CHAPITRE III
A Saint-Georges. — Le règlement d'un vicaire. — L'abbé Pierre Retord à vingt-cinq ans. — Ses amis. — L'aumônerie de la prison. — Conversion d'une protestante et d'une juive. — Départ.
|e diocèse de Lyon est un des plus riches et des plus vastes de France, il a de nombreuses paroisses dans les villes et dans les campagnes, il a des séminaires, des collèges, des couvents. L'ordination plaçait donc devant Pierre Retord bien des situations diverses. Laquelle allait lui incomber?
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M. Chartre, curé de Saint-Georges, une des e'glises de la ville de Lyon, avait eu occasion de voirie nouveau prêtre, il avait été' charmé de ses qualités sérieuses unissant la gaieté à la réserve, il pria l'archevêque, Mgr de Pins, de le lui donner pour collaborateur. L'archevêque refusa : l'abbé Retord était nommé à Tarare. Le curé insista, un de ses vicaires, l'abbé Laurens, se joignit à lui et Mgr de Pins, revenant sur sa décision, donna satisfaction aux deux obstinés solliciteurs.
Avant de marcher en avant, le jeune vicaire fit comme le pilote qui va partir pour la haute mer : il fixa les principaux points de sa route dans un règlement qu'un de ses amis nous a conservé.
La première qualité d'un règlement est d'être applicable, la seconde d'être appliqué. Celui-là les réunit toutes deux. Il ne contient aucune disposition extraordinaire, tout y est simple et pratique, la piété est mesurée, le travail également et aussi les récréations. Ce n'est pas l'œuvre d'un esprit irréfléchi, avide de faire vite et beaucoup, mais celle d'un prêtre pieux, sage, qui ordonne sa vie en tenant compte de soi et des autres. Quand ces règlements sont suivis, ils font des hommes forts et des prêtres saints, ils n'obligent pas à faire plus que les autres, ils obligent à faire mieux. Faites reproduire le même tableau par un artiste et par un peintre médiocre, donnez-leur la même palette et les mêmes pinceaux, quelle différence dans le coloris, dans le vague ou la fermeté des contours, dans le jeu des physionomies ! Ce sont deux tableaux différents.
Des réflexions pieuses, des comparaisons vives alternèrent avec les résolutions qu'il prenait :
« Chaque état a un but : la gloire, dit le soldat; la réputation, dit le savant; ma fortune, dit le marchand; mes
enfants, dit le père de famille; mon salut, dit le chrétien ; et moi prêtre, je dirai : je veux devenir un saint, Dieu et les âmes toujours en vue, Jésus en pratique, les saints en aide et moi en sacrifice. »
« Je dirai la messe, autant que possible, après mon
oraison, avec la plus grande piété; combien d'hommes la vue d'une messe a convertis, et combien la vue d'une messe a pervertis !»
« A chaque dîner, je pratiquerai toujours une petite
mortification, me nourrirai de mets communs; je me priverai de liqueurs, les liqueurs sont de l'huile qu'on jette sur le feu
« Je relirai ce règlement au moins tous les mois, à
ma retraite du mois, et je m'imposerai une pénitence quand j'y manquerai. Voilà les moyens que je prendrai pour conserver ma vie sacerdotale. La pureté d'intention en sera le fondement; les actions du séminaire en seront les premières pierres; la défiance de moi-même et la confiance en Dieu en seront le toit qui la protégera, et puis je livrerai des batailles, je remporterai des victoires, et la plus insigne me gagnera le ciel... Vive Jésus !... Vive Marie!... »
Le curé de Saint-Georges accueillit Pierre Retord avec une pateraelle bonté, c'était le fils qu'il avait désiré. Le vicaire, l'abbé Laurens, se liaaveclui d'une amitié qui ne se démentit jamais. C'est à ce excellent prêtre, devenu curé de Salles, que, missionnaire et évêque, Retord racontera surtout ses luttes, ses misères, ses triomphes. En eux se réalisa cette belle parole de Lacordaire : « C'est une rare et
divine chose que l'amitié, le signe d'une grande âme et la plus haute des récompenses visibles attachées à la vertu. »
La paroisse de Saint-Georges était principalement habitée par une population d'ouvriers, de marchands, de petits rentiers. Le nouveau venu prit leur cœur tout de suite.
De taille au-dessus de la moyenne, la tête très droite sans roideur, le regard vif avec une expression de douceur, la lèvre relevée et souriante, la parole facile, la main toujours ouverte, une rondeur qui n'était pas du laisser-aller, un caractère qui alliait la décision à la patience, le calme à l'énergie, en deux mots, au physique et au moral, un homme fort et doux, qui sait sa force, et dont on sent la volonté sous la douceur; tel était l'abbé Retord à 25 ans.
Afin de se faire aimer de cette population cordiale, il avait autre chose que ses qualités, il l'aimait, il aimait l'âme de tous ceux qui lui étaient confiés. Pour gagner l'affection, on n'a pas encore trouvé de meilleur aimant que l'affection. Aimer les âmes est un attribut de Dieu : Domine qui amas animas (Sap. xi, 27); ce doit être l'attribut des prêtres.
Les âmes allèrent à lui. Au catéchisme, il les séduisait par l'originalité et le pittoresque de ses explications ; en chaire, par ses élans chaleureux. Des enfants, des jeunes filles, des femmes, des ouvriers, suivirent souvent le chemin de son confessionnal. Un sentiment tout particulier possédait ces âmes, objet de son labeur. Etait-ce de l'affection, de la reconnaissance, de la vénération? N'était-ce pas plutôt un harmonieux mélange de tout cela? un sentiment unique qui ne ressemble à aucun autre, qui n'a pas de nom dans nos langues de la terre, mais qui doit en avoir un dans la langue des élus. Vauvenargues a écrit : « Tôt ou tard, on ne jouit que des âmes. » Le prêtre en jouit toujours, et ceux qui se confient en lui jouissent de la sienne.
Des noms viendraient ici en foule sous ma plume : Louis Berger, le Frère Bonnard, Soulari, Sophie et Marie David, Mariette Gardié, Marie Barthet, etc.. Le jeune vicaire les dirigeait avec tact mais sans mollesse, il aimait ce qui est clair, simple, facile à traduire en re'solutions; il n'avait aucun goût pour le mysticisme rêveur, la sentimentalité' plus ou moins surnaturelle ; à cette sainteté d'imagination il préfe'rait celle du bon sens, de l'e'nergie, qu'il revêtait par son ardeur d'une sorte de resplendissement.
La charité n'existe pas sans abnégation, c'est pourquoi elle s'incline si vite vers les petits et Içs malheureux, parce qu'elle trouve près d'eux plus de facilités de se donner. L'abbé Retord aimait beaucoup ses paroissiens de Saint- Georges, et cependant, durant son séjour dans le diocèse de Lyon, il aurait volontiers dépensé son zèle pour d'autres.
Un jour se promenant avec Louis Berger sur les quais de la Saône, il s'arrêta devant l'ancienne prison de Roanne et, changeant subitement de conversation : « Vous voyez cette prison, dit-il; eh bien! si je devais restera Lyon, toute mon ambition serait d'en devenir l'aumônier.
— Comment, Monsieur l'abbé, vous désireriez passer votre vie avec des criminels! Mais jamais vous ne pourriez, avec votre bon cœur, assister au désespoir, à l'agonie, au supplice d'un condamné à mort!
— C'est justement là ce qui m'attire. Ce malheureux que la société repousse, que la justice humaine va frapper, je serais son consolateur et son ami ; je m'enfermerais avec lui dans son cachot ; je baiserais ses fers pour lui apprendre à les sanctifier. Oui, je réussirais à le distraire de l'échafaud en lui peignant les joies du ciel, où je le préparerais à
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entrer. Mais s'il refusait mon ministère, au dernier moment, je me coucherais en travers de cette porte, et je lui crierais, avec toute l'énergie de la foi et du cœur : Mon frère, avant d'aller en enfer, tu passeras sur mon corps. Songe donc que tu n'as plus qu'un instant à vivre, que quelques pas seulement te séparent de l'éternité; arrête-toi sur le bord de l'abîme. Faut-il refuser le pardon de Dieu, parce que tu n'as pas obtenu le pardon des hommes? Près de verser ton sang, donne ton âme à Jésus-Christ qui a versé pour toi le sien... Et s'il passait outre, je le suivrais sur la fatale charrette, en appelant Marie à mon secours. Je ne sais pas tout ce que je ferais alors, à l'approche du dénouement, sous l'inspiration et dans l'angoisse de voir cette âme en péril ; mais, j'en suis sûr, le condamné ne sortirait de mes bras que pour tomber sur le sein miséricordieux du Sauveur. »
On comprend que le prêtre qui parlait avec ce feu des malheureux et des coupables, avait à plein cœur l'enthousiasme de la charité. Ne pouvant rien pour les prisonniers, il se tourna vers les égarés. Il y avait dans la paroisse de Saint-Georges, comme dans toute paroisse de grande ville, de braves gens, assez oublieux de leurs devoirs, qui fréquentaient les tavernes bien plus que l'église ; l'abbé les émerveilla par sa franchise, sa générosité, sa connaissance des moindres détails de l'atelier, et réussit à les conduire à Dieu.
Son premier biographe raconte ce fait : Un des ouvriers, qui professait pour M. Retord le culte qu'on rend aux saints, avait été prié de le réveiller de très grand matin. Fidèle à la consigne, il entre à l'heure convenue dans la chambre du vicaire, et, après être resté quelque temps en contemplation, se retire sans oser troubler son sommeil. Comme
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on lui demandait le motif de cette réserve, il se contenta de répondre : « J'ai cru voir un ange endormi )) (i).
La popularité du jeune prêtre grandissait de toutes ces reconnaissances de convertis qui lui faisaient un piédestal ; les grèves ne s'élèvent-elles pas avec le grain de sable apporté par l'Océan? Une protestante s'adressa à lui ; elle se sentait dans les ténèbres et voulait la pleine lumière. Il eut avec elle plusieurs entretiens; il mit en œuvre son cœur et sa raison, sut lui dire de ces mots entraînants et de ces réflexions sérieuses qui jaillissaient si naturellement de ses lèvres, et il l'amena, paisible et heureuse, au catholicisme.
Mais il fut obligé de défendre sa conquête contre les attaques d'un ministre de l'hérésie. Une conférence eut lieu entre eux, devant des témoins choisis. Dans cette controverse, le champion de l'erreur, acculé sur tous les points, dut se résigner enfin à la désertion que sa défaite venait de sceller.
Cette victoire fut-elle une espérance pour l'aspirant missionnaire? Songea-t-il à y voir le présage d'autres victoires sur un champ de bataille plus lointain et plus meurtrier ?
Lorsque Pierre Retord avait manifesté le désir d'être prêtre, son père lui avait répondu : « Nous sommes trop pauvres. » Plus tard il avait voulu être missionnaire, et son
(i) Vie de Mgr Retord, page 17.
evêque, cet autre père, lui avait dit : « Mon diocèse est trop pauvre. » Enfant, il avait été secouru par la Providence, il croyait fermement en elle, et répétait volontiers la devise de tous ceux qui ont cette foi, fondement des saintes espérances : Spes contra spem. Son espoir d'ailleurs n'était pas inactif. Il lisait les Nouvelles Lettres Édifiantes publiées par les directeurs des Missions-Etrangères et les Annales de la Propagation de la foi ; il les recommandait aux autres; il émaillait ses sermons et ses conversations d'anecdotes puisées dans cette lecture.
Il avait appris, qu'en certains pays, le missionnaire doit souvent voyager en barque : il s'exerçait à manier une rame et à conduire un canot. Il essayait aussi de se blaser sur la qualité des aliments. « Ceux qui l'accompagnaient dans ses rares excursions à la campagne, disait M. Béraud, se souviennent de l'avoir vu rechercher les plantes les plus iasipides qu'il mangeait toutes crues avec une prédilection alors inexplicable. » Trente ans plus tard, traqué dans les montagnes et mourant de faim, il n'eut plus d'autre nourriture que les racines sauvages de la forêt ; peut-être alors les plantes de France lui semblèrent-elles douces et savoureuses.
Il avançait ainsi dans la vie, répandant le bien dans sa paroisse, mais songeant et se préparant à le faire ailleurs. Son regard restait fixé sur le but rêvé, comme le regard du voyageur sur le rivage qu'il entrevoit et veut atteindre. Il était vicaire de Saint-Georges depuis trois ans ; et plus d'une fois il s'était dit que l'apostolat lointain est rude et que les forces de la jeunesse y sont précieuses ; il renouvela donc sa demande de départ à l'archevêque de Lyon, qui cette fois l'agréa.
Oh ! heure sainte, trois fois bénie ! Ce que le cœur désire
depuis des années, enfin il l'obtient ! Moments d'allégresse intime et débordante ! ils rappellent ces quarts d'heure d'action de grâces qui suivent les communions ferventes; car rien ne ressemble plus à la joie de recevoir Dieu que celle de se donner à lui. N'est-ce pas toujours une communion ?
L'abbé Retord alla à Renaison faire ses adieux aux siens, à ses frères et à ses sœurs : Jean, Agathe, Claudine, Suzanne Ce furent des adieux silencieux, tout intérieurs; il ne leur avoua pas son départ, non qu'il eût peur de faiblir, mais il voulait éviter l'expression trop vive de leurs regrets, leurs observations, peut-être aussi quelques mots d'apparents reproches. On remarqua seulement qu'il leur fit de plus nombreuses et de plus pieuses recommandations, qu'il les embrassa plus longuement, avec abandon, comme ceux qui, avant le grand voyage, disent les suprêmes paroles et donnent le dernier baiser.
Des bras des vivants, il passa sur la tombe des morts. Son père et sa mère reposaient dans le cimetière de Renaison. A ceux-là, il dit tout : son sacrifice, sa joie, ses espoirs. Ils étaient là-haut, ils comprendraient et béniraient.
Puis il retourna à Saint-Georges et y goûta un grand bonheur en baptisant une juive qu'il avait convertie. Le lendemain, il gravit la colline de Fourvière, célébra la messe à l'autel que domine et illustre la statue de Marie. De la haute terrasse, il jeta un coup d'oeil sur ce beau panorama de Lyon qui se déroule au pied de la sainte montagne, sur ces places et ces squares décorés de verdure, sur ces quais relevés de somptueux édifices, sur la Saône
au cours calme et majestueux, sur le Rhône
Splendide aux clartés de l'aurore,
Des glaciers paternels, en son sein reflétés, Gardant l'âpre fraîcheur et les tons argentés... (i)
Tout cela, c'était le pays, la petite patrie dans la grande, c'était le passé
(i) La Poésie des Clochers.