CHAPITRE XXXI
La persécution. — Episodes. — Mgr Retord dans un souterrain. — Mgr Jeantet dans un souterrain. — MM. Theurel et Ve'nard. — Destruction du séminaire de Son-nga. — Départ de Vinh-tri. — S'il faut mourir... — Blocus de Kim-bang. — Ruines. — Sur le Calvaire.
A fidélité que l'évêque ordonnait à ses chrétiens n'attirait l'attention ni du roi, ni des mandarins. La haine , débordant des cœurs, aveuglait les esprits ; la persécution étendait ses ravages à travers le Tonkin tout entier. Les prêtres annamites et les hommes du peuple étaient arrêtés et décapités, les missionnaires français ne parvenaient à s'échapper que par le dévoûment incessant de leurs chrétiens. Ils étaient traqués sans cesse, réduits à se cacher dans des souterrains, dans des forêts, sur les bords des fleuves et des rivières, dans des barques qui glissaient silencieusement d'un arroyo à l'autre; très peu d'entre eux osaient habiter dans les presbytères ou dans les séminaires.
Mgr Retord revenu furtivement de Vinh-tri, écrivait : « Nous étions chez nous comme l'oiseau sur la branche,
sans cesse agités par une foule de mauvaises nouvelles annonçant que des espions nous avaient vus, que nous étions dénoncés, que les mandarins allaient venir bloquer notre village ; et alors quel malheur pour la mission et pour les chrétiens, qui seraient pillés, et dont plusieurs seraient mis à mort à cause de nous ! Pour leur épargner ce malheur, tantôt nous allions sur le fleuve nous cacher dans quelque barque, tantôt nous nous retirions dans un de nos souterrains, espèce de tombeaux où l'on s'enterre avant la mort.
« Une fois nous y sommes restés ensevelis pendant huit heures, n'ayant pour respirer que l'air communiqué par un petit tube de bambou ; quand nous en sortîmes, nous étions tout hébétés et presque idiots.
« Cependant, je le répète, les peines corporelles qu'on éprouve dans ces moments critiques ne sont rien en comparaison des angoisses de l'âme : on ne peut pas dormir, on ne veut pas manger, on n'a de goût pour aucun travail, la vie est à charge, et la mort, si elle venait, serait accueillie comme une bonne fortune. »
Mgr Jeantet subissait à Ke-non des épreuves analogues. Après avoir vu sa résidence envahie par les mandarins, ses élèves dispersés, son collège livré au pillage, et dix-neuf de ses meilleurs prêtres ou chrétiens emmenés captifs, il s'était réfugié avec quelques séminaristes dans une caverne des montagnes voisines.
Un accident faillit mettre un terme à ses souffrances. On était alors en hiver. Un soir, l'un de ses jeunes gens eut la pensée de fermer hermétiquement l'étroite ouverture de la caverne, pour mieux se garantir du froid, et, cette précaution prise sans en rien dire à personne, il alluma un brasier de charbon. Pendant que l'évêque et ses disciples fai-
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saient cercle autour du feu, celui-là même, qui était l'auteur de cette imprudence, tomba le premier sans connaissance. Au même moment, tous les réfugie's se sentant suffoqués, comprirent que l'antre n'avait plus sa libre issue, on l'ouvrit aussitôt et tout danger disparut, le pauvre asphyxié, porté au grand air, reprit peu à peu ses sens. Si l'effet du charbon avait été aussi prompt sur les autres que sur lui , c'en était fait de la petite troupe fugitive , la caverne devenait son tombeau.
Les missionnaires n'étaient pas plus heureux que leurs chefs. Theurel et Vénard, entourés d'une population tremblante, qu'alarmaient les allées et venues incessantes des mandarins, traversèrent quelques jours de fortes crises et furent contraints de s'ensevelir dans des souterrains. Le missionnaire qui dirigeait alors l'imprimerie, l'intrépide P. Titaud, vit tomber son église et sa maison; lui-même, après la disparition de ses typographes se retira dans un lieu solitaire. Pareille aventure arriva à M. Saiget.
Serré de plus près, Mathevon faillit tomber, par hasard, entre les mains des païens. Il venait d'arriver dans un petit village où il n'y avait que trois maisons chrétiennes, lorsque tout à coup se présentent des païens qui cherchaient deux ivrognes accusés de s'être battus; ils s'emparent de son catéchiste et de son guide, et l'auraient infailliblement pris lui-même, s'il n'avait eu l'inspiration de sauter sur un petit galetas, où quelques vieilles nattes le dérobèrent à la vue des profanes.
M. Néron qui habitait les districts du Nord-Ouest et Galy ceux du Sud étaient aussi vivement harcelés. La ruine du séminaire de Son-nga (montagne d'ivoire) vint augmenter les tristesses :
« Cet établissement était sous le nom d'un chrétien, riche
propriétaire et chef de canton. Des voisins idolâtres, jaloux de sa fortune, envieux de sa dignité, sans doute aussi irrités de quelques actes de justice exercés contre eux, voulurent profiter de ce renouvellement de persécution pour se venger et le perdre. Ils l'accusèrent, devant les grands mandarins, d'abriter sous son toit les missionnaires européens et annamites, d'avoir sur son territoire des églises où les prêtres tenaient des assemblées religieuses et prêchaient leur doctrine.
« Afin de tirer cet homme du danger de perdre sa place, ses biens et même la vie, on dut licencier presque tous les élèves, abattre la jolie chapelle de Saint-Joseph, qui n'était faite que depuis deux ans, démolir la moitié des maisons, en disperser et cacher soigneusement les matériaux. Pour acheter la protection des mandarins de la province et faire tourner le procès à la honte des accusateurs dans la crainte que d'autres ne prissent l'envie de les imiter et de susciter des chicanes du même genre, il fallut débourser une somme d'environ cinq mille francs. »
Mgr Retord et M. Charbonnier durent quitter Vinh-tri. Les habitants du village étaient prêts à les garder au péril de leur vie :
« S'il faut mourir, disaient-ils, les pères et les enfants mourront ensemble.
« S'il faut mourir, leur répondit l'évêque, nous voulons mourir seuls pour Dieu et pour vous, sans vous occasionner aucun malheur, nous mettons vos personnes, vos biens et nos établissements sous la protection de Jésus et de Marie, nous confions votre défense aux anges gardiens et nous allons demander aux montagnes quelque abri ignoré. »
Ce fut le dernier mot de ce sublime débat de générosité.
Cependant, quand les Annamites virent s'éloigner leur