‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 38 sur 54 · M. NERON · texte numérisé non relu

M. NERON

spirituels et temporels des malades, de les instruire, de les soigner, en un mot de transformer cet hôpital en vestibule du ciel.

Il y réussit : la plupart des lépreux bouddhistes abandonnèrent leur religion qui ne savait ni ne pouvait les secourir, ils embrassèrent le catholicisme, capable de leur donner, en cette vie, un instant de tranquilité et de paix, en l'autre une éternité bienheureuse.

L'évêque n'était pas riche, sa mission non plus; d'ailleurs, aux charitables il faudrait le Pactole, et encore il leur est si doux de donner, que peut-être ils l'épuiseraient.

Il appela sur son hospice l'attention du vice- roi, et celuici lui obtint de Tu-Duc une allocation mensuelle de trois francs par lépreux, environ deux mille cinq cents francs par an.

Le budget royal pensionnait un établissement créé par un évêque catholique, français et proscrit.

La charit^, comme l'esprit divin dont elle procède, est multiple dans son action et diversifiée dans sa forme.

Retord avait eu pitié des corps, il eut pour les âmes des lettrés du Tonkin, ces êtres orgueilleux et ignorants en tout excepté en lettres chinoises, une compassion également agissante et industrieuse.

Il fonda une académie qui eut ses règlements, ses programmes de concours et ses prix. Tout gradué païen pouvait entrer en lice. Un tribunal formé des sommités littéraires jugeait du mérite des concurrents; il était présidé par Mgr Jeantet, institué grand maître de cette université

d'un nouveau genre. Dans la pense'e de ses fondateurs, cette institution avait pour but la foi, pour moyen l'étude. On proposait donc au concours un point d'histoire, une question de philosophie ou une thèse religieuse qui mît l'intelligence du lettré païen sur la pente de l'Evangile. Pour traiter le sujet indiqué, il était obligé de faire des recherches; on s'empressait de lui fournir des livres.

Cette lecture, aidée de la méditation et de la grâce, l'initiait aux vérités chrétiennes; en apprenant à les connaître, il les jugeait admirables, et finissait souvent par les embrasser.

Aussi un missionnaire signalait-il, deux ans plus tard, « un mouvement religieux très prononcé parmi les bacheliers et autres personnages instruits ; car depuis quelque temps, les lettrés témoignent un vif désir d'apprendre de nous ce qu'ils ne trouvent pas dans leurs livres. »

L'agrandissement de l'imprimerie en caractères chinois et annamites fut le complément de cette institution, il fut entrepris et réalisé dans une éclaircie de paix.

M. Titaud, un missionnaire qui avait déjà douze ans de présence au Tonkin, en fut chargé, et pour lui éviter toute tracasserie, l'évêque donna 1.280 francs au mandarin de la circonscription. Malheureusement, en 1854, dans la nuit du Samedi Saint, le feu prit au village, et consuma une partie de la maison épiscopale, l'imprimerie, le papier et les planches de 14 ouvrages. On répara rapidement les dégâts, on augmenta même l'établissement et l'œuvre.

Au nombre des missionnaires nouvellement arrivés de France, était un jeune prêtre aussi actif qu'intelligent, Joseph Theurel, qui pendant ses derniers mois de séjour au Séminaire des Missions Etrangères, avait appris la

typographie, il fut laissé à Vinh-tri pour organiser une imprimerie européenne.

Depuis longtemps, les missionnaires duTonkin se servaient, pour transcrire les mots de la langue annamite, de caractères latins frappés de signes particuliers, mais ils avaient été jusqu'alors obligés de faire imprimer leurs livres à Siam ou à Rome. Dès lors, ils n'eurent plus besoin de sortir de chez eux. Les premiers ouvrages édités furent plus spécialement destinés aux prêtres et aux élèves des séminaires : mandements de l'évêque, traités de théologie, livres classiques, etc.

« Tout va à merveille, écrivait alors Mgr Retord, rien n'est beau comme nos projets et nos espérances; mais pouvons-nous compter sur l'avenir? Ici, on n'est sûr que du moment actuel, et encore on se voit souvent obligé d'abandonner son œuvre avant de l'avoir finie. «

Ces craintes ne retardaient cependant pas son initiative; il était de ceux qui ne furent jamais arrêtés ni par les imperfections d'une œuvre, ni par les difficultés de l'avenir. Trop pratiquement sensé pour vouloir le tout des choses, il croyait, comme plusieurs, que c'est le meilleur moyen de tomber dans le rien, et se contentait des résultats possibles, espérant que les perfectionnements s'opéreraient peu à peu.

Sur cette route du progrès il marchait très vite, et désirait même avoir à son service les inventions dont l'entretenaient ses amis : chemin de fer, télégraphe, etc. Il n'eut jamais un mot de blâme ou de critique pour les hommes de talent et de génie, pour les rudes travailleurs qui nous ont donné tant de nouveautés utiles et agréables. Mais il descendait plus bas, jusqu'à la misère et à la souffrance, qu'il eût voulu détruire; et tout de suite

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il montait plus haut, jusqu'à Dieu, dont il eût été si heureux de voir la gloire reconnue et adorée par tous.

« Ici on est pauvre, disait-il, et moi aussi. Personne n'a de voiture, ni moi non plus. On chemine généralement par d'étroits sentiers où l'on va pieds nus, et à la file les uns des autres; ce mode de voyager est aussi le mien. Mais quand le soleil de la liberté et de la paix se sera levé pour nous, alors je m'accommoderai aux circonstances des temps nouveaux; je voyagerai comme les autres en bateaux à vapeur et en chemins de fer, au risque d'être broyé sous les roues d'un vagon déraillé, ou d'être lancé en l'air par l'explosion d'une chaudière. Car je suis très amateur de tout progrès, et Je voudrais que les découvertes du génie fussent poussées plus loin.

« Ainsi, je voudrais qu'on inventât une machine non seulement pour moissonner et battre le blé, mais pour le faire germer et mûrir, afin de couper court à la faim et à la misère. Je voudrais qu'on trouvât le moyen de faire à volonté la pluie et le beau temps, d'enchaîner les tempêtes et les inondations qui désolent les campagnes. Je voudrais qu'on découvrît le secret d'allonger la vie des hommes, d'en écarter les maladies et les pestes.

« Je souhaiterais par-dessus |tout, que vos industriels et vos savants fabriquassent un appareil ingénieux, pour extirper du milieu des hommes la corruption des moeurs, pour détruire les passions honteuses comme on détruit les insectes malfaisants. Enfin, je désirerais que vos habiles chimistes et physiciens trouvassent une recette efficace et prompte, pour convertir tous les païens et les pécheurs, et pour en faire de bons et fervents catholiques. Voilà des progrès qui me font envie et que je préférerais de beaucoup aux inventions et procédés merveilleux de mes compa-

triotes, qui ne les empêchent pas de vivre aussi malheureux et de mourir aussi jeunes que les peuples les plus arriérés. »

Autres faits importants en i85i-i852. — Voyage de M. Charbonnier au Lac-Tho. Blocus de Tra-Co. Arrivée de M. Salinier. Recrudescence de la persécution. Blocus du Son-Mieng, de Ke-Set. Alertes de M. Titaud et de M. Castex. Mort de deux prêtres annamites. Ordination. Famine et brigandages. Alertes de MM. Titaud et Charbonnier. Vexations contre les chrétiens. Arrestation et délivrance du P. Tinh, de deux séminaristes et de six chrétiens. Visite pastorale de Mgr Retord.

i853-i854. — Famine et épidémie. Mort de M. Salinier et de huit prêtres indigènes. Visite pastorale de l'Evêque à Ke-Bang et dans les environs. Arrestation et délivrance de M. Néron.

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