CHAPITRE XII
Tentative de retour en Corée. — M. Ridel supérieur de la mission. — Le poste de N.-D. des Neiges. — Voyage de N. D. des Neiges à Tché-Fou. — M. Ridel s'embarque pour la Corée. — Insuccès de l'expédition. — M. Ridel est nommé vicaire apostolique de Corée.
uand un roi de la terre dirige une expédition, il dispose des bataillons nombreux, des escadrons formidables. Ses engins meurtriers jettent au loin la ruine et la mort. Quel contraste mon Dieu! L'armée qui vient au nom de Jésus-Christ, s'emparer du vaste empire coréen compte six soldats. Et pour planter l'étendard de leur maître au-dessus du palais des rois et des temples des dieux, ces six hommes n'ont qu'une croix dans leurs mains et un immense amour dans leurs cœurs. Pendant de longues années, les frontières de la Corée seront pour eux infranchissables, mais ils renouvelleront sans cesse leurs tentatives, car ils savent qu'un missionnaire doit y rentrer et relever la croix renversée, ils savent que là comme sur le reste de l'univers, le Christ doit vaincre, commander et régner.
Tel estletouchant spectacle que nous donnent en ce moment les envoyés de Pierre. Ne sont-il pas vraiment les imitateurs de sa foi et les disciples de sa doctrine? Ils ont prié, leur résolution est prise et ils
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partent. Réussiront-ils? c'est le secret de Dieu. Le 29 juin 1868, M. Fe'ron prend le chemin de Passiette, au nord de la Corée, afin de pénétrer par là dans la mission. En même temps, MM. Calais, Martineau et Richard se réunissent dans le Léao-tong pour se mettre en communication avec les catholiques coréens par la frontière de Pien-men.
De son côté, M. Ridel arrive à Tché-Fou avec M. Blanc. Là, après mûre réflexion, après avoir reconnu l'impossibilité de tout retour immédiat par mer, il se décide à s'embarquer avec les trois Coréens qui l'accompagnent, afin de déterminer exactement l'endroit où les chrétiens devront venir à la rencontre des Pères. Mais ce projet ne peut se réaliser.
Au dernier moment les Chinois refusent de recevoir dans leurs jonques un Européen dont la présence mettrait leur vie en péril sur les côtes de la Corée.
Tous ces contretemps fâcheux attristèrent notre saint missionnaire, mais n'abattirent point son courage. Une lettre qu'il écrivit alors à l'un de ses amis nous exprime les sentiments de son âme :
« J'ai tout quitté pour Notre-Seigneur. C'était au moment du départ un bien grand sacrifice; mais les consolations abondantes que Dieu a versées dans mon cœur par les conversions nombreuses qui s'opéraient dans notre mission, la ferveur de nos chrétiens, leur attachement et leur amour pour le missionnaire, étaient, je puis le dire, une grande compensation. Dieu semblait nous donner au centuple ce que nous avions quitté pour sa gloire.
« Tout à coup sa main s'est appesantie sur.nous : neuf de nos confrères ont remporté la palme et sont maintenant couronnés dans le ciel. Quen'ai-je obtenu
une semblable grâce! Peu s'en est fallu, mais j'en étais encore indigne.
« Dès lors, chassé, poursuivi, je devenais inutile, et maintenant que le poste de notre mission nous semble fermé d'une manière si cruelle, je suis prêt, attendant l'arme au bras, avec le même plaisir que le factionnaire qui n'attend que l'heure où l'on viendra lerelever.
« Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais perdu espoir. Il faut du temps. Tout à coup, le moment viendra où nous pourrons réparer les ruines d'une mission si désolée, porter des secours à nos chrétiens, recueillir les ossements de nos martyrs, et, s'il plaît à Dieu, marcher sur leurs traces (1). »
Les tentatives des autres missionnaires ne furent pas plus heureuses. M. Féron dut bientôt abandonner son poste et reprendre le chemin de la France. Dieu lui réservait d'autres combats sur un autre champ de bataille. A son départ le digne apôtre remit entre les mains de M. Ridel la charge de supérieur qu'il avait si vaillamment remplie.
Notre saint missionnaire s'était toujours fait de sa personne une très humble idée, et cette marque de confiance l'effraya. Il oubliait, sans doute, que le plus capable de commander est celui qui sait le mieux obéir. En recevant cette nomination, il écrivit aux directeurs du séminaire des Missions-Etrangères : « Je sais les peines et les difficultés qui se présenteront, je sens le poids de cette nouvelle charge, mais aussi je me dispose à faire tous mes efforts pour la remplir suivant l'esprit de Notre-Seigneur, jusqu'à la nomination et l'arrivée de notre nouveau vicaire apostolique dont la présence devient de plus en plus nécessaire. »
(1) Lettre à M. l'abbé Rolland chanoine honoraire de Nevers.
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Son premier soin fut de convoquer tous ses confrères à une re'union ge'nérale, afin de rechercher avec eux quelles mesures il conviendrait de prendre pour l'avenir de la mission. Sans retard, il se dirige vers Tcha-Kou, petit village de la Mandchourie que les missionnaires ont baptisé du nom de Notre-Dame des Neiges. C'est là, sur les frontières de la mission, qu'ils attendront désormais l'heure et l'occasion favorables de remplacer les martyrs et de reprendre leurs travaux interrompus. C'est dans cet humble village, encaissé entre deux hautes montagnes, dont les sommets s'élèvent à pic vers le ciel, au milieu des neiges, sur le bord du Sa-Heu, glacé parune température de 22 degrés audessous de zéro, que se tinrent les assises du second synode de l'Eglise de Corée.
Les séances de la petite assemblée manquèrent peut-être d'éclat, mais non d'importance. Les règles d'administration que M. Ridel avait déjà rédigées furent examinées en détail et approuvées. On rechercha ensuite les différents moyens d'arriver le plus vite possible au secours des chrétiens, et Ton décida que, dès le printemps, deux missionnaires se présenteraient sur les côtes de la Corée, sous la conduite du chrétien François Kim. Celui-ci débarquera d'abord seul et ira aux informations. Si les nouvelles sont bonnes, si elles offrent toutes les garanties exigées par le Conseil, les Pères pourront descendre à leur tour.
MM. Calais et Martineau se voient avec bonheur choisis pour cette périlleuse tentative.
En attendant, dès leur établissement à Notre-Dame des Neiges, les apôtres de la Corée. doivent se renseigner sur tout ce qui peut leur ouvrir le pays défendu, s'habituer à ses mœurs, s'instruire de sa langue, de
ses lois, et surtout, par la prière et la pratique de la piété, former leur courage aux épreuves dont ils connaissent la rigueur. Il faudrait l'âme et le pinceau d'un artiste pour présenter le tableau de cette station civilisatrice, aux portes de la Mandchourie. Il est impossible de n'être pas frappé d'admiration pour les courageux Français, qui sont là l'extrême avant-garde de la civilisation chrétienne, serviteurs de la vérité et de la science, personnifiant ces grandes idées qui, dans toutes les contrées, sous tous les cieux, méritent l'honneur et le respect. N'est-ce pas pour notre patrie une de ses gloires les plus pures, de fournir aux postes les plus dangereux des champions de la civilisation ?
M. Ridel ne vit dans la charge de supérieur qu'on lui confiait qu'une occasion de se dévouer plus entièrement encore, si c'était possible, à l'œuvre de Dieu.
La petite asssemblée avait à peine terminé ses travaux, que le nouveau supérieur se remit en route pour Tché-Fou. Un pareil voyage, à cette époque de l'année, n'avait rien d'attrayant.
Représentez-vous une mauvaise carriole, traînée par un âne que conduit un chinois, et roulant par des chemins tels, que le conducteur, en certains endroits, aime mieux faire trotter l'animal par le sillon des champs. A chaque pas, c'est une secousse. Bien souvent la souffrance oblige le voyageur à descendre du véhicule, au grand scandale du cocher chinois. Ce voyage en carriole et en barque dura quinze jours; mais le complet dénuement des missionnaires le rendait nécessaire.
Le 14 avril 1869, M. Ridel se trouvait à Chang-Haï pour y régler plusieurs affaires de la mission. Il apprit là, que M. Calais n'avait pu acheter, ni louer de
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barque pour retourner à son poste. Un conflit venait de s'élever entre Coréens et Chinois, au sujet de la pêche du hareng sur les côtes de la Corée. Les jonques chinoises étaient déjà revenues, et à aucun prix elles ne consentaient à reprendre la mer. On comprend la désolation de l'apôtre. « Cette nouvelle m'afflige, écrit-il à ses amis, mais je ne perds pas courage. Contra spem in spem ! Aussitôt que je serai de retour au Leao- Tong, je ferai en sorte de trouver un rendez-vous; ne serait-ce qu'un rocher au milieu de la mer, où nous attendrons l'arrivée d'une barque coréenne que nous tâcherons d'acheter auparavant. C'est encore un projet, un embryon de projet que j'examinerai. Nous espérons voir bientôt notre nouveau vicaire apostolique, ou du moins apprendre sa nomination.
A son retour à N.-D. des Neiges une nouvelle douleur l'attendait. M. Calais, obligé de quitter la Mandchourie, venait de s'embarquer pour la France. Les fatigues excessives, les privations continuelles et de toutes sortes avaient réduit à l'impuissance cet intrépidemissionnaire.
Quelques jours plus tard, M. Ridel se confiant à la grâce de Dieu et à la garde des saints anges partait avec M. Blanc pour la Corée. Ecoutons son récit :
« Vendredi matin, 28 mai. — M. Blanc et moi, nous partons de Notre-Dame des Neiges pour la Corée. Après avoir reçu les adieux des deux confrères et de nos chrétiens chinois, nous montons sur nos chevaux et nous nous dirigeons vers la mer. Les Coréens étaient partis avant nous avec notre bagage. Deux d'entre eux devaient rester, ils nous accompagnent pendant une heure puis prennent congé de nous en pleurant. Je me retourne plusieurs fois pour les
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regarder encore ; assis de chaque côté de la route, la tête entre leurs mains, ils sont tout à la douleur d'une séparation qui leur rappelle leur malheureux pays, et excite en eux le désir de le revoir.
« Bientôt nous rejoignons le char. Là, les Coréens sont au contraire gais et contents; ils sont venus chercher les Pères, et cette fois les Pères répondent à leur demande et partent avec eux. Le lendemain, nous nous rendons à la barque ; nous sortons du port malgré le vent contraire et nous arrivons en louvoyant à Tariaoko.
« En mer, à dix lieues sud-est de Hai-yang-tao, dimanche 6 juin. Nous avons été retenus sept jours dans cette île. Hier matin un bon vent a soufflé, nous avons pu quitter le port et aller jusqu'aux îles du groupe Bom-Chien, où le vent contraire et les courants nous ont forcés de jeter l'ancre.
« Vers le soir nous étions à la voile, et nous passions au milieu de ces îles, presque toutes habitées. On y voit des cabanes de cultivateurs et de pêcheurs jetées au milieu des bouquets d'arbres et de verdure. Les côtes sont généralement très élevées, et formées de rochers à pic où les oiseaux de mer ont placé leurs nids. Sur l'un d'eux nous avons remarqué une véritable armée de goélands. La nuit nous continuons notre route, et les premières terres que nous verrons appartiennent à la Corée.
« Notre barque peut avoir vingt-cinq pieds de long, sur huit ou neuf de large. Elle est plate par dessous, comme presque toutes les jonques chinoises. M. Blanc et moi nous nous sommes logés en avant du grand mât dans un compartiment de quatre pieds de long sur trois de large. Des nattes étendues sur une couche
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de sable au fond de la barque forment le parquet de notre chambre. D'autres nattes, placées au-dessus de l'ouverture, nous protègent contre la pluie ou le soleil. Pour entrer et sortir, ou simplement pour y voir clair, il faut soulever notre toiture. De l'autre côté de la cloison, un peu plus en avant, sont deux de nos Coréens, installés à peu près de la même façon. Toutes les jonques chinoises ont ainsi la cale coupée par des cloisons transversales souvent calfatées, de sorte que, si l'eau entre dans un compartiment elle ne peut passer dans le voisin.
« Lundi, 7 juin. — Ce matin, au lever du soleil, nous crûmes apercevoir la terre. Les Coréens se réjouissaient en voyant apparaître les montagnes de leur pays; mais à dix heures on ne vit plus rien. La nuit a été tranquille, le vent est faible, la mer calme ; cependant presque tous les Coréens sont malades, et M. Blanc est souffrant. Nous prenons nos repas dans de petites écuelles que l'armateur de la barque a achetées exprès pour nous; nous en avons chacun deux, une pour le riz, l'autre pour le thé et l'eau fraîche. Le tout nous est apporté sur une petite pianche qu'on décore du nom de table. Nous la faisons déposer sur une terrine, et assis, les jambes croisées à la coréenne, nous tâchons d'avaler les petits morceaux d'oignons salés et de poisson bouilli.
« Depuis le matin, nous avons à bord un Coréen de plus; il veut, sans doute, nous souhaiter la bienvenue en son pays. C'est un charmant petit oiseau. Il voltige, il sautille autour de nous, il agite ses ailes en signe de joie. Nous le regardons comme un pilote.et un guide. Bien avant lui, je pense, les anges protecteurs de l'Eglise de Corée sont venus au-devant de nous,
pour nous conduire, nous protéger et nous assister. Notre traverse'e a été heureuse-, c'est déjà une grande protection du ciel.
« Mercredi, 9 juin, 9 heures du matin, entre l'île Tchyo-to et le continent. — Lundi soir, à la nuit, nous passons près de l'île Tchyo-to; mais le vent tombe, ce n'est que vers trois heures qu'on peut déposer deux Coréens sur la terre ferme. La journée d'hier a été tranquille; le soir, deux autres Coréens sont descendus. Aujourd'hui, comme hier, le temps est calme, le ciel pur et sans nuages; le soleil brille de toute sa splendeur, la mer ressemble à un lac. Nous découvrons des plaines verdoyantes; plus loin de hautes montagnes, découpées en mille formes singulières et couvertes de sapins ; le pays est d'un aspect charmant : c'est notre chère Corée. De notre cabine, nous jouissons de ce spectacle en soulevant la natte qui nous garantit du soleil et des yeux indiscrets. Aucun indigène n'est encore venu près de nous.
« Dimanche, i3 juin. — Nous avons déjà changé de mouillage bien des fois; aujourd'hui, à l'aide d'une lorgnette, nous avons vu quelques Coréens dans leurs barques, et sur la côte, des petits enfants conduisant leurs bœufs, ou se promenant sur les bords de la mer, à travers les rochers. Le soir, nous étions peu éloignés d'un village; et nous pouvions distinguer la fumée qui sortait de cabanes où l'on cuisait le riz. Pendant la nuit, quelques Coréens sont venus à bord ; nos matelots ont acheté du riz et de grosses moules. Au matin, nous découvrons très distinctement le village; il est composé d'une dizaine de maisons en terre couvertes d'herbe et assez semblables à des ruches aplaties. Les Coréens, en beaux habits
blancs, fument tranquillement leur pipe à la porte de leurs cabanes, tandis que les femmes, également vêtues de blanc, portent de l'eau et s'occupent du ménage.
« Mardi, i5 juin. — Dimanche soir, nous avions mouillé à quelque distance de ce village; nous étions abrités au large par une île environnée de rocs et de récifs. Une barque coréenne nous accoste, et les Coréens, malgré la défense de nos hommes montent à bord : « Vous avez des marchandises, nous voulons les voir. » Ils tentent de soulever les nattes qui nous recouvrent; on leur résiste, et on finit par les obliger à partir.
« Nous délogeons, et nous nous cachons dans le petit compartiment qu'occupaient deux de nos marins coréens, puis on nous recouvre d'une natte. Deux autres barques viennent dans la soirée et s'en vont. Nous passons une assez mauvaise nuit.
« Le lendemain, vers 3 heures, on serre les cordes qui retiennent notre natte : c'est une nouvelle visite. Nous roulons nos lits dans un coin, nous étendons une natte par-dessus afin que rien dans la cabine ne révèle notre présence.
«Nous nous glissons sous les planches du pont, nous enfonçant le plus possible. Bientôt les Coréens montent à bord. Au bruit des pas et des voix, nous jugeons qu'ils sont nombreux. Ils parlent un peu chinois, mais entre eux coréen : « Nous voulons visiter la barque, disent-ils; il y a' là des marchandises. Les bateliers s'efforcent en vain de les arrêter. Ils sont saisis aux cheveux; leur argent et leur vin sont enlevés. Les Coréens cherchent à soulever la natte et à défaire les cordes. Et nous, pendant tout ce temps, blottis dans
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notre coin, nous faisons les morts, cherchant à comprendre ce qui se dit, et surtout priant avec ferveur. Nous songeons aux suites de notre arrestation. Comme missionnaires, nous serons conduits à la capitale, la persécution recommencera ; les chrétiens, surtout ceux qui veulent nous faire entrer, seront recherchés. Et ensuite, quand les missionnaires pourront-ils revenir en Corée? Toutes ces pensées et bien d'autres se présentent à nous ; nous prions avec une nouvelle ferveur et une nouvelle confiance.
« Il doit y avoir de l'argent ici, dit un Coréen, je « veux entrer. — Bah! que peut-il y avoir? répond « un autre, allons nous-en. — Il n'y a rien, » répètent nos bateliers.
« Mais on soulève de nouveau les nattes. Encore un effort, et nous sommesdécouverts. Ils ont l'air départir, puis ils reviennent. Enfin, ils s'éloignent.
« Nos bateliers émus, épuisés, vont à force de rames, jeter l'ancre à quelque distance.
« Etes-vous tousici ? demandons-nous avec anxiété.
— Oui, tous !
— Eh bien, partons! il serait imprudent de rester davantage.
« Il n'y avaitpas de vent, et le courant était contraire, nous ne pouvions pas même fuir.
« Nous apprîmes alors que les Coréens étaient au nombre de douze, que sur leur barque, il y avait deux canons et des fusils. Toute cette scène avait duré une heure et demie.
« L'endroit où nous étions était le lieu du rendezvous. Y rester, c'était impossible; nous éloigner, c'était rendre inutiles toutes les recherches des chrétiens.
a Nous prîmes le large. Ce matin, en voyant dispa-
raître les montagnes de Corée, nous nous regardions silencieux et le cœur bien triste.»
M. Ridel était là, au poste le plus avancé, quand Pie IX déclara aux cardinaux de la congrégation consistoriale que le siège des Imbert, des Berneux, des Daveluy cessait d'être vacant. Un digne sucesseur leur était donné, et ce successeur était l'humble missionnaire qui, depuis plusieurs jours, vivait blotti entre les soupentes d'une misérable jonque chinoise.
Dans le consistoire du i5 juin, le souverain Pontife le proclamait vicaire apostolique de la Corée, avec le titre d'évêque de Philippopolis : les anges et les martyrs de la Corée accouraient vers lui, descendaient du ciel portant entre leurs mains le diadème des Pontifes, et le plaçaient sur son front. M. Ridel recevait ainsi, à son insu, la lourde, mais glorieuse succession des martyrs.
Ce ne fut que le 18 juillet suivant que le saint prélat apprit que Ton songeait à lui pour la charge de vicaire apostolique.
Dix années de travaux et de périls, une connaissance parfaite de la langue du pays, un zèle à toute épreuve, toutes les vertus enfin d'un intrépide missionnaire avaient déterminé cet heureux choix. Son humilité s'effraya, et sans se douter qu'il était déjà préconisé, il écrivit aux directeurs des Missions-Etrangères :
« Hélas ! comment se fait-il qu'on ait songé à moi pour la charge de vicaire apostolique ? C'est un honneur dont je suis indigne, une fonction que je suis incapable de remplir. Je comprends votre embarras, il semblait raisonnable que le nouvel-évêque fût l'un des anciens missionnaires; c'est vrai, supposé qu'il fût digne, or le choix est tombé sur le plus indigne. Je
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suis persuadé que si vous m'aviez connu, vous ne m'auriez pas désigné. Aussi, moi qui me connais parfaitement, je n'aurai pas la témérité d'accepter.
Après avoir réfléchi longtemps et sérieusement, après avoir beaucoup prié au pied du crucifix, je me jette à vos pieds en vous suppliant de faire nommer un autre vicaire apostolique, et de ne plus penser à moi, même pour être coadjuteur. Mon acceptation, j'en suis persuadé, serait un malheur et une ruine pour l'Eglise de Corée.. J'ai accepté la charge de supérieur, je ne pouvais faire autrement, je restais seul. Mais je sens très bien que je m'acquitte fort mal de cette fonction, et jespère en être bientôt délivré. »
Vers la fin du mois suivant, deux brefs expédiés de Rome lui annonçaient que sa nomination était un fait accompli.
Il est facile de juger quelle fut la surprise du saint missionnaire, en se voyant chargé de ce fardeau qui serait redoutable aux anges mêmes. A ses yeux il était si petit, qu'il ne pouvait voir qu'une disproportion infinie entre lui et l'épiscopat. C'était à tort, pensait-il, qu'on lui supposait toutes les qualités que doit avoir un évêque; il ne s'en connaissait aucune et devait se faire une obligation de fuir cette dignité. Aussi, ce fut en mêlant ses larmes à ses supplications qu'il demanda de nouveau à ses supérieurs et au saint Père de jeter les yeux sur quelque autre qui fût plus digne de cette éminente fonction.
« Quand je songe à mon élévation à l'épiscopat, écrivait-il, au supérieur du séminaire des Missions, je ne puis que me frapper la poitrine en pleurant, et me répéter : j'en suis indigne, bien indigne. D'un autre côté, si je pense encore à toutes les affaires que
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j'aurai à traiter, à décider, je me redis toujours : j'en suis incapable.... Oh ! je n'ai qu'un de'sir, c'est de faire la sainte volonté de Dieu, et de me sacrifier tout entier à son bon plaisir; aussi, persuadé qu'on s'est trompé en me désignant pour l'épiscopat, je vous supplie de vous unir à moi pour obtenir du Saint-Siège une autre nomination. Il faut un sujet capable de tenir ce poste et digne d'être élevé à ce rang. »
« Je viens de recevoir les deux brefs qui me nomment évêque et vicaire apostolique de Corée, disaitil au cardinal Barnabo, préfet de la Sacrée Congrégation des Rites. Ah 1 comment a-t-on pu songer à moi r J'ai été missionnaire en Corée, mais missionnaire très médiocre sous tous les rapports. J'ai accepté la charge de supérieur parce que, actuellement, je suis le plus ancien, et raisonnablement je ne pouvais faire autrement. Mais je pensais que ce n'était que pour quelques mois, et que la nomination d'un vicaire apostolique viendrait bientôt m'enlever la responsabilité de cette charge. La société des Missions- Étrangères ne manque pas de saints prêtres, de missionnaires capables de remplir cette fonction. Je n'ai pas la science suffisante pour diriger une chrétienté, et mes nombreux péchés sont capables de contrebalancer la miséricorde de Dieu et les grâces que les vertus de mes confrères, leurs souffrances, leur martyre, les souffrances et le martyre de nos nombreux chrétiens devraient attirer sur cette belle et si désolée
mission Aussi je me jette aux pieds de Son Emi-
nence, je la conjure de recevoir favorablement mes supplications, et de les présenter au souverain Pontife, et d'obtenir qu'on ne songe plus à moi pour le
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vicariat apostolique de Corée, mais qu'on en choisisse un autre. »
Ces lettres eurent un résultat tout diffe'rent de celui que se proposait l'humble missionnaire. Elles prouvèrent aux supérieurs qu'ils ne s'étaient pas trompés dans leur choix.
On demanda à M. Ridel de répondre aux vœux de tous, de courber la tête, et de recevoir le fardeau que la sainte obéissance plaçait sur ses épaules. Toute résistance devenait impossible. Il se soumit à l'ordre du souverain Pontife.
M. Ridel recevait la succession des Daveluy, des Berneux, des Ferréol, des Imbert, des Brugnières. Quels noms, et quelle gloire autour de ces noms! Tout est grand, héroïque dans l'histoire de ces évêques ; c'est le résumé de tous les genres de martyre.
Quand Grégoire XVI créa le vicariat apostolique de de la Corée, Mgr Brugnières, déjà coadjuteur de Siam, s'offrit lui-même aux périls de cette mission inconnue. Trois ans plus tard, dans toute la force de l'âge, mais épuisé de fatigues et de chagrins il mourut sur la frontière qu'il ne parvint pas à franchir. Il fraya la route et resta couché sur le seuil. Maubant, Chastan, Imbert franchirent ce seuil mortel, et bientôt livrèrent librement leurs têtes au bourreau pour sauverde la mort les chrétiens, leurs enfants. Mgr Férréol, après dix ans de travaux et de souffrances, se disait avec vérité « un cadavre plutôt qu'un être vivant». De son réduit, étendu sur sa natte, il dirigeait sa mission « attendant la mort et les ordres de Dieu ». Mourant, il commandait à ses missionnaires d'oublier leur évêque pour ne songer qu'à ses chers chrétiens. Il rendit le dernier soupir sans qu'un ami reçût ses recommandations
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suprêmes et lui fermât les yeux. Son successeur, Mgr Berneux, confessa d'abord la foi de Jésus au Tong- King : là, captif et condamné à mort, il subit la cangue, les chaînes, la cage et les interrogatoires, c'est-àdire le rotin qui fait voler la chair en lambeaux. Mais sa plus grande douleur fut d'apprendre sa délivrance et d'avoir manqué la palme. Devenu vicaire apostolique, il l'a reconquise en Corée. Lorsque Mgr Daveluy entra pour la première fois comme vicaire apostolique dans sa ville épiscopale, l'appareil et le cortège de son triomphe furent l'appareil et le cortège des victimes qui vont au supplice. Une permit pas qu'on lui voilât la figure, afin d'encourager par un sourire ses chrétiens, et leur montrer sa joie de mourir pour Dieu.
Cette redoutable succession, si digne du courage du nouvel élu, effrayait sa modestie ; mais l'ordre était formel; on lui commandait, quoique non sacré, de venir prendre place parmi les Pères du concile du Vatican; il obéit.
Parti pour l'Europe au commencement de l'année 1870, il vint tout droit à Rome, sans même se procurer auparavant la consolation d'embrasser sa famille.