CHAPITRE XXXII
Vie de proscrits. — Un héros. — Chez les sauvages. — La destruction d'une église. — Le Tonkin du mois d'avril au mois de novembre i858. — Un rayon d'espérance. — L'asile de But-son. — Où aller?
Ies villages chrétiens du Delta e'taient bloque's tour à tour. L'évêque et deux de ses missionnaires, Charbonnier et Mathevon, se jetèrent dans les montagnes, se cachant tantôt dans une grotte de rocher, tantôt dans une petite hutte construite à la hâte avec quelques branches d'arbres, ne pouvant rester plus de deux ou trois jours dans chacun de ces asiles qui semblait sûr à l'arrivée et, le lendemain, était soupçonné des païens.
Les fugitifs repartaient alors, se dirigeant à gauche ou à droite, selon l'inspiration momentanée de leurs conducteurs; ils marchaient, les pieds en sang, à travers les sentiers mal frayés. Cette vie de proscrits, dont les souffrances dépassaient vingt fois celles du martyre, dura dix mois. « Mgr Retord, ont dit ses compagnons d'infortune, ne
perdait rien de sa piété ni de sa gaieté, il était notre soutien et notre force. »
L'héroïsme des chrétiens jetait sur ces journées sinistres une dernière grande clarté : sept d'entre eux furent dévorés par les tigres en portant la nourriture aux proscrits. Un diacre fit le sacrifice de sa vie. Sur la dénonciation d'un lettré que tentait la prime offerte aux espions, une troupe de soldats bloqua l'entrée de la caverne où l'évêque était caché avec Charbonnier, Mathevon et plusieurs séminaristes. Afin de donner le temps de s'enfuir aux trois Européens, le diacre se livra lui-même aux satellites, comme s'il était le coupable cherché. La joie de cette capture fut telle que les mandarins ne s'aperçurent qu'assez tard de leur méprise. Ils furent entretenus dans cette erreur par la vue des mitres, des crosses, des autres insignes épiscopaux et des ornements sacrés déposés dans l'antre. Détrompés enfin sur le caractère de leur prisonnier, ils s'en vengèrent en le mettant à la torture, pour lui faire déclarer la retraite des missionnaires.
Le diacre garda un silence absolu, et fut condamné à l'exil dans la province de Lang-son.
Ayant épuisé tous les asiles de la plaine, l'évêque prit le parti de se réfugier chez les sauvages qui habitent la partie occidentale de la province de Ninh-binh. Il était éloigné d'eux d'une journée et demie de marche; il envoya un catéchiste les prévenir, et les sauvages vinrent aussitôt le chercher.
Après 36 heures de marche, il arriva au village de Dongbau, exténué de fatigue et de faim, mais au moins espérant quelques jours de paix.
Les sauvages étaient dévoués, mais ils n'étaient pas très braves ; au bout de quinze jours, leur courage fut épuisé, ils
n'osèrent plus garder chez eux trois Européens et offrirent de leur construire une petite cabane au milieu de la forêt, en dehors du village. Retord ne voulut pas les condamner à de perpétuelles angoisses.
« Faites la cabane, leur dit-il, nous irons y loger. » Et quand il y entra, se tournant avec un sourire vers ses prêtres :
« Eh bien ! fit-il, voilà le palais de l'évêque d'Acanthe. » La fièvre visita les malheureux dans cette pauvre hutte; un catéchiste mourut. On y resta cependant; où aller?
Un incident réveilla les terreurs des sauvages et força l'évêque et les missionnaires à chercher encore un autre refuge. Des officiers et des soldats vinrent chasser dans la forêt, un capitaine contourna même le fourré qui cachait la cabane des Européens. Les chrétiens prièrent l'évêque de s'éloigner, il y consentit et s'installa sur le sommet de la montagne la plus élevée des environs; l'abri était sûr, mais il était si malsain que M. Charbonnier tomba malade et dut retourner dans la plaine.
Après quinze jours de résistance, il devint évident que rester dans cet antre, c'était pour tous la mort à bref délai. Mgr Retord demanda aux sauvages de leur trouver un nouvel asile. Ceux-ci lui indiquèrent un fourré à peu près impénétrable sur une petite colline entourée de marais. L'évêque s'y rendit. Continuant, malgré les obstacles et les périls, de correspondre avec plusieurs de ses prêtres et de ses catéchistes, il apprenait presque chaque jour, des nouvelles de sa mission. Quelles nouvelles! blocus, pillages, emprisonnements, exils, massacres. Il écoutait silencieux, s'inclinant dans la résignation, cette dernière vertu de ceux qui ne peuvent plus rien; et lui, l'homme des grandes luttes, des saintes audaces, de toutes les incroyables vail-
lances, il disait : « Attendons, c'est l'affaire du bon Dieu. » Il ne voulait pas cependant que les malheurs et le courage de ses chre'tiens fussent ignore's de l'Europe, et il en adressait le récit à ses amis ou aux directeurs de la Propagation de la foi. Sa dernière lettre, datée du 7 octobre, résumait toutes les calamités survenues du mois d'avril au mois de septembre : c'est un inventaire de ruines, un catalogue de morts.
« Quelques Jours après Pâques, blocus de Nam-huan, parce qu'un des habitants de ce village, près duquel \eL/l/^ navire espagnol, avait jeté l'ancre, fut accusé d'avoir conduit ce navire au port de Balat. — Cette affaire a été arrangée avec de l'argent.
« Arrestation du P. Cuong, revenant de Trai-muc avec deux charges d'effets religieux. — Ce père et ses effets ont été rachetés avec de l'argent.
« Arrestation d'une soixantaine de nos principaux chrétiens de Nam-dinh, les uns ont apostasie, d'autres se sont rachetés avec de l'argent, d'autres ont pu s'enfuir, trois ont été relâchés à cause de leur grand âge ou de leur jeunesse, une dizaine ont été envoyés en exil perpétuel sur les confins septentrionaux du royaume, et un, regardé comme le chef des autres, Lang-tao, le plus riche de nos chrétiens de Nam-dinh, a remporté la palme du martyre, le 26 juillet.
« Au commencement de mai, le grand mandarin de Nam-dinh donne une ordonnance pour forcer tous les fidèles de la province à fouler la croix aux pieds, à bâtir
des pagodes aux idoles et à leur offrir des sacrifices. A cette occasion, les chrétiens éprouvent des vexations incroyables et sont obligés de dépenser de grandes sommes auprès des mandarins subalternes pour adoucir leur triste position.
« Le 18 mai, un homme de Ke-vinh, porteur de lettres européennes, est arrêté près de Nam-dinh et livré au grand mandarin. Peu de jours après, un autre individu, porteur de quelques lettres annamites, mais en caractères européens, éprouve le même sort. De ces deux hommes, l'un a été envoyé en exil, l'autre est dans la prison des condamnés à mort.
« Par les déclarations que les tortures forcèrent les porteurs de ces lettres de faire, les mandarins connurent les noms et l'existence de plusieurs de nos missionnaires et de nos prêtres indigènes, l'état de nos collèges, de nos maisons de Dieu, de quelques-unsdenoscouvents de religieuses et d'un grand nombre de nos principales chrétientés.
« Quelque temps après, deux catéchistes venant de Xu-doai, d'où ils apportaient des lettres du P. Néron et des Pères annamites de cette province, sont aussi arrêtés dans la province de Ha-noi et livrés au grand mandarin. Ils ont grandement souffert : l'un d'eux, Van-Mau, est mort de maladie et de misère en prison ; l'autre, Van-Vi, est condamné à l'exil.
a Toutes ces lettres, auxquelles les mandarins ne comprenaient rien, mais qu'ils jugeaient devoir contenir des affaires terribles ; les dénonciations vraies ou fausses arrachées par les tortures à leurs porteurs; puis les bruits répandus par les marchands chinois que les Européens se préparaient, à Hong-kong, pour une expédition contre ce pays, exaspérèrent nos mandarins contre les chrétiens, les prêtres annamites et surtout les missionnaires; et aussitôt
ils lancèrent nommément des mandats d'arrêt dans toutes les provinces de cette mission, contre moi et MM. Titaud, Charbonnier, Theurel, contre une quinzaine de prêtres annamites et plusieurs catéchistes. De suite, les espions sont en campagne, et de tous côtés surgissent des dénonciateurs, séduits par l'appât des récompenses promises par le roi et les mandarins. C'est une guerre à mort.
« Le 3i mai, le P. Qui, vicaire de Phuc-nhac, est arrêté à Bac-hat, et le 19 septembre il est décapité pour la foi à Ninh-binh.
« Le 1 1 juin, les mandarins de Ha-noi bloquent les villages de Hoang-nguyen, de Bai-do, de Bai-vang, Dong-tu, Cham-thuong, Cham-ha et Con-hien ; ils arrêtent un diacre, trois catéchistes , six autres individus de notre collège, trois chrétiens, un païen et leurs femmes, principaux habitants de ces endroits. Notre collège, la maison de Dieu et les églises de ces villages sont abattus, brûlés, et, de tous les individus arrêtés, un est condamné à mort, trois aux travaux forcés pour un an et demi, trois ont été relâchés: les autres sont condamnés à l'exil.
« Vers le même temps, les villages de Ngoc-lau, Ha-thao Vu-dien, Cao-da, sont aussi bloqués : on n'y trouve rien de prohibé ; puis on bloque Phu-da, où l'on arrête un cathéchiste, un vieux domestique, et où l'on saisit quelques effets religieux.
« Le i5 juin, blocus de Ke-non une première fois, puis une seconde fois quelques jours après. Arrestation d'un de nos élèves et d'une dizaine d'individus, chrétiens ou païens; destruction de notre établissement et confiscation de nos jardins et de nos champs.
« Le 19 juin, blocus de Ke-vinh, arrestation de cinq éVèves et de trente-trois des principaux habitants, dont dix-
Mgr CHARBONNIER