‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 44 sur 54 · THÉOPHANE VÉNARD · texte numérisé non relu

THÉOPHANE VÉNARD

(Extrait des Missions Catholiques.)

évêque, plusieurs d'entre eux se sentirent plus inquiets de l'avenir et, s'approchant de l'évêque, ils lui demandèrent s'il ne serait pas bon d'abattre quelques-unes des maisons du séminaire.

Retord ne s'étonna pas de la question, il connaissait depuis longtemps ses chrétiens, braves à leurs heures, mais plus souvent timides, il leur fit cette fière réponse, capable de les réconforter : « Abattre des maisons, jamais, mais je vous permets d'en élever d'autres tant que vous voudrez. »

Il remonta le fleuve jusque sous les rochers de Lan-mat (Lys frais) et vint camper au pied de la montagne de l'Eléphant (Nui-voi^.

Les mauvaises nouvelles l'assaillirent dans cette retraite. La ruine de Ké-bang fut une des premières. Des espions avaient remarqué dans cette paroisse la présence des deux prêtres annamites et d'une vingtaine d'élèves latinistes.

Ils les dénoncèrent comme des conspirateurs « ourdissant en secret la trame de quelque formidable révolution. » Sur leur rapport, le général commandant à Nam-dinh accourut avec 700 hommes (i6 janvier), et cerna le village afin de mettre la main sur les grands coupables dénoncés.

Le blocus et les fouilles durèrent i5 heures. Les prêtres échappèrent, mais trois écoliers et quatorze catholiques furent arrêtés, la chrétienté fut pillée, le couvent des Amantes de la Croix dévasté, l'église détruite.

Ce n'était là qu'un épisode du combat, de la déroute, hélas! Dans le Tonkin tout entier, transformé en champ de

bataille, les mêmes de'sastres se reproduisaient. En quelques semaines, l'on eut à de'plorer la destruction d'une douzaine d'églises et de presbytères, la dispersion des élèves de quatre séminaires, l'emprisonnement de centaines de chrétiens, des dépenses considérables nécessaires pour satisfaire la cupidité des hauts mandarins. La sanglante tragédie de Ngoc-duong, dans la mission du Tonkin central, où plusieurs centaines de personnes avaient été brûlées ou égorgées, couronna cette série de malheurs.

Le juste d'Horace reste sans peur sous l'écroulement des ruines, mais le poète s'est bien gardé de nous le peindre sans angoisses et sans douleurs. La foi chrétienne, pas plus que la vigueur du caractère, n'empêche les larmes de couler, et les fronts de s'incliner jusqu'à terre sous le fardeau qui les écrase.

Depuis vingt ans que Retord commandait au Tonkin, il avait été l'homme de l'invincible confiance. Il avait été proscrit, poursuivi, errant, il avait vu ses chrétiens décimés, son vicariat ravagé parle fer et par le feu, il avait prié près du cadavre de ses prêtres indigènes et de ses missionnaires, et jamais une parole d'amertume n'était sortie de ses lèvres, jamais son cœur n'avait semblé trop étroit pour contenir ses angoisses, jamais sa ferme et féconde intelligence n'avait hésité devant les mesures qui sauvaient les uns et rassuraient les autres.

Cette fois, il se sentit vaincu, brisé, anéanti. Sa devise, cette éclatante devise d'apôtre et de soldat : « Mon Dieu ! faites que je m'enivre de la Croix» était réalisée. La sainte ivresse était venue et l'évêque chancelait; lui-même a raconté cette heure de poignante anxiété, la plus douloureuse de sa carrière. Il était sur le sommet du Calvaire

qu'enveloppaient les ténèbres, il pleurait de ces larmes qui ont leur source au plus profond de notre être :

« Oh ! s'écriait-il, que la vie est amère, mon cher ami, quand elle est si longtemps et si rudement agitée ! Quel chagrin et quelle angoisse de ne recevoir jamais que de mauvaises nouvelles ! d'être sans cesse accablé sous une foule d'affaires désastreuses et navrantes ! de respirer toujours au milieu d'une sphère de crainte et de proscription! de voir le bien compromis par la sottise et l'imprudence des uns, par la faiblesse et la lâcheté des autres! d'entendre les blasphèmes et les calomnies des mandarins, sans pouvoir leur répondre et les réduire au silence I de savoir nos chrétiens poursuivis, spoliés, tourmentés de mille manières, sans pouvoir les secourir efficacement!...

« Un jour, que j'étais plus triste encore que de coutume, je faisais une longue lamentation sur les tribulations de ma vie passée au Tonkin, tribulations augmentées encore par les fréquentes maladies ou les infirmités corporelles que j'éprouve, je disais en présence de mes confrères : « Oh ! si je pouvais, avant de mourir, avoir quelques années d'une liberté pleine et entière, seulement pour voir comme çafait^ que je me trouverais heureux ! Oh ! oui, que ■je serais content de ne plus être réduit à me cacher comme un scélérat, d'aller au grand jour prêcher l'Evangile à tous, aux mandarins comme aux autres ; de travailler quelque temps sans entraves et de toutes mes forces 1 Ce serait trop de bonheur ! »

« Tout à coup, MM. Charbonnier et Mathevon m'interrompirent : (c Comment, Monseigneur, me disaient-ils, n'êtes-vous donc pas heureux avec toutes les misères de la persécution ? Est-ce que vous ne devez pas être satisfait des nombreuses et si belles croix dont le Seigneur vous gra-

tifie ? Souvenez-vous qu'au jour de votre sacre, vous avez pris pour blason de votre noblesse épiscopale les deux croix de saint Pierre et de saint André, vos glorieux patrons, avec la devise : Fac 7ne cruce inebriarî. » — « Assez, assez, leur répondis-je, j'ai tout compris : vous avez raison. Eh bien ! que la très sainte volonté de Dieu soit faite. Vive Jésus ! vive sa croix ! vivent toutes les tribulations qu'il plaira à la divine Providence de nous envoyer ! Surtout aujourd'hui, 2 avril, jour du Vendredi Saint, où je termine cette longue relation, je répète du fond de mon âme ce vœu de mon apostolat : Fac me a^uce inebriai^i. »

Ce fut fini, les larmes se séchèrent, le cœur reprit sa vaillance, l'esprit sa fermeté, jusqu'à l'heure de l'agonie qui allait bientôt sonner. Oh ! le grand et saint missionnaire I

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