CHAPITRE X
Expédition française en Corée. — Pour la première fois on y célèbre la messe librement. — Aspect des environs de Séoul. — Le récit officiel. — La vérité. — Résultats de l'expédition. — M. Ridel s'éloigne une seconde fois de sa mission. — La nouvelle des derniers événements de Corée parvient au séminaire des Missions-Etrangères.
ette expédition, qui promettait de si beaux ff résultats, fut désastreuse pour la mission, comme pour l'honneur et le prestige de la France en Orient. Il avait été décidé que la corvette le Primauguet, l'aviso le Déroulede et la canonnière le Tardif feraient une première reconnaissance sur les côtes de la Corée.
L'amiral prit M. Ridel comme interprète et ses trois Coréens comme pilotes. Sous la conduite de ces trois matelots, qui connaissaient à fond tous les coins et recoins du littoral, on commença l'exploration, le 21 septembre.
On jeta l'ancre près de l'île Boisée, en face du village Hap-Kotji. Les officiers étaient émerveillés de l'aspect du pays : une grande plaine très bien cultivée et couverte de rizières, des villages nombreux, et à une lieue au nord-ouest, une grande muraille qui relie les montagnes où se trouve la ville de Kang-
Hoa (i). On voyait quelques forts assez bien situés, et sur le rivage des canons rouilles, sans affûts, mais aucun soldat ; ce qui ne donnait pas une brillante idée des moyens de défense de ce pauvre peuple.
La population effrayée s'était enfuie ; quelques individus plus courageux revinrent, d'autres les suivirent, et bientôt ils arrivèrent en foule pour contempler ces navires étranges qui, sans voiles et sans rames, remontaient le courant très rapide et marchaient avec le feu. Ils examinaient aussi, avec unevéritable curiosité d'enfant, les officiers descendus à terre, s'extasiant sur les yeux bleus et la barbe rouge de quelquesuns d'entre eux; touchant leurs habits, admirant leurs galons et leurs boutons dorés. Ils étaient surtout très étonnés de voir que les Européens n'étaient pas des bêtes féroces, mais simplement des hommes comme eux.
Le 23 septembre, toutes les observations étaient terminées; on avait la certitude que le fleuve était navigable pour la flotte. C'était un dimanche. A dix heures du matin, M. Ridel se revêtit des ornements sacerdotaux, monta à l'autel qu'on venait d'improviser sur le Déroulède, et célébra la sainte messe. Autour de l'autel, la baïonnette au clair, était rangée l'escorte d'honneur ; puis, à la tête de leurs marins, se tenaient l'amiral et les officiers de l'escadre. Bientôt le canon tonna, les clairons sonnèrent aux champs, et la blanche hostie, l'Agneau sans tache qui efface les
(i) Cette ville est l'une des quatre grandes citadelles qui défendent Séoul ; les Coréens la regardent comme inexpugnable, et en temps de guerre, le roi en fait son refuge. C'est pour cela que sur le littoral de l'île, du côté du continent, on a élevé une haute muraille, et que des deux côtés de la rivière on a multiplié, les forts.
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péchés du monde, s'éleva au-dessus des têtes inclinées. C'était la première fois qu'on célébrait en toute liberté le saint sacrifice dans le royaume de Corée.
Le surlendemain, en approchant de Séoul, près du village Pong-a-Koti, on s'aperçut que des jonques avaient été disposées pour barrer le fleuve; deux ou trois boulets firent un passage, sans causer d'autre mal.
De là, sur les montagnes qui environnent la capitale, on voyait les habitants que le bruit du canon avait attirés. Revêtus de leurs beaux habits, ils venaient comtempler l'arrivée des navires de l'Occident. La variété de leurs costumes bleus, blancs, rouges, offrait au regard un charmant coup d'œil ; on eût dit de vastes corbeilles de fleurs jetées çà et là sur le vert gazon des coteaux. Du bas au sommet de ce vaste amphithéâtre s'étageaient de nombreux hameaux aux toits de chaume, les villas des mandarins, les pagodes et les sites gracieux des tombeaux, (i)
L'équipage était dans l'admiration de ce magnifique panorama, quand de la rive, un coup de canon retentit. L'amiral commanda la riposte, et une simple défi) La partie principale de la religion des lettre's core'ens, la seule que pratique fidèlement l'immense majorité de la population, est le culte des ancêtres.
Le choix d'un lieu de sépulture est pour tout Coréen une affaire majeure ; pour les gens haut placés, on peut dire que c'est leur principale préoccupation. Ils sont convaincus que de ce choix dépendent le sort de leur famille et la prospérité de leur race, et ils n'épargnent rien pour découvrir un endroit propice. Aussi, les géoscopes et les devins, qui se font une spécialité de cette étude, abondent dans le pays.
Quand le lieu de la sépulture est choisi et qu'on y a déposé le corps, il est défendu à qui que ce soit d'y enterrer, de peur que la fortune ne passe de son côté, et la prohibition s'étend à une distance plus ou moins considérable, suivant le degré d'au-
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charge réduisit au silence les misérables batteries coréennes.
Un peu plus loin, presque sous les murs de la capitale, grand fut l'étonnementde nos marins. Derrière d'immenses rochers, à l'un des détours du fleuve, ils aperçurent tout un peuple qui attendait impatiemment le passage des navires européens. Ces braves gens n'avaient pas entendu le bruit du canon-, loin de manifester des intentions hostiles, ils paraissaient joyeux et multipliaient leurs démonstrations d'amitié.
Depuis le massacre des missionnaires, le régent exerçait en Corée la plus odieuse tyrannie ; par ses ordres le sang coréen coulait à flots. C'est pourquoi le peuple, à l'arrivée de nos vaisseaux, ne cachait pas sa joie, il saluait en nos marins des libérateurs.
En ce moment la capitale était sans défense ; une poignée d'hommes aurait pu s'en emparer presque sans coup férir. Mais l'amiral n'avait ni les forces ni les munitions suffisantes. Il fit exécuter des sondages, prendre des hauteurs, tracer des plans, relever des directions : là se bornait le but de ce premier voyage.
Le 3o septembre, les navires appareillaient pour la Chine, lorsqu'une barque coréenne accosta le Dérou-
torité de celui qui l'établit. Pour le tombeau des rois, le terrain réservé s'étend à plusieurs lieues tout autour, et comprend les montagnes environnantes d'où l'on peut voir le tombeau. De leur côté, les grands et les nobles prennent le plus d'espace possible; ils y plantent des arbres qu'il est défendu de couper jamais, et qui, avec le temps, deviennent de véritables forêts. Si quelqu'un parvient à enterrer furtivement sur une montagne déjà occupée par d'autres, cette montagne devient, aux yeux de la loi, la propriété du dernier inhumant. De là des querelles, des rixes, des haines violentes, qui, comme toutes les haines du Coréen, se transmettent de génération en génération. (Introduction à l'Histoire de l'Eglise de Core'e/parM. l'abbé Dallet, tome I, pag. cxliii.)
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ïède. Les matelots qui avaient conduit M. Ridel à Tché-Fou venaient le rejoindre et lui apprendre les malheurs de la chrétienté. La famine faisait chaque jour de nombreuses victimes, et, depuis l'apparition de la flotte dans les eaux de Séoul, la persécution redoublait de violence.
L'ordre était donné d'exercer les plus minutieuses perquisitions pour saisir les missionnaires qui restaient dans le royaume, et de mettre à mort tous les chrétiens et leurs parents, sans en référer à la capitale.
M. Ridel prévit les malheurs qu'amènerait le départ même momentané des trois canonnières ; il communiqua ses légitimes appréhensions à l'amiral, et le pria de laisser au moins un des navires en attendant le retour de la flotte. La présence d'une simple canonnière intimiderait le gouvernement coréen ; mais ses représentations demeurèrent sans effet.
Le 3 octobre, on était de nouveau dans le port de Tché-Fou.
Pendant que ces événements se passaient, MM. Féron et Calais, informés de l'arrivée des vaisseaux français et croyantà une expédition définitive, essayèrent de se mettre en communication avec leur confrère. Malheureusement en arrivant sur la côte, ils apprirent le départ de la flotte. Tout retour en arrière leur étant impossible, ils durent avec douleur prendre le chemin de la Chine, où ils abordèrent, le 26 octobre, après avoir couru bien des dangers. Mais à ce moment, M. Ridel était reparti pour la Corée, accompagnant l'amiral Roze qui, pensait-on, à la tête de toutes ses forces, demanderait au régent compte du sang qu'il avait versé.
Si l'on en croit les dépêches officielles, cette expé-
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dition ne fut qu'une série de victoires et ne coûta à la France la vie d'aucun soldat.
Le 27 décembre 1866, le Moniteur publiait ce magnifique bulletin : « Le contre-amiral Roze, à la tête de toutes ses forces, se présentait devant Kang-Hoa, ville entourée d'une muraillecrénelée de quatre mètres de hauteur. Parvenues à une centaine de mètres de la porte principale, nos troupes furent reçues par une fusillade assez vive -, mais la muraille fut escaladée au cri de : vive l'empereur ! et l'ennemi nous laissa maîtres de la place. »
« Un grand nombre de canons, plus de dix mille fusils, des munitions de toute espèce ont été trouvées dans d'immenses magasins et démontrent l'importance de la place. »
Le 7 janvier 1867, le même journal disait encore :
« Le contre-amiral ayant voulu s'assurer de l'état du pays, un détachement sortit de la ville, et rencontra, à quelques kilomètres, des Coréens en grand nombre, retranchés dans une pagode fortifiée ; l'ennemi, qui avait fait une sortie, fut repoussé et se hâta de rentrer dans ses retranchements en abandonnant ses morts. Après une fusillade très vive, dans laquelle nous n'avons eu aucun homme tué, mais qui malheureusement nous a coûté quelques blessés, la colonne rentra le soir à Kang-Hoa. »
La dépêche se termine ainsi :
« La ruine de Kang-Hoa, place de guerre importante, la destruction des poudrières et des établissements publics que cette ville renfermait, a dû prouver au gouvernement coréen que le meurtre des missionnaires français ne restait pas impuni. »
Hélas ! le récit officiel est loin d'être conforme à
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celui des diffe'rents témoins oculaires que nous avons sous les yeux.
Voici selon eux la vérité :
Le 1 1 octobre, l'amiral quittait de nouveau Tché- Fou, et le i3, toute l'escadre mouillait près de l'île Boisée , en face du village de Hap-Kotji. Le débarquement s'opéra comme en pays ami ; dans le village nos marins ne rencontrèrent que des vieillards et des enfants. Tous les forts construits sur le littoral étaient absolument vides. Il fut décidé qu'on s'emparerait de Kang-Hoa, capitale de l'île. En conséquence, le commandant d'Osery reçut l'ordre de faire une reconnaissance aux environs jusqu'à la capitale. Ce fut une promenade. La petite colonne s'avança jusqu'à la grande ville, parcourut le pays et revint sans avoir été inquiétée.
Le lendemain, 16 octobre, eut lieu le brillant fait d'armes raconté par le Moniteur. L'amiral se mit en route à la tête de toutes ses forces. A un kilomètre de la ville, il envoya des éclaireurs qui s'avancèrent par le sommet des collines. Les troupes se reposèrent quelque temps et reprirent ensuite leur marche avec lenteur et précaution. On examinait les murailles, les collines et les ravins ; et prêt à l'attaque, on attendait avec une certaine anxiété, lorsque tout à coup, le capitaine de Chabanne, l'épée au côté, les deux mains dans les poches, parut sur les murailles et cria : «vous pouvez bien venir, il n'y a personne. » On fit alors tomber les battants de la porte, on démolit un peu de maçonnerie, sans doute pour simuler une prise d'assaut. Mais l'escalade des murs, mais la vive fusillade surtout, n'est qu'une pièce d'artifice montée par l'amiral.
La ville de Kang-Hoa prise, il était évident que les Coréens n'étaient pas préparés ; il fallait donc, sans perdre de temps, se diriger sur Séoul. Dans le camp français plusieurs officiers pensèrent qu'il valait mieux s'arrêter et attendre les propositions du gouvernement coréen. Leur avis prévalut et l'on se mit sur la défensive.
Pendant ce temps, les Coréens rassemblaient une armée et des armes. L'amiral, apprenant ces dispositions hostiles, résolut de pousser une nouvelle reconnaissance du côté de Tong-tsin, sur le continent.
Le 25 octobre, une compagnie de soixante hommes fut envoyée à cet effet; elle gagna le continent vis-à-vis la porte de Séoul. On nomme ainsi une arche en pierre, de forme ogivale, surmontée d'une toiture en pagode chinoise, qui commande la tête du chemin de la capitale. Autour de cette porte il y a un village et des fortifications. Des Coréens armés les gardaient. Mais à ce moment les officiers français estimaient tes Coréens des hommes peu sérieux, à tel point qu'on avait même négligé de communiquer au commandant du détachement le rapport que des chrétiens avaient fait la veille.
A peine les embarcations'furent-elles arrivées en face de cette porte fortifiée, que les Coréens, qui s'étaient tenus cachés jusque-là, profitant des lenteurs du débarquement, firent feu de tous leurs fusils sur les soldats agglomérés dans une embarcation, en blessèrent deux et en tuèrent trois. Dès que le détachement fut à terre, il enleva la position et tua 25 hommes à l'ennemi. Le reste de la troupe ^coréenne gagnait avec une agilité surprenante les montagnes escarpées qui dominent le village.
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Cette première expérience aurait dû servir ; par malheur, les chefs n'en tinrent aucun compte. Quelques jours plus tard, et dans une situation analogue, ils se laissaient infliger un échec, et, ce que personne n'a jamais compris, ils n'essayèrent même pas de le réparer.
Un jour, des chrétiens avertirent M. Ridel que trois cents chasseurs de tigres, habiles tireurs, s'étaient enfermés dans une pagode fortifiée de l'île de Kanghoa (i), et que le lendemain, cinq cents autres iraient les rejoindre. Le missionnaire se hâta de prévenir l'amiral. On fit aussitôt sauter les poudrières, on détruisit des magasins d'armes considérables. Dans les deux bras de la rivière qui séparent l'île du continent on brûla toutes les jonques. Le même jour cent soixante hommes partaient pour attaquer cette position. Il avait été décidé qu'on emmènerait quelques petites pièces d'artillerie, mais, chose surprenante, au moment du départ, l'amiral changea d'avis.
La pagode dont il s'agissait est placée dans un ravin, au centre d'un cercle de montagnes escarpées et dont les hauteurs varient de cent à trois cents mètres.
Les sommets de ces montagnes sont reliés par de fortes murailles de quatre mètres de haut. La colonne arriva par la droite de la route, et, ce qui donnera une idée de l'illusion complète des chefs, c'est que la petite
(i) Cette pagode est en réalité une véritable petite place forte habitée par des bonzes soldats.
Il y a en Corée plusieurs espèces de bonzes : les bonzes lettrés, qui s'occupent de la composition des livres et étudientles rites et les cérémonies du pays ; les bonzes mendiants ; et les bonzes militaires, qui fabriquent la poudre, fondent les canons, font ou surveillent la construction des murailles. (Note de M. Ridel.)
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troupe expéditionnaire alla se placer par le flanc droit, à cent mètres des murailles, sans qu'on eût pris la plus simple pre'caution d'envoyer quelques hommes en reconnaissance.
Dès que les soldats furent arrivés à quelques pas, les Coréens firent une décharge générale qui blessa trente-trois hommes. « Les balles, dit M. Ridel, sifflaient de tous côtés, à nos pieds et sur nos têtes . Je me détournai, et je vis presque tout le monde couché : chacun se cachait où il pouvait pour se mettre à l'abri et attendre la fin de la fusillade; j'en fis autant.»
La surprise avait mis le désordre parmi nos soldats, et ce fut à peine si les officiers, dont cinq étaient blessés, purent rallier quelques fuyards et former un corps de tirailleurs pour protéger la retraite.
L'enseigne de vaisseau attaché à l'artillerie du troisième corps eut le bras droit cassé, la tête labourée par un biscaïen, et n'échappa que par miracle aux Coréens, qui tentèrent trois sorties pour s'emparer de lui.
La petite colonne fut donc obligée de battre en retraite et de marcher pendant six heures, emportant tous ses blessés. Heureusement les Coréens n'osèrent pas quitter leurs retranchements, ni continuer la poursuite au milieu des ravins; sans cela, il est probable que pas un Français ne serait revenu de cette expédition. Du haut de leurs remparts, ils assistèrent au départ de la petite troupe, qui ressemblait à un convoi de blessés. A cette vue, ils poussèrent des exclamations et des cris sauvages, pour se féliciter de leur triomphe sur les barbares de l'Occident.
Le jour qui suivit cette désastreuse affaire, le matériel fut embarqué, la ville de Kang-Hoa brûlée, Tévacua-
tion décidée ! Aux yeux des Coréens ce départ ressembla beaucoup à une fuite. En effet, ce n'était pas en vue d'une aussi prompte retraite, qu'on avait construit des fours qui ne servirent qu'une ou deux fois, et que l'on avait entrepris des travaux de défense, tant à la ville que sur les collines voisines.
En apprenant cette soudaine résolution, les officiers éprouvèrent un sentiment pénible. Mais leur étonnement devint une véritable stupéfaction quand ils lurent l'ordre du jour. On leur disait qu'ils s'étaient couverts de gloire et que l'expédition de Corée compterait parmi les souvenirs militaires. Assurément l'amiral se montrait poli ; mais il eût bien mieux fait de mettre en berne le pavillon français et de cacher le sien sous un voile de deuil.
On se rappelle le compte rendu du Moniteur; il disait en terminant : « Les Coréens sauront que ce n'est pas impunément qu'ils mettent à mort nos missionnaires. » Si le Moniteur coréen avait fait un article sur le même sujet, il aurait dit sans doute : « Les barbares de l'Europe, les mandarins de la nation aux trois couleurs, sauront que ce n'est pas impunément qu'ils ont abordé sur nos rivages avec leurs jonques de feu. Nous, Coréens, nous les avons forcés de remonter sur leurs vaisseaux plus vite qu'ils n'en étaient descendus. » Dans ce cas, lequel des deux Moniteurs eût écrit la vérité ?
Cette fuite de toute une escadre est encore un problème obscur, difficile à éclaircir. Cependant il est certain que le commandant en chef prit sur lui toute la responsabilité de cette expédition, car l'avis du ministre de la marine ne lui parvint que le jour où ses troupes avaient été si malheureuses.
La dépêche ministérielle disait : « Puisque vous entreprenez cette affaire c'est bien, mais n'engagez pas le gouvernement. » Après la lecture de ce document l'amiral ajouta: «Ce que j'ai fait n'engage pas la France; je pars. »
Il partit et sonna la victoire.
Son ordre du jour venait d'être proclamé, quand cinq ou six malheureux Coréens vinrent trouver le Père, et lui dirent que la persécution sévissait avec plus de violence encore. Déjà, tous les chrétiens de leur village, leurs femmes et leurs enfants avaient été massacrés.
Cependant ce n'était que le prélude de nouveaux malheurs qui allaient fondre sur cette malheureuse chrétienté. La rage des persécuteurs ne connut plus de bornes lorsqu'ils virent les vaisseaux de l'Occident disparaître à l'horizon. Dès lors, on se dispensa de toutes les formalités judiciaires. Tous les chrétiens furent traînés dans les prisons les plus voisines et étranglés aussitôt. Dans certaines localités, le sabre et la hache du bourreau ne fonctionnèrent pas assez vite on employa un nouvel instrument de mort. C'était une espèce de guillotine formée de deux poutres superposées ; la poutre supérieure en retombant sur l'autre écrasait vingt à vingt-cinq têtes à la fois. Ailleurs on creusait des fosses très larges; on y entassait tout vivants les chrétiens, les uns sur les autres, et on les broyait avec de- grosses pierres; de sorte qu'on les enterrait en même temps qu'on les tuait. Disons tout de suite, pour n'y plus revenir, que cet état de choses dura jusqu'à la fin de 1868, et qu'on peut évaluer, sans crainte d'un démenti, à sept ou huit mille le nombre des victimes de cette sanglante persécution.
Non, jamais aucune entreprise militaire ne fut jusqu'alors plus humiliante pour le drapeau français et plus désastreuse pour un peuple chrétien (i). On se ligure la douleur de notre apôtre en apprenant la résolution de l'amiral. « Quelle tristesse, s'écrie-t-il, quel déchirement cruel s'empara de mon âme, lorsque l'amiral me communiqua sa volonté ! Je venais de savoir que MM. Féron et Calais, après avoir longtemps erré sur ces rivages, avaient enfin heureusement abordé à Tché-Fou. »
Il n'y avait donc plus démissionnaire sur cette terre de Corée ! Je regardais la côte, je ne pouvais en détacher mes yeux. Quand y rentrerons-nous ? Et alors que de ruines ! Que vont devenir nos pauvres chrétiens? Le régent, exaspéré par l'attaque des Français, enflé dece qui lui semblera un éclatant triomphe, va tout mettre à feu et à sang. Je passai de bien tristes moments pendant les quelques jours que l'on resta au mouillage. Mon cœur était abreuvé d'amer-
(i) Voici les noms des bâtiments de guerre et des officiers qui prirent part à cette expédition:
i* La Guerrière, frégate ; commandant, amiral Roze ; officiers : MM. Olivier, d'Osery, Baron, Benezet, Marliave, Human, Després; La Vieille, commissaire; de Thouars, commandant les fusiliers de Yokohama ; M. Ghabanne de la Palisse, capitaine.
2° Le Laplace, corvette; commandant, M. Amet ; officier, M. de la Salle.
3° Le Primauguet, corvette ; commandant M. Bochet ; officiers : MM. Laguerre, Lormier, de Courcel, de Cornulier, Pissève.
4° Le Kien-Chan, aviso ; capitaine, M. Trêve ; lieutenant, M. Fournier.
5° Le Déroulède, aviso ; capitaine, M. Richy ; lieutenant, M. Collier.
6° Le Breton, canonnière; capitaine, M. de Cintré.
7* Le Tardif, canonnière; capitaine, M. Chanoine.
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tume. L'espoir de retrouver mes confrères m'encouragea un peu. Je renonce à décrire leur désolation quand ils connurent l'état des choses. »
Les événements de Corée eurent un douloureux retentissement en Europe. Le Souverain Pontife, Pie IX, en apprenant les malheurs de cette mission désolée ne put retenir l'expression de sa tristesse. Il écrivit aux malheureux néophytes pour adoucir leur douleur, pour les encourager dans cette cruelle épreuve, et leur rappeler les récompenses promises à ceux qui sur la terre combattent le bon combat. Cette lettre du vicaire de Jésus-Christ est un beau titre de gloire pour l'Eglise de Corée. Mais ne trouvons-nous pas aussi dans les paroles du Pontife un témoignage éclatant, rendu à la foi robuste et au zèle ardent de celui qui devait recevoir le glorieux héritage de NN.SS.Berneux et Daveluy ?
« Pour Nous, dit le Saint-Père, bien qu'éloigné, Nous vous accompagnerons en esprit au combat, et par Nos prières Nous vous procurerons le plus grand secours que Nous permettra Notre faiblesse. Et, de peur que privés plus longtemps de pasteur Vous ne soyez, comme des brebis dispersées, exposés à un plus grand péril, Nous aurons soin, le plus tôt possible, de remplacer celui qui a reçu la splendide récompense due à ses travaux, par un homme qui ait le même zèle et la même énergie. »
Lorsque la lettre de M. Ridel, qui donnait les premiers détails sur les événements de Corée, parvint au séminaire des Missions-Etrangères, dans le commencement de septembre, c'était l'époque des vacances. Les aspirants étaient à Meudon, dans la maison de campagne du séminaire. Le soir, le Supérieur leur
annonça qu'en Corée, neuf de leurs confrères, deux évêques et sept missionnaires avaient versé leursang pour Jésus-Christ. A cette glorieuse nouvelle, un cri de joie jaillit de tous les cœurs, et aussitôt les branches des grands érables qui protègent la statue de la sainte Vierge, resplendissent de lumières. On chante le Te Deum avec l'invocation neuf fois répétée : Reine des martyrs, prie\ pour nous, et l'un des futurs missionnaires improvise sur-le-champ, en l'honneur des glorieux morts, l'hymne où nous prenons les strophes qu'on va lire :
.... Le glaive a détaché leurs têtes inclinées,
Le sol a bu leur sang, il a pu s'en nourrir.
Fleurs blanches, fleurs d'amour pour le ciel moissonnées,
Aux yeux des insensés ils ont paru mourir.
O vous, de la Corée admirables prémices, Sous le tranchant du fer tombés dès le matin, Convives au banquet des célestes délices, Harmonieuses voix du cantique sans fin:
Imbert, Maubant, Chastan, Kim, fleurs sacerdotales, Vous tous, épis glanés de la main du Seigneur, Saint cortège, guidez leur marche triomphale, Au glorieux séjour de l'éternel bonheur.
Oh ! qu'il est doux de boire à ton calice ,
O mon Jésus !
Oh! qu'il est beau de marcher au supplice,
Pour tes élus !
Heureux soldat, je descends dans l'arène,
Venger ma foi, Démon exil je vois tomber la chaîne,
Je vole à toi.
d'après SA CORRESPONDANCE 125
Terre des saints, généreuse Corée,
Sèche tes pleurs, L'ère de joie est déjà préparée
Par tes malheurs.
Aprèsla nuit des sombres catacombes
Et des soupirs, Luit l'espérance, et tu l'as dans les tombes
De tes martyrs.