sang des martyrs!

Ainsi écrivait Retord, parlant à un ami de cette double mort qui avait rempli son âme de tristesse, d'allégresse et de belle fierté.

Comme il avait fait le récit de la mort de SchœfEler, il raconta celle de Bonnard, et aucune de ses lettres ne révèle avec plus d'éclat et de sainte poésie son grand caractère d'évêque, ses affections de père et ses élans d'apôtre. La correspondance qu'il échange avec son prêtre captif, qu'il appelle son bien-aimé, nous semble l'expression la plus pure, la traduction la plus fidèle de ce précepte de saint Paul : « Que votre conversation soit dans les cieux. »

Ces entretiens de deux âmes qui se parlent du ciel pardessus l'échafaud, l'une pour s'applaudir d'être prédestinée au supplice, l'autre pour jalouser son bonheur ; cette humilité du héros chrétien, qui joint ses mains chargées de fers, en demandant, avec la dernière bénédiction de son évêque, le pardon des torts qu'il n'a jamais eus; et cette foi du pontife qui se fait en quelque sorte le sacrificateur de son prêtre en le bénissant une dernière fois, comme l'encens prêt à briàler sur l'autel du martyre, ce sont là des scènes qui n'appartiennent plus à la terre, des sentiments qui planent au-dessus des passions et des intérêts

du monde, comme la victime du Calvaire plane au-dessus des victimes théâtrales des partis. Arrêté le 21 mars dans la petite chrétienté de Bôi-xuyen, dépendant de la paroisse de Ke-bang, Bonnard fut conduit à Nam-Dinh. Enfermé dans un cachot, sa première pensée fut d'écrire à son évêque. Il n'avait ni plume, ni papier, ni encre ; il emprunta à l'un de ses compagnons un chiffon de papier, prit une légère tige de bambou qu'il tailla et trempa dans une parcelle d'encre de Chine mal délayée que lui fournit un soldat, puis il retraça les circonstances de son arrestation et raconta ses premiers interrogatoires.

Il termina sa lettre par ces paroles : « J'ai sur moi mon scapulaire, ma médaille et ma croix, ce sont là, avec ma cangue et ma chaîne, des trésors que je n'échangerais pas contre ceux des monarques. »

Mgr Retord lui répondit aussitôt, « non pas, remarquet-il, qu'il eût besoin de nos exhortations pour parcourir vaillamment jusqu'au bout sa noble et glorieuse carrière ; mais, pour nous, c'était une consolation bien douce de répandre sur lui le parfum de notre affection. »

« Votre arrestation m'a beaucoup affligé selon la chair, lui disais-je, car il m'est douloureux de vous perdre au moment où vous pouviez rendre de grands services à la mission.

« Vous avez bien du bonheur d'être, d'une manière si visible, le bien-aimé du Dieu des souffrances ; sans cela, j'aurais eu envie de vous faire quelques reproches.

« Pourquoi quitter le grand village de Ké-Bang, d'où votre travail pouvait rayonner au loin, pour aller vous jeter dans cette impasse deBôi-xuyên? Vous y faisiez une si riche moisson ! les gerbes y étaient si nombreuses, si pesantes, et les épis pleins du froment le plus pur ! Vous faisiez

couler avec tant d'abondance, des pressoirs du Père de famille, ce vin généreux qui fait germer les plus belles vertus !

« Pourquoi, je vous le répète, vous êtes-vous éloigné de cette vigne féconde et de ce champ que le Seigneur comblait de ses bénédictions?

« Mais non, je ne veux pas vous gronder : c'est Dieu qui l'a voulu ainsi ; vous y gagnerez le ciel, et il en tirera sa gloire et celle de son Eglise. Seulement, je suis triste de n'être pas de la partie. Quelle belle carrière que celle des martyrs !

« Oh ! je suis plus que triste, je suis jaloux de vous voir partir avant moi pour la patrie céleste, par le chemin le plus sûr et le plus court, tandis que je reste encore sur cette mer orageuse, sans savoir quand je parviendrai au port, sans même être assuré d'y parvenir jamais.

« Moi votre évêque, moi le vieux capitaine de vingt ans de service en terre étrangère, sans compter mes trois années de premières armes au pays natal, ne devais-je pas être couronné avant vous ? Gomment osez-vous me supplanter ainsi? Mais je vous pardonne, parce que c'est Dieu qui l'a voulu : vous êtes à ses yeux un fruit mûr pour le ciel, un fruit qu'il va bientôt cueillir. Plus âgé que vous, je suis aussi plus chargé de péchés, et j'ai besoin de faire plus longtemps pénitence dans ce monde. Je vous pardonne, dans l'espoir fondé qu'au ciel vous serez un nouveau et zélé protecteur de notre mission, et que, par vos prières, vous finirez tôt ou tard par m'attirer là-haut.

« Allez donc en paix, enfant gâté de la Providence, allez jouir du triomphe qui vous attend. Je vous admire d'avoir été choisi de si bonne heure, pour combattre le grand combat des héros chrétiens ; je vous porte envie, il est vrai.

ET LE ^^^NKIN CATHOLIQUE SSy

mais c'est une envie d'amour, une jalousie de tendresse. Il est certain que vous serez mis à mort, préparez-vous-y donc le mieux que vous pourrez. Que vous êtes heureux! les jours de votre pèlerinage sur la terre vont bientôt finir : bientôt vous irez joindre les Borie, les Cornay, les Schœffler, les autres apôtres et martyrs de cette mission. Ah ! qu'ils seront satisfaits de vous voir entrer dans leur glorieuse phalange ! »

Les commentaires sont inutiles ; ces mots du cœur seraient affaiblis par l'interprétation comme la voix humaine quand elle traverse l'espace.

L'arrestation d'un missionnaire n'était jamais sans faire craindre de graves complications, elle excitait les appréhensions des mandarins, redoutant d'être accusés de tiédeur, et la convoitise des espions désireux de toucher une nouvelle prime.

A ce moment, Mgr Retord, MM. Legrand et Charbonnier étaient réunis à Vinh-tri. Les mandarins le savaient, ils n'ignoraient pas non plus que Vinh-tri était le quartier général des Européens. A cette notoriété compromettante s'ajouta une ordonnance du gouverneur de la province de Nam-Dinh, qui prescrivait d'activés recherches.

Il s'ensuivit plusieurs alertes et autant de fuites précipitées. Le jour de Pâques, les trois missionnaires, après avoir célébré la messe à une heure après minuit, passèrent la journée sur des barques, prêts à s'éloigner au premier signal.

Peu à peu, le calme se rétablit, Mgr Retord en profita

pour envoyer un prêtre annamite, le P. Tinh, porter au prisonnier le viatique du grand voyage, soutien et protection même des plus vaillants.

Bonnard remercia son évêque, lui recommanda les catéchistes compagnons de sa captivité, et, laissant échapper sa joie d'être martyr, il ajoutait avec la tranquillité de sa bonne et simple nature : « Ma cangue et ma chaîne sont pesantes : croyez-vous que j'en sois peiné? oh! non, je m'en réjouis au contraire, car je sais que la croix de Jésus était bien plus lourde que ma cangue, que ses chaînes étaient bien plus difficiles à supporter que les miennes, et je me trouve heureux de pouvoir me dire, avec saint Paul, vinctus in Christo. Depuis mon enfance j'avais souhaité ce bonheur. Maintenant il me semble que le bon Dieu m'exauce.

« Continuez de m'écrire, Monseigneur, le plus que vous pourrez ; vos lettres sont pour moi un baume salutaire qui coule sur mon cœur et le soulage. J'étais si heureux de travailler sous votre direction ! »

Attaché à son missionnaire par cette douce et paternelle affection qui incline le vieillard vers le jeune homme, l'évêque n'essaya pas de le soustraire au martyre, il ne le fit jamais pour des prêtres européens, car il était sûr de leur vaillance, mais il voulut lui éviter les misères de la prison. En offrant des présents au mandarin, il obtint, en eff'et, " tous les ménagements et tous les égards désirables.

Après les interrogatoires et la condamnation, lorsqu'on n'attendait plus* que l'ordre du roi pour l'exécution, il écrivit encore au prisonnier, à ce dernier moment, sa voix se fait plus douce encore, son affection plus chaude, c'est une sorte de tendresse maternelle dont une mélancolie résignée avive le charme :

ET LE TONKIN CATHOLIQUE 33c)

(( Soyez tranquille, mon bien-aimé, toutes vos intentions seront remplies, toutes vos commissions seront faites. Je prendrai un soin tout spe'cial de vos chers compagnons de captivité et des autres personnes auxquelles vous portez inte'rêt. Je serai pour eux un bon père.

« Vous me demandez pardon ; mais je ne sais quel pardon vous donner ; vous ne m'avez jamais offensé en rien.

« Vous savez que je vous ai toujours bien sincèrement aimé ; et maintenant je vous aime plus que jamais. La bénédiction que vous sollicitez, je vous l'ai donnée dès l'époque de votre arrivée dans cette mission : elle est restée sur vous jusqu'à ce jour, elle vous suivra jusque dans l'éternité. Oui, je vous donnai ma bénédiction lorsque je vous imposai le beau nom de Cô Huofig, c'est-à-dire pè}'e la patrie, père l'encens, père le parfum, car le mot Huong signifie tout cela.

« Or, c'est maintenant que cette aimable patrie va vous apparaître dans toute sa splendeur, et que vous allez être un de ses heureux habitants; c'est maintenant que cet encens précieux va brûler sur l'autel du martyre, et que sa fumée va monter jusqu'au trône de l'Eternel; c'est maintenant que ce parfum admirable va plaire à Jésus comme celui de Marie-Magdeleine, et réjouir par sa bonne odeur les anges et les hommes, le ciel et la terre.

« Je vous ai donc béni il y a longtemps; cependant je vous bénis encore.

« Que la force de Dieu le Père vous soutienne dans l'arène des héros où vous allez entrer; que les mérites de Dieu le Fils vous consolent sur le Calvaire où vous allez monter; que la charité de Dieu le Saint-Esprit vous enflamme dans le cénacle de votre prison d'où vous allez sortir pour cueillir la palme des martyrs.

« Oui, soyez béni, mon bien-aimé, et quand vous serez dans le ciel, bénissez-nous à votre tour; bénissez cette Mission et tous nos chrétiens que vous aimez d'une si vive tendresse. Soyez notre avocat, notre protecteur, tant que nous serons encore sur cette terre de boue; intercédez pour nous auprès de Dieu, pour que nous puissions être bientôt vos compagnons de félicité.

« Adieu, ô mon bien cher ami ! il se fait tard, séparons-nous. Nous nous verrons dans la patrie : adieu ! adieu ! adieu ! »

Ils se revirent encore en ce monde ou plutôt Mgr Retord revit son prêtre bien-aimé.

Bonnard fut décapité le i^"" mai; conformément aux instructions supérieures, les mandarins, aussitôt après Texécution, firent bêcher la terre rougie du sang du martyr afin d'empêcher les chrétiens de la recueillir, et porter le corps dans une jonque montée par une compagnie de soldats en armes. Un officier passa sur une seconde barque avec sa garde. Tous avaient des vivres pour trois jours, et des munitions comme s'ils allaient faire une expédition lointaine et dangereuse.

C'était une ruse, et personne ne l'ignorait. L'Evêque avait donné des ordres pour qu'on lui rapportât le cadavre du martyr : il voulait garder cette relique à l'Eglise de Dieu. Les chrétiens prirent leurs mesures et envoyèrent un canot devant la flottille mandarinale, afin d'observer ses mouvements.

A la nuit, l'officier s'arrêta et le corps du supplicié fut jeté dans les flots.

Du canot, les chrétiens s'en aperçurent, et lorsque leurs ennemis eurent viré de bord, ils revinrent lentement sur leurs pas, relevèrent le cadavre et le portèrent au collège de Vinh-tri.

Il était une heure du matin. Averti que le précieux trésor lui était rendu, Mgr Retord ordonna de le mettre dans un cercueil et de l'exposer, la face découverte, au milieu de l'église. Lui-même l'accompagna, et longuement, de toute son âme, il pria celui qu'il avait nommé son fils et qu'il appelait maintenant son protecteur.

« Oh ! s'écrie-t-il, qu'il était beau, couché dans sa bière, revêtu des ornements sacerdotaux : on aurait dit une statue du plus bel ivoire. Sa tête, bien ajustée à son cou, semblait dormir d'un paisible sommeil, ou plutôt, il paraissait être en extase et avoir une céleste vision qui le faisait sourire. ))

La nuit suivante, il célébra les obsèques, mais à voix basse, entouré de prêtres et de rares chrétiens très sûrs, qui connaissaient seuls le secret; puis il enterra l'apôtre dans le collège de Vinh-tri.

Bientôt il lui rendit un plus beau témoignage, un de ces témoignages qui doublent l'éclat d'une auréole de sainteté. Depuis trois ans, il souffrait des yeux, sa vue faiblissait, elle ne lui permettait plus de réciter son bréviaire et l'obligeait à ne célébrer que les messes dont il savait les prières par cœur. Dans une inspiration de foi et de tendresse, il s'adressa au témoin de Jésus-Christ : « Je le sommai, dit-il, d'accomplir sa promesse d'intercéder pour moi dès qu'il serait dans le ciel. » La sommation qui était une ardente et confiante supplication fut exaucée. Quelque temps après, un médecin trouva des remèdes qui firent disparaître la maladie; le martyr n'avait pas opéré de miracle, il avait cependant exaucé la prière de son évêque.

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