‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 41 sur 54 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Causes des persécutions. — La haine religieuse et politique. — Blocus de Phat-diem et de Vinh-tri. — Dans un souterrain. — En barque. — La fuite. — Mort de Casiex. — Un testament.

A plus terrible lutte, que l'Église d'Annam ait eue à soutenir depuis sa naissance au xvi^ siècle (i) jusqu'en 1857, commençait.

Avant de la raconter, une question se pose.

Quelle est la cause des pillages, des incendies, des emprisonnements, des exils, des martyres, qui frappèrent les catholiques? Quels sentiments de cupidité, de vengeance ou de haine armèrent la main des bourreaux et dictèrent les édits de sanglante destruction?

A cette question, il n'y a qu'une réponse ; mais elle fait pénétrer jusqu'aux profondeurs les plus intimes du paganisme, elle montre la base de sa doctrine, en révèle l'auteur et en dévoile les conséquences. La cause de tant de maux, ce fut la haine; le sentiment qui excita et soutint Tu-Duc et ses compagnons, ce fut la haine. La haine reli-

(i) La foi catholique fut prdchée en i582 en Cochinchine et auTonkin par des missionnaires espagnols.

gieuse existait depuis des siècles, elle se trouve partout et toujours dans les pays païens et peut se de'finir d'un mot : c'est la haine de Satan contre Dieu; c'est elle qui avait inspire'Minh-Mang, Thieu-Tri et Tu-Duc. A cette e'poque, elle se doubla de la haine contre l'e'tranger.

Chez les nations d'Extrême-Orient, la patrie n'est pas, comme en Occident, la réunion en un seul corps, d'un nombre plus ou moins conside'rable de provinces, liées par des souvenirs glorieux ou tristes; peut-être serait-elle quelque chose comme dans les sociétés antiques, un territoire que la religion nationale a consacré; à coup sûr et de prime abord, on peut dire que la patrie est surtout la terre des ancêtres, avec l'ensemble des lois, des institutions, des coutumes. Les peuples d'Extrême-Orient détestent l'étranger, moins parce qu'il commande au nom d'un nouveau maître que parce qu'il s'empare du sol où reposent les aïeux, impose de nouvelles lois, change les coutumes et se rit des usages anciens.

Par suite de la confusion des pouvoirs civils et religieux, ces deux haines retombaient en même temps sur la tête des chrétiens.

Pour les peuples païens, en effet, il n'y a pas de religion universelle et qui puisse réunir, dans un acte commun d'adoration, l'humanité tout entière; chaque pays a son culte de même qu'il a son gouvernement; le chef du pays, empereur ou roi, est le mandataire du ciel ou son représentant; par conséquent, il est le chef de la religion. Il a donc, de par la croyance de ses sujets, le droit de commander à l'âme et au corps, à la conscience et à l'intelligence; tout ce qu'il impose est vrai, tout ce qu'il ordonne est juste. Les empereurs d'Asie ne raisonnent pas sur ce sujet autrement que les empereurs de Rome.

Or si le chrétien obéit au roi, comme au chef du pays, il ne le regarde plus comme le pontife suprême; il ne soumet plus sa conscience à des décisions religieuses dont il reconnaît la fausseté, il sait ce qui est bien et ce qui est mal; il affirme par sa conduite et par ses paroles qu'il a le droit et le devoir de refuser l'obéissance à une loi inique ou à une pratique impie, et traîné devant les tribunaux, il répond comme les fidèles d'autrefois : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes. »

Mais le païen qui ne comprend ni ces distinctions, ni ces restrictions, se demande alors : Puisque le chrétien n'obéit pas à toutes les volontés et à tous les ordres du roi, à qui obéit-il?

Evidemment, il obéit au prêtre étranger qui lui enseigne semblable doctrine. Et le prêtre étranger, le missionnaire, à qui obéit-il? La réponse ne se fait pas attendre, elle est dictée par la confusion des pouvoirs civils et religieux : il obéit à son gouvernement.

Aussitôt le païen conclut : donc le missionnaire est un agent politique, un fauteur de révoltes, et ce qu'il appelle convertir n'est autre chose que recruter des partisans; donc le chrétien qui se soumet aux exhortations de ce prêtre est rebelle à son roi, traître à son pays et soutien de l'étranger. « Les Français sont chrétiens, tu es chrétien, donc tu es ami des Français, donc tu trahis ton pays. » Les mandarins, qui bien des fois ont prononcé cette parole, ont traduit exactement l'opinion générale, celle qui a tout le temps existé parmi les Annamites païens; aussi trouvent-ils leur argument irréfutable, et tous les raisonnements, toutes les affirmations, toutes les preuves du contraire s'y brisent inévitablement.

La présence de la France sur les côtes et dans les ports

de la Gochinchine et du Tonkin, l'inte'rêt qu'elle portait aux missionnaires et aux chrétiens, ses réclamations en leur faveur, les combats livrés dans la baie de Tourane, excitèrent dans le cœur des Annamites païens la crainte et l'horreur de notre pays. Ils se vengèrent sur les catholiques, les coreligionnaires des Français.

M. de Montigny n'était pas encore éloigné que déjà, à Hué, des mandarins et des hommes du peuple étaient livrés aux supplices pour leur faire dénoncer leurs relations avec nos marins.

Au Tonkin, des ordres sévères furent donnés pour s'emparer des missionnaires. Les mandarins obéirent et entreprirent immédiatement des expéditions contre les villages soupçonnés de donner asile aux prêtres européens.

Ils divisaient leurs troupes en deux ou trois colonnes, ils s'avançaient de nuit ou de grand matin vers la paroisse désignée et l'entouraient, pendant qu'un détachement parcourait les rues et fouillait chaque maison. C'est cette opération que les missionnaires désignent sous le nom de blocus.

Le premier blocus de l'année 1857 fut celui de Phat- Diem, centre d'un vaste district de 8.000 fidèles. Il eut lieu le 2 février, sous le commandement du gouverneur de la province de Ninh-Binh. On voulait prendre le prêtre annamite, curé de la paroisse. Celui-ci sortit facilement du cercle d'opération des troupes, grâce au dédale de canaux et d'arroyos au milieu desquels est situé le village. Mais les assiégeants mirent la main sur le catalogue des chrétientés environnantes et sur la liste nominale des néophytes. C'était une indication précieuse, bien supérieure à celles des espions. Aussi les arrestations furent nombreuses ; des condamnations capitales auraient suivi si

ET LE TONKIN CATHOLIQUE SSy

l'évêque n'avait su débourser de l'argent à propos, car il est à remarquer que Mgr Retord fort économe en toutes choses, très peu disposé à verser des sommes dont il ne voyait pas fort clairement l'utilité, devenait prodigue dès qu'il s'agissait de racheter des prisonniers chrétiens.

Quelques semaines plus tard, le 27 février à huit heures du matin, Vinh-tri fut cerné. Le vicaire apostolique y était avec deux missionnaires : Charbonnier et Vénard.

Les deux prêtres se glissèrent dans une cachette pratiquée entre deux murs et l'évêque se précipita dans un souterrain. Les perquisitions durèrent deux heures, elles amenèrent un soldat dans le jardin de la maison épiscopale. Heureusement, à ce moment même, la trompette mandarinale sonna le rappel et le soldat repartit « n'ayant eu que le temps d'être ébahi delà beauté des fleurs et embaumé de leur parfum ».

Les trois prêtres français avaient échappé. Le supérieur du séminaire, le P. Tinh, fut moins heureux. Il fut saisi et emmené à Nam-Dinh.

Cinq Jours après Vinh-tri fut de nouveau attaqué;^ un millier de soldats, flanqués de deux éléphants et munis de deux pièces de canon, cernèrent le village. Prévenus à temps. Retord, Charbonnier et Vénard s'étaient jetés dans une barque et avaient remonté le fleuve à quelques centaines de mètres.

Les livres, les ornements, tous les objets du culte avaient été transportés dans les hameaux voisins, les prêtres anna-

mites et les élèves avaient pris la fuite. Il ne resta plus au séminaire que de vieux serviteurs. Toutes ces précautions diminuaient le danger ; ce qui valait encore mieux, c'est qu'un sous-préfet, ami de l'évêque, faisait partie de l'expédition. Il pria le général de lui confier l'exécution de ses ordres, qu'il accomplirait, assura-t-il, de manière à concilier les rigueurs de lajusticeavec les ménagements dusau pauvre peuple. Ses offres furent acceptées, et le sous-préfet, qui ne pouvait entièrement éluder les prescriptions de son supérieur, fit abattre onze maisons, le tiers de celles qui composaient les établissements de la mission : c'était un malheur, mais non l'anéantissement tant redouté.

Toujours regardant l'avenir. Retord, après s'être agenouillé et résigné à la volonté de Dieu, se relevait aussitôt « afin de continuer, oublieux du passé, à être joyeux et content ».

Le P. Tinh, fait prisonnier lors du premier blocus de Vinh-tri, fut décapité le 6 avril. Un incident marqua son martyre, que Retord a raconté : en le frappant une première fois le bourreau brisa son sabre et fut obligé d'en prendre un second. Ce fait fut pris par le mandarin pour un signe évident de l'injustice de la condamnation, et, le soir même, il offrit un sacrifice afin d'apaiser les mânes irrités du supplicié.

A cette époque, l'évêque n'était plus à Vinh-tri, sa résidence ordinaire; des perquisitions répétées l'avaient forcé de chercher un refuge dans les montagnes, et il était parti accompagné ^^de M. Charbonnier. Sa fuite n'avait pas été sans péril : avertis de son départ, des mandarins s'étaient postés sur le fleuve. Par un hasard que l'apôtre qualifie de miracle, ils ne soupçonnèrent point que la jonque qui passait renfermait les proscrits et ne la hélèrent pas.

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Le fugitif avait choisi pour retraite une chaumière isolée, au pied d'un gigantesque rocher de granit, tout près d'un petit village chrétien.

Il y resta près de deux mois ; sa vie était, selon son expression, « celle d'un ermite contemplatif. » Il ne sortait que vers le soir et, gravissant la montagne, il respirait un instant l'air pur, contemplait l'horizon et bien vite rentrait dans sa chaumière pour n'être pas surpris par les tigres qui, depuis quatre mois, avaient dévoré plus de cent personnes dans les environs.

Il eut plus tard quelques lignes de souvenir pour cette solitude, qui le cachait aux persécuteurs et lui faisait goûter la joie du repos. Le lutteur a des minutes pendant lesquelles il savoure la tranquillité; c'est fatigue peut-être, c'est plus encore ce besoin de paix que tout homme porte

en lui-même.

« Dans notre ermitage, nous avons vraiment passé d'heureux jours, sans cesse occupés à lire, à étudier, à correspondre avec nos confrères ou à prier Dieu de tout notre cœur. Le temps s'écoulait pour nous avec une étonnante rapidité. A ce doux repos, il manquait une épreuve, à un ciel si serein il fallait un nuage : la maladie vint me visiter, non pas avec une gravité menaçante, mais assez douloureuse pour convertir en gémissements mes nuits d'insomnie, et me pénétrer pendant le jour d'une mélancolique tristesse, sicut passer solitarius in tecto. »

Le Jeudi Saint, au milieu de la nuit, il quitta sa retraite pour aller faire la bénédiction des saintes huiles à Kienkhê (Ruisseau des procès). Il était encore très faible, il tomba en défaillance pendant la cérémonie ; revenu bientôt à lui, il acheva les rites sacrés et retourna ensuite dans son asile où il célébra les solennités pascales « sans bruit, sans

SgO MONSEIGNEUR RETORD

la moindre pompe, comme on devait les célébrer jadis aux Catacombes ».

Une affligeante nouvelle le rappela dans la plaine. Son provicaire général Castex était dangereusement malade au séminaire de Hoang-nguyen, le devoir et l'amitié l'appelaient près de lui.

Il y arriva après trois nuits de marche, à temps pour recevoir le dernier soupir du saint missionnaire dont il écrivait : « la pensée qu'un jour il pourrait être mon successeur dans le gouvernement de cette Église annamite faisait ma consolation et reposait mon espérance. »

Pour le remplacer, il nomma Theurel et Charbonnier ses provicaires, afin qu'en cas de mort, chose si naturelle à prévoir" pour lui et son coadjuteur, spécialement menacés, le Tonkin occidental eût à sa tête des hommes déjà familiarisés avec le pouvoir et désignés d'avance à la consécration épiscopale.

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