‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Accueil de Pie IX. — Sacre de Mgr Ridel. — Séjour à Rome. — Définition du dogme de l'infaillibilité. — Retour en Bretagne. — Séjour à Vannes.

onseigneur Ridel voyait un abîme entre sa faiblesse et le périlleux honneur qu'on lui imposait. Aussi, tout en se rendant à Rome, gardait-il au fond de son cœur l'espérance d'être déchargé d'un pareil fardeau. Il ne doutait pas que le Souverain Pontife n'accueillît ses raisons et n'écoutât sa prière. Cette illusion ne s'évanouit qu'au moment où le saint missionnaire s'agenouilla sous la bénédiction de Pie IX. Le Pape l'écouta en souriant, trouva même ses raisons excellentes, ses motifs très sérieux. Celui-ci croyait sa cause gagnée, lorsque le Saint Père, avec une expression de paternelle tendresse, ajouta : « Cependant, cher fils, faites-vous sacrer sans retard, et dès le lendemain.de votre sacre, prenez votre place au concile. »

La volonté de Dieu était manifeste, toute hésitation cessa.

« Le Saint-Père, écrit-il aux siens, n'a pas tenu compte de mon refus, il veut que je sois évêque. Voici donc le moment pour moi de faire acte d'amoureuse obéissance envers le représentant de N. S. sur la terre. Je me suis dit : le Pape le veut, donc je le veux aussi ; mes supérieurs me le conseillent, je ne peux être plus sage que tous. » Dans ces conditions, j'aurai toujours au milieu des peines et des difficultés de l'avenir, la consolation de me dire que tout s'est arrangé parla volonté de Dieu... Pauvre Corée, on lui a donné un Pasteur; sera-t-il le bon Pasteur? Je le désire, je le veux de toute la force de mon âme, mais la pensée de ma faiblesse me fait frémir. Vous qui aimez beaucoup le pasteur et le troupeau, priez pour eux. »

La cérémonie du sacre fut fixée au 5 juin, fête de la Pentecôte. Mgr Ridel exprima le désir d'être sacré par un évêque français et s'adressa au cardinal de Bonnechose :

« Je le veux bien, répondit l'éminent cardinal, mais peut-être la cérémonie laissera-t-elle à désirer; je n'ai encore sacré personne.

— Que Votre Éminence se rassure, répondit le missionnaire, car c'est aussi la première fois que je serai sacré. »

Au jour fixé, plus de quarante évêques, un grand nombre de prêtres, l'ambassadeur de France, les plus hauts personnages de la noblesseromaineetde l'armée pontificale se pressaient dans l'église du Gêsu.

Dans cette imposante cérémonie, le prélat consécrateur fut assisté de NN. SS. Vérolles, vicaire apostolique de Mandchourie, et de Mgr Petitjean, vicaire

apostolique du Japon. Par une délicate pensée de Mgr Ridel, l'Eglise de Corée se trouvait entre ses deux sœurs ainées pour recevoir de la France une bénédiction suprême. En ce moment même, la Mandchourie offrait un asile aux missionnaires delaCorée; ilsyattendaient qu'il plût à Dieu de leur ouvrir, au prix même de leur vie, la contrée d'où ils étaient proscrits. Quant à l'Eglise du Japon, on connaît, avec son passé, les relations personnelles entre son évêque et Mgr Ridel. « Ce rapprochement prit un caractère saisissant et sublime, l'émotion fut à son comble et tous les yeux se remplirent de larmes, lorsque, vers la fin de la cérémonie, Tévêque de la Corée donna le baiser de paix à son frère du Japon. On se demandait si ce n'était pas le baiser de Pierre et de Paul se séparant sur la voie d'Ostie, pour aller mourir et assurer par leur martyre la perpétuité de l'apostolat (i). »

Laissons parler un témoin de cette fête : « Hier (2), dans l'église du Gésu, le cardinal de Bonnechose a consacré le nouvel évêque de la Corée, Mgr Ridel, des Missions Étrangères. On connaît la cérémonie, ses rites profonds, ses prières éloquentes. Là se fait l'évêque, rien au monde n'est plus grand, Rome y mettait son surcroît. Le nom de Rome ajoute un resplendissement à la majesté, comme son soleil à la couleur. Il y avait de plus ce moment solennel du Concile, et ce jour très saint de la Pentecôte, fête de l'Esprit de Dieu triomphant. Spiritus Domini rejplevit orbem terrarum. Un grand nombre de vicaires apostoliques venus de toutes les parties du monde

(i) Les Missions catholiques, juin 1870

(2) Louis Veuillot, Rome pendant le Concile.

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entouraient leur jeune frère, et apparuerunt dispertitœ linguœ tanquam ignis.

Mais ce qui mettait le comble à l'émotion, jusqu'à la rendre par instants poignante, c'e'tait la destination de l'élu, cette sanglante Corée. Voici l'homme qui s'offre pour mourir, voici le grand et sublime combat. Ecce agon sublimis et magnus. O Rome, qui nous donnes un tel spectacle ! Ici les choses permanentes et les choses passagères enflent les veines de la vie et les entretiennent dans leur glorieuse plénitude, et le cœur de l'homme connaît ce qu'il peut porter d'admiration, de douleur, d'amour.

« Ce jeune évêque, malgré ses larmes, a accepté la dignité terrible pour retourner plus vite, et parce que la main de l'évêque est munie de grâces et de forces dont sa mission a besoin. Il retournera rejoindre cette poignée de jeunes prêtres qui l'attendent.

II ira s'asseoir sur son siège au-dessus duquel plane toujours l'épéequi tue en deux fois. Il réconciliera les apostats repentants, il baptisera les infidèles, il ordonnera les prêtres. Il sera le guide et l'exemple de tous dans la voie du martyre. Il appellera de l'Europe les âmes généreuses qui aspirent à ces palmes que l'Europe ne donne plus.

« J'ai donc vu ce sacre, ces témoins, toute cette scène si grande par delà les spectacles ordinaires de la vie. Quelle gravité dans l'acte, dans Je lieu, dans les hommes ! C'était au maître autel, consacré au nom de Jésus, entre la chapelle de Saint-Ignace et la chapelle de Saint-François-Xavier ; c'était à Rome ; c'était proche du Vatican et de Saint-Pierre ; c'était le jour de la Pentecôte. Toute parole qui se disait et tout rite qui s'accomplissait soulevaient des visions éternelles,

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visions de la grandeur de Dieu et de la grandeur de l'homme dans la main de Dieu. Le nouvel e'vêque était à genoux, le poids de l'Evangile sur les e'paules. Il était prosterné comme mort pendant que l'on chantait les grandes litanies, afin que, par le secours de l'Eglise triomphante, l'homme en effet mourût et ne laissât plus rien en lui que le pasteur envoyé de Dieu. Il se relève, la tête bandée, les mains liées, se dirigeant vers l'autel, pâle et tranquille, comme une victime déjà frappée qui va recevoir le dernier coup. Quel souvenir en ce moment! MgrDaveluy, son prédécesseur, entra dans la capitale de la Corée portant la cangue, et saluant d'un calme sourire la multitude qui le regardait.

« Après le sacre, le nouvel évêque s'assied sur le trône, la mitre sur la tête, la crosse à la main, et ensuite, il donne au clergé et au peuple sa première bénédiction. L'évêque de la pauvre Corée accomplit ce rite royal : revêtu d'or, portant le sceptre paternel, il parcourut cette magnifique église, et bénit la foule agenouillée; mais que son regard s'enfonçait loin de ces murs splendides et de ce peuple qu'il bénissait, et comme Ton voyait bien, à sa pâleur plus grande et plus auguste, que sa première bénédiction allait à l'épouse crucifiée qui l'attend ! Et nous, les yeux obscurcis de larmes, par delà cette pompe rapide nous apercevions la tête sereine de Mgr Daveluy élevée sur trois piquets fixés en terre au pied desquels gisait un corps exposé à la dent des bêtes. Cependant, l'évêque revint au chœur, et l'on chanta le Te Deum : Te Deum laudamus, Te martyrum candidatus laudat exercitus ! »

« Avant de procéder au sacre, on a lu la bulle

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d'élection datée du tombeau de saint Pierre. En vertu de cette bulle, l'élu est prince dans l'Eglise universelle, pasteur légitime du troupeau à qui le Souverain Pontife l'a donné, et toute puissance humaine contraire ne peut lui ôter que la vie. Mais que servira de le tuer ? Que peut la puissance qui donne la mort contre la puissance qui enfante la vie, et que peut le temps contre celui à qui Dieu donne le temps ? Il y a un homme en Corée qu'on appelle roi, qui porte une couronne, qui a des ministres, des grands, des savants, des soldats, des bourreaux et qui ne veut pas de chrétiens chez lui. Il peut les tuer, il les tue, mais il ne peut n'en avoir pas toujours à tuer. Il vient d'en tuer, en quelques années dix mille, peutêtre davantage. Il n'en connaît plus, mais il sait qu'il y en a encore, et Dieu le sait aussi et lui envoie un évêque et si cet évêque encore est tué, Dieu lui en enverra un autre, et un autre encore après, et toujours, et l'empereur et l'empire seront chrétiens et Dieu lui donnera des évêques. »

Le lendemain Mgr Ridel exprimait ainsi les sentiments de son âme :

« Que Dieu est bon ! qu'il est miséricordieux ! Je ne saurais assez m'humilier devant cette auguste Majesté qui se plaît à me combler de bienfaits. Tous les instants de ma vie sont marqués par des faveurs, et je ne puis m'empêcher de trembler en pensant au compte qu'il me faudra rendre si la sainteté de ma vie ne correspond pas aux grâces abondantes que j'ai reçues.

Désormais je ne puis que verser des larmes, en me répétant à chaque instant : Je suis évêque; moi, serviteur inutile, malgré mon extrême misère, j'ai

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été élevé à la plus auguste dignité qui soit en ce monde. Je voudrais vous dire les impressions que j'ai ressenties durant cette imposante cérémonie ; mais comment les traduire? Lorsque, étendu sur les marches du sanctuaire je m'offrais comme victime à la divine Majesté, je pensais à vous et à ma pauvre Corée. En recevant l'onction sainte, lorsque je donnais ma première bénédiction vous étiez aussi dans mon cœur ; vous n'y étiez pas seuls, mes chers et malheureux Coréens y étaient aussi. »

A la première séance qui suivit les fêtes de la Pentecôte Mgr Ridel entra au concile.

Le moment était solennel : l'assemblée reprenait cette mémorable discussion qui allait mettre un terme à de funestes divergences et apporter un remède aux maux de l'Eglise. Le principe de l'autorité divine, battu en brèche depuis un siècle, était en jeu. Il fallait lui rendre son éclat et montrer aux hommes, toujours fiers de leurs droits et de leurs lumières, qu'audessus d'eux il y a sur la terre une autorité doctrinale et infaillible, dérivant de Dieu comme de sa source, et à laquelle toutes les intelligences. comme tous les cœurs doivent soumission et respect. On se rappelle les difficultés que suscitait alors le chapitre relatif à la nature et au caractère de la primauté du Pontife Romain et surtout à son infaillibilité. Le nouveau Père se mit à l'étude de ces hautes et importantes questions afin d'occuper dignement la place que le Saint-Esprit lui assignait. Pendant les rares loisirs que lui laissait ce travail, il aimait à visiter les sanctuaires de la Ville éternelle: Près des reliques des saints, sur les tombes des' martyrs, dans le recueillement de la méditation et dé la prière, son

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esprit trouvait des clartés célestes et son cœur d'ineffables émotions.

On était au mois de juillet; une chaleur accablante rendait le séjour de Rome presque intolérable. La discussion traînait en longueur. Mais si l'attente du concile avait été longue, le dénouement fut brusque et imprévu. Le bruit de la guerre qui s'allumait entre la France et la Prusse vint tout à coup retentir dans le monde. 11 fallut se hâter : la session publique fut fixée au lundi, 18 juillet.

Session à jamais mémorable. A peine l'acte solennel de la promulgation du dogme est-il terminé, qu'une acclamation générale, accompagnée d'applaudissements, retentit dans la grande assemblée. La foule qui remplit l'église répond avec le même enthousiasme. En ce moment un orage effroyable environne saint Pierre, plongé presque dans l'obscurité. La proclamation du dogme de l'infaillibilité au milieu des éclairs et des tonnerres rappelait la promulgation de la loi au Sinaï.

Hélas ! ce jour ne fut pas pour Mgr Ridei aussi doux qu'il devait l'être. Une grande tristesse assombrit cette grande joie. Dieu ne voulait pas que son apôtre goûtât sur la terre un bonheur sans mélange. Aux joies du triomphe, aux joies du retour il mêla les tristesses de la patrie, tristesses qui trouvèrent dans son âme éminemment française un douloureux écho.

Lorsqu'il revit sa Bretagne, on placardait partout le fameux bulletin de victoire de Sarrebruck. Quel souvenir ! Quelques jours plus tard, il apprenait nos désastres à Wissembourg et à Forbach, et en même temps, le retrait de nos troupes d'Italie. Coïncidence digne de nos méditations : le jour où notre drapeau

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cessa d'abriter la Rome des Papes , le même jour la victoire cessa de le suivre.

A Nantes, à Vannes, à Sainte-Anne d'Auray, partout ce fut une fête de recevoir l'enfant du pays; on était fier, car il était évêque, et tout bas on se disait : il sera martyr.

Pendant son rapide séjour en Bretagne, ni l'affection des siens, ni la respectueuse sympathie de tous ceux qui le connaissaient et l'aimaient, pas même le deuil de l'Eglise et de la France, qu'il porta dans son cœur jusqu'à son dernier moment, ne lui firent oublier sa malheureuse Corée. La persécution, il n'en doutait pas, avait détruit les œuvres de ses prédécesseurs. Catéchisme, traduction des livres de piété, tout serait à recommencer : que de zèle, que de peines pour réparer tant de ruines ! Mgr Ridel se donna tout entier à cette œuvre et la continua sans relâche. Aussi, pendant les quelques mois qu'il passa dans sa famille, on le trouvait toujours retiré dans sa chambre, absorbé par ses chères occupations, heureux de se fatiguer pour la gloire de Dieu et le bien de sa mission.

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