‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 37 sur 54 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Energie de Mgr Retord dans ses malheurs et ses travaux. — Ses relations avec les mandarins. — Trésor d'affection entrevu sur les bords d'un nuage de la nuit. — Le trésor royal alimente un hôpital catholique. — Une académie indo-chinoise. — Imprimeries en caractères annamites et en caractères latins.

AiTES que je m'enivre de la Croix. » Retord avait cette devise gravée sur son blason épiscopal, il en sentait la dure et lourde réalité.

Il voyait tomber ses prêtres, emprisonner et ruiner ses fidèles, lui-même était frappé par la maladie, affaibli par le travail et par les années; il ne se courbait pas cependant, il restait ardent et joyeux, comme aux premiers jours de sa carrière apostolique. Rien ne le décourageait, rien ne changeait ses plans d'évangélisation, car il avait le cœur plein de la grande foi des apôtres. Eclairé par la lumière divine, il portait, sur ce que d'autres appelaient les désastres de sa mission, un jugement plus élevé et plus sûr. Si ses prêtres étaient martyrs, « leur sang féconderait le sol du Tonkin et ferait germer une moisson abondante ». Si ses chrétiens étaient enfermés dans les cachots, « la souffrance

raviverait leur ferveur» ; s'ils étaient ruine's, « la misère passerait et la fortune leur sourirait de nouveau »; il avait dans l'avenir l'indomptable confiance de ceux qui ont vu la Providence s'arrêter près d'eux et les couvrir de sa main protectrice.

De ce noble sentiment naissait la re'signation, non celle qui se confine dans le présent sans regarder au delà, elle n'eût pas suffi à son âme vigoureuse, mais une résignation toute brillante d'espérance ; c'est la vertu des jeunes et des forts, bonne et saine toujours, plus réconfortante encore quand on la rencontre en ceux qui ont beaucoup vécu et beaucoup souffert, parce qu'elle est une réalité de l'expérience, au lieu d'être un beau rêve, fluide et léger comme le nuage bleu qui passe.

Ses actes reflétaient cette pensée, ses lettres également, car cet homme d'action exprimait aussi fortement qu'il sentait et agissait.

« Ni la persécution de vingt ans, qui m'a passé sur la tête, écrivait-il, ni la bonne demi-douzaine de maladies, qui m'ont livré à différentes époques de terribles assauts, ni la vieillesse, qui est venue caresser mon menton et blanchir ma barbe, ne m'ont rien fait perdre de mon ancienne gaîté; je chante toujours et bien fort toute espèce de chansons, de complaintes, de cantiques, en chinois et en annamite, en latin et en français, composés par d'autres ou par moi.

« Si donc vous voulez me voir, venez ici, et non seulement nous vous réjouirons, mais nous vous édifierons même, non pas, il est vrai, par le spectacle de nos vertus, elles sont trop minimes et trop rares, mais par la vue des grâces et des bénédictions que le Seigneur, dans sa miséricorde, répand autour de nous.

« Ainsi, par exemple, la veille de l'Ascension, jour de ma naissance, nous avons baptisé dans ma cathédrale de paille quatre-vingt-dix adultes, sans parler de ceux que nous avions régénérés précédemment ou qui l'ont été depuis, et de ceux qui se préparent à l'être bientôt. La veille de la Pentecôte, c'est-à-dire après-demain, je vais encore en baptiser trente-six.

(c Ah ! qu'il est beau de voir ces longues files de païens venir, par petites bandes, par quartier de village, demander à être instruits de la religion et à être admis dans le bercail de notre bon Jésus ! Il y en a de toute espèce, quelques riches, quelques lettrés, beaucoup de pauvres, des vieillards courbés sur un bâton, de misérables veuves avec trois ou quatre enfants demi-nus, de petits orphelins au ventre affamé, des boiteux, des bossus, des aveugles, des lépreux. Tout ce qui est le rebut du monde vient s'abattre sur nous, comme les abeilles sur les fleurs. »

Ces travaux, ces succès, cette constance héroïque et joyeuse au milieu des persécutions, jetaient sur le nom de l'évêque un rayon de gloire humaine : « On ne saurait croire, disait Mgr Forcade, ancien vicaire apostolique du Japon, de quelle immense popularité Mgr Retord jouissait dans les missions d'Asie; son nom remplissait tout l'Extrême-Orient; sans distinction de nationalité ni de culte, on vénérait en lui la plus haute expression du courage, de la capacité et de la vertu. »

Les païens tonkinois, peuple et mandarins, partageaient

ces sentiments ; ils persécutaient les chrétiens, mais ils respectaient l'évêque, l'aimant, l'admirant, le grandissant de la science qu'ils lui prêtaient et des services que lui et ses missionnaires leur rendaient.

Mgr Jeantet envoie un remède au vice-roi du Tonkin, souffrant d'un rhume opiniâtre, un néophyte lui en prépare un autre, se disant l'élève du grand évêque Pierre ; le viceroi est flatté; cependant il n'ose se fiera ces remèdes, il craint qu'ils ne soient un philtre pour l'obliger à embrasser le catholicisme ; enfin il s'y décide, il trouve le sucre noir excellent, la potion merveilleuse, et aussitôt en exprime sa reconnaissance à Mgr Retord,, en lui désignant plusieurs espions contre lesquels il l'avertit de se tenir en garde. C'était là un vrai merci.

La nouvelle que le chef des chrétiens est un grand médecin se répandit de Hanoï dans les provinces voisines ; et d'autres mandarins vinrent aussitôt demander des remèdes au Vicaire apostolique.

Le sous-préfet de Binh-luc lui fit visite au village de Trai-nhoi. Il arriva à neuf heures du soir, redoutant d'être aperçu et compromis. L'évêque laissa dans une maison voisine M. Castex qui l'accompagnait, et parut seulement entouré de quelques chrétiens. Son costume épiscopal, sa longue barbe, sa taille plus élevée que celle du mandarin, cet air de grandeur affable qu'il savait si bien prendre en imposèrent à son interlocuteur, qui garda cependant la solennité froide et guindée des supérieurs. Mais quand il l'entendit parler annamite et chinois, discourir avec facilité sur toute espèce de sujets, politiques, religieux, littéraires, scientifiques et même amusants, il se laissa aller au plaisir de causer, et témoigna à l'évêque une considération mêlée d'étonnementet de respectueuse amitié. La conversation se

prolongea jusqu'à une heure du matin, lorsqu'elle prit fin, Mgr Retord offrit à son visiteur un couteau, un prisme et des lunettes.

Plus tard, le mandarin lui adressa deux poésies intitule'es : Trésor d'affection entrevu sur les bords d'un nuage de la nuity faisant ainsi allusion au secret de la conférence. Il y usait de toutes les libertés métaphoriques de la langue annamite, appelant l'évêque « montagne de vertus, océan de mérites, abîme de savoir, pluie de bienfaits, lion par le courage, diamant par le prix )).

Ces relations avec les mandarins n'eurent jamais que de bons résultats. Signalons-en un d'une piquante utilité.

Au Tonkin, de même que dans tout l'Extrême Orient, les lépreux sont assez nombreux. Par compassion pour eux, et dans l'espoir que sa charité les amènerait à la foi, Mgr Retord avait fait bâtir près de Vinhtri , sur les bords du fleuve, une vingtaine de paillotes dans lesquelles il logeait et nourrissait environ soixante-dix de ces malheureux. Il ne faisait exception pour personne, et recevait les infidèles aussi bien que les catholiques ; il éleva une chapelle au milieu du hameau ; un prêtre y vint dire la messe le dimanche et les jours de fête, un catéchiste y résida et fut chargé de pourvoir aux besoins

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