CHAPITRE IV
La Société des Missions-Etrangères inconnue. — Pourquoi les aspirants à l'apostolat la préfèrent.— Conseils. — A Bordeaux. — Partir, c'est mourir un peu.
L y a une vingtaine d'anne'es, un directeur du Séminaire des Missions-Etrangères racontait cette histoire (i) :
ce II m'est arrivé plus d'une fois de rencontrer des prêtres avec lesquels j'avais à entretenir le dialogue suivant :
(i) M. Amédée Maury, du diocèse de Rodez, qui fut missionnaire à Pondichéry pendant 14 ans et 19 ans directeur du Séminaire des Missions- Etrangères. 11 est mort le 21 octobre 1884; il a publié dans la Semaine Religieuse de son diocèse des notices sur ses compatriotes, évêques et prêtres de la Société; c'est de ce travail que nous avons extrait celte anecdote, que d'ailleurs nous lui avons entendu raconter.
— Vous êtes missionnaire?
— Oui, depuis longtemps.
— Vous avez donc été dans les pays étrangers?
— Oui, j'ai passé douze ans au milieu des peuples idolâtres de l'Inde.
— Et à quelle Société appartenez-vous?
— A la Société des Missions-Étrangères.
— Vous êtes donc de la Société du Saint-Esprit?
— Non, j'appartiens à la Congrégation des Missions- Étrangères.
— Ah! bien, je confondais; vous êtes lazariste?
— Non, encore; je ne suis pas lazariste, mais membre de la Société des Missions-Étrangères.
— Vous êtes donc de la Compagnie de Jésus?
— Pas davantage; je suis de la Société des Missions- Étrangères.
« Et il me fallait un petit discours pour apprendre à ces ecclésiastiques, qui d'ailleurs sont très zélés pour l'œuvre de la Propagation de la Foi et en lisent fort régulièrement les Annales, qu'il y a en France une société de membres exclusivement Français et exclusivement missionnaires, et qui porte le nom de Congrégation des Missions-Étrangères; que cette Société, entièrement distincte des autres, a son séminaire et son noviciat à la rue du Bac, 128, à Paris. ))
Le fait est arrivé à bien d'autres, et pourtant elle méritait d'être plus connue cette Société des Missions-Étrangères, née au grand siècle de Louis XIV, en i658, grandie dans les persécutions du Tonkin, de la Cochinchine, de la Chine, fortifiée par le sang de ses martyrs, illustrée par les services que ses évêques et ses prêtres ont rendus à l'Eglise et à la France.
Peut-être rignore-t-on moins maintenant. Depuis lo ans, ses fils sonttombe's si nombreux sous la balle des Pavillons Noirs, ou le couteau des Annamites, ils ont aidé tant de fois nos soldats et nos officiers qui maintiennent notre drapeau sur les bords du Me'kong et du fleuve Rouge !
Pierre Retord la connaissait, et quand il choisit une milice apostolique, il entra dans ses rangs ; il n'avait pas eu à re'fléchir longuement : « Je veux être missionnaire, s'e'tait-il dit. Or, les prêtres de la Société des Missions- Etrangères sont missionnaires, ou ils ne sont pas,
donc, si j'entre chez eux, j'irai certainement en mission. » L'argument était décisif : il tranchait toutes les objections comme un coup de sabre le nœud gordien.
En i83[, Retord était au Séminaire des Missions-Étrangères.
A cette époque, le Séminaire était tel, ou à peu près, que l'avaient fait bâtir les directeurs, 25 ans après la fondation de la Société, en i683 (i). Placé au fond d'une cour retirée, d'un aspect modeste et tranquille, il se composait d'une église (2) et d'un bâtiment antique, extérieurement sombre et sans aucune décoration ; au dedans, de grands escaliers,
(0 Le Séminaire des Missions-Étrangères fut établi en i663 par les directeurs qui étaient en même temps procureurs des vicaires apostoliques : Fallu et Lambert de Lamothe. Il était situé au coin des rues du Bac et de la Petite-Grenelle; cette dernière porte maintenant le nom de rue de Babylone ; il était dans la maison sise adroite en entrant dans la cour de l'église. Il fut vendu et non donné, comme on le répète trop souvent, par révêque de Babylone, Bernard de Sainte-Thérèse.
Les conditions de cette vente étaient les suivantes :
Les acheteurs devaient laisser à l'évêque de Babylone le logement qu'il occupait dans le Séminaire, lui payer une somme viagère de 3,ooo fr., payer une autre rente viagère de 5oo fr. à son aumônier, Sylvestre Cazadaval, une rente égale à sa domestique, Louise Chérot, verser après sa mort une somme de 2,000 fr. à l'Hôtel-Dieu de Paris et 5oo fr. à l'Hôpital Général. Les bâtiments actuels furent construits en i683.
(2) Après la Révolution l'église servit d'église paroissiale sous le vocable de Saint-François-Xavier jusqu'en 1874.
de larges corridors, qui courent d'un bout à l'autre de chaque étage, donnent à cette maison un air de vieillesse et de sérieux ; des statues de la sainte Vierge et des saints, fixées sur leur piédestal, des cartes de géographie appendues aux murs en sont les seuls ornements.
La gravité du séjour est tempérée par la vue d'un beau jardin, où l'œil se repose sur de frais gazons et va se perdre sous de longues allées bordées d'arbres, pleines d'ombre et de fraîcheur.
Les aspirants à l'apostolat n'étaient jamais plus de huit ou dix à cette époque, et cependant les survivants des anciens jours, ceux qui avaient vu la Révolution et l'Empire, s'émerveillaient de cette prospérité; si pareille prospérité revenait, nous gémirions, tant il est vrai que les jugements des hommes sont surtout des comparaisons.
On leur enseignait une piété forte, on formait leur volonté; et, pour tremper leur énergie, on leur faisait envisager les épreuves, la vie de privations dures, d'efforts continuels qui les attendaient.
Quand on les jugeait capables de travailler ou de mourir, on leur donnait leur feuille de route pour l'Extrême Orient.
Retord demeura quelques mois seulement au Séminaire des Missions-Étrangères. Il y subit avec !a résolution de son caractère la formation d'apôtre, tout en laissant son cœur se tourner vers les siens ; il leur fit de loin les adieux qu'il avait tus lors de sa dernière visite à Renaison, il expliqua sa vocation « dont il a formé le projet depuis le
commencement de ses e'tudes », il en exposa les motifs, il en dit les difliculte's et termina par ce mot touchant :
« Quand je n'en pourrai plus, je mourrai, et je pense
bien que le bon Dieu n'osera pas me damner, lorsque je lui dirai :« Seigneur, c'est pour votre gloire que je suis mort. » Et vous, puisque vous vous obstinez à croire que je fais mal, plaignez-moi comme un insensé, priez pour moi comme pour un malheureux et ne cessez pas de m'aimer, parce que moi je vous aime toujours. »
Des parents, il passe à ces âmes qu'il a conduites vers Dieu et que son départ trouble, il les conseille et les raffermit, écrivant sur ce ton jo3^eux et familier qui lui est si naturel :
« Qu'elles s'adressent tout bonnement à mon successeur, s'il n'est pas M. Retord, il lui sera facile d'être quelque chose de mieux; on ne me fera jamais entrer dans la tête que ce M. Retord soit quelque chose de fameux, je le connais trop bien, et je vois en lui beaucoup plus d'orgueil qu'autre chose. Allons, il faut du courage dans ce monde pour aller au ciel, il faut ne s'attacher à rien, excepté à Dieu, ne se chagriner de rien, excepté des péchés. Un chrétien doit avoir le cœur grand comme le monde, aussi élevé que les cieux, l'âme forte comme un lion pour ne se relâcher en rien et vaincre tous les obstacles. Dites bien cela à mes autres pénitentes quand elles ont envie de pleurer, et grondez-les fortement de ma part. »
A une enfant, que l'épreuve semble courber plus profondément, il dit :
« Vous irez pendant 1 5 jours au jardin des Olives un bon petit quart d'heure, et là vous vous occuperez tout simplement à dire et à répéter souvent : Mon Père, que votre volonté soit faite et non pas la mienne; puis vous renou-
vellerez aux pieds de Jésus la résolution de pratiquer toutes les vertus qui ont fait les saints : particulièrement l'humilité, l'obéissance, la ferveur et l'amour des croix, et vous verrez que tout ira bien, »
Avec ses amis, il a la même note cordiale et pieuse, il donne un souvenir au passé et, tout de suite, s'élance vers le ciel; tels ces oiseaux qui effleurent la terre du bout de leur aile et remontent à grand vol dans l'azur :
« C'est fini pour toujours, trois ans qui semblent ne m'avoir pas duré un jour, un beau songe qui laisse dans le cœur je ne sais quoi de doux et triste. Ce que c'est que la vie ! on se rencontre quelque part, dans un coin de la terre, les sentiments et les cœurs se trouvent en harmonie, on s'aime, on est heureux. Vient un coup de la Providence qui vous disperse, jette entre l'un et l'autre d'immenses espaces, une éternité. Alors on pleure, on se sent le cœur vide et déchiré, le bonheur'est devenu un fruit d'amertume. Mon ami, il n'y a que Dieu dont on ne se sépare pas, nous nous retrouverons en lui. »
Le 22 août i83i (i), il quittait Paris pour la Cochinchine(2). Il avait quatre compagnons de route : Rouge et Suât allaient au Tonkin, Clemenceau à Siam, et Cornay au Su-tchuen.
Ils devaient s'embarquer à Bordeaux.
(i) Et non le 4 juillet.. Cette date du 22 août est portée sur tous les catalogues manuscrits du séminaire, et de plus elle est corroborée par les lettres de Mgr Retord. Seul, M. Dupuis partit le 4 juillet.
(2) II était destiné pour la Cochinchine; mais le procureur de Macao le dirigea vers le Tonkin, à cause des besoins plus pressants de cette mission, et de la facilité plus grande d'y pénétrer.
Avant de commencer ses courses à travers la Galile'e, le Christ se reposait quelques jours à Béthanie, entre ses amis les meilleurs et les plus dévoués, Madeleine, Marthe, Lazare. Pendant les jours qui précédaient leur embarquement, les missionnaires trouvaient une hospitalité charmante dans les séminaires ou chez de pieux chrétiens. C'était une tradition de tous les ports de mer : à Marseille, au xvii^ siècle, ils eurent M. Lefèvre, au xix^, M"""" Icard et ces quatre frères Germain restés légendaires, — à Lorient, M"^* de Surville et M™^ Kerallan, — à Bordeaux, le grand Séminaire.
Mais bien d'autres enviaient le privilège d'offrir cette hospitalité et, privés de cette joie, ils voulaient posséder les missionnaires chez eux, au moins pendant quelques heures. Retord racontait à ses amis ces réceptions, douces comme un dernier sourire de la France catholique. Les conseils étaient donnés, les adieux faits, lagrande mer à l'horizon, et libre de toutsouci, heureux de laréalisation deson vœuleplusardent, il laissait franchement sa gaieté s'épanouir-, il suffit pour s'en convaincre de lire cette lettre dans laquelle il a une façon fort originale de parler de lui à la troisième personne :
«Arrivés à Bordeaux, le 25 août, à 7 heures 1/2 du matin, ces Messieurs sont allés loger au grand séminaire, où ils ont été extrêmement bien reçus par M. le supérieur qui est, sans contredit, un des meilleurs hommes du monde; puis ils ont rendu visite à Monseigneur qui leur a fait bien bon accueil, a même ajouté des compliments sur leur zèle et leur dévouement pour la religion, et il les a invités à dîner, ce que ces Messieurs ont accepté avec une très profonde humilité, il est vrai, mais aussi avec plaisir et empressement. Ils ont dîné chez un Monseigneur pour la première fois de leur vie, du moins je le pense.
« Maintenant ces Messieurs sont connus dans Bordeaux comme le loup blanc; ils vont partout, dans les hôpitaux, dans les couvents, chez les bonnes dames et demoiselles pieuses, chez les bons eccle'siastiques, etc., etc.. et partout on les reçoit bien, et de toutes parts on prie pour eux. Il y a des personnes qui viennent les voir comme des objets rares et curieux : on leur offre toute espèce de services, on se recommande à leurs prières tout comme s'ils n'avaient pas déjà assez à faire de prier Dieu pour eux-mêmes. Il semble vraiment que la ville de Bordeaux soit pleine de demoiselles David.
« Je ne vous dis pas tout.
« On les invite à faire des instructions par ci, des instructions par là, et, s'ils restaient longtemps à Bordeaux, je vous assure qu'il faudrait être bien grand impie pour ne pas se convertir. M. Retord a fait hier aux Dames du Sacré- Cœur un sermon qui était admirable, je vous en parle savamment, j'y étais. Demain, ce même M. Retord est nommé curé de campagne près de la ville, ou peut-être d'un faubourg de Bordeaux; je ne sais pas bien l'endroit, n'y étant jamais allé. Il dira la grand'messe et vêpres, et fera un grand sermon, c'est-à-dire convertira tout le monde
« Permettez-moi de vous faire quelque reproche
d'avoir envoyé ce M. Retord chez les D^"" de Villepreux et de m'étonner grandement que vous ayez des correspondances avec de telles personnes. Savez-vous qu'elles jouissent ici d'une très mauvaise réputation? personne ne les aime; il n'est pas jusqu'aux bonnes vieilles et anciennes religieuses qui n'aient une dent contre elles. A les entendre, ce sont des accapareuses de bonnes œuvres; elles en exercent le monopole, ce qui est évidemment contraire à la cha-
rite. On ne peut pas dire un rosaire sans qu'elles en soient, on ne peut pas faire un sermon sans qu'elles l'e'coutent, on ne peut pas donner une aumône sans qu'elles ajoutent quelque chose.
«Je suis allé chez elles. Ne leur aviez-vous pas écrit que parmi ces missionnaires partants, il y en avait un qui s'appelait Retord et qui était un des plus saints et des plus zélés prêtres de Lyon? Or, d'après cela, elles s'attendaient à voir un homme sérieux, âgé de 5o à 60 ans.
« Quelle a été leur surprise lorsqu'elles ont vu ce même soi-disant saint Retord arriver chez elles comme un jeune fanfaron, avec un habit mondain, un air tout étourdi et tout plaisant (i). Il a bien tâché de réparer cela en prenant pour les aller voir un autre jour la soutane, la ceinture et le rabat, mais tout cela ne lui va guère bien avec son chapeau rond, ses cheveux tondus et ses favoris.
« Pour compléter la mauvaise idée que ces demoiselles ont conçue de lui, il a eu l'imprudence d'accepter à dîner chez elles; elles ont vu qu"à tous ses autres défauts, il joignait encore celui de la gourmandise, qu'il mangeait les bonbonneries comme les autres et même mieux que les autres. Voilà ce que c'est de parler trop vite. Je suis bien sûr que si maintenant votre lettre aux D^i'" de Villepreux était à écrire, vous mesureriez un peu mieux vos éloges au sujet de M. Retord. »
Pour achever sa lettre, il élevait vers Dieu son cœur et celui de ses amis, il les entretenait des âmes si chères qu'il allait conquérir, mais il ne mêlait à ces paroles nul accent de tristesse ou de regret, de crainte ou d'inquiétude. Pour-
(i) Le port de la soutane était interdit à Paris et les missionnaires avaient gardé les vêtements laïques pour le voyage à Bordeaux.
tant, à cette dernière minute surtout, il devait sentir une angoisse inexpliquée lui serrer le cœur, quelque chose se briser et mourir, car, en vérité :
Partir, c'est mourir un peu, Et, jusqu'à l'adieu suprême.
C'est son âme que l'on sème, Que l'on sème en chaque adieu.
Partir, c'est mourir un peu (i).
Mais il y a dans la plainte un attendrissement sur soimême que l'apôtre repousse; il fait au contraire éclater la joie du sacrifice, un peu austère, mais pleine et entière. Dieu et les âmes, ce sont les dernières paroles qu'il prononce en quittant la France, livrant ainsi le secret de sa force et de son calme, montrant combien lui aussi aurait eu le droit de dire ce mot d'une piété charmante et vraie : « Adieu, ne s'écrit-il pas également, à Dieu, et n'est-ce pas assez pour consoler et fortifier? »
(i) Haraucourt. 1890.