‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 12 sur 42 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

M. Ridel reçoit l'ordre de retourner en Chine. — Dangers du départ. — L'équipage coréen. — La jonque coréenne. — Arrivée à Tché- Fou. — Etonnement des Coréens. — Mgr Ridel fait part à l'amiral Roze du massacre des missionnaires.

k 'après le règlement de la société des Missions Etrangères, M.Féron le plus ancien des trois missionnaires survivants, devenait le chef de la chrétienté. A ce titre, il se réserva l'honneur de rester au milieu des chrétiens pour les soutenir et les encourager, et pria M. Ridel de retourner en Chine.

Le missionnaire reçut en pleurant l'ordre de quitter sa chère Corée; mais Dieu parlait, il obéit.

On s'occupa aussitôt de trouver une barque pour passer la mer ; longtemps toutes les recherches furent vaines. De plus, une trop grande insistance auprès des païens présentait le danger d'éveiller leurs soupçons. Les missionnaires désespéraient déjà, lorsque la Providence leur offrit l'occasion qu'ils cherchaient. Ils apprirent en effet que quelques chrétiens des environs de la capitale, croyant tous les Pères morts, avaient formé le projet d'aller eux-mêmes en Chine annoncer ce qui venait d'arriver. La jonque était prête : ils devaient partir dès qu'ils auraient réuni l'argent nécessaire pour les provisions. Les missionnaires avertirent

MGR RIDEL D'APRÈS SA CORRESPONDANCE I o3

immédiatement ces généreux chrétiens que l'un des Pères serait du voyage et qu'il prenait à sa charge toutes les dépenses de la barque.

Les préparatifs furent bientôt terminés, et rendezvous donné dans le Nai-Hpo, au fond de ce golfe que l'amiral Roze, quelques jours plus tard, baptisa du nom de Prince-Jérôme.

Pour atteindre le lieu d'embarquement, il fallait traverser le district de Kong-Tjyou jusqu'à la ville d'Oniang. M. Ridel mit huit jours, ou plutôt huit nuits, à parcourir ce trajet, qui ne fut qu'une longue série d'alertes et de difficultés. Arrivé au village de Pang-ha-si-ko, il prit congé de M. Féron, et du pauvre André qu'une indisposition retenait. Ce fut l'âme brisée quïl reçut leurs adieux.

« Je partais, écrivait-il quelques jours après, avec l'espoir de revenir bientôt; André, dont la famille était en sûreté, partageait la même espérance. Hélas ! que les desseins de Dieu sont impénétrables ! qui eût dit alors que je resterais si longtemps éloigné de cette chère mission ? qui eût dit que je ne reverrais plus ce brave André, qui, deux ans plus tard, mourait pour Dieu dans les prisons de Séoul? qui eût dit que la persécution allait redoubler de violence et abreuver du sang d'une multitude de chrétiens cette pauvre terre de Corée ? »

Les satellites étaient partout, gardaient toutes les routes ; les douanes étaient plus vigilantes que jamais et les soldats de la capitale mettaient les barques en réquisition pour transporter les matériaux destinés au palais que le terrible régent faisait construire. C'était autant de périls qu'il fallait éviter.

Le missionnaire se cacha au fond de la barque. Les

104 M°R RIDEL

chrétiens qui devaient accompagner le Père mirent à la voile longtemps avant l'aurore; mais le vent ne soufflait pas, et pendant trois jours, le missionnaire resta dans sa cachette, privé d'air et de mouvement. Car à tout instant les satellites apparaissaient et hélaient les fugitifs.

Enfin, peu à peu, ils sortent de ces îles qui bordent la Corée, et les dernières terres disparaissent dans le lointain.

Jamais les compagnons du Père n'avaient fait un semblable voyage. On ne voyait que le ciel et l'immensité des mers ; les pauvres matelots regardaient avec stupeur ce vaste horizon. « Mais, Père, disaient-ils, quand nous allons être là-bas au bout, qu'allonsnous devenir? n'allons-nous pas tomber dans le gouffre ? »

Ces réflexions naïves nous donnent une idée de l'équipage du missionnaire. Examinons le navire dont il a le commandement.

Il ne ressemble pas à ces beaux vaisseaux français qui sillonnent les mers et portent au loin la puissance et la richesse de notre patrie. Il ne ressemble pas non plus à ces jonques chinoises construites si solidement qu'elles peuvent résister à la fureur des vents et affronter les tourmentes si fréquentes dans ces parages. Figurez-vous une barque toute en sapin, les clous en bois, pas un seul morceau de fer dans sa construction : des voiles en herbes tressées, des cordesen paille, une ancre en bois avec une pierre à l'extrémité pour la faire couler; la moindre vague démonte le gouvernail, et la diligence de deux Coréens ne suffit pas à tarir l'eau qui entre de tous côtés par les fentes. Comment ce misérable radeau pourra-t-il traverser cette

mer si souvent bouleversée par la tempête et aborder aux rivages de la Chine? M. Ridel va nous le dire:

« Au moment du départ, j'appelai ma nacelle « le Saint-Joseph », et je fixai sur le mât une grosse médaille que je portais sur moi. Je mis la sainte Vierge à la barre et sainte Anne en vigie. Pour tout instrument nautiquenous n'avions qu'une petite boussole; j'appris à notre pilote la manière de s'en servir. Je n'avais pas de carte, mais je connaissais la latitude de notre point de départ et je me rappelais également celle de Tché- Fou où je voulais aborder. C'était bien vague, mais nous comptions sur la Providence.

A la seconde nuit, nous eûmes un coup de vent qui nous poussa fort loin dans la bonne direction ; le vent soufflait par soubresauts de droite et de gauche. La mer se gonflait et frappait les flancs de la barque. Les mâts, secoués avec violence, gémissaient sous l'effort des voiles; le gouvernail résistait à peine ; le navire craquait et se remplissait d'eau; on ne pouvait voir à deux pas dans l'obscurité, et il tombait une pluie torrentielle. Ce n'était qu'un coup de vent, mais pour notre esquif c'était une véritable tempête. La nuit suivante nous courûmes encore les mêmes dangers. J'admirai le courage de mon pilote. Il resta les deux nuits à son poste, ne voulant pas céder sa place avant que l'orage fût passé, et tenant fidèlement la direction que je lui avais donnée.

a Enfin le vent cesse, les nuages se dissipent, il ne reste plus que le roulis, et bientôt l'orient en feu nous fait présager une belle journée. Où étions-nous? où avions-nous été poussés par la tempête ? Telle était la question que nous nous posions lorsqu'un matelot fait remarquer un point noir; peu à peu il grossit; c'est

une terre dans la direction que nous avions prise ; plus de doute, c'est la Chine. Puis on signale un navire européen; il vient à nous. J'ordonne dépasser tout à côté, et je fais hisser un drapeau tricolore que j'avais eu soin de préparer avant de quitter la Corée. C'était un beau trois-mâts ; j'ai appris depuis qu'il était de Saint-Malo, et venait de Tché-Fou. En passant je lui fais un très grand salut. Le capitaine, qui nous regardait avec attention, très étonné de voir flotter le drapeau français sur une si singulière embarcation, qui n'était pas même chinoise, me répond de la manière la plus gracieuse ; puis sur son ordre on met le drapeau. J'attendais avec anxiété; c'était le drapeau de la France ; trois fois il s'élève et s'abaisse pour nous saluer. Impossible de vous décrire ce qui se passa dans mon cœur. Pauvre missionnaire, depuis six ans je n'avais pas vu de compatriotes, et en ce moment, perdu au milieu des mers, sans connaître la route, j'aurais voulu rejoindre ce bâtiment ; mais ses voiles enflées par un vent favorable l'avaient déjà emporté à une grande distance.

« C'était du reste pour nous une grande consolation. Tous mes matelots qui n'avaient jamais vu de navire étaient dans l'admiration. « Père, est-ce que ce sont « des chrétiens ? oh ! la belle toile qu'ils mettent à faire « des voiles ! comme c'est beau! comme c'est grand! « Est-ce que ce navire est de la nation du Père? S'il « venait chez nous, tout le monde s'enfuirait ; il pren- « drait notre pays et forcerait le roi à donner la liberté « de la religion. »

« Bientôt je reconnus la côte ; c'était le port de Wei- Hai, d où j'étais parti six ans auparavant. Nous étions sur les côtes du Chan-Tong, dans la direction de

l> 'après sa correspondance 107

Tché-Fou, où je voulais aller. Nous arrivions par conséquent en droite ligne, aussi bien que l'eût pu faire le meilleur navire avec tous ses instruments nautiques. Que la sainte Vierge est bon pilote ! Il ne nous restait que quelques lieues, mais le vent contraire ne nous permit pas d'aborder ce jour-là.

« Le 7 juillet au matin, nous vîmes le port, et à midi nous jetions l'ancre au milieu des navires européens. Nous descendîmes entourés d'une foule de chinois qui nous faisaient cortège et regardaient avec étonnement notre étrange costume. »

Les nouvelles que M. Ridel apportait produisirent une grande sensation dans la colonie européenne, où il trouva le meilleur accueil. Il était à peine débarqué, qu'un riche commerçant catholique, M. Fergusson, lui offrit la plus cordiale hospitalité. Les matelots coréens étaient dans le ravissement ; ils ne se lassaient pas de contempler cette maison européenne nouvellement bâtie. « Si le roi de Corée, disaient-ils, avait un palais semblable ! Père, est-ce que les églises sont plus grandes... ? »

Mais leur admiration ne connut plus de bornes quand ils eurent pénétré à l'intérieur; les lits, les chaises, les fauteuils, dont il fallut leur apprendre l'usage, étaient pour eux des merveilles. Pourquoi, demandaient-ils avec étonnement, pourquoi des ponts pour se coucher et pour s'asseoir, mais la terre n'est pas percée ? Une- armoire à glace obtint le plus grand succès; ce fut une véritable mystification-, les uns avançaient, reculaient, ou bien gesticulaient en riant de tout leur cœur, tandis que les autres s'assuraient qu'il n'y avait aucune chambre par derrière, ni aucun personnage de caché.

Quelques jours plus tard, à Tien-tsin, 'l'amiral Roze était bien étonne', en voyant venir à lui un homme habillé en coréen, dont les traits amaigris annonçaient de longues privations. Son étonnement redoubla quand il entendit cet homme vêtu d'une façon si étrange, lui parler le langage de sa patrie et lui dire : « Amiral, je suis Français, missionnaire de Corée. Sur l'ordre de mon supérieur j'ai fui ce pays sur une petite barque, pour vous annoncer que, par le commandement du roi de Corée, neuf Français, mon Evêque, son coadjuteur et sept de mes confrères, ont été massacrés, sous le seul et unique prétexte qu'ils étaient Européens et chrétiens. Detoutela mission de Corée il ne reste que trois missionnaires, les Pères Féron et Calais, traqués en ce moment comme des bêtes fauves, et celui qui a l'honneur de vous apporter cette douloureuse nouvelle. »

Les officiers entourèrent le missionnaire de respect et de soins ; l'amiral l'accueillit avec la plus grande bienveillance et lui promit d'aller immédiatement au secours des deux missionnaires français qui étaient exposés à la mort.

Il se disposait au départ, lorsque le commandant de l'escadre, M. de la Grandière, le manda en Basse-Cochinchine pour réprimer une révolte qui venait d'y éclater. Néanmoins, il promit de faire à son retour l'expédition projetée,

M. Ridel revint à Tché-Fou, où il séjourna jusqu'à la mi-août. A cette époque, les Coréens qui l'avaient amené manifestèrent le désir de retourner dans leur pays. Il en laissa partir huit, et avec les trois autres se rendit à Chang-Haï pour attendre les événements. Trois semaines plus tard, l'amiral Roze ayant appris

que l'insurrection était apaisée, l'invitait à se rendre à Tché-Fou et à se tenir prêt à l'accompagner en Corée.

Il partit en toute hâte, et arriva le 10 septembre à bord de la frégate /<s Guerrière. Quelques jours après il reprenait le chemin de Séoul.

Pauvre missionnaire ! sa vie est agitée comme l'écume à la surface du flot, comme la feuille desséchée que le vent d'automne pousse et repousse. De nouveau il s'éloigne des rivages de la Chine; il va revoir sa mission bien-aimée. Son cœur alors se dilate, s'épanouit et trouve ces inimitables accents : « ô ma Corée ! terre bénie, terre arrosée du sang des martys ! Je t'ai quittée un instant pour le bon Dieu, je reviens, je reviens. Puissé-je, à mon tour, devenir pour toi un holocauste d'agréable odeur ! »

Hélas ! il devait bien des fois approcher du rivage et saluer de loin les montagnes de cette terre inhospitalière avant d'y pénétrer.

Page 1