CHAPITRE VI
M. Ridel commence l'administration de son district. — Ponghuma est morte ! — Dévouement du missionnaire. — LeNai-Hpo. — Des païens en Bretagne! — Un esculape coréen. — Un orage au village deTsin-Pat. — Appréhension des Coréens. — Un trait d'union entre la Corée et la Bretagne.
e jour de la fête des Morts, vers dix heures du soir, M. Ridel dit adieu aux braves habitants de Pan-Tja-Ri et se mit en route. Après un court séjour au village de Tsin- Pat, qui va devenir pendant quelque temps le centre de ses opérations, il commença l'administration de son district.
La tâche est rude et au-dessus de ses forces, mais elle n'est pas au-dessus de son courage et de son zèle. Il a hâte d'arriver à ces chrétiens qui l'attendent. Pour aller jusqu'à eux, il se cache le jour, sou- Aent au fond des ravins ou des forêts ; il voyage la nuit de peur d'être reconnu et s'avance par des chemins impraticables à des distances très éloignées. La terre est recouverte d'une épaisse couche de neige et pour toute chaussure il n'a que des sandales en paille de riz. Des montagnes presque à pic lui barrent le passage ; pour y grimper, il faut s'aider du coude et de la main ; la descente est également pleine de périls. Rien ne l'arrête.
MGR RIDEL D'APRÈS SA CORRESPONDANCE 5o,
Désormais ses vœux sont comblés et le rêve de sa vie est réalisé. Ces longs voyages, ces fatigues incroyables ne sont pas plus pénibles que l'administration même des chrétientés. A peine est-il arrivé dans un village, que les fidèles se rassemblent autour de lui, avides d'écouter les" pieuses exhortations qu'il leur donne, par l'intermédiaire de son servant. Puis l'examen de conscience se fait en commun; les confessions commencent et se continuent bien avant dans la nuit. A deux heures, il offre le saint sacrifice de la messe : « J'ouvre la marche, dit-il, car je ne pense pas que les missionnaires d'Oceanie soient obligés de se cacher comme nous et de célébrer sitôt le Saint Sacrifice. » Enfin c'est l'heure de la méditation et de la récitation de l'office. Il faut aussi examiner les catéchumènes, les instruire, les encourager, juger les procès, gronder et quelquefois punir. Que de fois n'est-il pas arrivé à notre cher apôtre de tomber épuisé, de succomber au sommeil soit dans les auberges, soit sur le bord du chemin !
Un soir, accablé de fatigue, le missionnaire dormait profondément, lorsqu'il fut réveillé par' un cri perçant. En un clin d'œil, avec les chrétiens du village, il est hors de la chaumière. A ce moment les ténèbres sont épaisses, le froid est vif; la neige tombe à gros flocons. Est-ce un voyageur égaré qui appelle au secours ? est-ce un tigre qui approche ? Le cri se fait entendre de -nouveau, mais cette fois plus distinct. Ponghuma est morte, disait-il, Ponghuma est morte ! Ponghuma était le nom d'une chrétienne que le Père avait administrée la nuit précédente. Un ami de la défunte venait de bien loin, malgré l'obscurité de la nuit et l'inclémence du temps, annoncer cette
nouvelle aux chrétiens d'alentour et réclamer leurs prières. Il venait surtout annoncer ce malheur au Père afin que celui-ci, dès le lendemain, priât pour cette chrétienne au mémento de la messe. En entendant ce cri, les chrétiens répètent : « Ponghuma est morte! » et ils se retirent aussitôt dans la chambre du Père. Là, agenouillés sur la natte, ils récitent l'office des morts en attendant la célébration du Saint Sacrifice.
M. Ridel, en terminant ce récit, ajoute simplement ces paroles qui vont jusqu'au fond du cœur : « Je ne pus retenir mes larmes. Hélas! je ne savais pas alors que, quatre jours plus tard, je devais entendre de la patrie un cri perçant qui m'annoncerait en même temps la mort de mon meilleur ami et la mort du père le plus tendrement chéri ! »
Après soixante-quinze jours de pareilles fatigues, le missionnaire rentrait à sa résidence pour prendre un repos nécessaire. Le froid excessif, les veilles prolongées, les marches forcées, les privations de toutes sortes l'avaient épuisé. Une forte fièvre qui le couvrait constamment d'une sueur abondante, l'affaiblissait encore davantage. Il souffrait depuis plusieurs jours, lorsqu'un envoyé chrétien vint lui apprendre qu'à seize lieues de distance, M. Joanno se trouvait dangereusement malade.
En apprenant cette douloureuse nouvelle, il se leva aussitôt, essaya de marcher, mais ses forces le trahirent. Il ne voulut pas cependant que ses souffrances fussent un motif de ne pas répondre à l'invitation de son confrère. Il se fit porter sur une misérable civière et, pendant deux nuits, voyagea ainsi sous la neige, pour arriver auprès du malade. Grâce aux bons soins des chrétiens, l'état de celui qu'on avait
d'après sa correspondance 6l
cru moribond s'était amélioré. La présence d'un ami, ses soins éclairés opérèrent une heureuse réaction; en quelques jours le danger était conjuré.
On était au mois de mars 1862. A cette époque, la mission de Corée devenait florissante. Le zèle des missionnaires, la piété des néophytes, la paix relative dont on jouissait, les derniers événements de Chine, tout promettait une abondante moisson. Mais les ouvriers succombaient au travail.
En effet, il n'y avait pas trois semaines que M. Ridel était de retour à Tsin-Pat, quand il vit entrer chez lui Mgr d'Acônes. Le vénérable coadjuteur venait lui apprendre que la maladie réduisait M. Landre à la plus complète inaction, et il le chargeait en même temps de l'administration d'une grande partie du district de Naï-Hpo.
Le missionnaire, qui venait de visiter presque tout le sud-est de la Corée, prend immédiatement son bâton de voyage et se dirige vers le Naï-Hpo, situé à l'ouest. La route à parcourir est longue ; il faut traverser toute la province Tchyoung-Tchyeng-to, et passer par sa capitale Kong-Tjyou. Mais que lui importent les fatigues et les dangers? n'est-il pas l'enfant de la Providence et l'ouvrier de Dieu ? Ce que Dieu garde est bien gardé. Plus belle sera la gerbe du moissonneur, plus magnifique sera son salaire. Cette pensée lui donne comme un regain de vie et de gaîté ; aussi, dans le charmant récit qu'il nous fait de cette pérégrination toute semée de peines et' des périls, oublie-t-il complètement de nous parler de ses souffrances et de ses fatigues.
« Les Coréens, écrit-il à sa famille, sont très lents en route ; ils ont avec cela un air grave et affecté qui
prêterait à rire. Un vrai noble doit toujours regarder de haut et de travers, il doit agiter nonchalamment ses bras d'où pendent de grandes manches. C'est avec cette démarche que je traverse les villes qui sont sur mon passage. Je réussis à merveille ; dès qu'un païen apparaît, je me voile le visage selon l'étiquette, et bien fin qui verrait si je suis noir ou blanc. Aussi, loin de me reconnaître, tous me prennent pour un grand personnage en mission —
« LeNaï-Hpo est bien différent démon district. C'est une plaine très fertile. La capitale ressemble à toutes les villes du royaume ; les maisons sont en terre et couvertes de chaume, les rues sont étroites, sales et mal entretenues. Toute la ville est entourée de remparts très épais ; il y a même, sur le haut de ces remparts, des canons qui ne semblent pas méchants ; fatigués de leurs vieux services, ils ont l'air de dormir...
« Un jour je voyageais bien tranquillement sur le bord de la mer. Les îles jetées çà et là, me faisaient rêver au pays natal ; je revoyais l'île d'Arz, l'Ile-aux- Moines, Saint-Gildas, Arzon, Locmariaquer ; mais je cherchais en vain leurs clochers, lorsqu'une voix bien connue me tira de ma rêverie :
« Père, des païens !
« Quoi ! des païens en Bretagne ! »
« Je n'en pouvais croire mes oreilles ; cependant, il me fallut bien vite abandonner le rêve pour la réalité, et reprendre mon chemin. »
N'est-elle pas touchante, cette rêverie d'un grand cœur qui, oubliant un instant les préoccupations dont il est assiégé, trouve dans un pays inconnu, l'illusion de la patrie ?
Le missionnaire avait déjà parcouru quatorze chré-
d'après sa correspondance 63
tîentés lorsqu'il se rendit chez M. Landre, à l'extrémité du district de Tch\roung-Tchyeng-To. Pendant plusieurs jours, il prodigua au malade ses soins et ses consolations. Ce pieux devoir accompli, il revint vers son pauvre gîte de Tjin-Pat.
On était au mois de mai, le ciel était de plomb, la chaleur excessive. En route M. Ridel eut à essuyer plusieurs orages qui développèrent en lui les germes d'une maladie dont il faillit mourir. Laissons-le raconter cette nouvelle épreuve avec sa bonne humeur habituelle.
« Les chrétiens qui m'entouraient étaient désolés de me voir abattu, pâle et sans force. Ils firent venir un de leurs médecins qui s'employa de son mieux à combattre le mal. Il me fit prendre des petits morceaux de pierre réduits en poudre, puis une substance mercurielle de la plus belle couleur rouge. Hélas ! tous ces remèdes étaient impuissants. Il résolut alors d'essayer le grand moyen, l'acuponcture, qui consiste à faire sortir le sang à l'aide d'une aiguille. Il me fit quinze ouvertures et le sang coula abondamment. Cette opération, disait l'esculape coréen, a pour, but de rafraîchir. On ouvre ainsi la peau, afin que le vent puisse passer à l'intérieur. Cette explication me parut assez singulière : mais la science avait parlé (i). »
La divine Providence avait ses vues sur le cher malade ; aussi, grâce aux prières des chrétiens qui l'assistaient, grâce à sa robuste constitution, il se rétablit peu à peu; c'est pendant sa convalescence qu'il écrivit à son frère la lettre suivante (6 juillet 1862) :
(1) M. Ridel se trompe évidemment en appelant acuponcture l'opération qu'il subit, car dans l'acuponcture il sort généralement une goutte de sang à chaque piqûre, et c'est tout.
« Depuis neuf jours, la pluie tombe à torrents, mais hier je me croyais au déluge. Sans la pluie, le zigzag continuel des éclairs et le vacarme épouvantable du tonnerre auraient fait de ma montagne un véritable Sinaï. J'ai craint toute la journée de rouler avec ma maison au bas de la vallée. Les chrétiens avaient une autre préoccupation ; il disaient : « Si l'orage continue, la montagne ne pourra pas résister. »
« Après l'orage, le beau temps. Aujourd'hui nous avons 32° centigrades et 65° au soleil. Je ne puis tenir dans mes appartements ; aussi je monte sur une magnifique esplanade et je m'installe àl'ombre des grands arbres de mon jardin.
« Mes appartements! inutile de vous en faire la description. L'esplanade et mon petit jardin ! c'est un petit terrassement de trois ou quatre mètres de long, que trois arbres de la montagne mettent à l'abri de tout regard indiscret. D'ailleurs, aujourd'hui je ne crains rien, les païens sont dans la plaine, tous occupés à leurs rizières. Et puis n'ai-je pas là, près de moi, mon fidèle Rigolo qui m'avertirait à l'approche du moindre danger? Ce pauvre Rigolo ! c'est un gros pataud, bête comme une oie, et pourtant je l'aime. Il me lèche souvent la main, il se présente toujours en agitant la queue. Pour me montrer son amitié, il fait mille contorsions qu'il voudrait rendre gracieuses.
« Il est deux heures de l'après-midi, il y en a dix que je suis debout, et c'est à peine si, en Bretagne, vous avez ouvert les yeux. Le soleil que je vois depuis si longtemps va maintenant vous saluer. Il va caresser votre petite maison de ses doux rayons et faire mûrir votre blé. En ce moment, je le vois et vous le voyez aussi, il me semble que c'est un trait d'union entre nous
d'après sa correspondance 65
« Allons, cher frère, viens t'asseoir près de moi, là, sur cette pierre que j'ai fait placer pour un ami. Cette place est toujours restée vide. Ici, mon seul ami, mon seul compagnon, c'est mon Ange Gardien. Mes confrères bien-aimés sont trop loin pour venir, sans de graves raisons, dans ce pays désert. Je n'ai d'amis qu'en France.
« Viens donc, mon frère, viens là, près de moi, et regarde : ici, à nos pieds, sont les quatre maisons de mon village ; elles abritent une trentaine de chrétiens. Ces toits que tu aperçois plus loin sont les hangars où l'on fait sécher le tabac, l'unique gagne-pain de ces pauvres habitants de la montagne. Cet arbre qui nous donne de l'ombre, c'est un châtaignier sauvage. Ces fleurs que j'ai semées, ces amarantes, ces balsamines, sont un souvenir de la patrie.
Regarde maintenant de tous côtés : des montagnes, des montagnes, et toujours des montagnes; ainsi est toute la Corée. Vois-tu là-bas ce grand bois entouré de murs? C'est là qu'habitent le général, le gouverneur et le mandarin de cette province. Plusieurs fois j'ai passé près de leurs demeures, mais je ne leur ai pas encore fait de visite.
« Maintenant, lève les yeux vers le ciel. Quel azur ! quelle limpidité ! N'est-ce pas le beau ciel d'Italie? Pour moi, je le préfère avec son voile de nuages gris ; il me rappelle alors ma Bretagne, et je crois respirer le parfum de la bruyère. Si le dessous du ciel est si beau, qu'est donc le ciel dans la clarté de Dieu? »
Vers le mois d'octobre suivant, le saint missionnaire recommença l'administration de son district. Nous ne referons pas ici le récit de ses souffrances et des privations sans nombre qu'il eut à endurer. Disons
seulement qu'il lui arriva plus d'une d'une fois de faire d'une seule traite jusqu'à neuf et dix lieues dans la neige, d'avoir les pieds ou les mains gele's, qu'il lui fallait alors toute son énergie, sa volonté de fer, pour atteindre le but. Mais, en retour, ce sacrifice de tous les jours rendait puissante l'action de la grâce sur ces populations persécutées ; l'œuvre de l'apôtre était féconde.
Après avoir parcouru environ 36o lieues pour apporter les consolations de son ministère à 3.229 âmes, il constatait avec joie qu'il avait entendu 2 . 3 1 8 confessions, baptisé 72 adultes et 177 enfants, enfin, béni 44 mariages.
Au mois de mars 1 863 il s'apprêtait à prendre quelque repos, lorsqu'une double épreuve vint attrister son cœur :
« Je devais terminer mon administration vers le dimanche des Rameaux. M. Joanno se trouvait alors dans un point de son district assez rapproché de ma résidence, et nous nous étions entendus pour nous rencontrer chez moi. Je me disposais à tout préparer pour la fête de Pâques, afin que notre entrevue fût aussi agréable que possible, lorsque je reçus une lettre qui m'apprenait qu'il était à trois heures de là, très malade. Je courus aussitôt près de lui ; il ne semblait pas excessivement fatigué, et cependant l'état de la poitrine me fit craindre dès lors quelque catastrophe. Nous causâmes assez longtemps. Deux fois, je fus obligé de le quitter pendant quelques heures pour aller administrer des malades ; je revenais immédiatement. La veille de Pâques, je le trouvai tellement abattu que je lui donnai l'extrême-onction, et je passai la nuit avec lui. Pendant tout ce temps, il ne cessait
d'après sa correspondance 67
de prier, de ses lèvres s'échappaient de fre'quentes oraisons jaculatoires et de chaleureuses aspirations vers son Dieu. Le danger augmentant, je résolus de dire la sainte messe immédiatement après minuit; il reçut avec une ferveur peu ordinaire la sainte Eucharistie en viatique ; ensuite il s'assoupit, et ne recouvra plus sa connaissance pendant une longue agonie qui dura neuf jours entiers. Le lundi i3 avril, vers midi, deux fois il leva les yeux et les bras vers le ciel et se mit à sourire. Que voyait-il ?I1 eut, vers deux heures, une crise très grave; je récitai les prières des agonisants. Enfin, le soir, vers sept heures et demie, il rendit doucement et sans aucun mouvement sa belle âme à Dieu. »
A cette lettre, datée des premiers jours de septembre, se trouve joint le post-scriptum suivant : « Je rouvre ma lettre sous l'impression de la plus vive douleur. Notre pauvre mission est cruellement éprouvée. Les ouvriers ne suffisent pas au travail, et ils nous sont enlevés coup sur coup. Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! que son saint nom soit béni !
«M. Landre, ce confrère si bon, si zélé, si pieux, est parti pour un monde meilleur. J'avais été appelé auprès de lui une quinzaine de jours auparavant, à cause d'une forte fièvre dont il avait été attaqué; mais, au bout de quelques jours, la fièvre ayant disparu, je le laissai en pleine convalescence et commençant à reprendre ses forces. Il était convenu qu'il me rejoindrait le 20 septembre; mais, le 16, un chrétien vint m'apprendre qu'il était mort la veille, emporté en quelques heures, par une maladie épidémique. Je me suis mis en route aussitôt, et je rencontrai près du corps Mgr Daveluy, qui, à la première nouvelle du
danger, était accouru, mais n'avait pu arriver que deux ou trois heures après la mort de ce cher ami. Nous confondîmes nos larmes, adorant les impénétrables desseins de Dieu sur notre pauvre Corée. Priez et faites prier beaucoup pour nous et nos chrétiens. »
En ce moment, de quelque côté qu'on porte ses regards sur cette terre engraissée du sang des martyrs, la moisson semble mûre. La persécution de 1860 qui a rejeté les chrétiens jusqu'aux extrémités du royaume, c'est l'orage qui a porté la divine semence aux quatre vents du ciel.
— Le nombre des chrétiens augmente ; les catéchumènes à peine régénérés par l'eau sainte du baptême s'efforcent à leur tour de gagner à Jésus-Christ leurs parents et leurs amis. Bien souvent, le missionnaire est forcé de modérer l'ardeur de ses néophytes qui affichent déjà publiquement leur foi. En effet, on les voit, dans le sud, donner à leurs cérémonies funèbres tout l'éclat qu'ils peuvent. En plein jour, la croix brille à la tête du cortège ; les chrétiens défilent ensuite, un cierge à la main, récitant des psaumes à haute voix, sous les yeux des païens qui contemplent avecétonnement un spectacle si nouveau.
Mais hélas, les moissonneurs succombent ! Il ne faut pas cependant que le froment mûr, que la grappe vermeille se corrompent et se perdent. La tâche de notre missionnaire sera pénible ; mais plus elle est rude, plus il est radieux. Pour la santé de son âme, il faut l'âpre saveur du sacrifice. « Nous avons besoin de secours, écrit-il, non pour nous mais pour les âmes. Plus il y a de fatigues, plus il y a de douleurs, tant mieux pour le missionnaire ! »
Dieu voulut rassasier cette faim des âmes. On lui
d'après sa correspondance 69
confia la plupart des chrétientés que la mort laissait sans pasteur. Tout le sud de la Corée devint sa part d'héritage, si bien que ses confrères se plaisaient à donner le nom de Basse-Bretagne à cette partie de la Mission.
Le bon missionnaire ne se reposa que quelques semaines. Il avait hâte de revoir ses enfants et les orphelins qu'il venait d'adopter. « Vive Dieu, s'écriait-il, je vais batailler pendant l'hiver à 80 lieues de ma résidence, et à 40 lieues de tout confrère. La campagne sera longue, elle sera difficile, tant mieux ! n'est-ce pas au plus fort de la mêlée que le brave soldat aime à se trouver? Je vais prendre mes armes, ma plus épaisse cuirasse, et mon casque d'airain. Vienne après cela le démon !... Mon cœur jubile et ne se sent pas de joie. S'ils savaient tous les charmes, toutes les délices que l'on trouve dans cette lutte contre l'enfer, dans cette pêche des âmes, que de prêtres se consacreraient à l'œuvre des missions ! »
Tant de courage et de piété faisait l'admiration des chrétiens. « Le Père, disaient-ils, en le voyant escalader les montagnes les plus escarpées, le Père a des jambes d'acier, mais il n'a plus de chair sur les os. Le brave Père ! il mange, comme nous, du chien, de la viande crue et du poisson salé... »
De fait, M. Ridel, depuis son entrée en Corée, s'efforçait chaque jour de se mettre au régime coréen. Il supportait même avec tant de gaîté cette mortification quotidienne, que les chrétiens ne soupçonnaient pas les répugnances qu'il avait à vaincre. « Il faut bien, disait-il en riant, que je me fasse aux. usages de ma nouvelle patrie, il faut même qu'ils me plaisent ; il y va de ma santé. » On comprend maintenant l'influence d'une
âme de cette trempe sur ces esprits neufs et ardents, que le progrès de notre civilisation n'a pas encore émoussés.
Au mois de janvier 1864, 70 chrétientés avaient été administrées, 2. 100 confessions entendues, 99 adultes et i65 petits enfants baptisés, 5o mariages bénits. Après quelques jours de repos, qui furent plutôt des jours de retraite passés en la compagnie de Mgr Daveluy et de M. Calais, il recommença sa course pleine de périls.
Quatre mois plus tard, M. Ridel avait visité 98 autres chrétientés : il constatait avec bonheurque 3,400 chrétiens s'étaient réconciliés avec Dieu, que 119 adultes et autant d'enfants avaient reçu la grâce du baptême, et 76 environ le sacrement de mariage. Pour accomplir cette grande œuvre, le missionnaire avait parcouru plus de 600 lieues depuis le commencement de l'hiver. Une pareille statistique dispense de tout éloge.