CHAPITRE XXX
Edit du 7 juin 1857. — L'inondation. — La famine.— Mgr Retord fait réparer la digue de Vin-tri. — Arrestation des PP. Dat et Khang. — De nouveaux décrets. — Le vice-roi de Ha-noi et le gouverneur de Nam- Dinh. — Pamphlets. — Les effets de la persécution. — Que sont les apostasies ? — La révolte.— Mgr Retord ordonne aux chrétiens de rester fidèles au roi.
E 7 juin 1857 un nouvel édit accentua la perse'cution dans tout le royaume d'Annam.
Le souverain s'efforçait de stimuler le zèle des mandarins, des soldats, des notables, des magistrats en retraite ou destitués, en un mot de tous les païens, qui avaient des chre'tiens dans leur voisinage ; il leur ordonnait de rechercher et d'arrêter les prêtres europe'ens ou annamites avec leurs élèves. Des primes et des dignités étaient promises à tous ceux qui déploieraient quelque activité, et des peines rigoureuses prononcées contre les fonctionnaires coupables d'incurie, contre les particuliers qui oseraient encore donner asile aux prêtres.
Le décret amena l'arrestation et le martyre d'un évêque espagnol, Mgr Diaz, qui fut décapité le 20 juillet.
Cependant le mal qu'il causa fut moins grand qu'on n'aurait eu lieu de le craindre, parce que, peu de mois après, une terrible inondation détourna l'attention des mandarins; ils n'eurent pas même le temps de publier partout l'édit royal.
Les eaux des fleuves avaient brise' toutes les digues, le pays ne présentait plus que l'image d'une vaste mer semée d'îlots verdoyants, formés par les haies de bambous qui entourent les villages. Cette inondation, aussi forte et aussi longue que celle de l'année précédente, fit plus de ravages, à cause d'une forte tempête qui éclata le jour même de l'Assomption. Un grand nombre d'habitations furent renversées par l'orage, et beaucoup de personnes périrent noyées, surtout dans la province de Ha-noi.
« C'était vraiment, dit Mgr Retord, un spectacle lamentable au-dessus de toute expression. Ceux qui n'ont pas vu ces choses ne peuvent ni les comprendre en les lisant, ni se les figurer dans toute leur horreur. »
L'inondation s'étendit dans cinq ou six provinces et dura deux mois, elle s'éleva dans l'intérieur des maisons à plusieurs pieds de hauteur, elle avaria une grande quantité de riz emmagasiné, submergea et perdit entièrement celui qui venait d'être semé.
Ce malheur s'ajoutant à la perte et à l'insuffisance de deux récoltes successives, une famine affreuse éclata. Un grand nombre de pauvres moururent de faim. On trouvait à toute heure, dans les pagodes, sur les marchés, au bord des chemins, des misérables tombés d'inanition. Des païens enterrèrent leurs enfants vivants pour ne pas les voir mourir de faim. L'Evêque et les deux missionnaires qu'il avait près de lui, Charbonnieret Mathevon, furent réduits à manger de la bouillie faite avec de la farine extraite d'une espèce particulière de palmier.
ET LE TONKIN CATHOLIQUE SgS
Les routes et les champs se couvraient de mendiants qui ressemblaient plus à des spectres qu'à des vivants : toutes les nuits, des affamés brûlaient des maisons et même des villages pour se procurer quelque nourriture parle pillage.
Afin de se défendre contre ces brigands d'un nouveau genre, les villages se fortifièrent comme autant de petites citadelles, ils s'entourèrent de buissons épineux, hérissèrent de pieux leurs avenues, tendirent des pièges en creusant des fossés et montèrent la garde jour et nuit.
A la cessation de la famine, on songea à réparer les maux causés par l'inondation. La Mission avait été éprouvée : les eaux avaient emporté une partie de la berge du fleuve près duquel étaient étages le séminaire, le couvent des religieuses et la demeure épiscopale de Vinh-tri.
Afin de remédier à ce fâcheux état qui pouvait amener Téboulement des maisons, Mgr Retord fit appel à tous ses prêtres et les pria de transmettre ses paroles aux chrétiens. Nous avons traduit une page de cette lettre écrite en annamite, en gardant quelque chose de la forme primitive; la voici :
« Le fleuve a débordé, il a enlevé une partie de la rive près de Vinh-tri et baigne maintenant la haie de bambous qui entoure la communauté. Des chrétiens ont dû transporter ailleurs leur demeure. Le Maître {VEvêque) s'inquiète de cette situation périlleuse, car une nouvelle crue des eaux peut enlever les bâtiments de la communauté.
« Malgré la persécution, malgré les perquisitions et le blocus, le village de Vinh-tri a tenu bon. Il n'a pas, comme on a fait ailleurs, abandonné les maisons, les jardins, les rizières, il a voulu conserver cette terre où reposent plusieurs illustres martyrs.
« Aujourd'hui, le Maître désire réparer les malheurs
qu'ont eu à supporter les habitants de Vinh-tri; il a résolu de construire une digue. C'est un grand travail, très dispendieux. Les fidèles de la paroisse ne peuvent l'entreprendre et l'achever, car ils ne sont pas riches,
« Le Maître a interrogé les hommes expérimentés et tous lui ont répondu qu'il fallait nécessairement planter trois rangées de pieux, à cause de la profondeur et de la rapidité du fleuve. C'est une dépense d'environ dix mille ligatures.
« La mission ne peut donner cette somme; que tous les prêtres viennent donc en aide à la communauté; elle est la mère, si la mère est forte, les enfants pourront s'appuyer sur elle ; autrement, c'est la ruine totale.
« Que les prêtres chargés des districts des montagnes et des forêts nousenvoient des arbres: bambous, rotins, etc., que ceux qui sont à la tête des paroisses de la plaine nous fournissent de l'argent ou des vivres.
<( Le Maître n'ignore pas que, cette année, ses prêtres ont éprouvé plus de travaux et de fatigues qu'à l'ordinaire, que les pasteurs se sont exposés à la mort pour sauver leur troupeau. Le Maître en a ressenti une douloureuse émotion. Il prie Dieu, souverain du ciel et de la terre, de les récompenser et de les protéger; mais il espère que, malgré les désastres, ils trouveront quelques ressources.
« Le Maître acceptera tout avec reconnaissance. Il demande, il n'exige pas. C'est un conseil et non une obligation. Les généreux, qui lui donneront beaucoup, sont assurés de sa reconnaissance; les autres, ceux qui tiennent à leur argent et le veulent garder, libre à eux. »
Personne, ou à peu près, n'usa de cette liberté. Comme l'avait dit l'évêque, la communauté était la mère, les fils ne la pouvaient laisser en souffrance.
La digue que fit entreprendre Mgr Retord était un ou-
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vrage d'utilité publique. Etrange situation de proscrit faisant exe'cuterpar des proscrits des œuvres qui incombaient au gouvernement et aux communes.
L'ouvrage marcha très vite, heureusement; car, débarrassés des soucis de la famine et de l'inondation, surexcités par la présence sur les côtes du Tonkin de deux navires, espagnol et français, les mandarins pressèrent l'exécution des ordres royaux.
Les recherches étaient si actives qu'il était impossible que quelque victime ne tombât entre leurs mains. La première fut un prêtre indigène de la mission espagnole, le P. Dat; la seconde, un prêtre de la mission française, le P. Khang, curé de Ke-trinh (i).
Une récompense de dix barres d'argent (environ 900 fr.) avait été accordée par le roi à ceux qui les avaient arrêtés. Cette prime excita l'ardeur des païens et redoubla leur surveillance. Dans la frayeur du péril, les dévoûments devinrent plus timides, et les prêtres ne trouvèrent presque personne qui osât leur donner asile.
Deux nouveaux décrets aggravèrent encore la situation.
Parmi les mandarins, il y avait heureusement quelques divergences de vues et d'action. Le gouverneur de Ha-noi était bienveillant. Il ne pouvait s'opposera l'arrestation des chrétiens, mais il se montrait doux envers eux, il les faisait venir en sa présence : « Allons, mes frères, leur disait-il, pourquoi vous obstinez-vous? Vous me forcez de vous garder en prison, de vous faire frapper, vous me peinez. N'y
(i)Tous les deux furent martyrisés le lo février i858.
SgÔ MONSEIGNEUR RETORD
a-t-il pas un moyen de vous tirer d'embarras sans me forcer à sévir? — Gardez votre religion,restez chrétiens dans votre cœur, personne ne vous en empêche, mais ici, signez ce billet, faites un pas au-dessus de la croix. Votre Dieu sait bien votre situation, vos prêtres aussi : tous vous pardonneront. »
En vérité, on ne pouvait avoir plus d'ignorance et de bonté.
Le gouverneur de Nam-Dinh montrait, au contraire, la haine la plus âpre. Il employait tous les supplices connus. La cangue, qui empêche le repos jour et nuit, les ceps qui entament la chair, le rotin cinglant comme une lanière de cuir, les tenailles brûlantes ou froides dont les blessures sont si douloureuses et d'une guérison très lente, l'agenouillement sur des pointes de fer clouées dans une planche, lui servaient tour à tour. Il inventa de nouvelles cruautés qui atteignaient l'âme plus encore que le corps. Jusqu'alors il suffisait aux apostats pour être relâchés de fouler la croix aux pieds. Il n'en fut plus ainsi. On les força à donner cinq coups de rotin à chaque chrétien fidèle, à frapper le crucifix en proférant des blasphèmes, à brûler de l'encens, à se prosterner devant les idoles, à prononcer à haute voix le vœu sacrilège de ne plus croire en Jésus-Christ, enfin à signer un billet d'apostasie définitive avec acceptation de la peine de mort, en cas de retour à la foi catholique.
Même après toutes ces précautions sacrilèges, les apostats devaient rester pendant trois mois la cangue au cou pour faire toutes les corvées des prisons et des prétoires. Jamais on n'avait vu semblable acharnement.
Le même mandarin se faisait pamphlétaire jetante la face de Jésus-Christ et de la sainte Vierge des injures qu'aucune plume honnête ne saurait transcrire. La dernière partie de ce factum, traduite par Mgr Retord, peut seule être citée :
,EVEE DU CORPS POUR LES OBSÈQUES d'uN PRETRE I N D I G È I^ E
(Extrait des Missions Catholiques)
ET LE TONKIN CATHOLIQUE Sqq
« Comment des gens qui sont ne's dans ce royaume illustre, peuvent-ils consentira suivre les habitudes dépravées de la religion des Européens, plutôt que les traditions de leurs ancêtres ? Insensés que vous êtes !
« Qui de vous a jamais vu l'Europe, pour s'en faire une juste idée?
« Moi, j'y suis allé autrefois pour faire le commerce (i), quand j'étais jeune; eh bien, voici la vérité sur ce fameux pays : il n'y a que dix-sept grands villages, composés de gens pauvres et barbares ; on n'y compte pas autant de soldats que dans notre seule province de Nam-dinh.
« Que pouvez-vous attendre d'eux? Ils sont si peu capables de vous secourir, si peu redoutables pour notre roi, que, lors même qu'ils seraient près de nos rivages avec leurs barques de guerre, j'irais sans crainte élever sous leurs yeux mon théâtre de chanteurs, pour me réjouir à leur vue et faire comprendre à tous le dédain qu'ils méritent.
« Que pouvez-vous aussi espérerdes prêtres de Jésus et de leurs disciples, qui sont, les uns mis à mort, les autres envoyés en exil, sans que leur Dieu soit venu les tirer de nos mains? Du reste, combien êtes-vous dans cette partie septentrionale du royaume? à peine un sur dix: et vous voulez vous révolter? un seul mot sorti de la bouche d'or de Sa Majesté, comme un coup de foudre, pourrait vous anéantir tous à l'instant...
« Que les chrétiens brûlent leurs livres et effets religieux; qu'ils ne reçoivent et ne cachent plus les prêtres dans leurs maisons ; qu'ils s'excitent mutuellement à suivre les bonnes coutumes du royaume ; par ce moyen ils s'élèveront jusqu'aux régions suprêmes du bonheur, jusqu'au palais de l'éternel printemps.
(i) Cette assertion était fausse.
« Telles sont les instructions que j'ai cru ne'cessaire de leur donner en langage vulgaire; c'est comme une pluie bienfaisante de vertus que je répands sur eux pour les rafraîchir. S'ils m'écoutent, ils jouiront pendant de longues années de la plus douce paix ; les soldats, repliant leurs étendards, ne tireront plus leurs sabres du fourreau, et tous ensemble, dans nos loisirs sans fin, nous chanterons la joie de notre félicité et la douceur de nos plaisirs. »
Quel était l'effet de ces cruautés et de ces appels à l'apostasie?
Dans son étude sur saint Cyprien, Mgr Freppel expose en ces termes l'utilité des persécutions : « La lutte tenait tous les esprits en haleine ; un repos prolongé endormit le zèle de plusieurs. Ce contraste, messieurs, est dans la nature des choses. Vivement attaquée, une société déploie toutes les forces qui sont en elle, ses membres se serrent et se relèvent sous les coups de l'agression. La vie reflue des extrémités vers le centre, et la résistance devient d'autant plus énergique qu'on y met plus de concert et d'unité.
« Ces causes extérieures viennent-elles à disparaître, le corps social se ressent de l'absence d'un stimulant qui excitait son activité : les nerfs se détendent, les liens se relâchent; il n'y a plus la même vigueur dans l'accomplissement du devoir, et l'on se laisse aller à une sorte d'indifférence qui paralyse les efforts généreux de l'âme. Alors les passions humaines reprennent le dessus, et la nature retombe sur elle-même languissante ou inerte.
« Voilà pourquoi l'épreuve est nécessaire au chrétien, et ce
qu'il est facile d'observer dans le drame intime de la conscience se produit en grand sur le théâtre de l'histoire. Dieu se sert des méchants pour exercer la vertu des bons et la persécution est le réveil des âmes assoupies dans les douceurs d'un repos trompeur. »
Mais auprès de ces avantages, que de désastres; auprès decesgrandeurs,quedefaiblesses ! Combien d'enfants morts sans baptême, d'adultes sans sacrements ! Combien de justes tomberont faute de secours ! Combien de pécheurs ne se convertiront point ! Que de superstitions ! Que de mariages célébrés sans dispense ! Que de chrétiens s'allieront avec des gentils ! Que d'affligés sans consolation et de veuves sans ressources 1 Plus de sacrements, plus de prédications, plus de prières, plus de bonnes œuvres, plus de catéchisme. Dans cet état déplorable, l'idolâtrie reprenait évidemment de nouvelles forces.
Et les apostasies? car il y en avait, dont il est bon de dire un mot. Sans doute, elles n'impliquaient pas l'abandon total de cœur et de bouche des pratiques chrétiennes et le retour aux superstitions païennes; elles n'étaient que des renoncements passagers, mais n'était-ce pas trop déjà que ces paroles prononcées pour échapper à l'exil ou à la mort, quoiqu'elles fussent immédiatement rétractées aux pieds du prêtre? C'était encore là un des déplorables effets de la persécution.
Un incidentvintcompliquer la situation des catholiques. Il y a toujours, en Annam, des aventuriers prêts à lever l'étendard de la révolte contre le pouvoir, habiles à grouper autour d'eux des pirates, des pauvres, des gens sans foi ni loi. Ces révoltes ont généralement lieu à l'époque des famines. On commence par le brigandage, on finit par la
guerre civile. La révolte éclata dans la province de Hung-yen et passa rapidement dans celle de Hai-duong.
Des chrétiens se demandèrent s'ils n'avaient pas le droit d'offrir leur secours aux ennemis de leurs persécuteurs. L'évêque entendit parler de ces projets de révolte qui s'agitaient dans quelques têtes, et de même qu'il avait prohibé toute participation à la révolte tramée par Hoang-Bao, il défendit de prêter aide et secours à celle qui s'annonçait.
« Dans une lettre écrite à tous nos prêtres, dit-il, j'en démontrai clairement le caractère criminel, le succès impossible, la tentative imprudente; et, Dieu merci, je n'ai pas appris qu'aucun de nos néophytes se soit enrôlé parmi les rebelles. Cette réserve a été cause que nous avons été un peu tranquilles de ce côté, et que nous avons pu rendre quelques services aux prêtres du Tonkin central, en les abritant chez nous au moment des plus imminents dangers. »
Cette attitude de Mgr Retord et de son ancien coadjuteur Mgr Gauthier, au Tonkin méridional, sauva certainement l'autorité de Tu-Duc. Que seraient devenus les mandarins, en effet, si les évêques des missions françaises et espagnoles avaient jeté contre eux leurs quatre cent mille chrétiens bien groupés, bien disciplinés, commandés par leurs catéchistes ? Evidemment, ils eussent été balayés comme un fétu de paille par un vent de tempête.
Mais fidèles à leur devoir, disposés à mourir comme les pasteurs des premiers siècles, les chefs de l'Eglise du Tonkin prêchèrent et pratiquèrent l'obéissance au souverain qui les proscrivait et les tuait.
C'est de la grande charité chrétienne, de celle qui ne sait vaincre que par la croix, comme le roi Jésus, notre premier maître et notre suprême éducateur