‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 10 sur 42 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Changement de gouvernement en Corée. — Situation des missionnaires. — Entre'e à Séoul. — Une première communion en Corée. — Journal du missionnaire. — M. Ridel dangereusement malade.

e i5 janvier de cette même année 1864, le roi de Corée mourait à l'âge de 32 ans. Ce prince succombait, comme presque tous jçL ses prédécesseurs, victime de ses excès et de la débauche. Ses premières années s'étaient passées dans l'exil à Kang-Hoa. En 1849, lorsqu'on l'appela sur le trône, les ministres le rencontrèrent tout couvert d'ordures, le visage barbouillé du jus d'un melon qu'il mangeait à belles dents. On le lava et on l'amena tout surpris à la capitale. La faiblesse de son gouvernement, sa déplorable incurie avaient réduit le peuple à la plus affreuse misère. Se voyant mourir sans héritier direct, il adopta un enfant de i3 ans.

Sous le règne de ce nouveau roi, nous assisterons plus tard à de graves événements qui feront époque dans l'histoire de la Corée. Mais durant sa tutelle, le pouvoir passait effectivement entre les mains de son père, proclamé régent du royaume. Jusqu'alors ce prince, malgré son caractère féroce qui le rendait redoutable aux païens eux-mêmes, ne s'était montré

hostile ni à la religion ni aux missionnaires. Sa femme avait appris une partie du catéchisme, récitait chaque jours quelques prières, et même, avait fait demander à Mgr Berneux des messes d'actions de grâces pour l'avènement de son fils au trône. Chose étrange et de funeste augure ! Son premier acte, en arrivant au pouvoir fut de chasser les anciens ministres et de les remplacer par les ennemis les plus acharnés du nom chrétien. Cet événement rendait la situation des missionnaires d'autant plus périlleuse, que leur présence dans le pays n'était plus un secret pour personne à la cour.

Cependant, grâce à la crainte salutaire qu'inspirait toujours la dernière guerre de Chine, les ministres ne songeaient pas encore à faire éclater leurs ressentiments. On entendait bien çà et là quelques menaces de persécution, mais c'était comme le bruit d'un orage dans le lointain; le moindre vent pouvait le faire dévier.

On n'avait donc pas lieu de trop s'inquiéter. Aussi M. Ridel, après avoir terminé l'administration du Naï- Hpo, crut qu'il ne serait pas trop téméraire d'aller avec son servant jusqu'à Séoul.

Les missionnaires de Corée sont toujours accompagnés d'un chrétien qui les aide dans leur apostolat. Celui que notre missionnaire avait choisi était un homme d'une vertu rare, d'un dévouement à toute épreuve. Il s'appelait André Ni. Nous aurons occasion de faire avec lui plus ample connaissance. En attendant, il ne sera pas sans intérêt d'entendre de M. Ridel le récit de ce voyage à la capitale.

« Avant d'entrer dans la ville, nous allâmes chez un catéchiste qui habitait en dehors des murs, mais

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nous trouvâmes porte close, et nous ne savions où diriger nos pas, lorsque André' me dit : Je me souviens de la route qui conduit chez l'évêque; nous pouvons y aller sans guide. Cette pensée me sourit. Il m'était très agréable de surprendre de la sorte Mgr Berneux.

Bien qu'il fût audacieux de passer à cette heure par la grande porte du Sud, craignant qu'une hésitation ne nous fît remarquer, nous nous mîmes en route. André marchait devant, je le suivais, à figure découverte et habillé comme lui. Nous rencontrâmes beaucoup de monde et surtout des bandes qui flânaient en se racontant les nouvelles de la journée. Il me semblait que tous me regardaient; je n'étais pas très à l'aise, mais je fis bonne contenance.

« Après dix minutes de marche au milieu de la foule, nous arrivions à la porte, en avant et de chaque côté de laquelle se trouvaient une quinzaine de soldats. Ils examinaient tous les passants. Si j'avais prévu cette nouvelle difficulté, je n'aurais certes pas tenté cette démarche trop hardie. Il était trop tard pour reculer : je pris mon air le plus décidé, et je passai sous les regards des militaires sans être remarqué. La porte franchie, nous fûmes bientôt devant la maison de Sa Grandeur. André crut bien la reconnaître, mais nous ne pouvions trouver l'entrée. Nous allions et revenions assez embarrassés. Heureusement la rue était déserte. André aperçoit enfin une porte ouverte; il entre, demande des renseignements, et revient en me disant : « C'est ici. » Au lieu de faire solennellement notre entrée par la porte du maître de la maison et des nobles hôtes, passant par cel.le 'des domestiques et des esclaves, nous entrons triomphalement à la cuisine.

« Monseigneur, averti de notre arrivée, veut se rendre au salon, quand aussitôt il nous aperçoit devant lui. Tout surpris, il nous demande comment nous sommes entrés dans son palais épiscopal. Nous racontons notre aventure : « C'est bien, dit-il, pourvu que « personne ne vous ait vus.» Heureusement il fut facile de le tranquilliser. »

Nous avons déjà fait la description de cette chambre, que Mgr Berneux appelait gaiement son palais, et qui servait à la fois de dortoir, de réfectoire, de salon et de chapelle. C'est là que notre apôtre avec plusieurs confrères prit pour la première fois quelques jours de repos.

Ces missionnaires enfermés dans ce misérable réduit, où ils ne peuvent se montrer ni parler qu'à voix basse, ne semblent-ils pas plutôt en prison qu'en vacances ? Ces jours de réclusion sont pénibles, mais ils sont aussi pleins de charmes. Quelle joie pour l'exilé de revoir un ami ! Quel bonheur d'entendre sa voix et de parler en français du beau pays de France !... Quelle musique pour l'oreille et pour le cœur !

Les heures de repos sont comptées. Plusieurs enfants de Tsin-Pat et des villages voisins se disposent à faire leur première communion. Ils attendent avec impatience le Père pour se préparer à cette grande action.

Le missionnaire accourt.

Ecoutons encore le charmant récit de cette fête : « Je fis faire à ces petits enfants une retraite de six jours. C'était une nouveauté pour eux et pour tous leurs parents. Ces enfants, au nombre de quatorze, se disposèrent avec la plus grande ferveur.

« La fête fut solennelle autant qu'elle peut l'être dans

ce pauvre pays. Les murs de l'église, ou plutôt de ma chambre qui en tenait lieu, furent tapisse's de papier blanc et ornés de gravures. L'autel était décoré avec soin. On y remarquait surtout le crucifix, les quatre chandeliers et deux grandes images placées de chaque côté du tabernacle. Les enfants avaient revêtu leurs plus beaux habits et leurs parents, émerveillés, émus, pleuraient de joie. C'était la première fois qu'il y avait tant d'appareil pour une cérémonie chrétienne en Corée.

« Après la messe, j'invitai tous les enfants à dîner. J'avais acheté 7 poulets qui firent les frais du festin : l'un de ces grands hangars dans lesquels les chrétiens font sécher leur tabac servit de salle de banquet. J'allai un instant voir la manière dont mes invités s'acquittaient de leurs fonctions, et je remarquai deux petites filles qui avaient mangé tout leur riz, laissant de côté leur part de poulet.

« Comment, leur dis-je, vous avez pris votre riz « sec? Pourquoi n'avez-vouspas mangé votre poulet ; « Est-ce qu'il n'est pas bon ?

« Oh ! me disent-elles, il est excellent, mais nous le « gardons pour notre mère qui jamais n'a goûté chose « si bonne. »

« J'admirai cette réponse et le bon coeur de ces enfants. Le soir nous eûmes encore une petite cérémonie : renouvellement des vœux du baptême, consécration à la sainte Vierge. Cette journée laissa bon souvenir dans le cœur de tous ceux qui avaient participé à la fête. »

Quelques semaines plus tard, le petit village de Tsin-Pat était dans la tristesse. Le Père le quittait pour recommencer ses courses apostoliques. Il serait trop

long de le suivre pendant plusieurs mois à travers les chrétientés disséminées sur les montagnes. Contentons-nous de reproduire ici quelques feuillets de son journal.

« 21 novembre 1864, district de Kyeng-Syang-To ; fête de la Présentation de la sainte Vierge. — J'ai fait ma retraite du mois. Ma pensée s'est envolée vers la France, j'ai songé aux belles années du séminaire. En cette solennité, chacun renouvelle ses promesses cléricales. J'ai fait de même. Qu'il est facile ici de se donner à Dieu tout entier !

« Cette fête est celle de mon district, j'ai voulu la faire solennelle. J'ai orné ma chambre, mon église, de toutes les images grandes et petites que j'ai trouvées. Les chrétiens en voyant mon ouvrage disaient : « Que c'est « beau ! » Oui ! beau de dénuement et de pauvreté.

25 novembre. « Aujourd'hui route affreuse. Pendant quatre ou cinq heures nous avons eu de la neige jusqu'aux genoux et parfois bien davantage. Nous avons escaladé deux hautes montagnes par un sentier mal tracé sur le bord d'un abîme. Il fallait nous cramponner à tout et ramper dans la neige ; j'étais inondé de sueur. Arrivé au sommet, un vent glacial nous saisit ; impossible de prendre un instant de repos, il faut avancer. Maintenant j'ai les pieds et la moitié des jambes gelés. Mes sandales, mes bas, mes pieds ne semblent faire qu'un morceau de glace, que la chaleur de l'appartement fait fondre peu à peu, mais non sans douleur. Je suis pris d'un violent mal de tête, je me hâte d'entendre les confessions, car je me défie de la fièvre. »

20 décembre. (Tjin-Lan, près Kong-Tjyou.) « Depuis cinq jours, je souffre d'une irritation de poitrine

qui ne me laisse de repos ni le jour ni la nuit. J'ai bien de la peine à entendre les confessions, et à parler, même à voix basse. Ici, ni médecine, ni médecin; je m'abandonne à la Providence. J'aurais besoin de repos, pour le prendre, il me faudrait faire quarante lieues à pied, mais surtout priver une multitude de chrétiens du bienfait des sacrements. Est-ce possible? »

17 janvier i865. (District de Kieng-Syang-To.) « Aujourd'hui j'ai passé près de trois heures sur le bord de la mer. C'est la plus délicieuse promenade que j'aie faite en Corée. J'apercevais Taima-To, île japonaise, et par delà, les mers. Je pénétrais par la pensée dans le royaume du Japon qui a donné tant de martyrs à l'Eglise, tant de saints au paradis. En contemplant ces rivages et ces îlots, en respirant cette odeur forte de la mer je me rappelais les promenades d'autrefois sur les bords du Morbihan. Si j'avais eu la Stella Maris, avec quel plaisir j'eusse vogué sur cette onde mollement agitée par une brise légère ! Je ramassai quelques coquillages, et un instant je me suis pris pour un Parisien sur les côtes de Bretagne.

« C'est demain le premier jour de l'an coréen. Je vais passer trois jours ici, car les coutumes défendent de voyager. Etant noble, je dois plus que tout autre respecter ces usages. Jusqu'à présent, je n'ai pas eu d'accident. Je passe facilement au milieu des païens sans exciter leurs soupçons ; j'ai donc un peu la figure coréenne. Il est vrai que, dans ces parages, on s'imagine que les Européens sont des hommes extraordinaires, fabuleux, qui n'ont ni jambes, ni bras, ni tête. »

Mars. (District Tjyen-La-To.) « En nous rendant au

village de Poulpara-Tji, nous apercevons sur la neige des traces de tigre. Ces empreintes, de la largeur d'une assiette, annoncent un animal énorme. Il y a aussi tout le long de la route des taches de sang qui indiquent que l'animal emportait sa proie. Bientôt, le chemin traverse un fourré très épais dont les arbrisseaux et les lianes rendent l'accès difficile ; là, les traces s'écartent de la route. Nous les suivons quelque temps par curiosité et nous arrivons dans une clairière où il semble qu'un bataillon de tigres a pris ses ébats. C'est simplement, je pense, la famille du grand tigre qui est venue prendre part au régal. Nous laissons ce lieu horrible, pour continuer notre route. Au sortir de cette immense forêt, le sentier serpente dans le fond d'un ravin ; de chaque côté s'élèvent de hautes montagnes dont les arêtes sont découpées en dentelles; çà et là s'élancent avec hardiesse d'énormes rocs qui ressemblent aux flèches de nos cathédrales. Arrivés presque au sommet de la plus haute montagne, nous sommes en pays chrétien.

« Les confessions durent tout le jour, et une grande partie de la nuit. Longtemps avant l'aurore, j'ai le bonheur d'offrir le saint sacrifice. Ici du moins, nous sommes tranquilles et bien en sûreté, les tigres montent la garde. »

Les dernières étapes de cette longue administration sont encore plus pénibles que les premières. La neige tombe plus abondamment et rend les routes impraticables. Les habits du missionnaire mouillés depuis longtemps se glacent sur son corps, et dans les environs il n'y a aucun village chrétien où il puisse trouver un abri. Le dernier jour, le vent souffle avec tant de violence, le froid est si vif que personne n'ose voya-

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ger, et les païens disent en le voyant passer avec son servant : « Oh ! regardez donc, ces nobles viennent certainement d'apprendre l'agonie de leur père pour voyager par un temps pareil. »

De telles fatigues eurent un résultat facile à prévoir; le 5 mai suivant, M. Ridel terminait ainsi son journal :

« Arrivé à Kai-Tji-Ri, je sentis un violent mal de tête; néanmoins j'entendis les confessions pendant trois jours; mais le quatrième, au matin, je ne pus me lever, et je dis à mon servant que je ne célébrerais pas la sainte messe. C'était le lundi des Rameaux. J'étais extrêmement faible, et je perdis tout sentiment. André me veillait nuit et jour, et ne sachant que faire repoussait tous les remèdes que chacun voulait m'administrer. Vous ne connaissez pas le tempérament du Père, disait-il, et au lieu de lui faire du bien, vous pourriez le rendre plus malade par vos remèdes. Je n'en connais pas non plus, mais j'aime mieux laisser agir la nature et prier Dieu de nous le conserver. Je recouvrais de temps temps connaissance et je sais qu'une fois je dis à André : Crois-tu que je sois sur le point de mourir? « Je ne pense pas qu'il y ait déjà ce « danger, » me répondit-il, « mais le père est grave- « ment malade et fera bien de se préparer à tout évé- « nement. » C'est à peu près tout ce que j'ai pu comprendre pendant les neuf jours que dura cette maladie. André avait averti M. Féron qui se hâta. Il arriva le jour de Pâques; je pus le reconnaître. Sa présence me fit du bien, et quelques remèdes qu'il sut m'administrer à propos, me tirèrent de danger. Bientôt j'entrai en convalescence. »

Ces quelques lignes nous dévoilent, mieux que

toute parole, l'âme de M. Ridel. Son corps est rudement mené, la maladie le pressure, les forces l'abandonnent, mais ses lèvres ne perdent jamais leur sourire, son âme garde sa paix, sa sérénité.

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