CHAPITRE VIII
Sanglante persécution. — Arrestation et mort de Mgr Berneux, de Mgr Daveluy et de sept missionnaires. — André Ni. — Dangers courus par M. Ridel. — Cachette dans une chaumière coréenne. — Enfants qui se préparent au martyre. — Adieux d'André à sa famille. — M. Ridel rejoint M. Féron. — Quand on a peur des hommes, on n'a pas peur des tigres. — Le passage de l'orge. — M. Calais.
'heure de la persécution a sonné. Un cri de \W$j douleur a retenti dans cette pauvre mis- I^m|& sion qui donnait déjà de si belles espèce rances. Tous les grands du royaume ont
résolu l'anéantissement du christianisme en Corée. Ils prennent si bien leurs mesures, ils mettent tant d'ardeur à exécuter leurs funestes desseins qu'on redoute de les voir réalisés avant peu. Mais la sainte Eglise a pour elle la garantie d'une promesse divine; et une expérience presque vingt fois séculaire a montré au monde que, partout et toujours, elle puise dans le sang de ses martyrs, une sève plus généreuse et une nouvelle jeunesse.
La cour de Séoul, au mois de janvier 1866, était composée d'hommes haineux, capables des mesures les plus violentes contre la religion chrétienne. Ils n'attendaient que l'occasion favorable de lancer leurs édits sanguinaires ; mais en ce moment l'agitation était extrême dans le ro}^aume.' Les Russes qui, depuis 1860, s'avançaient peu à peu vers les frontières
du nord, venaient de faire une apparition soudaine à Ouen-San, port coréen sur la mer du Japon.
L'invasion paraissait imminente. Pour détourner ces malheurs, un chrétien, Jean Nam, l'ancien maître de langue de M. Ridel, poussé par des amis maladroits, écrivit au régent : il lui exposa que les deux évêques pourraient seuls conjurer le péril qui menaçait la Corée.
Cette lettre qui mettait en évidence les missionnaires français fut précieusement gardée. On manda aussitôt les deuxprélats à Séoul. Mgr Berneuxse trouvait alors très éloigné de la capitale, dans les provinces du nord, où cette année même, il avait baptisé plus de 800 adultes ; Mgr Daveluy était au Nai-Hpo. Tous les deux crurent sage de se rendre au désir de la cour, et ils attendirent jusqu'à la fin de janvier l'audience du prince régent.
Au commencement de février, le vénérable coadjuteur lassé d'attendre, quitta de nouveau la capitale pour continuer ses travaux apostoliques, mais sans s'éloigner beaucoup.
Sur ces entrefaites, les marins russes avaient repris le chemin de leur patrie, emportant pour leur gouvernement les compliments les plus flatteurs des ministres coréens et les plus belles espérances pour l'avenir. La panique qu'ils avaient occasionnée s'était peu à peu dissipée, quand tout à coup arriva de Pékin, par l'ambassade coréenne, une lettre qui annonçait que dans tout l'empire chinois les chrétiens étaient mis à mort. Cette nouvelle fut comme l'étincelle qui mit le feu aux poudres.
A la cour ce ne fut plus qu'un cri. « Haine aux Européens! pas d'alliances avec eux, ou c'en est fait
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du royaume ! à mort tous les barbares d'Occident, à mort tous les chrétiens ! »
Le 10 fe'vrier, Mgr Berneux e'tait arrête' et jeté en prison. Quelques jours plus tard, le vénérable évêque voyait arriver dans son cachot MM. de Bretenières, Beaulieu et Dorie. Le 28 du même mois, MM. Petitnicolas et Pourthié tombaient entre les mains des satellites. On les avait trouvés à leur poste, au collège Saint-Joseph. Enfin, le 12 mars, ce fut le tour de Mgr Daveluy, de MM. Aumaître et Huin.
Sur la paille infecte de leurs cachots, les missionnaires étaient radieux; le jour, la nuit, les échos de leur prison redisaient leurs prières et leurs cantiques. C'était la joie, l'allégresse des martyrs au vestibule du paradis (1).
La mort glorieuse de ces apôtres fut le signal de la plus sanglante persécution. Bientôt une multitude de chrétiens allaient payer à Dieu le même tribut du sang et recueillir dans le ciel la même gloire et la même félicité (2).
(1) M. Aumaître était entré en Corée au mois de mars 1 863- MM. de Bretenières, Huin, Beaulieu, Dorie, au mois de juin i865.
(2) En Corée, avant que la sentence de mort soit portée contre un chrétien, les bourreaux lui font subir toutes sortes de tortures. Ils y mettent un raffinement qui fait frémir la nature : la dislocation, le sciage des jambes avec une corde de crin, la poncture des bâtons, la planche, sont les tourments les plus communs. Les bâtons sont de la taille d'un homme et plus gros que le bras. Quatre valets entourent le patient, le frappent tous à la fois de la- pointe, dans les hanches et sur les cuisses. La planche, est une pièce de bois longue de quatre ou cinq pieds, large de six à sept pouces, épaisse d'un pouce et demi. Dès les premiers coups le sang jaillit, les chairs se détachent et volent en lambeaux. Au dixième coup, la planche résonne sur les os nus.
Avant leur mort, les missionnaires eurent à subir plusieurs fois les deux dernières tortures et la dislocation.
Nous ne ferons pas ici ce long et douloureux récit. Un ami, un frère d'armes de ces saintes victimes s'est magnifiquement acquitté de cette tâche (1).
Nous suivrons seulement notre missionnaire au milieu des dangers qu'il va courir.
M. Ridel était dans le district de Kyeng-Syang-to, à 100 lieues de la capitale et à 70 environ de Tsin-Pat, sa résidence, lorsque les premiers bruits de la persécution parvinrent jusqu'à lui. Il continua néanmoins sa route, sans trop faire attention à ces rumeurs, qui lui parurent d'abord assez vagues. Mais en arrivant à Taikou, chef-lieu de ce district, il apprit que des chrétiens avaient été mis à mort à Kong-Tjyou. Cette dernière ville est à trois lieues de Tsin-Pat. Le danger devenait donc pressant. Déjà les satellites parcouraient le pays -, des mouvements extraordinaires se faisaient dans les villages ; on ne parlait plus que de dénonciations, de prison et de mort.
L'orage grondait de plus en plus. Les catéchistes des chrétientés qui n'avaient pas reçu la visite du Père, vinrent à sa rencontre, et lui déclarèrent que les chrétiens ne pouvaient plus se réunir, ni le recevoir sans très grand danger. En même temps une lettre de Mgr Daveluy lui faisait connaître le triste état de la mission.
Msr Berneux et trois missionnaires venaient d'être jetés en prison.
Le doute n'était plus possible, la persécution était générale.
(1) M. l'abbé Dallet, a raconté le martyre des deux évêques et des autres missionnaires français. On peut lire ce récit palpitant d'intérêt dans son Histoire de l'Eglise de Corée, tome II, p. 521-558.
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M. Ridel se hâta de reprendre le chemin de sa résidence en employant toutes les précautions possibles. Les sept premiers jours du voyage se passèrent sans incident ; mais à partir du huitième, les difficultés s'échelonnèrent sur la route.
On était au 6 mars 1866, il restait à M. Ridel trente lieues à parcourir. « Nous avions à peine fait quelques lys, écrit-il, lorsque nous vîmes arriver un chrétien de notre village; c'était le beau-frère d'André.
A Tsin-Pat, tout était tranquille ; mais il n'était plus douteux qu'à Kong-Tjyou, de nombreux chrétiens avaient été arrêtés et que plusieurs déjà avaient reçu la mort.
Un peu plus loin nous rencontrâmes trois individus qui semblaient des employés de préfecture.
L'un d'eux, en passant près de nous, me regarda et dit à ses camarades :
Voici un Européen qui passe.
Allons donc ! répondit un autre, est-ce qu'il y a des Européens ici ?
— Je t'assure que c'est un Européen.
Comme ils s'éloignaient, nous ne pûmes en entendre davantage. Dans d'autres circonstances, on n'eût pas fait grande attention à ces paroles ; mais en ce moment, elles ne laissèrent pas d'inquiéter beaucoup mes compagnons. »
Le soir, il fallut se réfugier dans une auberge. Là, nouvelle alerte. On en fut quitte pour la peur. Le lendemain, une rivière barre le chemin; il faut avoir recours au batelier. Mais la situation se complique : en même temps que les fugitifs se présente un courrier du gouvernement.
« J'entre le dernier dans le bateau, continue le
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missionnaire, et je me tourne à l'avant pour ne pas être reconnu. »
La conversation s'engage :
« Moi, dit l'un des passagers, je suis un courrier, je reviens de Tjei-tchyen, pour l'affaire de ces coquins d'Européens que l'on a pris à la capitale.
— Y en a-t-il aussi à Tjei-chyen ?
— Oui, répond le courrier, il yen avait deux; j'ai porté au mandarin de cette ville [l'ordre de les prendre, et ils ont été arrêtés.
— Et les avez-vous vus ?
— Oui, je les ai vus : il y en a un qui est très grand, il a toute la figure couverte d'une barbe qui lui descend jusqu'à la ceinture ; l'autre, moins grand, a une barbe noire très touffue, bien plus courte que celle du premier ; mais quand il tire dessus, elle s'allonge et devient tout aussi longue. »
« Il les décrivit avec tant d'exactitude, qu'il me fut facile de reconnaître M.Pourthié et M.Petitnicolas. »
Pendant 'toute [cette conversation, les chrétiens ne soufflaient mot, le missionnaire essayait de faire bonne contenance, mais il avait à craindre que le visage attristé de ses compagnons n'excitât les soupçons, lorsqu'un interlocuteur demanda :
« A-t-on aussi arrêté leurs femmes ?
— Ils n'en ont pas.
— Mais comment font-ils leur ménage ?
— Ah ! je n'en sais rien ; allez le leur demander. » Ces dernières paroles firent rire les chrétiens, et
empêchèrent de remarquer leur tristesse trop visible. « Que va-t-on faire de ces Européens?
— Je l'ignore. On les a conduits à la capitale pour les réunir à ceux qu'on a pris déjà.
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— Comment sont-ils faits ?
— Gomme nous : ils ont des bras et des jambes.
— Parlent-ils coréen ?
— Oui, ils peuvent facilement se faire comprendre.
— Oh ! les gueux, comment l'ont-ils appris ? »
La barque aborda enfin sur la rive opposée, M. Ridel descendit le premier et continua son chemin.
Le bruit des clochettes que le courrier portait à sa ceinture lui annonçait que toute retraite était impossible. En même temps, devant lui, apparaissait un gros village qu'il fallait traverser. Or,ily avait foire ce jourlà. De plus, son signalement avait été donné partout, avec ordre de l'arrêter immédiatement. Il se savait condamné à mort.
La situation était critique. Aussi conseilla-t-il aux trois chrétiens qui l'accompagnaient de ne pas s'exposer plus longtemps et de le laisser seul. — « Vous voyez, leur dit-il, quel danger nous menace. On a arrêté l'évêque et les pères qui se trouvaient à la capitale; vous venez d'apprendre comment on a saisi ceux du collège ; vous savez qu'on cherche les autres, et que, si l'on vient à me reconnaître, on m'arrêtera avec tous ceux qui m'accompagnent. »
Ces généreux chrétiens protestèrent contre le désir du père et résolurent départager son sort.
On arriva au village, et une petite auberge s'ouvrit pour recevoir nos chers voyageurs.
« Comme nous étions exposés, dit M. Ridel, aux regards de tous les passants et que je voyageais toujours à visage découvert, en vrai Coréen, André craignit que dans cette circonstance ma figure, ne me trahît; il me fit signe de me coucher. J'obéis avec plaisir: fatigué de la route et des émotions de la
journée, je m'allongeai, tournant mon visage du côté de la muraille. Près de moi, André et son beau-frère causaient de choses et d'autres, en attendant la préparation du riz.
« Nous venions d'exécuter cette manœuvre, lorsque j'entendis mes gens, restés à la porte, qui, s'opposant à l'entrée de deux païens, leur disaient :
« On n'entre pas, car ce sont des nobles qui sont dans ces appartements.
— Bah ! des nobles ! Est-ce que ce n'est pas une auberge publique ? Est-ce que tout le monde ne peut pas y entrer? Nous entrerons. »
« En effet, ils entrent et s'installent au milieu de la chambre. Je ne savais que penser de ce vacarme, mais entendant les paroles, comprenant l'audace de ces gens, la pensée me vint que c'étaient des satellites qui m'avaient reconnu et qui entraient pour se rendre compte de la position et s'assurer de ma personne. »
Le missionnaire et ses compagnons demeurèrent impassibles. Le riz était préparé, on l'apporta, et suivant l'usage coréen, chacun se mit à sa table et prit son repas avec le sans-façon des gens les plus heureux. Cette conduite les fit passer inaperçus.
Le repas terminé, il fallait sortir du village et traverser tout le marché qui s'étendait le long de la route. Comment éviter les regards de tout ce peuple de marchands? André saisit très bien la difficulté et eut une idée lumineuse. Il fit marcher en tête l'âne qui portait le bagage. Le Père et les trois chrétiens le suivirent, à la file les uns des autres, selon l'invariable coutume de Corée.
Ils pénétrèrent ainsi au milieu du marché. Aussitôt
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les enfants remarquent l'àne et accourent pour le conside'rer, car c'était un âne de Chine, très rare en Corée. A cette vue tous s'écrient :
« Oh ! le bel âne de Chine! venez donc voir le bel âne. »
Tous les marchands de se détourner et, de suivre des yeux le baudet en disant : Tiens ! un bel âne de Chine qui passe !
Lorsqu'ils le quittaient des yeux, le missionnaire était déjà passé, de sorte que, ne pouvant le voir que par derrière, ils ne le reconnurent pas. Ainsi l'àne, par sa gentillesse, attira tous les regards et reçut tous les compliments.
« Notre trajet, continue M. Ridel, à cause des difficultés et des embarras de la route au milieu d'une foule agglomérée, avait bien duré dix minutes. Quand nous fûmes un peu éloignés, nous rîmes de bon cœur, et nous répétions volontiers les cris entendus : « Oh ! « le bel âne ! tiens ! un âne de Chine ! venez donc voir « l'âne de Chine ! »
« Nous nous éloignions du marché en montant lentement une côte assez rapide, lorsque, au sommet de la colline, sans aucun préambule, nous nous trouvons nez à nez avec un cortège de mandarin. Deux valets précédaient le noble personnage, qui se tenait dans sa chaise, examinant les voyageurs. Cinq ou six valets venaient à sa suite et un prétorien à cheval fermait la marche. -
En Corée, lorsqu'on rencontre un grand personnage, la politesse veut qu'on se voile le visage. Je saisis mon éventail, et je m'empressai de rire de la nouvelle aventure. J'aurais bien voulu conserver mon éventail jusqu'après le passage du prétorien, mais
malheureusement les devoirs de la politesse ne s'étendent pas jusque-là ; de sorte que je parus à figure découverte devant ce fonctionnaire, qui me considéra attentivement. Son air surpris n'échappa point à la perspicacité d'André. Il continua cependant sa route sans rien dire. »
A mesure qu'on approchait de Kong-Tjyou,le danger devenait plus menaçant. La route était encombrée de soldats et de gens d'affaires. On venait d'apprendre l'arrestation et la mort de Mgr Berneux et de trois missionnaires; personne n'ignorait plus que d'autres Européens parcouraient le pays. Mais la tâche de M. Ridel n'était pas achevée, la Providence veillait sur lui.
La nuit suivante, il arrivait avec André à sa résidence de Tsin-Pat. Là, trois jours se passèrent. Il en profita pour administrer les sacrements aux chrétiens qui voulaient être prêts à tout risque, et faire enterrer dans la montagne les objets compromettants ainsi que l'argent de la mission.
Le 12 mars, il repartait, allant, sans savoir où, chercher un refuge. André l'accompagnait, avec sa famille et un certain nombre de chrétiens.
Le soir, le village était envahi par les satellites de la capitale, qui avaient l'ordre d'arrêter l'Européen et toutes les personnes à son service. N'ayant pu se saisir de la personne du Père, ils pillèrent sa demeure, brisèrent ce qu'ils ne purent emporter, et vendirent même la maison à un païen, qui s'y établit aussitôt.
Laissons encore la parole à notre charmant conteur :
« Nous pûmes envoyer plusieurs fois à l'endroit où nous avions caché l'argent sur la montagne, et ainsi nous préparer les moyens de subsister. Nous n'avions
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pas emporté sur nous cet argent, car pour une somme modique de cent francs, il faut un portefaix. Nous eûmes plusieurs fois des alertes. Pour nous cacher plus facilement, le maître de la chaumière qui nous servait d'abri, fit un trou dans le plafond, et au moyen d'une corde, il était assez facile de monter jusqu'au grenier. Cela n'était pas du goût d'André, « car, disait-il, on n'y peut même pas tousser à son aise ».
Le mardi de Pâques notre courrier arriva, et nous apprit que Mgr Daveluy et deux pères avaient été exécutés le vendredi saint.
Cette nouvelle consterna les chrétiens.
« Mais, disaient-ils, on va donc tuer tous nos « Pères ; qu'allons-nous devenir ?
« Nous ne pouvions avoir aucune nouvelle des autres Pères. On nous avait annoncé plusieurs fois la mort de l'un d'eux; mais rien de plus incertain que ces renseignements. Cardans ce temps-là, j'ai même appris que j'étais mort. En effet, un jour qu'André et moi nous nous tenions blottis dans notre grenier, parce qu'on venait d'introduire un étranger dans la chambre au-dessus de laquelle nous étions cachés, nous entendîmes au milieu de la conversation les paroles suivantes :
« Quant au Père Ni (i), après s'être enfui de son vil- « lage, de Tsin-Pat, il errait seul sur la montagne, « lorsqu'il rencontra un vieux four à charbon; il s'y « blottit, et comme personne ne vint à lui, il y est mort « de faim. »
« La nouvelle était plaisante ; et en somme, elle fît plaisir à tout le monde, car le bruit de ma mort pou-
(1) Nom coréen de M. Ridel.
vait se répandre et arrêter les recherches. Nos journées se passaient ainsi.
« La nuit tout le monde était réuni, et nous étions tellement entassés que personne ne pouvait bouger sans déranger son voisin. J'ai couché pendant huit jours près d'un homme qui, ayant la fièvre typhoïde, avait perdu tout sentiment et crachait à tout hasard.
« Le jour, au contraire, tous allaient aux champs, et nous restions sous la garde d'un enfant de sept ans. Doué d'une grande sagacité, Augustin (c'était le nom de notre jeune sentinelle), s'amusait hors du village, nous avertissait de l'arrivée des étrangers, et leur répondait avec esprit sans jamais laisser soupçonner le trésor dont il était gardien. »
On permettait aux enfants d'André de sortir le soir et d'aller prendre l'air à la porte de la maison, avant de se coucher. C'est ainsi qu'un soir, le missionnaire entendit la conversation suivante : c'était le mardi de Pâques, on venait d'apprendre la mort de Mgr Daveluy.
« Les satellites, disait la petite Anna, enfant de 12 ans, les satellites parcourent toutes les campagnes et cherchent le Père qui est caché ici. Ils cherchent aussi tous les chrétiens : ainsi dernièrement ils ont pris tout un village; ils ont attaché toutes les femmes, les unes à la file des autres ; ils les ont conduites à la ville, où on les a battues pour leur faire dire qu'elles n'étaient pas chrétiennes.
« Bientôt ils vont venir prendre le Père avec papa et maman; on nous emmènera aussi, on nous dira : Renonce à la religion, ou bien je vais te couper en morceaux. Que ferons-nous ?
— Moi, dit le plus grand, je dirai : faites comme
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vous voudrez, je suivrai l'exemple de papa, je ne renoncerai pas au bon Dieu.
— Mais on te coupera la tête !
— Eh bien, j'irai chez le bon Dieu, répétait ce charmant enfant.
— Et toi, Augustin?
— Moi, re'pondit Augustin, je dirai au mandarin : «Je veux aller au ciel; si vous étiez chrétien, vous iriez « aussi au ciel. Mais pourquoi tuez-vous les chré- « tiens ? Ils ne font pas de mal à personne. Si vous « les faites mourir, vous irez en enfer. »
Alors Anna serrant ses deux frères dans ses bras leur dit :
« Bien, très-bien, il ne faut pas renoncer au bon Dieu*, nous mourrons tous, et nous irons au ciel avec papa et maman et le Père. Mais pour cela il faut bien prier le bon Dieu, car on nous fera bien mal. On nous arrachera les cheveux, les dents, les mains ; on nous frappera avec un gros bâton, et le Père dit que si l'on n'a pas bien prié, on ne pourra pas y tenir. Disons donc notre chapelet. »
Anna et Venant (l'aîné des garçons) se mirent aussitôt à prier.
Cette petite fille, qui trouvait dans son cœur des paroles éloquentes pour exhorter ses frères, était instruite et pieuse. Outre les connaissances ordinaires aux chrétiens, elle savait assez bien l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament et pouvait parler d'Abraham, de Joseph dont l'histoire l'intéressait beaucoup. Un jour elle alla trouver le Père et lui dit :
« Je sais mon catéchisme, mes prières du matin et du soir, les mystères du Rosaire, le chemin dé la Croix, — comme les grandes personnes. Je récite de
plus les actes avant et après la Confession et la Communion ; je sais aussi le symbole de saint Athanase. Qu'est-ce que je puis apprendre encore ? Indiquez-lemoi. »
Son père était digne d'elle. Un jour qu'on lisait devant lui le symbole de saint Athanase, qui est très bien traduit en coréen, il y fit tout à coup cette réflexion :
« Kereun nyang pau. Voilà un noble qui avait de l'esprit ! il dit tout en très peu de paroles, n'a rien omis et ce n'est pas long. »
Quel exemple cette humble famille, devenue pauvre pour rester fidèle à Dieu, donne à tant de chrétiens qui oublient dans la douceur d'une vie facile l'étude de la religion et la grandeur de leurs devoirs ! (i)
« J'ai passé quarante-cinq jours dans cette retraite, enviant le sort de nos martyrs, faisant pénitence pour mes péchés qui m'ont privé du bonheur de partager leur sort et méditant surtout ces paroles: « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! » J'avais pu retrouver le Parfum de Rome et en relisant ces belles pages dans mes longues journées de loisir, j'y trouvais des tableaux frappants de notre état actuel. Ne sommes-nous pas, en Corée, au temps des catacombes ? »
Cependant il fallait songer à quitter cet asile, qui chaque jour devenait moins sûr.
André commença par mettre à l'abri sa femme et ses enfants.
Rien de plus touchant que ses paternelles recommandations, et malgré la solitude et le dénuement de
(i) Semaine religieuse de Vannes. Notice biographique sur Mgr Ridel par M. l'abbé Nicol.
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ces pauvres chrétiens, rien de plus solennel que leurs adieux qui pouvaient être les derniers.
« Ma chère Anna, dit ce bon père à sa fille, c'est pour toi que je crains le plus; attache-toi toujours à ta mère, ne la quitte pas. Si on la prend pour la mettre à mort, dis que tu veux mourir avec elle, que toujours tu seras chrétienne.
— Oui, papa, je te le promets », répondit la petite fille. Puis elle se mit à genoux, salua respectueusement son père dont le cœur était bien ému; mais son impassible visage de noble coréen ne laissa rien paraître.
Venant, l'aîné des garçons, s'était déjà placé devant son père.
« Toi, lui dit-il, tu es l'aîné, prends bien soin de ta sœur et de tes petits frères, obéis à ta mère, et surtout, oh ! jamais, ne renonce à ton baptême. »
Venant se prosterna sans rien dire. Quand il se releva, on lisait sur sa figure qu'une énergique résolution était prise, et qu'il serait fidèle aux recommandations de son père.
Puis, ce fut le tour d'Augustin, et enfin celui de la mère.
« Courage, dit André à sa femme, je te recommande nos enfants, surtout fais-en de bons chrétiens. Mets toute ta confiance en Dieu, il ne nous abandonnera pas.
— Oui, répondit la courageuse chrétienne, nous mettrons en Dieu toute notre confiance. Lui seul peut nous sauver. Quant à toi, accompagne toujours le Père, ne l'abandonne pas. Que Dieu te protège ! »
Tels furent les adieux de ces chrétiens dont, l'âme était brisée. Chacun pensait aller au martyre, chacun s'encourageait et voilait sa douleur.
Depuis quelque temps, la Providence avait mis un autre chrétien au service de M. Ridel. Il s'appelait Kang, et s'acquittait de la périlleuse et de'licate fonction de courrier. C'était un homme d'une très grande énergie, plein de prudence et de discrétion. C'est lui qui découvrit la retraite de M. Féron et permit aux deux missionnaires de se revoir. Depuis le départ de Tsin-Pat, il dirigeait toutes les courses et tous les voyages. Connaissant toutes les routes, même les moindres sentiers, il marchait toujours entête, l'oreille tendue, l'œil au guet. Sa figure brûlée, son regard fixe, lui donnaient un airunpeu terrible, qui le mettait à l'abri de tout soupçon. Ce rude chrétien, de noble race, s'était fait pauvre volontaire; il avait quitté sa femme et ses enfants, et chaque jour s'exposait à une mort cruelle, pour conserver, comme il aimait à le dire, « un Père à l'Eglise de Corée ».
Un jour qu'il errait par les chemins pour apprendre les nouvelles, tout en faisant le métier de raccommodeurde vieux chapeaux, il rencontre Jean Tchoi, surnommé le Petit Vieux. Après une assez longue conversation, tous les deux finirent par se reconnaître.
«Moi, dit le dernier, je demeure avec le Père Kouen (M. Féron).
— Et moi, répondit Kang, je connais la cachette du Père Ni, je suis son courrier. »
M. Féron était caché à sept lieues de M. Ridel. La rencontre fut décidée. Le lieu du rendez-vous était un village chrétien situé à mi-chemin, au sommet d'une haute montagne. On hâta les préparatifs du départ, et on recommanda vivement à l'hôte qu'on allait quitter, de faire disparaître de sa maison tous les objets compromettants. Mais, hélas ! sa négligence à
se conformer à ces sages prescriptions attira bientôt de grands malheurs sur lui et sur sa famille.
On se mit en route. Le courrier allait en avant pour indiquer le chemin, le Père venait ensuite, et André fermait la marche. Le missionnaire, qui n'était pas sorti depuis plus de deux mois, se trouvait bien inhabile à gravir ces sentiers abrupts de la montagne.
« A chaque instant, dit-il, nous faisions de faux pas et mettions le pied à côté du bon endroit. L'obscurité de la nuit nous enveloppait comme d'un linceul. Il nous fallut marcher sur les petites chaussées qui coupent les rizières. Nous avions bien de la peine à nous maintenir sur cet étroit chemin; plusieurs fois nous glissâmes dans le terrain fangeux. Bientôt nous perdîmes de vue notre route, et nous voilà, André et moi, barbotant en pleine rizière, nous enfonçant à mesure que nous faisions effort pour nous relever.
« Le conducteur allonge son bâton et nous pêche à la ligne; ainsi nous pouvons rejoindre le sentier, et nous tenant tous à la file par nos bâtons, nous nous suivons sans crainte de nous séparer, et traversons de la sorte ce dangereux passage. »
Pendant ce temps, André consolait le Père en lui disant : « Nos habits trop blancs me tracassaient beaucoup. Pourquoi des habits blancs lorsqu'on veut se cacher la nuit ? du moins, nous venons de leur donner une teinte dont ils ne pourront pas se plaindre. »
Les fugitifs arrivèrent bientôt au sommet d'une montagne. Le ciel s'éclaircit peu à peu et se parsema d'étoiles. Le vieux Kang ordonna de faire halte. Dans ce lieu sauvage, inaccessible, ils ne pouvaient rencontrer que des persécutés.
En ce moment, le missionnaire sentit l'amertume et la tristesse envahir son âme. Son regard plongeait dans la nuit, vers le sud. Il lui semblait revoir là-bas ces longs chemins qu'il avait arrose's de ses sueurs, et sur lesquels il avait souvent laissé la sanglante empreinte de ses pieds. Il entrevoyait les tortures de l'âme et du corps de 'ces pauvres chrétiens, les siens, qu'il avait enfantés à Jésus-Christ au prix de tant de douleurs. Il se rappelait leur joie à son arrivée au milieu d'eux. Avec quelle résignation ils acceptaient les plus lourdes épreuves quand il leur montrait le ciel au delà de la terre !
Que ces montagnes couvertes de neige et d'un accès si difficile, ces montagnes qui ne lui rappelaient que fatigues et souffrances, lui étaient cependant chères ! Là était sa patrie, là était sa famille : les quitter, c'était l'exil, et son cœur brisé devinait que l'exil serait long. L'apparition d'un tigre énorme vint l'arracher à ces doux souvenirs. L'animal, étonné de rencontrer une pareille compagnie, poussa un horrible miaulement qui fit retentir la montagne, et disparut: « C'est drôle, dit André en allumant sa pipe, quand on a peur des hommes, on n'a pas peur des tigres. » Le guide jugea prudent de fuir au plus vite.
André avait raison, ils n'avaient pas tant à redouter de la férocité des tigres que de la fureur des hommes. Cependant un rien pouvait les trahir : le bruit des cailloux qu'ils roulaient sous leurs pas, les herbes sèches qu'ils froissaient.
C'était surtout à l'entrée de chacun des villages qu'il fallait traverser que la situation devenait plus périlleuse. On sait, en effet, que les Coréens se nourrissent de la chair du chien, et que chaque famille, dans ce
but, en nourrit un grand nombre. Aussi à peine étaient-ils entrés dans le plus petit hameau qu'ils s'entendaient saluer par une fanfare d'aboiements.
Après de vives alertes, ils arrivèrent enfin au terme de leur pérégrination, à deux heures du matin. Quel bonheur et quelle joie pour les deux missionnaires! Ils s'embrassent et tombent à genoux pour remercier Dieu. Ni l'un ni l'autre n'espéraient se revoir. Désormais ils seraient deux pour se consoler et se soutenir au milieu de cet effondrement des plus riantes espérances.
Jusqu'alors, n'ayant reçu aucune nouvelle de M. Calais, ils le croyaient mort dans les montagnes, et pensaient être les seuls survivants des missionnaires de Corée.
Les premières impressions passées, M. Féron raconta ses aventures et les difficultés qu'il avait eu à surmonter pendant ces jours de trouble. Echappé comme par miracle aux recherches des païens, traqué par eux de toutes parts, errant de montagne en montagne, il était arrivé à ce village, où il recevait la plus cordiale hospitalité. Il avait tout perdu, jusqu'à son bréviaire. Il ne lui restait que les pauvres habits qui lui pourrissaient sur le corps. « Je puis dire, ajoutait le digne compagnon de M. Ridel, que j'ai marché de miracle en miracle, allant où je ne voulais pas, n'allant pas où je voulais. Oh ! dans une cachette obscure et étouffante, que l'on se sent près du bon Dieu ! on n'échangerait pas volontiers une pareille existence pour toute autre. »
La retraite des missionnaires était sûre. La chrétienne qui leur offrait cet abri, malgré son dénuement, malgré le danger qu'elle courait, se trouvait si
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heureuse et si fière du de'pôt que le Seigneur confiait à sa garde, qu'ils y restèrent près de deux mois.
Les provisions de riz furentbientôt épuisées, il fallut recourir à l'orge qui était encore toute verte. Les pauvres chrétiens du hameau en faisaient leur nourriture, mais avec la meilleure volonté, les estomacs européens se refusaient à supporter un pareil aliment. M. Féron avait bien un peu d'argent, mais impossible de se procurer du riz ; jamais, en ce moment de famine, un pauvre n'aurait pu en acheter dans le village sans exciter des soupçons.
Les gens de cette condition n'ont ordinairement pas assez d'argent pour cela ; ils doivent se contenter de millet ou d'orge en herbe, ou bien, en attendant, se serrer la ceinture ; c'est ce qu'on appelle, en Corée, le passage de l'orge.
Voici, à ce propos, une petite anecdote que racontait plus tard M. Ridel : Un jour, la reine mère avait réuni les jeunes filles des grandes familles pour un concours. Elle voulait connaître celle qui avait le plus d'esprit, afin de l'appeler à l'honneur d'épouser le prince héritier. Les coréens rapportent qu'il y avait parmi elles une jeune fille qui brillait par son esprit. Entre autres questions, la reine proposa celle-ci:
Quel est le passage le plus difficile à traverser? comme on dirait en français : quel est le cap le plus difficile à doubler ?
La jeune fille répondit : c'est le passage de l'orge.
La reine mère et tous les assistants furent émerveillés de cette réponse. Car en effet, en Corée, lorsque le riz est épuisé et qu'il faut attendre sans aucune provision jusqu'à la récolte de l'orge, c'est-à-dire plusieurs semaines, ce passage est fort difficile.
Vers le i5 juin, les deux missionnaires reçurent un courrier qui depuis longtemps était à leur recherche. C'était M. Calais qui le leur envoyait, pour leur apprendre qu'il vivait encore, et leur indiquer le lieu de sa résidence.
Il avait, lui aussi, éprouvé les aventures les plus extraordinaires. Poursuivi, traqué, vivant pendant huit jours dans un fourré impénétrable, un vrai repaire de tigres, passant la nuit à la belle étoile, dormant sur la terre nue, et se nourrissant d'herbes et de racines qu'il cueillait sur les montagnes, arrêté même deux fois, il s'étonnait de vivre encore.
Dès lors, les missionnaires purent correspondre entre eux. D'un commun accord, ils décidèrent que l'un d'eux irait en Chine porter la nouvelle de ces graves événements, réclamer d'autres confrères pour remplacer les martyrs, et réunir tous les secours dont on avait besoin.