‹ Mgr. Retord et le Tonkin catholiqueChapitre 7 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Loin de la France. — Ne plaignez pas ma misère. — Vie à bord. — Discussion. — La tempête. — Un sauvage patriote. — Manille et la Nouvelle Ségovie.

OYAGER, c'est vivre ». Le mot ne manque pas de

vérité. Les voyages font découvrir de nouvelles

terres, étudier des coutumes étrangères, éprouver

des sensations inconnues ; ils doublent l'intensité de la vie.

Debout sur le tillac du Cauibacérès, un navire à voiles

qui l'emportait au loin, Retord regardait la mer, l'horizon,

la France, et il écrivait sur son journal :

« Le 19 septembre, dès 4 heures du matin, nous descendîmes la Gironde, le vent était bon, le vaisseau marchait vile. A 9 heures, on cria : Voilà la mer ! Elle était devant nous, calme et majestueuse. Quelle impression sa vue fit sur mon âme ! Mon Dieu, que vous êtes grand dans vos œuvres ! Sur nos têtes, un ciel bleu ; sous nos pieds, l'abîme des eaux qui bouillonnaient et déroulaient leur immensité ; derrière nous, tout près, la terre de France qui s'éloignait. Voilà de ces choses que l'on éprouve et que l'on voit, mais que l'on ne décrit pas. Pauvre terre de France, cette belle et chère patrie, nous ne la vîmes pas longtemps, à 1 1 heures, nous ne l'apercevions plus que sous la forme d'un nuage

blanchâtre ; à 1 1 heures 1/2, nous ne vîmes plus que le ciel et la mer. Adieu donc, terre de France ! adieu, pour l'e'ternité ! ))

C'était le dernier lien qui se brisait. L'émotion redoublait, les parents et les amis passaient comme dans un rêve, l'avenir se dressait entrevu dans un sombre et cependant désiré lointain ; le voyageur composa ces strophes :

Il est arrivé le départ,

Je vous quitte, hélas ! pour la vie, O mes amis ! ô ma chère patrie.

Acceptez donc mon suprême regard;

Mais ne plaignez pas ma misère :

Je suis un enfant de la Croix, De mon Jésus j'obéis à la voix,

Il dirigera ma carrière.

J'entrevois mon triste avenir,

Des méchants s'allume la rage, Je les entends dans leur affreux langage, Me commander de me taire ou mourir.

Mais ne plaignez pas ma misère. . . .

Un jour, après un long combat Dans l'heureux séjour de la gloire.

Mon divin Roi, si j'obtiens la victoire, Me paiera comme un vaillant soldat.

Ne plaignez donc pas ma misère :

C'est la première fois, mais ce ne sera pas la dernière, que nous rencontrerons ces poésies jetées à la hâte sur le papier. Le style n'est rien, la pensée est tout, et Retord l'a revêtue de cette forme sans doute pour se donner à lui-même l'illusion d'une hymne, car lorsque le cœur de l'homme est trop plein, il chante ou il pleure tout naturellement, comme les fleuves débordent et comme les oiseaux gazouillent.

Les journées de bord furent réglées et bien remplies :

« Jamais je n'ai tant eu d'occupations, ce sont des lectures d'astronomie, de physique, d'histoire, de théologie, des chapelets à faire, des prières à dire, des re'flexions à approfondir. Rien n'est plus agréable que ma manière de vivre. Que j'aime donc, le soir surtout, faire ma prière, à genoux sur des cordages et tourné du côté de Lyon! Que j'aime aussi, quand le temps est beau, chanter, sur le mât de beaupré ou dans la hune du mât d'artimon, un Te Deiim ou un Sahe Regina ! »

La beauté des tropiques l'enthousiasme, il la goûte, la savoure, en jouit à la façon d'un artiste ; il ne dit pas simplement et profondément « que les belles choses sont donc belles », il les décrit :

« C'est sous la zone torride, aux approches de la ligne, que l'on trouve d'admirables sujets de contemplation. Pendant le jour, le ciel est couvert de nuages qui, par leur ombre, interceptent les feux du soleil et rafraîchissent l'air par de légères pluies; vers le soir, ils retombent sur l'horizon en un rideau de pourpre et d'azur, et laissent à nu la voûte étoilée qui brille des plus beaux feux. Si à cette heure la mer est calme, ce qui est fréquent, vous avez le plus magnifique spectacle. La lumière des étoiles se réfléchit dans l'eau, se balance avec elle, et la mer, par sa phosphorescence, semble receler dans son sein un vaste incendie ; des globes de feu roulent autour du navire, qui marque son passage par une traînée de lumière : on dirait la voie lactée de l'Océan. »

L'équipage du Cambacérès eut de bons rapports avec les missionnaires. Le capitaine était aimable, honnête homme, au sens très étonnant de ce mot que nous employons pour

désigner un homme qui n'est ni assassin, ni voleur, ni chrétien.

Les officiers ressemblaient à leur capitaine, et les matelots, qui conservaient au fond de leur cœur leur vieille foi d'hommes du peuple, n'avaient aucune pratique religieuse. Au nombre des passagers, dont plusieurs étaient Français, six jeunes Espagnols se distinguaient par leur piété qui, dans ce milieu, semblait être une haute mysticité.

Les missionnaires voulurent de suite commencer leur apostolat. Quelques matelots les écoutèrent, leur foi n'était qu'endormie, elle se réveilla.

Les officiers restèrent indifférents, le capitaine essaya de combattre. Il se posa en incroyant et discuta. Tout d'abord, on répondit doucement, sans trop s'engager, avec une prudence pleine de courtoisie. Mais le capitaine y mit de l'animation : puisque les prêtres ne le battaient pas par leurs répliques, c'est qu'il était le plus fort.

Retord n'était pas homme à le laisser ainsi maître du champ de bataille. Il avait rencontré plus rude jouteur dans le ministre protestant de Lyon.

« Enfin, Messieurs, s'écria un jour le capitaine, si vous pouvez me convaincre de la vérité de votre religion, je l'embrasserai volontiers, je voudrais bien avoir la foi. » Il disait cela, ajoute le missionnaire, d'un air qui signifiait que la chose était impossible. Sans m'émouvoir : « Monsieur le capitaine, lui répondis-je, si vous désirez être convaincu de la vérité de notre sainte religion vous le serez certainement, je ne vous demande pour cela que trois semaines, si vous voulez l'examiner attentivement et vous rendre dès que vous serez convaincu. Nous aurons des conférences en règle sur la religion, où nous vous démontrerons le peu de valeur des objections que l'on fait contre elle. »

Mis au défi, l'officier s'arrêta court et changea de conversation.

Le lendemain, Retord lui soumit par lettre la même proposition. Le capitaine ne lui répondit pas, et lorsqu'il le rencontra se promenant sur le pont : a Voyez-vous, mon cher abbé, lui dit-il, la religion est bonne pour le peuple, un honnête homme n'en a pas besoin. » C'était se décerner un brevet d'honnêteté, mais non pas la victoire. Dès lors, toute discussion religieuse cessa.

De ces récits la personnalité du jeune prêtre se dégage ; l'écrivain ne pose pas plus que l'homme, il ne vise pas au trait, il ne cherche pas la phrase, il dit ce qu'il pense et comme il le pense. Des autres il passe à lui-même, dont il parle avec la même facilité et le même abandon. La réflexion morale se présente-t-elle sous sa plume, il l'écrit parce qu'il la croit vraie, non parce qu'elle embellit sa lettre, et cependant il en a parfois de bien frappées. En parlant de la tempête, il dit :

« Cette tourmente dura toute la nuit; le lendemain matin l'air était éclairci, le vent un peu tombé, et la mer devenue plus molle, au lieu d'être plus unie, formait au contraire des vagues plus hautes, plus longues, mieux espacées, et par conséquent plus belles. Que je prenais de plaisir à considérer ces montagnes roulantes ! C'est bien là, me disais-je à moi-même, c'est bien là l'image de la gloire humaine qui s'élève rapidement et d'une manière étonnante, puis se dissipe et ne laisse sur ses traces que la misère et la honte ; c'est bien là l'image de la vie, de la mienne en particulier, heureux si au fond de mon âme, comme au fond de la mer, le trouble ne parvient jamais. »

Vue du rivage, la mer est belle, ses vagues moelleuses ou violentes caressent et fascinent le regard, son bruissement parle un indéfinissable et émouvant langage ; on reste des heures à la contempler, regrettant toujours de la quitter ; mais au large son immensité, sans cesse la même, comme une vaste plaine infertile, accable par sa monotonie, et c'est avec une joyeuse satisfaction que le voyageur salue la terre apparaissant dans le lointain horizon. La grande escale des navigateurs d'autrefois, en route pour l'Indo-Ghine, était au cap de Bonne-Espérance, la haute montagne qui dresse sous un ciel de feu ses hauteurs de schistes régulièrement stratifiés.

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